Gambit - Chasse et Sorcellerie

Chapitre 1 : 1997

Par LaVerdure

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La chaleur étouffante et pesante faisait perler la sueur sur le front du jeune homme en cette fin d’après-midi. Pas de soleil : juste une énorme et suffocante masse de nuages roulants dans le ciel qui menaçait de se déverser d’une minute à l’autre. 

 

Ses cheveux roux lui collaient à la peau, et il ne sentait plus l’odeur surette de sa propre transpiration sous sa veste de cuir bien trop grande pour lui. Ses yeux bruns, derrière ses verres fumés, scrutaient chaque recoin de la maison à l’allure abandonnée qui se dressait sur la rue aux abords de la métropole. Appuyé sous la pancarte d’un autobus de ville, il alluma une cigarette. Sans doute, autrefois, ce lieu avait été une maison de riches, avec son garage  et ses deux étages. Probablement qu’une jolie famille avec une jolie maman, un joli papa et de jolis bébés y a déjà vécu. Avec un salaire à plus de zéros avant la virgule que ses propres parents. 

 

Peut-être avaient-ils déménagé, qui sait? Peu importe : ça faisait des années que les lieux étaient vidés, selon lui, car le garage était placardé et interdit d’accès, et les herbes étaient presque aussi hautes que lui. 

 

Putain qu’il avait mal à la tête. Si seulement il avait eu le loisir de manger un peu… Quoiqu’il aurait probablement vomi, de toute façon.

 

L’arme à feu qu’il avait pu s’acheter avec ses économies pesait dans son pantalon et menaçait de faire tomber son jeans, pourtant maintenu par une ceinture. À à peine dix-sept ans, Xavier McKeown en savait déjà plus à propos de la vie que bien des gosses de riches de trente piges. Se procurer une arme à feu? Facile. 

 

Dans la rue, quand on parle aux SDF, on peut tout savoir contre un café ou un coup de poing. Celui qui lui avait donné cette adresse lui avait juré qu’il trouverait ce qu’il cherchait ici. Il l’avait également averti que ce fils de pute n’était pas un homme, mais un démon. Juste après, le clodo s’était signé comme un religieux. 

 

“Vieux criss de superstitieux…”

 

Une hésitation dans son plan le traversa. 

 

Et s’il faisait fausse route? 

 

Une pensée pour sa sœur raffermit sa volonté. 

 

Son plan était fait : attendre le vacarme de l’orage, s'infiltrer dans la maison et trouer ce chien avant de repartir aussi vite. 

 

S’il le peut, le torturer et le déchiqueter. 

 

Comme il a fait à Léa.  

 

Une dette, ça se paye, enculé. 

 

Une énorme goutte vint s’abattre sur son front et l’humidité monta en flèche. Une odeur électrique dans l’air lui indiqua que ce serait un spectacle de son et lumière. Tant mieux ; avec un peu de chance, personne n’allait entendre les cris.

 

Le rideau d’une pluie tiède s’abattit sur la rue. Au loin, le tonnerre se fit entendre. 

 

C’était le signal de départ.

 

McKeown jeta sa cigarette humide et pressa le bas vers la maison. Le déluge s’abattait sur le quartier quand il fit le tour pour passer par l’arrière. 

 

Dans la cour, ce fut à peine s’il vit la rampe pour permettre aux fauteuils roulants d’aller et venir. Quelques morceaux d’une vieille peinture écaillée restèrent collés à sa main lorsqu’il testa la poignée de la porte arrière. Quelle chance : c’était ouvert! Ce salopard était beaucoup trop confiant. 

 

Dans la pièce de séjour, une tonne de plantes en pot l'accueillirent. Un moustique lui arracha un petit juron, vite étouffé par le bruit de la pluie qui s’abattait sur le plexiglas. Une claque plus tard, le jeune homme avait vaincu son premier ennemi et s’approchait d’une porte également ouverte. Il vit immédiatement une table ronde débordée de vieux papiers jaunis. Posée dessus, une tasse de café encore fumante dans un équilibre précaire. 

 

Un pas lent, deux pas lents, trois pas… Une odeur d’église le prit à la gorge et faillit le faire tousser. Au plafond, son attention fut d’abord attirée par des rubans gommant jaune qui servaient à attraper des mouches. Mais son attention fut maintenue lorsqu’il remarqua quelques formes géométriques dessinées au crayon-feutre. Un immense cercle, avec des triangles, des carrés, des lettres, et autres trucs que son cerveau était incapable de reconnaître. 

