Ma respiration s’arrête. Ti-Poe est près de moi, tandis que je force la main à mon imagination pour qu’il cesse de me composer des milliers de scénarios catastrophes.
- Bonjour, monsieur Brown.
- Merci d’accepter de me parler. J’ai cru comprendre que mes pérégrinations n'étaient pas passées inaperçues.
- Je confirme.
La colère menace de prendre le pas sur cette conversation, et je dois lutter pour la contenir.
- Quelles sont vos intentions?
- Oh, je n’en avais aucune, pour dire vrai. On m’a prévenu, toutefois, que vous étiez sur un pied de guerre, et mon contact m’a parlé de Gabriel. Lui et moi-même avons eu une petite conversation à votre sujet et je suis complètement confus. Je me sens obligé d’ajouter que nous avons parlé avec des mots, et non avec des armes ou des menaces, comme pourrait le laisser sous-entendre ma réputation. Vous avez ma parole : aucun mal ne lui sera fait. Ni à lui ni aux siens.
Que vaut sa parole?
- Votre courtoisie est surprenante, monsieur Brown. Les rumeurs qui vous précèdent parlent de Nombre, 14:18, vous comprendrez que je sois sur mes gardes.
- … ahh… le mantra d’Erika. Non, mademoiselle Fiset. Je ne suis pas venu pour Nombre, 14:18. J’aimerais avoir une chance de vous le prouver, et ça commence maintenant. Dès que cet appel sera terminé, je laisse Gabriel en vie et en sécurité chez lui, ici. Et je me mets en direction de la ville. Ne soyez pas surprise, nous sommes une trentaine : nous avons effectué un pèlerinage familial. Mais si ça vous fait plaisir et si ça prouve ma bonne foi, je suis prêt à venir seul. Vous le constaterez de vous-même.
Le hangar n’est pas tout à fait prêt, mais je sais qu’il en a pour quelques heures de route. Je lui donne l’adresse en ajoutant :
- Je veux que Gab me rappelle quand vous serez parti.
- Bien sûr. J’ai bien hâte de démystifier toute cette situation, madame.
Puis il raccroche.
Ti-Poe me demande :
- C’est quoi, qu’est-ce qui se passe?
- Gaël est chez Gab. Il s’en vient.
- QUOI?
- Il dit qu’il laisse Gab en vie et en sécurité. Il veut parler.
- Il parlera à mon cul, oui. Ne me dis pas que tu le crois?
- Je crois que c’est un homme intelligent, et que je ne connais pas toutes ses motivations. Il m’a parlé d’un pèlerinage… Faut que je parle avec Omaël. Prépare les gars.
Une série de jurons lui échappent tandis qu’il retourne vers les gars :
- VOUS ACCÉLÉREZ LA CADENCE ! TI-CHRIST, SORS-MOI LE TRAJET ENTRE LE VILLAGE PRÈS DE LA MÉTROPOLE ET LA VILLE.
Tandis qu’il s’active, je compose le numéro d’Omaël pour le prévenir. Après le résumé de ma conversation avec Gaël, le Hunter dernier a un soupir d’exaspération :
- L’enfoiré… Ne vous inquiétez pas, il ne touche pas aux enfants. Vous croyez que votre gars lui a donné des informations sensibles?
- Non : j’ai confiance en lui. Gaël m’a parlé d’un pèlerinage…
- … Je pense qu’il a chassé sur ce territoire avec Erika dans leur jeunesse, ça peut avoir un lien avec ses récents déplacements. Je valide avec Raph et je vous reviens.
L’entrepreneur retire ses hommes tandis qu’Élyse, alertée par Ti-Poe, appelle au QG pour faire déplacer l’armurerie au hangar et mettre en place les défenses. Un autre appel pour le procureur qui, à l’image de Ti-Poe, présente un chapelet de sacres.
- Je me gear et j’arrive. Je vais voir si je peux avoir de la main-d'œuvre supplémentaire.
Une deuxième ligne s’active lors de notre appel : Gab.
- Comment tu vas?
- T’inquiètes, je vais bien. J’ai eu la frousse de ma vie.
Un poids se retire de ma poitrine.
- Est-ce qu’il t’a agressé? Il t’a menacé?
- Non pas du tout, Jess. Il est débarqué seul, et on a juste parlé. Sérieux, je comprends pas d’où ça vient, cette idée qu’il est venu pour tuer des gens, mais…
Mes épaules se démontent en totale confusion. Le bruit d’un moteur me parvient de son côté.
- Tu te déplaces?
- Je vais rejoindre les enfants, on a fait comme tu as demandé.
- OK, c’est cool. Restez à l’abri.
- Jess?
Omaël entre dans le hangar, suivi de Jack, Jazz, et de tout le reste de sa bande. Un malaise me prend, mais je n’arrive pas à mettre le doigt sur ce qui me dérange.
- Oui?
- Je veux que tu saches que je t’aime.
Je fige.
- C’est pour toi que je fais ça. ajoute-t-il.
Ma gorge se serre et j’avale difficilement.
- On pourra en parler quand ce sera terminé, OK? Va te mettre à l’abri.
