Quand j’ouvre les yeux, une désagréable sensation de saleté me prend. Il n’y a pas que la sensation : il y a l’odeur, l’haleine négligée, la peau qui pique, les cheveux qui collent…
Mon corps, endolori du manque d’exercice des derniers jours, proteste à l’effort, mais il faut au moins prendre une douche. Sous le jet d’eau, je reste plusieurs minutes appuyée contre le mur, à simplement ressentir le flot tiède retirer la sensation collante et désagréable qui s’accrochait à ma peau. L’eau et le savon d’hôtel me font du bien.
Est-ce que j’ai des vêtements propres? Pour l’instant, peu importe : il y a au moins un peignoire.
En revenant vers la chambre, je trouve un sac à dos et je constate qu’il fait jour. Des vêtements au hasard feront l'affaire et je me dirige vers la fenêtre en tirant les rideaux. C’est un soleil de fin d’après-midi. La neige, presque toute fondue, est d’un brun grisâtre désolant. Le boulevard où se trouve l’hôtel m’est un peu familier. Quelques voitures passent en soulevant la poussière laissée par le sable étalé en hiver. Dans le stationnement, je repère ma TransAm.
La porte de ma chambre s’ouvre sur Pascal qui sursaute en me voyant debout. Les bras chargés de divers objets, un sourire rassuré le prend :
Il referme derrière lui et s’avance un peu en me tendant un bocal alimentaire:
- Ça fait plusieurs jours que t’as pas mangé, je t’ai amené une soupe maison!
- Merci.
Bon sang que ma gorge me fait mal…
Il me présente le contenant fumant, et une pointe d’appétit se montre le bout du nez. Les morceaux de légumes qui me passent sous la dent me font un bien immense :
- C’est la meilleure soupe que j’ai mangée de ma vie.
- Ah bah merci! répond-il en riant.
- Tu auras pas de problème avec les tiens parce que tu es là?
- Quoi? Non. Ils ne veulent juste pas être dans la mire de Hunters, c’est pour ça qu’ils veulent que je reste discret.
J’approuve d’un signe de la tête en avalant le bouillon. Mes douleurs musculaires, sans toutes disparaître, se calment graduellement. Rassasiée, mes paroles sont molles et presque blanches d'émotions:
- Merci. Ça me touche que t’aies fait ça.
- Je t’en prie : ça me fait plaisir. J’ai fait une super rencontre, ici : Paty est vraiment cool. Je l’ai mis en relation avec mon psy, ils ont beaucoup de choses à se raconter !
- C’est vrai qu’elle est cool, Paty.
- Ça m’a touché, ce que James et Peter m’ont raconté.
De nouvelles larmes perlent et me font lever les yeux aux plafonds pour tenter de les contenir.
Comme s’il lisait mes pensées, Pascal ajoute :
- Hey, c’est correct. Tu sais, je pleure encore JiPi, Martin et Henry.
- Des gens que tu as connus?
- Oui, on était très proches, tous. On faisait des vidéos YouTube où on disait qu’on chassait des fantômes, mais c’était pas pour de vrai : on voulait juste s’amuser. Pis ben… on est tombé sur un vrai fantôme.
Sa gorge se serre à ces souvenirs. Il continue :
- Je sais pas comment on a survécu à tout ça, ceux qui ont survécu, je veux dire. C’est ce qui a fait en sorte que je me suis Éveillé. Que je suis devenu un Mage, je veux dire. On s’est fait poursuivre par un fantôme… Quand je te disais qu’on a vécu pire qu’Erika? C’était ça. La panique totale, l’horreur, la souffrance… On comprenait rien à ce qui se passait.
- Comment tu t’es relevé de tout ça?
- Sergeï, c’est mon psy, et il est Mage. Pis j’étais bien entouré, aussi. Candide… Tu sais, la podcasteuse? Elle aussi en a bavé. Et James.
- James était là?
- Oui. Pour lui, aujourd’hui, sortir sans arme, c’est impossible. On reste tous marqués, d’une façon ou d’une autre. Je crois qu’en fin de compte, pour nous, ce qui a marché, c’est ce qu’on a décidé de faire avec les souvenirs de nos disparus.
Un hochement de tête accueille ses paroles et il ajoute :
- Mais faut que tu traverses ça à ta façon. Y’a pas deux personnes qui portent un deuil comme son voisin. Surtout que nos deux histoires sont pas pareilles. Mais en fin de compte, je te promets que si tu prends soin de toi, et que tu gardes la porte ouverte à de l’aide, on apprend à vivre avec.
Nous passons quelques secondes à nous dévisager dans un silence commun et bienfaisant. Quelque chose semble le piquer avant qu’il ne me demande :
- Il y a deux personnes qui veulent absolument venir te voir. Je leur ai dit que j'allais d’abord te demander la permission. Si tu ne veux pas, c’est correct aussi, et ils vont respecter ça.
- James et Peter?
- Oh, sans doute que James va venir sans te demander la permission, ou il va se cacher pour éviter de vivre des émotions. Et Peter, il va falloir que tu lui fasses signe si tu veux le voir. Il culpabilise énormément de… Beaucoup de choses.
Je lui laisse la place pour qu’il précise sa pensée. Il continue :
- Je pense qu’il s’en veut de façon déraisonnable, en fait. Il s’en veut de pas t’avoir protégée… avant… Je crois que vous vous êtes connu dans un autre contexte, non? Et il s’en veut de ne pas t’avoir aidé avec les filles, de pas avoir vu Erika aller, de pas avoir été assez rapide…
- Mais allons donc…
- C’est Peter. Parfois, ça lui arrive de s’excuser d’exister. Mais c’est pas de lui qu’il faut que tu t’inquiètes, en ce moment. On le soutient, de notre côté. C’est de toi qu’il faut que tu prennes soins. Candide et Jason, ce sont eux qui veulent venir te voir.
Ma mémoire me fait défaut.
- Qui sont…
- Ils se sont dit que tu comprendrais mieux si je te donnais le code “les masques tombent”. Je sais pas ce que ça veut dire.
Mes yeux papillonnent un peu, puis je comprends. Un douloureux sourire m’est arraché :
- Je sais pas si c’est une bonne idée qu’ils me voient dans cet état. Surtout après tout ce qui s’est passé.
- Ça vaut ce que ça vaut, et c’est pas pour te brusquer, mais moi, je pense que, surtout, à cause de ton état et de tout ce qui s’est passé, ce serait une bonne idée qu’ils viennent te voir. Mais c’est toi qui décides.
Un souvenir me revient.
Au QG, à leur premier éveil. Je disais aux filles :
- Alors c’est comme vous voulez. Vous pouvez décider, également, de partir quand vous voulez : cette piste n’a pas été soulevée, mais elle existe. Si c’est le cas, vous serez fournies en sac de sang avant de partir et nous vous conduirons là où vous voulez.
- Comme ça gratos? m’avait demandé Stéphanie.
- Oui. On a assez décidé pour vous. Vous n’êtes pas obligées de décider cette nuit, vous n’êtes pas obligées de prendre, toutes, la même décision, non plus.
Je hoche la tête. Ce jeune homme est d’une grande sagesse.