Cette fois-ci, c’est moi qui suis d’avance. Appuyé contre la mezzanine du bar de mon ancien quartier, Ti-Poe regarde entrer les quelques clients qui s’en prennent aux machines à sous du fond de la salle. Il me lance :
- Et s’il te raconte des conneries, Omaël? Si, dans le fond, ils étaient de mèche avec Gaël Brown et que le but, c’est de te lancer de la poudre aux yeux?
- Je serais la première surprise.
- Pourquoi ça?
- Ils sont religieux : ils m’auraient balancé une balle dans le crâne à la première occasion, plutôt que de me mentir.
Il me fait un signe de la tête et me donne raison. En ramenant son regard sur les consommateurs, son visage s’affaisse et il se redresse, comme piqué par un moustique. Son chandail se fait rentrer dans ses jeans, ses cheveux vivement replacés, et il vérifie qu’il n’y a rien entre ses dents dans le miroir du fond de la pièce. Perplexe, je le regarde faire, puis je comprends.
Sept personnes montent à l’étage, dont Xavier et Omaël… Et une jeune femme aux traits asiatiques. J’ai déjà vu cette personne. Sa beauté et sa grâce avaient, alors, attiré mon regard, sur une piste de danse, lors d’une chasse à la métropole avec Erika. Elle m’avait fixé un peu, puis s’était mise à danser. La voici, devant moi, à me toiser avec un sourire en coin qui ferait rêver la personne la plus chaste de cette planète.
- Jack, regarde… lance-t-elle à un homme à ses côtés. Notre voleuse de cible…
Le dénommé Jack, un homme qui semble à peine plus vieux que moi, au visage de mannequin, réfléchit un peu. Sa stature est athlétique quoique menue. Aucun souvenir ne me revient de lui, mais lui se souvient :
- Ah, oui, la chasse du Bruj. Beau combat de débutante, mais faut pas aller au CAC avec eux.
Ti-Poe et moi nous regardons. L’un des hommes qui les accompagnent, bras croisé et menton bien haut, demande :
- Facque c’est toi qui as planté Ferguson sur un ring?
Un gringalet derrière lui rétorque en riant :
- Il fait encore rire de lui à cause de ça. Quand t’es pas capable de coucher une fille avec de la Potence…
Il faudrait que je m’irrite, selon le ton qu’il prend. Mais je ne comprends qu’une phrase sur trois. Jack et la demoiselle m'observent, sans un mot.
Omaël nous présente :
- Jessie, Ti-Poe, voici, tour à tour : Jack, Jazz, Jarre, et deux autres grelots dont je n’ai pas retenu les noms.
- Hey ! s’insurge l’un des grelots.
- Ti-Poe, comme dans “Ti-Poe, le second du Flot”, right?
Jack pose sa question avec un regard suspicieux à l’endroit du principal intéressé. Mon ami acquiesce sans ajouter quoi que ce soit.
McKeown se tape dans les mains avec un sourire ravi:
- Une petite tournée de bière pour briser la glace ! Si on vous occupe les mains, peut-être que vous ne vous taperez pas dessus d’ici la fin de la rencontre.
Le fait d’être en sous-nombre ne me plaît pas. Malgré ce que j’ai dit à Ti-Poe plus tôt, il n’existe absolument aucune garantie que ces personnes ne soient pas en train de prévoir un backstab. Peut-être veulent-ils de l’information avant de passer à l’acte… Ce détail me reste à l’esprit pour le reste de la conversation.
Ils me font penser à une bande de prédateurs qui testent les réactions de leur proie. Des loups, ou des hyènes, plutôt. Les paroles de Gab me reviennent à l’esprit : “(...) je crois qu’on devient un peu comme les gens qui nous entourent. Fais attention à ne pas devenir un monstre.” Ce n’est pas déjà le cas?
Il faut coller deux tables ensemble pour permettre à tout le monde de s’asseoir. Jazz s’assoit près de moi, donc près de Ti-Poe qui essuie un peu de transpiration sur sa nuque. Une serveuse amène des bières et une bouteille d’eau :
- Dis, tu vas faire un nouveau QG de notre bar, pas vrai? me glisse-t-elle à l’oreille.
- T’inquiètes, c’est que cette nuit. Je te revaudrai ça.
- C’est quoi ça?
L’un des grelots remarque ma bouteille d’eau et la désigne d’un coup de menton.
- Madame boit pas de bière? T’es trop fière?
Encore une fois, Jack et Jazz notent chacun de mes faits et gestes.
Omaël l’arrête :
- Dis donc, tu sortiras tes vacheries plus tard. Pour l’instant, il faut qu’on se parle de Gaël.
- Mon tech en a trouvé des traces sur Hunter.net. Il serait en train d'effectuer plusieurs arrêts dans le Nord-Ouest de la province. je dis en guise de bonne foi.
- Comment on sait que c’est pas un leurre?
- Parce que les commentaires qui le citent sont presque immédiatement retirés. Selon lui, ça rend le phénomène fiable à interpréter.
- Il est bon, votre tech. déclare Jack. Une idée de ce qu’il fait dans ce secteur?
- Aucune. J’ai un gars à la retraite proche du secteur, mais c’est tout. Il est avisé de rester sur ses gardes.