Nous raccrochons lorsque Omaël est à distance d’entendre.
- J’ai fait des pieds et des mains…
Jack se racle la gorge, alors le Brown reprend :
- Jack a utilisé ses contacts, et j’ai réussi à parler avec Raph. Il dit qu’il n’a jamais eu de problème avec Erika ou Gaël, depuis sa transformation. Il confirme qu’ils ont chassé dans les régions que vous m’avez nommées lorsqu’ils étaient plus jeunes.
- C’est dur à ce point, de pouvoir vous parler?
- Oh oui. Ses patrons ne permettent pas des échanges pour le plaisir. Surtout avec moi! Je suis la mauvaise influence des deux…
- Qui vous a parlé des intentions de Gaël?
- Je sais pas vraiment son nom : un type qui nous donnait des contrats depuis un bout. Il nous contacte par courriel.
- Son adresse, vous la connaissez par coeur?
- Ouais, ou presque, c'est une adresse étrange… Darksantaclose@bjibju.com , je crois.
- Nous aussi. C’est un informateur pour Ti-Poe.
Un malaise semblable au mien passe sur son visage. Jack change son poids de pied :
- Vous pensez à un coup monté?
- Il y a des chances… Mais c’est embêtant.
L’instant d’après, maître Leblanc entre à son tour dans le hangar, accompagné par la serveuse qui a malencontreusement presque noyé l’un des grelots de bière. Il est vêtu de kevlar et porte, sous son bras, un casque présentant une tête de mort. Armé jusqu’aux dents, c'est peu dire pour le décrire. La serveuse salue du bout des doigts le grelot pour me lancer un regard aguicheur.
Mes yeux interrogent maître Leblanc qui me répond avec un haussement d’épaules :
- C’est le meilleur back up que j’ai trouvé, cherche pas. Où on en est?
Résumé encore le tout me permet de prendre un pas de recul. Jack et Jazz ont une grimace et Xavier s’écrit :
- Ça sent le traquenard de vieux vampires caché dans le sous-sol de la métropole à plein nez.
- C’t’un fait. approuve Leblanc. D’un autre côté, ça empêche pas l’fait que Gaël Brown a une fucking réputation de marde pour les Hunters plus sérieux. J’dis qu’il y a pas d’chance à prendre.
- Pas que j’veuille cracher sur de la main-d'œuvre, pardon madame, mais vous êtes qui?
Jack pose sa question à l’endroit de la serveuse qui papillonne des yeux :
- What? You need a hand…
- Oui, mais on vous connaît pas. Le proc, lui, on savait, mais pas vous.
- I’m not here for you, sorry, babe. Mais on peut prendre deux minutes dans un coin noir pour apprendre à se connaître, you know…
Sa façon de s’exprimer me rappelle beaucoup Peter. Serait-ce sa sœur? Elle me lance un clin d’oeil avant que maître Leblanc ne déclare :
- Écoute… chose… On est trois groupes différents, pis je vous connais pas plus, moi non plus. Mais j’ai manqué la baston contre Fiset, je manquerai pas celle-là. Faque va falloir nous endurer.
- Ça me va. Mais si la demoiselle pouvait mettre une veste de kevlar, j’serais un peu moins nerveux.
- Oh… you’re so cute!
Définitivement, c’est la sœur.
Mon minuteur m’indique que Gaël doit débarquer d’ici maximum une heure. Mes ordres fusent sur mes gars qui se positionnent. Ti-Poe m’imite, replace certains gars tandis que le groupe d’Omaël s’adapte à ce qui a été fait.
Lorsque tout le monde est à sa place, la chair de poule me recouvre et je rappelle les consignes. Surtout la dernière :
- Personne ne fait feu tant que Ti-Poe n’a pas donné le signal.
Non concernée par mes ordres, la serveuse attend que je sois moi-même en place pour m’approcher.
- You OK?
- Non. J’aime pas ce qui se passe. J’ai l’impression qu’on fonce droit dans un mur de béton.
- It’s OK. You’re not alone.
Sa voix est si douce… Elle me met une main sur l’épaule pour m’encourager puis va prendre place près de maître Leblanc. Une chaleur bienvenue et réconfortante m'apaise, me permettant de garder les idées claires. Est-ce que ça vient d’elle? Elle aurait le talent de son frère? Omaël vient se positionner près de moi et me tend une oreillette. Aussitôt en place, j’entends l’un des grelots qui sert d’éclaireur à l’extérieur.
- Si nous pouvons résoudre ça à grand coup de discussion, ce serait mon miracle de Noël. J’ai une autre baston de prévue pour demain.
Le silence se fait.
On entendrait voler une mouche.
Quelque part, quelqu’un mâche une gomme. Quelqu’un d’autre pousse un soupire pour diminuer le stress.
Je sens la tension qui monte tranquillement chez mes hommes qui fixent Ti-Poe.
Quelques minutes plus tard, le grelot annonce : “Voiture brune, 2006, un conducteur, sans passager, approche dans T moins une minute.”
Je fais signe à l’un de mes gars : il active le mécanisme qui permet d’ouvrir les immenses portes à l’arrière, plutôt que de le faire passer par l'entrée normalement utilisée.