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L’instant d’après, la fraîcheur de la nuit et l’humidité me collent à la peau et des cris me parviennent. Étourdis, mes points de repère s’ancrent graduellement : nous sommes entre le QG et la maison des gars.
Comment c’est possible?
Déjà, Maître Leblanc part au pas de course en choisissant la grange.
La main de la serveuse, autour de ma taille, me relâche. Ahurie, il n’y a plus de trace d’elle. Il y a seulement… Peter…
Mais qu’est-ce qu’il fait là?
Je me poserai ces questions plus tard. Sans plus de mots, je dégaine mon arme à feu et me dirige vers l’intérieur de la grange qui donne sur le QG. Au sol, près de la porte, le corps de Stéphanie git, ses yeux fixant le plafond et une brûlure traversant son torse. Plus jamais elle ne se fera appeler “babe” ou ne tapera la vieille voiture rouillée. Mon coeur se tord de douleur, et sa vision me ferait ralentir, mais je dois continuer, trouver les autres. Trouver les survivantes, que sa mort ne soit pas vaine.
Le procureur trouve la trappe et me fait signe d’attendre. Derrière lui, un homme armé d’une machette et muni d’une veste de kevlar sort de l’ombre : James ne fait qu’un mouvement et l’abat aussitôt, me laissant glisser dans le sous-sol.
En bas, c’est une hécatombe.
De nombreux corps gisent au sol, parfois déchiquetés, parfois démantibulés. Les cris se font plus faibles, alors j’enjambe les corps pour dépasser l’armurerie. L’adrénaline conduit chaque geste et un bourdonnement m’assourdit un peu.
Nous passons les anciennes cellules, devenues les chambres des filles : le corps de Claudine repose au sol. La travailleuse sociale éthique, fière de voir les gens se questionner sur le bien ou sur la façon d’élever une adolescente, a maintenant la tête tranchée. Ma rage monte d'un cran.
En passant la porte à la clé magnétique, j’enjambe de nouveaux corps inconnus : l’odeur de sang m’est insupportable. Le corps de Danaë est au sol, par-dessus celui d’un autre qui m’est étrangé, à demi brûlé. Ses mains sont plantées dans l'abdomen de son agresseur : elle a dû se servir des griffes que j’ai remarquées, face au shérif. Aucune n'était en armure. Toutes ont été prises au dépourvu.
Parce que l’armurerie a été déplacée au hangar pour recevoir Gaël Brown.
Ma colère se mue en horreur. Mon cœur est en lambeaux.
Où est Lucy?
Dans la cuisine, encore six hommes armés, debout, à tenir en joug sa chambre. Dès que nous avons le visuel, James et moi tirons. Une pluie de balles nous répond tandis que nous nous mettons à couvert dans le garde-manger.
La voix de Gab me parvient :
Mes mains s’accrochent à mon arme à feu et un effort surhumain m’est nécessaire pour garder mon calme au-delà de mes larmes. Il continue :
Un moment de silence plane pendant lequel je tente de gérer ma panique. Il faut garder la tête la plus froide possible. Il ajoute, lui-même déchiré :
Les paroles de Chae-A me reviennent. “Elles seront poursuivies, pourchassées par les scourges et ceux qui croient en l’invisibilité des gens de la nuit. Ou elles seront détruites par charité.” Était-ce une prophétie?
Ma tête s’appuie contre le mur derrière moi tandis que des larmes roulent encore. C’est Gab, bordel. C’est Gab. Ce n’est pas mon père, ou Sanschagrin… Gagner du temps. J’ai besoin de fucking temps…
Cette fois, c’est un cri qui m’échappe, et ma colère est palpable dans chacune de mes paroles. James tente de profiter du moment pour trouver un angle d’attaque. Je continue :
James calcule son coup : il tire une balle. De leur côté, un homme tombe, et c’est une rafale de balles qui sifflent encore, si bien que je lance un regard désespéré en direction du procureur.
