La pluie martèle l’immeuble à vendre dont je viens de terminer la visite, avec Lucy et Ti-Poe. Un véritable immeuble, assez grand pour tous mes gars et leurs familles, s’ils en ont besoin.
Cela fait deux semaines que nous sommes à l’hôtel, et je n’en peux plus, de vivre dans un endroit aussi impersonnel. Tant qu’à avoir beaucoup trop d’argent, autant que ça serve.
L’agente immobilière me sourit lorsque je lui présente mon offre, validée d’abord par James, qui a refait surface. Le procureur évite soigneusement de parler de ce que nous avons vécu au QG. C’est un homme de peu de mots. Ou peut-être croit-il que j’ai assez de mes propres démons à apprivoiser, sans avoir à recevoir les siens…
Lucy a de grands yeux impressionnés et s’exclame :
- C’est tout à nous?
- Dès la signature, oui. je confirme. On peut faire ça demain?
- Bien sûr! s’exclame l’agente. Je vous book un rendez-vous pour 13h30.
- C’est peut-être un peu rapide, comme achat, non? s’inquiète Ti-Poe.
Mon cellulaire résonne sur les murs nus. En m’excusant, je m’éloigne et réponds. La voix de Jack me salut :
- Comment vous vous portez?
- Aussi bien que faire se peut.
- Vous avez l’air fonctionnelle, vite comme ça. Quelqu’un veut vous parler. Est-ce que c’est un bon moment?
Je me dirige vers le fond du couloir où un éclair illumine l’extérieur.
- Je suis disposée.
- Parfait, je vous le passe.
Une voix grave, chaude et ferme à la fois me salue.
- Bonsoir, mademoiselle Fiset.
Aucun accent dans ses mots. Est-ce bien “Le Russe”?
- Bonsoir, monsieur.
- J’ai cru approprié de laisser un peu de temps s’écouler avant notre première rencontre. Seriez-vous disponible pour une entrevue en personne, dans la métropole, dans une semaine?
- Tout à fait. Dites-moi où me rendre et j’y serai.
- L’adresse vous sera communiquée à 21h30 précisément, à la date prescrite. Venez seule, mais armée. Les rues de la métropole ne sont plus sécurisées.
- C’est parfait.
En raccrochant, je me dis que ce genre de voix est fait pour la radio.
De retour à l'hôtel, Ti-Poe réunit tout le monde dans la chambre d’Antonin. J’amorce :
- Dans une semaine, je vais voir mon contact de la métropole. Est-ce que tout le monde a eu le temps de réfléchir?
Les gars se regardent mutuellement. L’un d’entre eux s’avance et déclare vouloir rester à la ville. Puis un autre. Après la vague de départ, il reste avec moi : Ti-Poe, Ti-Christ, Fred, Patrick, Cyril et Yann. Daniel, qui a décidé de rester à la ville, se sent le besoin d’expliquer :
- Tu sais, c’est parce que j’ai des enfants en bas âge.
- Je comprends, sois tranquille.
- On se disait, aussi, qu’on allait veiller sur la ville pendant ton absence. Et qu’on va tenir le fort.
Les cinq acquiescent. Leur réflexion me surprend.
- Vous savez, ça se pourrait que ce soit très long. Il se pourrait même que je ne revienne pas…
- Tu ne seras pas sur un autre continent non plus… me fait-il remarquer. Comme ça, après la volée qu’on a sacrée aux Brown, ça va tenir les potentiels problèmes à distance. On va pouvoir garder un œil, avec Thérèse.
J’acquiesce.
Élyse lève la main :
- Comme nous avions annoncé, nous allons en France dans une semaine.
Cette nouvelle me soulage et me déchire à la fois :
- Tout est classé ici, dans la ville?
Antonin prend la parole :
- Oui, j’ai eu le droit d’Infant dans la nuit d’hier. Je vais présenter Élyse au prince de la ville demain soir et à Paris dès notre arrivée. C’est maintenant officiel.
Lucy baisse un peu la tête. Elle perd une autre sœur… Je mets une main autour de ses épaules pour la soutenir avant de dire à l’endroit d’Élyse et Antonin :
- Vous avez ma bénédiction, tous les deux. C’est non-officiel, et ça ne vaut rien pour les vampires, je le sais bien, mais ça vous semblait important, Antonin.
- En fait, après tout ce que j’ai vu et vécu depuis que je suis ici, je dois dire qu’elle m’importe énormément. Sachez qu’en tout temps, vous tous, ici, serez toujours les bienvenus sous notre toit.
- Et j’espère bien que vous allez venir à notre mariage. déclare Elyse. Ça ne pourra pas avoir lieu avant quelques années, mais ça me ferait vraiment plaisir de vous y voir tous.
Les gars sourient un peu et l’un ajoute :
- Man… On va perdre Thérèse si on l’amène en France… Son fucking vin…
Sa réflexion me fait un peu rire.
Lorsque tous rejoignent leur chambre, Lola vient me retrouver discrètement pour me reconduire à la mienne :
- Je dois admettre que… J’ai été ambivalente. Après Claudine, Stéphanie et Danaë… Je me sens un peu perdue. J’aimerais attendre d’en savoir plus sur ce qui se passe dans la métropole avant de prendre ma décision, à savoir si je reste ici ou si je t’accompagne à la métropole. Si ça ne t’ennuie pas?
- Bien sûr que non. Au contraire : je suis contente que tu regardes toutes tes options.
- Merci.
Elle me prend dans ses bras pour une accolade de quelques secondes avant de s'éclipser.
Une fois seule, je trouve le courage de débloquer le numéro de Peter et de le composer. Cet appel me trotte dans la tête depuis le passage de Candide et Jason. Après avoir passé tous les scénarios possibles et imaginables des réactions auxquelles m’attendre, aucuns ne me convient. Autant briser la glace tout de suite.
Lorsqu’il répond, c’est avec surprise et, peut-être, un peu trop d’optimisme dans la voix.
- Hey you! How are ya?
- Salut. Ça va un peu mieux. Toi, comment tu vas?
- Ah, you know, life goes on!
- Cool. Huh…
Tu parles… On va se mentir comme ça encore longtemps?
- Écoute, je trouve ça terrible de te dire ça au téléphone. C’est très ingrat, mais…
- You want me to come over?
Fausse bonne idée.
- Nah, ne te dérange pas. En fait, je voulais te dire merci.
Un silence est observé de son côté. Je continue :
- Rien ne t’obligeait à être là, à faire ce que tu as fait. Mais tu l’as quand même fait. Tu as été là dans un des moments les plus graves de ma vie. Je crois pas que tu comprennes toute l’importance que ça a, à mes yeux.
- Baby cake… Please.
- Je suis sincère. Merci d’avoir été là, Peter.
Quelque chose s’étrangle dans sa gorge.
- You know, c’était le moins que je puisse faire…
Une douce voix l’appelle de son côté. Il lui répond qu’il en a pour encore une minute avant de conclure :
- Have to go. I… I’m so sorry for your losses…
- Merci.
À mon tour d’avoir de la difficulté avec ma voix. De longues secondes de silence s’écoulent avant qu’il n’ajoute :
- Si jamais tu as besoin de moi, tu connais mon numéro.
Une colère déraisonnable monte. Surprenante. Déferlante. Fulgurante. Pire que tout ce que j’ai pu connaître comme émotions. Lorsque nous raccrochons, mon poing défonce le mur de gypse.