Derrière moi, Ti-Poe lance un juron qui est à mi-chemin entre l’étonnement et l’admiration. Seul, les mains bien en vue, un homme de l’âge de monsieur Dubé sort du véhicule stationné et avance. Comme pour Erika, le temps a épargné un peu son corps droit et souple. Il est à peine un peu plus petit que moi, a des cheveux courts poivre et sel, une barbe un peu longue et entretenue. C’est quelqu’un qui s’entraîne, ça ne fait aucun doute. Son manteau est grand ouvert, laisse voir une camisole blanche trouée par endroit et un jeans ayant vu des jours meilleurs.
Un regard de biais à Omaël me confirme que c’est bien lui : Gaël Brown.
“RAS, ROGER” fait le grelot dans l’oreillette.
Il est venu seul, tel qu’annoncé.
Pas de bombe sous son manteau, pas de détonateur dans les mains… Aucune arme à feu visible.
J’amorce un mouvement pour approcher à mon tour, suivi d’Omaël. Ti-Poe reste à l’arrière : s’il m’arrive quelque chose, c’est lui qui prend le relais.
À quelques mètres, nous nous arrêtons. Gaël pose un regard étrangement doux sur moi, avant de s’adresser à Omaël.
- Salut, mon garçon.
- Salut Gaël. Comment va la vie?
L’ancien a une grimace en répondant :
- Ça peut aller. J’ai de l'arthrite dans les doigts et ça me fait un mal de chien.
Un silence plane tandis qu’il nous détaille encore un peu, tour à tour. Il me demande :
- Alors, votre Gabriel vous a rappelé?
- Oui. Il m’a dit qu’il se dirigeait vers l’extérieur de la province, pour rejoindre ses enfants.
- À la bonne heure. C’est un type bien. Il vous aime, ça fait aucun doute.
Mais de quoi j’me mêle?
Son regard fatigué se pose sur Omaël :
- Et toi, mon garçon? J’ai su pour ton frère : t’es fais fort pour être encore debout…
- Qu’est-ce que tu sais, à propos de Raph?
- Qu’il aurait reviré sa chemise pour les saphirs de sa belle. C’est vrai, ce qu’on dit?
- Raphaël est mort, et ce qu’il fait de sa mort ne regarde que lui.
Gaël a un haussement d’épaules :
- C’est un fait. C’est votre croix à porter, ça, ça fait aucun doute.
- Tu me surprends. Où il est, le vieux Hunter qui a descendu Stacy parce qu’elle a osé prendre une gorgée de sang pour rester en vie?
Un souvenir triste passe dans les yeux de l’homme. Il baisse un peu son regard avant de murmurer “Stacy.” Il en revient à Omaël :
- Stacy a passé plus de la moitié de sa vie goulée. C’est quand elle était sobre, qu’elle m’a fait lui jurer de la tuer plutôt que de la laisser retomber dans ses travers. Se désintoxiquer de ça, c’est long, et c’est douloureux. Elle ne voulait plus servir qui que ce soit. J’avais pas plus envie que toi de la tuer, mais je lui avais juré. C’était une bonne fille, mais elle était fatiguée.
Intéressant. Mais il parle beaucoup et ça me dérange. Au tour d’Omaël, de baisser un peu la tête :
- Elle méritait pas de mourir comme ça.
- Bien sûr que non. Personne ne devrait mourir exécuté. Mais sa parole sobre a plus de poids dans ma balance, fils, excuse-moi.
La douleur qui passe sur le visage du Brown est contagieuse.
- Alors, t’as jamais eu l’intention de chasser Raphaël?
- Sauf si tu me l’avais demandé, jamais. Je suis trop vieux pour ces conneries. Pareil pour Nombre, 14:18.
Son regard se pose sur moi :
- Si Erika s’était fait tatouer un truc quelconque, de son vivant, ça aurait été ce damné verset. Vous m’excuserez, mais c’est pas quelque chose que j’applique, personnellement. J’ai sept enfants : j’espère bien que Dieu ne les tiendra pas responsables de mes propres erreurs…
Je n’aime pas son calme apparent ni cette espèce de candeur. Ça me roule dans la bouche. Pourtant, mon cœur ne s'emballe pas, et ce calme qui m'habite me surprend.
- C’est un fait. Vous me disiez, au téléphone, qu’un contact vous a prévenu que nous étions sur nos gardes et qu’il vous a permis de trouver Gabriel. De mon côté, un contact m’a prévenu de votre visite et de vos intentions.
- Pareil pour moi. ajoute Omaël. Et nous nous sommes rendu compte que nous avons le même contact.
- Vous croyez que quelqu’un a voulu organiser un carnage? réfléchit rapidement Gaël.
- C’est plus que probable. Puis-je vous demander le nom de votre contact?
- Oh, je ne connais pas son nom, mademoiselle. C’est un de mes petits fils qui s’occupe de gérer ça. Moi et la techno... Vous permettez que je l’appelle? Il va pouvoir nous répondre.
Un signe de la tête et il met la main dans sa poche pour sortir un vieux flop phone. Pendant ces quelques secondes, j’entends Jack dans l’oreillette qui dit “Hold”, mais le vieil homme ne fait rien de redoutable. Il met des lunettes de lecture sur son nez et compose un numéro en appuyant sur la touche “main libre”. Après quelques sonneries, la voix d’un jeune homme répond :
- Salut papi!
