Mes gars restent de marbre devant l’ampleur du hangar qui s’offre à eux. Pour l’instant, l’endroit est pris d’assaut par une compagnie de construction, recommandé par Élyse, venue fixer divers objets, tels que de lourds blocs de béton ou des plateformes surélevées.
- On va se la jouer “Home Alone”, pour démolir ces Hunters. déclare Ti-Poe. À part que c’est pas Noël.
Certains se frottent les mains d’impatience, d’autres arrondissent un peu les épaules devant l’ampleur de la charge. Patrick et Toby se poussent joyeusement et émettent l’idée de changer de métier pour un faire un immense terrain de jeu à fusil laser. De vrais gamins.
La compagnie est sur le point de terminer à l’heure annoncée quand Élyse vient nous rejoindre pour saluer l’entrepreneur. Accompagnée de son beau Français, elle entame une discussion avec son contact tandis que son amoureux me demande :
- Puis-je vous demander de m’accorder quelques minutes?
J’acquiesce et nous nous éloignons du chantier. Lorsqu’il nous juge à l’abri d’oreilles indiscrètes, il se lance :
- Vous n’êtes pas sans savoir qu’Élyse et moi nous connaissons depuis nombre d’années. Je l’ai vu s’épanouir, grâce aux réseaux sociaux, passer de la jeune femme qui avait peur des refus à une personne très affirmée et donnant libre cours à sa créativité. Élyse est une perle qui a appris à se polir elle-même et qui réussit ce qu’elle entreprend, même si…
Et il continue. Il ne fait pas ça pour noyer un poisson : il le fait en oubliant que je suis son interlocutrice, en la regardant de loin, comme si elle était une déesse. Quand il finit par réaliser qu’il est le seul orateur dans cette discussion, il se fait violence devant mon sourire en coin et mes bras croisés.
- Pardonnez-moi, madame Fiset.
- Ne vous excusez pas. C’est beau de vous voir, en fait.
- Merci. Voilà, en fait, je lui ai demandé sa main.
Il attend ma réaction.
- Que vous a-t-elle répondu?
- Elle a accepté.
Un grand sourire ému me prend.
- Mes félicitations, Antonin.
- Je suis soulagé, madame Fiset! J’ai eu peur que vous ne désapprouviez.
- Élyse fait ses propres choix, et je les respecte.
- Certes, mais elle accorde beaucoup d’importance à votre jugement. Vous savez, ce regroupement, ce… cénacle… que vous avez monté, ce n’est pas ordinaire, et c’est contre-intuitif, pour un jeune Toréador.
Ce mot m’est inconnu, mais je fais comme si de rien n’était. Il continue :
- Voilà, je ne lui ai pas encore offert ce qui suit, car je veux que vous sachiez que je vous respecte, de par vos agissements et tout ce que vous avez pu lui enseigner, par la sécurité que vous avez sus lui…
- Antonin, excusez-moi de vous brusquer, mais mon horaire est chargé…
- Oui! Mes excuses. Dieu, je me lance.
Un petit silence théâtral précède ses prochaines paroles :
- J’aimerais faire découvrir mon pays natal à Élyse. La France.
- Cool.
- Je l’y afficherais en tant que ma Child.
Devant mon silence, il précise :
- Mon Infante. Celle que j’aurais engendrée.
Là, je comprends. Un grand mouvement de tête accompagne ce qu’il me présente.
- Et je comprends que ça doit être plus engageant qu'un mariage pour les vampires. Juste une petite précision : Antonin, êtes-vous en train de me demander la permission?
- Hey bien, pas vraiment une permission, sinon que je mentionne mon désir de vous témoigner tout mon respect, et ma volonté de vous prouver que je ne cherche nullement à soustraire Élyse à ce qu’elle considère comme sa famille. Plutôt votre bénédiction.
- D’accord. Alors, voilà : merci de votre respect. Sachez que j’observe le même à votre endroit, et surtout, à l’endroit d’Élyse. Faites-lui cette demande, et acceptez sa réponse sans condition. Mais il y a une chose que j’aimerais mettre au clair.
Je me rapproche de lui en plantant mon regard sans le sien :
- Jamais vous ne demanderez de permission à autrui en ce qui la concerne. Jamais. Ici ou en Europe. Elle sera toujours la seule maîtresse de sa vie, sauf si elle décide de partager le pouvoir de ses décisions. Je me fais bien comprendre?
Il est le vampire, je suis l’humaine. Et pourtant, je l’intimide. Solennellement, il me répond :
J’acquiesce, satisfaite.
Un appel nous distrait, et je laisse Antonin retourner vers sa belle en répondant à Gab :
- Salut.
- Salut. Comment tu vas?
- Comme ça peut aller. Toi?
- Pareil.
Est-ce l’annonce du mariage d’Élyse et Antonin qui m’a adouci? Il continue:
- Écoute, je veux m’excuser pour ce que je t’ai dit.
Sur quoi mes yeux pourraient-ils bien se poser pour me distraire d'une conversation dramatique qui risque de me faire pleurer devant témoin tandis que je prépare une baston… Ce n’est tellement pas le bon moment…
- C’est frustrant, de voir quelqu'un qu'on aime mourir à petit feu, et ça fait dire des choses qu’on regrette ensuite.
- Bon sang... Gab, t'es sûr que ça va?
- Oui, ça va. Jess, je pense que tu fais fausse route à propos de Gaël Brown.
De loin, Ti-Poe m’observe tandis que je demande à Gab :
- Pourquoi tu dis ça? Tu l’as vu?
- Il est avec moi en ce moment. Et il a des choses à te dire. Je te le passe.
Je deviens blanche comme du lait. Ti-Poe se rapproche et j’entends le cellulaire changer de main et une voix grave prend la place.
- Bonjour, mademoiselle Fiset.