La chambre que partagent Antonin et Élyse est la plus grande. Malgré tout, mes gars doivent quand même s'asseoir par terre ou sur les bureaux pour avoir assez de place pour tout le monde. Certains ont encore la mine basse, d’autres sont blessés. Patrick et Cyril pètent le feu, mais se gardent de l’exprimer par respect.
À ma droite, Ti-Poe se tient droit. Ses traits sont aussi fatigués que les miens et, quand nous nous regardons dans les yeux, nos gorges se serrent. Gab n’a pas brisé que mon cœur : il a clairement détruit celui de mon second, et que dire de Lucy… À ma gauche, elle est toute proche de moi. Parfois, elle dépose sa tête sur mon épaule, comme si ça la rassurait de me sentir debout.
Ti-Christ, qui est un peu mal à l’aise de l’émotion qui est palpable, nous résume :
- Alors, ce que les médias rapportent, c’est un règlement de comptes entre deux cellules criminelles concernant de la dope et de la prostitution. Y’est sorti, dans les réseaux sociaux, que tu étais recherchée par la police.
Il dit ceci en s’adressant à moi et continue :
- Mais sans doute qu’y a du monde t’ont backé fort, parce que c’est resté en ligne seulement quinze minutes. Je sais pas qui il faut remercier.
- Est-ce que les noms des filles sont sortis dans les médias?
- Ouais. Certaines étaient recherchées par leurs familles.
J’acquiesce et baisse la tête en sentant le vide qui menace encore de me faire basculer. Lucy me prend la main et la serre fort. De leur côté, Lola et Élyse retiennent des larmes. Je demande :
- Les serviteurs? Les trois hommes qui avaient rejoint le QG?
- Décédés. répond Ti-Christ.
- Ils ont combattu vaillamment. ajoute Antonin d’une voix douce. Ils ont donné leur vie pour Élyse et Lola.
- Steph, Dan et Claudine, elles ont donné leur vie pour moi. dit Lucy d’une voix pleine de sanglots.
Lola pleure pour de bon. Élyse la prend contre elle et lui frotte le dos. Lucy se presse un peu plus contre moi et je l’y maintient, la gorge serrée par l’émotion. Je demande :
- Mes gars, des pertes à rapporter?
- André. Dans la maison.
Notre vétéran. Tombé au combat.
Pendant quelques secondes, un silence est observé. Je lève les yeux au plafond en essayant de me contenir, et j’ajoute :
- C’était une bonne personne. Le seul à être capable de contenir Steph.
- Il avait une fille de son âge. se rappelle Ti-Poe, la gorge serrée par l’émotion. Elle l’a renié parce qu’il était dans les Boys. Je pense qu’elle vit à la métropole.
Nous hochons tous la tête : ça explique leur relation.
Après quelques secondes, où je respire à fond pour me gérer en serrant Lucy contre moi, je demande :
- Alors, qu’est-ce que vous voulez faire, maintenant?
Les gars se regardent entre eux.
- Vous êtes libres de faire ce que vous voulez. j’ajoute.
- On te suit, ça a toujours été ça, le plan… fait Fred.
- Je suis pas certaine que vous allez vouloir me suivre. Je déclare la chasse de la ville terminée.
- Et tu vas faire quoi?
- Chasser à la métropole.
Ti-Poe me lance un regard médusé. Il secoue vivement la tête :
- Wo… Minute papillon. Ça a jamais été dans le contrat.
- Je sais. C’est pour ça que je termine, ici et maintenant, le précédent contrat que vous aviez avec mon père. Pour chacun d’entre vous. Élyse, tu as ton plan, Lola aussi. Lucy…
- Je te l’ai dit, t’es mon parent, je te lâche pas.
- T’es complètement ravagée, ma pauvre fille.
Fred dit ces paroles avec une douleur sourde dans la voix. Je sais qu’il a un garçon de douze ans, et que cet ado est toute sa vie, ainsi que sa mère. Je dis à son adresse :
- Vous pouvez reprendre le chapitre de la ville et repartir sur des bases plus nobles. Vous avez le loisir de le faire. Prenez le temps d’y penser.
- Tu nous quittes comme ça? fait Patrick.
- Je vais nous venger comme ça. Et compliqué comme s’est, je m’attends à ce que ça me prenne des années pour atteindre ces ass holes. Mais votre mandat avec moi, je le répète, c’était la chasse dans la ville, et la chasse est terminée. Vous pouvez reprendre vos vies.
- Et si moi aussi, j’avais envie de venger nos disparus? me demande-t-il.