Puis, tout s’arrête. Un corps tombe. Et un autre, sans que nous n’ayons bougé. Des sons gutturaux nous parviennent. J’étais trop absorbée par ce qui se produisait pour remarquer que quelque chose flotte dans les airs : de fines particules qui me font tousser d’abord légèrement, puis de plus en plus gravement. Dans le couloir, je vois James qui retire son casque et se met un foulard devant la bouche. Un vieux torchon, laissé dans le garde-manger sans doute par Erika, me permet de respirer à peu près adéquatement. C’est comme s’il neigeait du… pollen? À l’intérieur?
Je me retourne à temps pour voir Gab à genoux, Peter dans son dos. Les hommes qui l’entouraient sont tombés. Tous, sans exception, dans une marre de sang.
Peter… La rage qui flotte sur son visage me terrifie. James l’appelle par son nom, mais il ne répond pas. Sa mâchoire est crispée, et ses yeux luisent dans la semi-pénombre de la cuisine d’une couleur rougeâtre, présentant une rage que je ne savais pas possible en ce monde. J’en ai le souffle coupé.
Dans sa main serrée et tremblante sous l’émotion, un poignard couvert de sang encore frais. Il halète, la mâchoire crispée. Son corps tremble de la tête aux pieds : il retient un dernier élan de fureur. Et cette espèce d’impression qu’un seul geste, une seule seconde pourrait suffire pour qu’il prenne encore une vie.
Pétrifié, Gab pose un regard surpris sur moi. Son arme à feu tombe au sol, sa respiration est difficile et son visage est recouvert de sueurs.
Absolument rien ne justifie ce revirement de situation.
Doucement, nous nous approchons de Gab et Peter. J’ai l’impression de marcher dans un rêve… ou un cauchemar… où le temps est suspendu. J'aperçois les pupilles du mage, dilatées et rougeoyantes. Il est méconnaissable.
Le procureur dit quelque chose que je ne comprends pas et nous dépasse, se dirigeant vers la porte de sortie arrière.
La voix du mage n’est qu’un sifflement, tandis qu’il dit à l’adresse de Gab :
L’impression d’avoir des blocs de béton à la place des pieds me prend, mais je réussis quand même à m’approcher.
Il y a tellement de morts autour de nous.
Je m’approche de Gabriel. Il est toujours immobile.
Mon regard cherche le sien, tente d’y retrouver l’homme que j’ai aimé.
Pas lui.
Je ne veux pas qu’il meure.
Je veux le bousculer, le frapper si fort que ses ancêtres puissent sentir mes coups, lui déchiqueter les bras de mes ongles. Je veux qu’il regrette, qu’il comprenne, qu’il marche encore à mes côtés et qu’il me serre dans ses bras la nuit pour m’embrasser jusqu’au matin. C’est ce que je veux.
Mais il m’a trahie de la pire des façons qui soit.
Danaë. Claudine. Stéphanie. Sans savoir qui est arrivé à Lola, Élyse et Lucy.
Même à la retraite, il est l’un de mes gars. Il est ma responsabilité.
En tournant un regard vers Peter, sa rage se démonte. Aussi soudainement que tout ceci a commencé, sa fureur se mue en une espèce de peur, et il baisse les yeux.
Dans cette cuisine, nous sommes trois grenouilles aux torses ouverts, laissant nos cœurs palpiter douloureusement à l’air libre.
Des sanglots me serrent la gorge tandis que j’appuie mon front contre celui de Gab. Quelques secondes s'écoulent avant qu’il ne bouge pour nicher son nez dans mon cou en sanglotant. Nous savons tous les deux ce qui va suivre. Je le serre dans mes bras, si fort que je pense qu’il doit avoir mal. Mon corps refuse de le lâcher pendant un long moment. Il s’agrippe à moi comme à une bouée de sauvetage, et nos sanglots se font la guerre.
