Le soleil filtré par la fenêtre de l'hôtel réchauffe le lit sur lequel je repose. À l’extérieur, le bruit des voitures me parvient. Deux personnes parlent fort dans le stationnement. Leurs voix étouffées s’éloignent.
Mes yeux s’ouvrent, et mon regard est immédiatement bloqué par les draps à l’odeur douteuse. Ce sont là mes boucliers, ce qui me protège, désormais, contre toute douleur supplémentaire.
Qu’on me laisse ainsi.
Dormir. Juste dormir. Le temps que mes blessures se referment. Me donner le loisir d’être égoïste et toute petite à la fois.
Mes yeux se referment.
Quelque part, mon esprit vogue sur son océan de douleur et un vent hurle si fort à mes oreilles qu’il me désoriente. Sur mon bateau, Gab est là. Il me parle, mais ses paroles sont inaudibles. Il se rapproche. J’essaie de tendre une main vers lui, le toucher, l’attirer à moi, le sauver, mais l’océan nous ballote et m’empêche de le prendre contre moi.
Le bois du bateau craque et la voile se déchire. Une vague projette Gab par-dessus bord, et je hurle.
Mes yeux s’ouvrent. Cette fois sur la pénombre.
Une petite voix m’appelle : Lucy. Elle doit parler depuis un moment, car tout ce que je capte, c’est :
Comment fait-elle pour être aussi forte?
Le poids de son corps frêle fait remuer le lit lorsqu’elle se glisse sous les draps pour m’y rejoindre. Ainsi cachée sous mon bouclier de fortune, elle plonge son regard à peine perceptible dans le mien.
L’adolescente prend ma main dans la sienne. Elle est toute froide. L’étrange idée de ne pas en être digne me happe.
M’a-t-elle vraiment appelé maman?
Ce si simple échange m’épuise.
Mes yeux se referment.
De retour sur l’océan. Qu’est-ce que je fais là? Je n’aime pas les bateaux…
Confus, le souvenir de Jack qui me serre la main après les coups de feu me revient. Il a dit des choses, concernant un Russe qui me contacterait. Avec Jazz, ils m’ont présenté leurs sympathies. Élyse et Lola ont survécu, protégées par Antonin. C’est lui qui a trouvé cet hôtel, avec assez de place pour tous nous recevoir, assez sécurisé pour les vampires et mes gars.
Je suis censée être dans un hôtel, pas sur un bateau…
C’était il y a deux ou trois jours… Peut-être quatre… Je ne sais plus.
Mais qu’est-ce que je fous sur ce bateau, alors… Pourquoi est-ce qu’une grenouille est épinglée sur le mât, son cœur battant encore?
Gab hurle sur le pont, esquive une vague. Je n’entends pas ce qu’il me crie en agitant les bras. Je tente de l’appeler, de sortir de mon immobilité, d’aller vers lui. Une vague happe le pont et l’emporte. Je hurle.
J’ouvre les yeux. Seule. Le soleil réchauffe à nouveau le lit, et mon bouclier me colle à la peau.
Cette fois, je trouve un peu d’énergie pour aller à la salle de bain. Mes jambes pèsent une tonne et j’ai l’impression de perdre l’équilibre à une ou deux reprises pendant le trajet. Incapable de regarder mon reflet dans le miroir lorsque je me lave les mains, mes yeux l’évitent et un intense mal de crâne me prend encore. C’est à peine si je tolère le peu d’eau que je bois à même le robinet. Le miroir se fait recouvrir par une serviette.
Ce visage est le dernier que j’ai envie de voir.
Je le briserais en millier de petits morceaux, si j’en avais la force.
Mes jambes me portent jusqu’au lit où je m’écroule, complètement épuisée de ces efforts titanesques. Pourquoi rester sur le lit, tandis que je pourrais me cacher en dessous et y rester? Laisser les gens vivre leur vie, cuver la mienne, ce ne serait pas un bon plan?
Tout ceci m’épuise, et je m’endors.