- Je ne refuserai pas des bras supplémentaires, ça, c’est certain. Mais je te propose de prendre le temps d’y penser. La métropole, c’est la gueule de la bête. Et je vais travailler avec d'autres vampires pour arriver à mes fins. Alors, surtout ceux qui ont des enfants, pensez-y.
Élyse et Lola se jettent un regard. Ti-Poe me demande, la gorge serrée:
- On a jusqu’à quand?
- J’attends un contact avec le supérieur de Jack.
- T’es certaine de vouloir faire ça, Jess? Parce que ces vampires-là, ce sont pas tes filles. Ça manipule, ça a de gros pouvoirs, pis ça survit depuis des siècles.
- Tant mieux pour eux. J’ai un but, et mes dents sont aussi solides que les leurs.
- On va voir ce qu’ils vont dire de mon dentier, dans ce cas. rétorque-t-il en haussant les épaules.
- Ti-Poe, c’est toi, mon second. Ce serait logiquement à toi de reprendre les rênes de la ville…
- Hey ben j’en veux pas. Fred? Cadeau. Ton tour de leader le groupe.
Fred lève les mains en paniquant un peu, comme si Ti-Poe le tenait en joug :
- Fuck that shit. Désolé, Jess, mais je veux crissement pas ta place. Si tu pars à la métropole, j’ai deux choix : je te suis, ou je prends ma fucking retraite. Patrick, c’est toi qui prends le relais.
- What? No way. J’en veux pas, de c’te couronne de con. Scuse-moi, Jess. Ti-Christ, tiens.
- Moi? Jamais de la vie : je vais à la métropole!
Nous nous penchons tous un peu pour lancer un regard étonné vers le tech qui ne se bat absolument pas. Il ajoute :
- Ben quoi? Ils ont des tech de la mort, que Jack me disait… Pis, je veux dire… Jazz…
- C’est vrai que Jazz… fait Ti-Poe en levant un sourcil.
J’acquiesce :
- Donc, vous avez jusqu’à l’appel de Jack pour vous décider.
À la fin de la rencontre, je suis épuisée. Mais ce sentiment est beaucoup moins grave qu’il ne le fut dans la dernière semaine.
Je soupçonne que les soupes de Pascal y soient pour quelque chose.
Une fois dans ma chambre, j’appelle le numéro griffonné derrière une facture d’épicerie. Presque immédiatement, une jeune voix me répond : “Bureau des Drs Vulin, Gélinas, Thériault et associés?”, une seconde plus tard, je suis transférée à la ligne de la vampire qui me répond, avec toujours la même chaleur dans la voix :
- Jessie ! Ça fait plaisir, comment vas-tu?
- C’est dur à décrire mais je tiens debout. Je voulais te dire : merci d’être intervenu.
- Ça m’a fait plaisir, allons. Quand le prince est venu m’expliquer ce qui se passait, j’ai tout de suite compris que quelque chose n’allait pas et qu’il fallait intervenir rapidement.
Un prince? Qu’est-ce qu’il peut bien me vouloir, lui? Elle continue :
- On m’a raconté une partie de ce qui s’est produit. Celle dont nos envoyés ont été témoins. À n’importe quel moment, tu peux m’appeler, si tu ressens le besoin de ventiler. Sans préjugé, c’est une garantie. J’ai compris que tu as passé un accord avec le prince?
- Ah bon?
Elle rit un peu, embarrassée:
- Excuse-moi, j’oublie ce que les gens savent ou non. Le Russe, c’est notre prince. S’il te plaît, aie l’air surprise, la nuit où il te le dévoilera : il aime bien faire de l’effet.
Lorsque nous raccrochons, je regarde l’heure sans vraiment la voir, et un sentiment de vide intense me travaille au corps. Je reste là, assise, inexistante pendant un temps qui ne se définit pas, lorsqu’une notification me tire de cet état végétatif : un numéro inconnu déclare : “Allo! C’est Candide ; ne réponds pas si tu n’en as pas envie, mais Jason et moi, nous sommes dans le coin, si tu as envie de nous voir!”
Est-ce que j’ai envie de répondre? La question se pose, je suis tellement confuse… Mais mes doigts pianotent quand même automatiquement : “Allo, oui, bien sûr! Je vais vous attendre dans le hall.” En appuyant sur “Send”, je suis étonnée de voir toute l’énergie que cette réponse m’a coutée. Et pourtant, il ne s’agit que d’une réponse à un vulgaire texto.
Ça s’annonce mal…