Le hall de l’entrée de l’hôtel est pratiquement vide. Quelques clients de dernière minute tentent leur chance pour louer une chambre quelques heures, mais sans plus, laissant la personne à l’accueil fixer son cellulaire.
Assise depuis plus d’une vingtaine de minutes, je dois faire un effort colossal pour détailler chaque nouvelle personne qui entre. C’est difficile de savoir si c’est la hâte ou la peur qui m’anime, en ce moment ; tous mes sentiments ne sont pas clairs. Ils flottent dans une espèce de brouillard qui me rend confuse, irritée et épuisée par-dessus le marché.
Mais en voyant Candide et Jason, ce brouillard me semble un peu moins épais, et le fantôme de la joie que j’ai déjà éprouvé à leur contact me revient.
La jeune femme, en me voyant, fige. Une vague de soulagement passe sur son visage tandis qu’elle traverse la distance entre nous et me prend dans ses bras si spontanément que j’en suis un peu surprise. Quelques secondes passent avant que Jason ne nous rejoigne et l’imite, nous serrant fort contre lui, toutes les deux.
Quelques minutes plus tard, nous sommes tous les trois dans ma chambre, à discuter de ce qui s’est passé. Inspirée par les conseils de Pascal, je réponds surtout à leurs questions, plutôt que de narrer le tout. C’est plus facile à aborder, et les détails donnés ne sont pas imposés. Candide pleure parfois. Ses larmes sont authentiques et se mêlent aux miennes. Jason nous soutient, l’une et l’autre. Des émotions sont palpables sur son visage à certains moments, mais il semble garder un pas de recul sur tout ce que je peux raconter.
Une livraison de nourriture nous interrompt, et tandis que nous mangeons, Candide réalise :
Une chance qu’il ne sait pas tout, alors. S’il savait les détails…Je réponds :
Sans frapper, le nez dans ses notes, Lucy entre et s’arrête brusquement en voyant mes invités, comme une petite biche sur l’autoroute. Jason la salue et Candide lui sourit, un peu fébrile. Je fais les présentations, et je devine que l’adolescente flirte avec l’idée de se sauver.
Jason me lance un regard et je devine que c’est un problème auquel il peut répondre.
Elle acquiesce et prend cette opportunité pour s’éclipser.
Candide a des yeux brillants :
Je baisse un peu la tête pour choisir mes mots avant de répondre :
Moi qui m’attendais à la voir pleine de reproches, c’est surprenant de la voir empathique.
Il l’embrasse sur l’épaule tandis qu’elle rit avec un léger embarras.
Jason éclate de rire devant ma mine déconfite et étreint sa belle dans ses bras en lui faisant jurer de ne plus jamais recommencer ça.
Je les envie, pendant quelques secondes.
Et juste comme ça, sans aucune raison apparente, Gab me manque cruellement.
Il a tout détruit, mais il me manque.
Ce sentiment me prend aux tripes et menace de me renverser. C’est soudain et totalement imprévisible.
Comme s’il était avec nous dans cette pièce.
Remarquant que quelque chose change dans mon attitude, Candide m’ouvre les bras, elle-même dans ceux de Jason, et je me blottis contre eux tandis qu'ils m’étreignent avec force. Leurs parfums et la douceur de leurs peaux me font du bien. Dans ce silence et cette étreinte, la fatigue finit par gagner sans me prévenir, et je m’endors profondément.
Quand j’ouvre les yeux à nouveau, je suis allongée entre eux, dans mon lit d'hôtel. En sécurité. Il doit être tard, car ils se sont également endormis. Je reste donc ainsi, entre le sommeil et l’éveil, à savourer, jusqu’aux premières lueurs de l’aube.
À leur départ, au petit matin, nous nous faisons la promesse de nous revoir.
Plus loin, dans le couloir, j’entends Ti-Poe qui s'étouffe avec son café matinal, ce qui fait éclater de rire la jeune femme à mes côtés, les yeux pétillants de malice.
J’acquiesce, et un dernier câlin à trois me donne un peu plus de force.