 

Il avança doucement, remarquant à peine l’évier exempt de vaisselle, le balai si bien passé, le vaisselier entretenu à la perfection, les plantes tout près des fenêtres… Tout était en ordre et bien placé, même si la pièce était surchargée. À l’extérieur, le déluge se déversait, et on entendait, à ce moment, la grêle se mettre à cogner contre la maison. 

 

Sa progression le mena à un couloir qui donnait sur un escalier allant au deuxième étage. Juste un peu plus loin, il vit la porte d’entrée principale et ce qui devait être un salon. Son instinct le poussa à s’y rendre. 

 

Le cœur du jeune homme battait à tout rompre, lui assourdissant presque les tympans. Sa respiration, qu’il avait réussi à contrôler jusque-là, devint saccadée. Il y était presque… 

 

Il entendit une voix masculine s’élever : 





 

Le connard n’était donc pas seul… 




 


Cette voix… La petite voix féminine, douce et soumise, Xavier la connaissait, il en était certain. 

 

L’instant suivant, une jeune femme de son âge, aux longs cheveux bouclés et d’un roux flamboyant, portant des lunettes devant ses grands yeux bleus et dont le visage était balafré d’une profonde cicatrice, sortit sur salon. 

 

Xavier leva son arme et la pointa sur elle. 

 

La jeune femme fronça les sourcils, trop surprise de le voir-là pour remarquer l’arme braquée : 




 


Elle ici? Lucie la cringe, la bizarre, la défigurée? Celle qui, à l’école, avait toujours fait affubler de divers qualificatifs peu envieux? Celle qui avait déjà caché un chaton mort dans son cartable, qui parlait aux fleurs lors des récréations? Avait-elle un lien avec le meurtrier? Et si c’était elle, la meurtrière? 

 

Un geste de la main, comme si elle chassait une mouche, et elle répéta : 




 


Mais aucun son ne sortait de la gorge du jeune homme. Il déglutit péniblement en se demandant ce qu’il devait faire. Derrière la jeune femme, il entendit la voix masculine qui cria : 




 


McKeown eut un pas de recul et retrouva enfin la parole : 




 


Xavier l'aperçut enfin, mais il dut baisser la tête pour le regarder dans les yeux : un homme en fauteuil roulant tourna le coin du salon pour se retrouver dans le couloir. Cheveux mi-longs, noirs, attachés en catogan, yeux du même bleu que Lucie, sans doute d’une quarantaine d’années. On en entendait parler à l’école. L’oncle de la bizarre, encore plus bizarre qu’elle. Celui qui se promenait parfois en armure médiévale, la nuit, lorsqu’il pouvait encore marcher. 




 


Encore un pas de recul. Cette fois, la main du jeune homme se mit à trembler. 




 


La rousse ouvrit la bouche et retint une exclamation. Une grande tristesse passa dans son regard d’azur. 

 

Elle avait compris. 




 


L’oncle s’approcha. Xavier pointa son arme sur lui, mais cela ne sembla pas impressionner l’homme qui s’arrêta à côté de sa nièce. 




 


La petite voix de Lucie fut coupée nette par McKeown qui la bouscula sur son passage. Prestement, le jeune homme entra dans la pièce. Il fallut quelques secondes à ses yeux pour s’habituer à la noirceur, et c’est lorsqu’il réalisa qu’il portait encore ses verres fumés et qu’il les enleva que l'incongruité de la scène le frappa en plein visage.

 

Au mur, des bibliothèques pleines de livres entassés. Une table de travail, au beau milieu de l’endroit, entourée de chaises. 

 

Et sur la table, un corps. 

 

Dénudé. 

 

Entièrement. 

 

Avec des formes géométriques dessinées à l’encre rouge.

 

Était-il mort? 

 

McKeown eut une grimace de confusion et d’horreur. Tout son corps fut parcouru d’une décharge électrique, lui sembla-t-il, et il recula en criant. 

 

Dans le couloir, Lucie se retint de tout commentaire, contrairement à son oncle qui déclara d’une voix morne :




 


Le rouquin n’osa pas entrer dans la pièce, laissant l’homme y rouler et se diriger vers la table. Quelques secondes plus tard, la nièce revint avec la tasse de café qu’elle déposa sur la table, à côté du corps. 