Jazz lance un regard à Jack. Ce dernier déclare :
- J’ai rencontré Gaël Brown, y’a quelques années, au mariage d’une amie. Je serais surpris qu’il aille s’en prendre à quelqu’un qui s’est retiré, mais je vous recommande de pas prendre de chance et de lui dire de décâlisser. ASAP.
- Déjà fait.
- Vous avez pensé à quoi, concernant une éventuelle stratégie?
Ti-Poe met sur la table les rouleaux des plans du hangar, et je brief selon ce que j’ai vu et les options qui se présentent à nous. La position de mes hommes, les zones difficiles à couvrir, les entrées et sorties, la position des fenêtres…
Ils hochent la tête.
- C’est pas mauvais. reconnais Jazz. La seule chose qui vous manque, c’est un lieu pour des snipers.
- Tout l’monde m’oublie tout le temps. fait Jack avec une fausse note triste dans la voix.
- Faudrait voir avec l’architecte si elle a une idée.
Nous passons encore au moins une bonne vingtaine de minutes à parler en termes techniques, qui ne me sont pas encore tous familiers.
Lorsque la stratégie semble être solide, Jack déclare :
- OK. On a sauté une étape, c’est ma faute. C’est mon boute préféré, la stratégie. Mais faut qu’on parle du prix.
- Je suis tout ouïe.
Il change de position sur sa chaise et met ses mains bien en évidence sur la table.
- Vous savez ce que nous sommes.
J’acquiesce.
- Et vous savez ce qu’on sert, right? Je vais pas vous mentir ni passer par quatre chemins. Celui qui a organisé le groupe, il vous a dans l'œil depuis votre combat contre Ferguson. Ça a même failli virer en extraction de force, quand la bonne-sœur vous a mis la main dessus. Pis ça aurait viré comme tel, si on n’avait pas eu des problèmes, nous-mêmes, à la métropole en même temps. Faque, cette personne aimerait vous rencontrer en live. Pour de vrai. Quand vous en aurez fini avec Gaël Brown. En ce moment, la seule chose qu’il demande, c’est vraiment juste ça. Il ne vous demande pas de nous rejoindre ou de le servir. Notre groupe a été minutieusement monté en prenant en compte les compétences de chacun, et le gars dont j’vous parle est pas du genre à forcer les choses. Mais on pense que vous en savez pas mal plus sur l’invisible que c’que vous laissez paraître, pis mon p'tit doigt me dit que si vous arrêtiez de péter nos drones, on aurait des images de monde un peu louches, plus ou moins en vie, dans votre ferme.
Ti-Poe et moi sourions à pleines dents :
- Voilà! je réponds. Maintenant, on sait d’où ils viennent!
- Ti-Christ va être content : mystère élucidé ! fait mon ami. Il essaie de remonter jusqu’à vous depuis le début.
- Ti-Christ, c’est le nom de votre tech? demande Jack en riant. Il porte bien son nom, il fait sacrer le mien en tabarnack !
- Il a fait sacrer plus d’une personne dans sa carrière. je dis avec un sourire en coin. Comment je peux appeler votre commanditaire?
- Appelez-le “Le Russe”.
- OK. Dites à “Le Russe” que ça va me faire plaisir de le rencontrer dès que ce sera solide, ici. Mon devoir revient d’abord à mes gars.
- C’est fair enough. Pis c’est le genre d'affaires qui va lui plaire. Pas mal certain que je peux dire “OK” pour lui sans trembler des genoux.
- Il y a un truc avec lequel je vais tout de suite jouer cartes sur table. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, monsieur Jack, j’aimerais mettre ça au clair avec vous. Seuls.
Un signe approbateur l’accompagne tandis qu’il se lève. Jazz lui lance un regard d’avertissement, et Ti-Poe en fait de même avec moi. Cela ne nous empêche pas d’aller dans un coin, et j’entends l’un des grelots s’exclamer “Elle est ben trop grosse pour lui…” tandis qu’une autre serveuse vient vers la table pour les refiles. Je commence :
- Je comprends que Le Russe s'attende à me voir arriver seule à la métropole. C’est bien ça?
- Oui.
- Je viens en paquet de deux, et il se pourrait qu’il désire retirer son offre en sachant qui d’autre est dans le paquet.
- Continuez…
Le grelot lance un petit cri : la serveuse a renversé malencontreusement l’entièreté de son plateau sur lui avec une attitude un peu vindicative. Même si ce tableau me plaît beaucoup, j’en reviens à Jack, et c’est à mon tour de l’observer :
- Je suis parent.
- OK.
- D’une vampire.
Il fige.
Je lui résume, en de très grandes lignes et sans donner son nom ou son âge, la vie de Lucy. Il hoche la tête de temps à autre et semble accablé.
- Donc. Vous prenez l’entière responsabilité de cette jeune fille?
- De la pointe des cheveux jusqu’au bout des orteils.
- Et elle se nourrit avec?
- Sacs de sang, animaux et condamnés.
- Condamnés?
- Certains types de personnes ne sont pas tolérées dans mon groupe. Ils sont parfaits pour apprendre le self control.
- C’est vrai que les Boys du Flot partaient de loin… OK. Je vais lui en parler dès que je pourrai. Mais ça risque d’être un peu compliqué…
- Je sais : il est interdit de les faire si jeunes. Mais le victim bashing, c’est pas mon truc.
- Et c’est tout à votre honneur. Si ça peut vous rassurer, c’est pas son style non plus. Je vous donne des nouvelles dès que j’en ai.