Quelques murmures sont échangés. Notre dernier secret pour l’éternité. Des larmes roulent encore sur son visage tandis que je l’embrasse une dernière fois avant de faire un pas de recul.
Je tire.
Cette fois, je tremble.
Le corps de Gab s’écroule.
Mon arme tombe au sol.
Un silence assourdissant se déverse sur nous et mon équilibre vacille.
Le mage s’écroule doucement sur lui-même. Il traverse les quelques pas qui nous séparent pour me prendre dans ses bras ; son corps tremble encore, et un océan de douleur se déverse entre nous. La souffrance m’est si vive que je crois en mourir une fois ou deux. Peter me berce un peu frénétiquement :
Il caresse mes cheveux comme à une enfant et m’embrasse sur la tête en répétant, comme un mantra :
Je ne sais combien de temps passe ainsi avant que James n’intervienne :
La maison.
Il n’y a certainement pas trente cadavres ici, c’est trop petit. Les autres Brown doivent être dans la maison des gars.
Difficilement, je m’arrache de Peter qui hésite à me laisser reculer. Le procureur se place à ses côtés. Avant de partir, c’est un regard lourd, trop lourd de regrets, que le mage me décoche en murmurant : “I’m so sorry…”
L’instant d’après, ils sont disparus.
Mes yeux retombent sur Gabriel. À l’abri des regards, je me donne le droit de ployer les genoux et de faire confiance à Jack et Omaël pour gérer la maison. Avec d’infinies précautions et toute la douceur dont je suis capable, je replace son corps dignement, les mains sur sa poitrine, en fermant ses yeux. Mes doigts s’attardent sur ses lèvres et sur la cicatrice qu’il avait sur le visage.
J’ai tiré comme il me l’a appris, avec un angle qui détruit immédiatement le cerveau. Sans douleur. Je repense à Lucy et sa grenouille, qu’elle disséquait, tandis que nous débattions, Gabriel et moi, sur les monstres. Qui est la grenouille de qui…
Mes doigts glissent dans ses cheveux, s’attardent à leur douceur. Plus jamais, cette sensation. Plus jamais, son odeur. Son sourire.
Plus jamais Stéphanie et son attitude enflammée.
Plus jamais Claudine et ses conseils.
Plus jamais Danaë et sa force morale.
Encore une fois, les larmes reviennent.
Je sursaute lorsque Jazz fait irruption dans la pièce, jian en main. Lorsqu’elle m’aperçoit, elle déclare dans son oreillette :
Puis, elle s’approche et observe le corps devant moi.
Un signe affirmatif lui répond.
Tout dans sa voix est sincère. Encore une fois, j’acquiesce.
À genoux à côté de moi, elle reste dans un silence respectueux pendant plusieurs minutes, le temps que Ti-Poe entre dans la pièce. Un gémissement de douleur lui échappe lorsqu’il aperçoit Gab. Il se mord le poing en s’agenouillant à mes côtés. Ce grand gaillard pleure, comme s’il fut devant le corps de son fils, à grands sanglots.
Il passe un bras autour de mes épaules et m’attire à lui. La main de Jazz m’effleure le dos, en guise d’encouragement quand une petite voix m’appelle par mon nom.
Lucy sort de sa chambre, le visage barbouillé de larmes de sang. En sanglotant, elle se précipite vers nous et se cache entre Ti-Poe et moi en sanglotant.
Jazz recule un peu. Quelque chose passe sur son visage, mais je suis incapable de l’interpréter.
La petite se retourne un peu vers le corps de Gabriel, et une grande colère se dessine sur ses traits si doux. Déchirée, elle martèle Gab de ses poings en lui criant dessus, de nouvelles larmes lui échappant.
Ti-Poe et moi finissons par la canaliser de notre mieux, la serrant entre nous.
C’en est trop pour Jazz qui sort de la pièce.