Encore ce foutu bateau. Cette fois, ma mère donne des indications à un équipage invisible pour faire naviguer le bâtiment malgré la tempête. Sur le pont, immobiles, les spectres de mes filles pointent sur moi un doigt accusateur. Quand elle me voit, ma mère vient vers moi et me hurle, pour que sa voix passe par-dessus les vents:
J’ouvre les yeux.
Quelqu’un d’autre est à la place de Lucy, dans le lit, en pleine pénombre, sous mon bouclier de draps.
Une jeune femme aussi frêle que l’adolescente, avec de profonds yeux bleus et de beaux cheveux châtains. Sa chaleur et son parfum me parviennent, créant une bulle de réconfort. Son visage est grave, souffrant tandis qu’elle me fixe.
Mon cerveau fouille dans les visages que je connais. Ce simple effort me coûte énormément d’énergie et je passe près de m’endormir à nouveau, mais sa main délicate touche mon menton et elle m’appelle :
Ça la fait sourire, mais elle répond par la négative.
Ma confusion doit paraître, puis je me souviens de notre papotage, il y a quelques nuits. Elle me sourit.
Des larmes me brûlent les yeux, et elle accueille ma détresse avec tout autant d’eau qui font briller ses saphir.
Des sanglots me prennent, et elle m’attire contre elle. Sa poigne est forte et douce à la fois. Comme une mère, elle me flatte les cheveux avec une infinie sympathie.
Mes yeux se ferment.
Je m’endors.
Encore cet océan malmené par les rafales de vent qui menacent de faire sombrer mon bateau. La pluie qui inonde le pont, le mât qui expose la grenouille disséquée, Gab qui tente de passer les spectres de mes filles sans y parvenir, affolé.
Derrière moi, Paty observe le tout. Dans cet environnement, elle est la seule personne qui semble avoir une logique et un équilibre.
Elle n’est pas obligée de crier pour se faire entendre. Sa voix reste à un volume normal et passe par-dessus le capharnaüm de la tempête. Ses cheveux ne sont même pas malmenés par le vent qui me coupe le souffle et m’empêche de respirer.
Comment je fais ça… C’est trop violent. Mon regard se pose sur mes filles, et j’essaie de me souvenir. Claudine n’a pas toujours été un spectre : elle a déjà été une travailleuse sociale qui me donnait des conseils. “Laisse Lucy venir à toi pour les choses graves ; elle pose des questions, et c’est sa force. Respecte-là, et garde ta porte ouverte.” Danaë aussi : elle a survécu à la pire des souffrances : celle de vouloir sa propre mort. Elle s’est redressée et a avancé. Steph, ma si chère Steph… “À qui je dois péter les genoux?”.
Gab…
Les vents se calment un peu. La tempête fait encore rage, mais elle devient un peu plus tolérable.
J’ouvre les yeux.
Confuse.
J’ai tellement mal au cœur.
Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui ne l’est pas?
Est-ce que je suis morte?
C’est encore la pénombre.
J’entends des pas, près de mon lit, et la voix de Patricia qui dit à quelqu’un :
La voix de Pascal lui répond :
Je perds des bribes de la conversation, sous mon bouclier, entre le sommeil et l’éveil.
Le bruit des vagues furieuses me vient encore, mais une main me touche l’épaule et m’empêche d’y sombrer.
Mes yeux s’ouvrent encore de peine et de misère. Bon sang, laissez-moi dormir… Pascal me secoue un peu plus fermement et m’aide à me redresser.
Pascal, le Mage.
Il me tient contre lui.
J’ai l’impression de ne plus avoir de tonus du tout. Il me met une tasse dans les mains. L’odeur qui s’en dégage ne me parvient pas et ma confusion grandit. Il insiste un peu : je finis par boire une tisane qui semble avoir bon goût.
Je n’ai pas conscience que ma tête retrouve l’oreiller.
Et un sommeil sans rêves pousse les vagues au loin pour un temps.