 

S’il avait faim quelques minutes auparavant, Xavier sentit son estomac se retourner et de la bile lui brûler la gorge.

 

Sa camarade de classe déclara d’une voix soucieuse: 




 


La jeune femme acquiesça et fit mine de sortir du salon quand toutes les lumières s’éteignirent, juste après un assourdissant coup de tonnerre. 

 

Une peur viscérale et déraisonnable gagna McKeown qui poussa un cri de surprise, en même temps que Lucie, ce qui provoqua un profond soupir de la part de l’oncle qui les rappela à l’ordre : 




 


Un bruit de frottement remplit l’air et une lueur illumina le visage de l’homme. Muni d’une allumette, il alimenta une lanterne à huile et une douce lumière se répandit dans l’endroit.




 

Immobile, la rouquine faisait tout son possible pour contrôler sa respiration quand son oncle la gronda : 




 


Sans faire plus d’histoire, elle disparut dans les ténèbres de la cuisine, laissant les deux hommes se toiser devant le corps inanimé. L’oncle roula jusqu’à la table tandis que le jeune demanda : 




 


C’était une explication rationnelle. Tirée par les cheveux, mais rationnelle.




 


L’homme indiqua quelques mots scarifiés sur l’avant-bras du cadavre en grimaçant. Une dizaine, en tout. Au plus bas, trois lettres maladroites laissaient lire “LÉA”. 

 

La rage, la haine et l’indignation submergèrent alors Xavier, l’étouffant peu à peu. Derrière lui, Lucie revint avec un grand verre de punch aux fruits qu’elle lui tendit, mais il n’en avait plus cure. Ni soif ni faim ne le taraudait à ce moment : seule la vue de l’assassin de Léa, celui qui lui avait pris sa sœur cadette aux yeux noisettes, cette petite perle de vie. Violée. Dépecée comme un vulgaire morceau de viande. Laissée au beau milieu de l’école primaire où il avait mis la main sur elle. 




 


La rouquine ouvrit la bouche pour s’opposer, mais se ravisa devant la mine sévère de l’homme. Elle laissa le verre de jus de fruits sur une table tout près avant d’emprunter l’escalier qui menait à l’étage. 

 

Seul avec l’oncle, McKeown se rendit compte qu’il serrait tellement les poings que ses ongles avaient pénétré les paumes de ses mains. Il se souvint également qu’il devait respirer et s’aperçut beaucoup trop tard que des larmes roulaient sur ses joues. 




 


L’oncle indiqua les formes géométriques sur le torse, les bras, les jambes, même l’une tout près des organes génitaux. 




 


Encore une observation satisfaisante.  




 


L'idée même de toucher le cadavre de l’assassin de sa sœur le répugnait jusque dans ses entrailles, mais il fallait l’admettre : une curiosité plus que morbide gagnait de plus en plus le jeune homme. Il se plaça donc à côté de la table, mit une main sur l’épaule, l’autre sur la hanche du corps et le souleva délicatement. 

 

Jamais encore il n’avait touché une personne décédée. Pas même lors des enterrements de ses grands-parents. La froideur était un contact surprenant, et son cerveau refusa d’abord l’information. 

 

Ensuite, il y eut cette sensation de raideur : tout le corps était figé.

 

Puis l’odeur. 

 

Une odeur métallique qui acheva de rendre McKeown nauséeux. 

 

Finalement, une fois retourné, il vit la blessure fatale.

 

Un énorme “trou”, entre les deux omoplates, dont les contours ressemblaient plutôt aux marques qu’aurait laissées la gueule d’un lion. “Ça” avait tout arraché ou mangé. 

 

C’en fut trop pour Xavier qui se retourna, en laissant le cadavre retombé lourdement sur la table, pour enfin vomir la bile qui menaçait de s’extirper de sa gorge depuis un long moment. L’oncle lui tapota l’épaule et lui indiqua le grand verre de jus de fruits. 




 


Le verre fut avalé en quelques lampées seulement. Le sucre et l’eau semblèrent aider le jeune McKeown à se remettre un peu sur pied. 

 

Sa voix rendue rauque par la bile, il demanda sans vraiment vouloir la réponse : 




 



L’oncle soupira sombrement en secouant négativement la tête : 









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