- Salut fiston. Dis-moi, je suis avec ton cousin, Omaël.
- Ah, salut Omaël!
- Salut Jackson.
- Écoute… reprends Gaël. Tu te souviens de la lettre que tu as reçue qui donnait l’adresse d’un Gabriel? Peux-tu me dire de qui elle vient?
Le jeune se marre un peu avant de répondre :
- Un courriel, papi.
- C’est la même chose.
- Ça nous vient de notre informateur anonyme de la métropole, près de la ville où vous êtes. C’est jamais signé, mais son adresse courriel, c’est “darksantaclose@bjibju.com”.
Gaël nous regarde tour à tour tandis que nous échangeons un regard presque soulagé, Omaël et moi. Il remercie son petit-fils et raccroche.
- On a failli tomber dans le panneau…
- Donc, on a un ennemi dans la métropole qui est capable de provoquer ça… je dis. C’est impressionnant.
Pensif, monsieur Brown s’assombrit en rangeant son flop phone. Sa main caresse sa barbe :
- Il va falloir revoir la sécurité. Dans mon jeune temps, c’était plus simple, de chasser, sans… internet.
Sa réflexion me ferait presque sourire. Il continue :
- C’est bien embêtant. Mais je ne serai pas venu pour rien, au moins.
- Qu’est-ce que tu veux dire?
- Je suis fatigué, Omaël. Fatigué de la chasse, des cris, du sang, de faire des choix qui me plaisent pas pour plaire à un Dieu qui m’a jamais fait signe… Il faisait signe à Erika, ça oui, mais regarde où ça l’a menée : tuée par un criminel. Pardonnez-moi, mademoiselle Fiset. Quoi que votre Gab avait l’air de dire que votre père et vous, c’était difficile?
Je ne réponds pas. Pourquoi Gab lui aurait parlé de ça?
- Il me disait que, vous aussi, vous avez pris des décisions difficiles dans la dernière année.
- Rien qui ne soit insurmontable, je vous rassure.
- Oh, ce n’est pas son avis. Il est inquiet pour vous.
Mon cellulaire vibre, et je vois que c’est le numéro de Lucy. Le pas que j’entâme pour m’éloigner et prendre l’appel est interrompu par Gaël qui ajoute :
- Parfois, on fait de drôles de choses par amour.
L’air autour de moi se suspend. Étonnamment, les battements de mon cœur sont stables.
Gaël se met à genoux devant moi, résolu :
- Avoir su avant, pour cet imbécile qui nous contrôle de la métropole, mes choix auraient peut-être été différents. Mais, dans le fond, gardez à l’esprit que tout ce qui est fait ce soir est avant tout un acte d’humanité.
Je m’approche un peu de lui tandis que des ombres se dessinent sur mon visage.
- Qu’avez-vous fait?
- Je vous libère de vos fausses responsabilités : celles que vous avez prises mais qui ne vous revenaient pas. Je crois que vous avez agi par bonté de cœur, une charité purement chrétienne, à l’endroit de vos rescapées. Cette charité vous a perdue : l’enfer est pavé de bonnes intentions, c'est ce qu'on dit. Mais sacrifier des vies humaines, même des “violeurs-criminels”, ça se fait pas, mon enfant. Tant qu’à mourir, ce soir, je mourrai en faisant le bien, et la tête tranquille.
Le sol se déroberait sous mes pieds si ce n’était de ce calme plat qui tient bon. Omaël ne semble pas suivre le fil de cette discussion. Je murmure :
- Gab a parlé… Vos hommes sont au vrai QG…
- Et vos vampires trouveront la Vie Éternelle. Une mort rapide et sans souffrance, vous avez ma parole ; elles ont assez souffert. Dirigez votre colère contre moi. Je suis le seul coupable.
Je suis si près de lui que je pourrais le toucher du bout du pied.
- Et vous pensez mourir en paix calmement ce soir, de ma main, après m’avoir mise en colère à cette révélation… Je vous laisse une chance de rappeler vos hommes, maintenant, Gaël. Sinon, je serai obligée de briser vos derniers instants de vie.
Pour toute réponse, il me sourit.
Je hoche la tête, et je dégaine l’épée d’Erika.
Il fronce ses épais sourcils, fixe l’épée dans ma main. La dernière chose qu’il entend, et qui déclenche une furie qui brise la candeur idyllique qu’il ressentait juste avant, ce sont mes paroles glaciales qui lui déclarent :
- Gabriel m’aime, donc il ne vous a pas dit que c’est moi, qui suis responsable de la mort d’Erika.
Ma lame s’abat sur lui. Sa tête roule, immortalisant ainsi sa rage.
La seconde d’après, je crie de nouveaux ordres à Ti-Poe pour rapatrier les hommes au QG. Omaël parle dans l’oreillette avec Jack qui fait plier bagage aux siens pour nous suivre tandis que maître Leblanc et la serveuse arrivent au pas de course à mes côtés.
La serveuse tient la main de James et se précipite vers moi en m’attrapant par la taille :
- Sorry, babycake, we’ll be quick.
Cette fois, sans comprendre, le sol se dérobe vraiment sous mes pieds.