Gambit - Chasse et Sorcellerie

Chapitre 2 : C'est plus fort que lui

Par LaVerdure

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Il avait juré de ne rien dire. 

 

“Si tu veux venger ta soeur, mon garçon, il va falloir faire preuve de patience, lui avait dit l’oncle Graymes. Donne-moi le temps de comprendre ce que cet enfoiré voulait faire. Reviens dans deux jours, et j’en saurai plus, je te promets.” 

 

Xavier remua les œufs brouillés dans son assiette du bout de sa fourchette et lança un regard sur le dos arrondi de chagrin de sa mère. Cette dernière sembla sentir les yeux de son plus vieux sur sa nuque, car elle tourna un peu la tête vers lui en déposant une assiette sur l’égouttoir, comme si elle attendait qu’une conversation s’initie. C’était d’elle qu’il tenait sa chevelure rousse, même si c’était de son père qu’il portait un nom typiquement irlandais. Ce soir-là, elle avait relevé sa tignasse pour tenter de sentir un peu de fraîcheur dans son cou.

 

Léa était une anomalie, dans cette famille. D’où elle tenait ses cheveux châtains? Aucune idée. Mais la beauté de son visage enfantin, elle le tenait étonnamment de leur père : un beau visage rond d’ange, et un sourire pétillant de vie. Un rire qui se perdait dans le temps et l’espace, souvent avec des remarques bienveillantes… Cette enfant ne connaissait pas le mal. Xavier se rappela qu’elle était revenue à la maison avec une saleté de pigeon plein de maladies qui avait une aile cassée, il y avait un mois de ça. Toute la famille avait grimacé, mais le père était allé chercher une vieille boîte à chaussure pour le patient de sa fille, et le pigeon avait été déposé sur le toit de l’immeuble.

 

Comme un mauvais présage, le lendemain matin, Xavier avait retrouvé le pigeon déchiqueté dans sa boîte, probablement pas un chat de gouttière. Il s’était empressé de jeter la boîte, et avait raconté à Léa que l’oiseau s’était envolé. Il lui avait menti pour protéger encore un peu son innocence. 

 

Assis à la table de la cuisine, devant ses œufs sans goût, il songea que, peut-être, s’il lui avait dit la vérité, Léa serait encore en vie. Un peu moins innocente, mais encore en vie, putain de bordel de merde.    

 

Il étouffa ses larmes d’une bouchée qui lui leva le cœur. L’ambiance lourde et difficile asphyxiait la famille de plus en plus, jour après jour. Entendre dire que ça allait passer, que le deuil deviendrait plus léger, que ce damné silence deviendrait moins assourdissant avec le temps. 

 

Que l’absence de Léa deviendrait tolérable.

 

Et pourtant, chaque seconde passée sans elle qui s’égrainait rendait ce monde moins supportable.

 

La porte de l’appartement dont les murs ruisselaient de perles d’humidité s’ouvrit sur le père McKeown. Un grand gaillard de plus de six pieds, fort comme un bœuf et saoul comme cochon, semblait-il, car l’homme tituba un peu avant de refermer la porte derrière lui. La mère du foyer, dont la voix rauque témoignait des nuits blanches passées à pleurer, déclara en s’essuyant les mains sur un torchon sec : 




 


Pour toute réponse, le père avança lourdement et se laissa s’échouer à la table, face à Xavier qui remuait encore ses œufs sans goût du bout de sa fourchette. Sans être l’exemple parfait du couple soutenant et aimant, ses parents s’aimaient. Jamais son père n’avait levé la main sur sa mère ou vice versa. Ils se criaient parfois dessus, comme tout bon vieux couple digne de ce nom, pensait-il, mais jamais la police n’avait dû intervenir. 

 

Ce soir, toutefois, c’était peut-être la goutte d’eau qui allait faire déborder le vase, si son père avait bu sa paye au bar. Il répondit à sa femme par un silence et elle répéta sa question. Sentant la tension monter, Xavier se leva, géra son assiette en la vidant et la nettoyant. Pendant ce temps, sa mère laissait déferler sa propre colère sur son époux qui ne bronchait pas: 




 


Xavier allait sortir lorsqu’il entendit le bruit d’une gifle. Il se retourna vivement, en craignant pour sa mère, mais non. La gifle, c’est son père qui l’avait reçu. Ce geste spontané pourrait dégénérer… 

 

Le père de Xavier, pour toute réponse, se releva de sa chaise en évitant soigneusement de croiser le regard de sa femme, puis marcha lentement vers le sofa du salon trop petit pour lui, où il s’allongea en position foetale. Le visage de la mère se brisa de regrets, et des sanglots lui échappèrent encore. 

 

Cette fois, le jeune homme sortit pour de bon. 

 

Deux jours, c’était trop lui  demander. Il devait avoir des réponses.

 

Le couloir au tapis poussiéreux et malodorant lui permit de se soustraire à cette scène de misère, lui-même victime du poids de l’horreur que vécut sa sœur. Parfois, son esprit vagabondait dans des recoins sombres où il tentait de se figurer ce que Léa avait subi avant sa mort. Ou peut-être n’avait-elle pas souffert? 

 

Des bruits de pas lui indiquèrent qu’il allait croiser un autre locataire. Alors il mit ses verres fumés pour éviter de laisser voir qu’il avait tant pleuré. Ça ne regardait absolument personne, surtout pas un étranger. 

 

Il attendait l’autobus au coin de la rue quand il se dit tristement que, lorsque le seul espoir qu’il nous reste devant l’horreur c’est de mourir avant de souffrir, c’est qu’on a franchi le cap de ce qui est humainement acceptable. Lorsque le bus s’arrêta pour le prendre, il revit mentalement la blessure du coupable : l’immense morsure qui faisait approximativement la taille d’un ballon de football. Le chauffeur referma la porte et Xavier ne sentit pas la secousse lorsque le véhicule se remit en marche. L’oncle Graymes prétendait que Lucie, la petite nerd à lunette bégayante lors des exposés oraux à l’école secondaire était à l’origine de cette blessure? À moins qu’elle n’ait un lion caché dans sa poche, c’était impossible.     

 

Il resta ainsi perdu dans ses pensées pendant les longues minutes qui le séparaient de la maison des Graymes. Dans les prochaines semaines, il devait passer le permis. Une bagatelle, lui semblait-il : depuis quand la vie se permettait-elle de continuer, après la mort de Léa? Une réponse lui vint spontanément : depuis qu’il y avait une infime petite chance de pouvoir la venger. D’accord, l’oncle Graymes disait que sa gobeline de nièce avait tué le tueur. Il restait à comprendre les marques géométriques sur le corps. Peut-être n’était-il pas seul? Qu’il faisait partie d’un groupe de déchets de la société? Comme ces sectes de satanistes aux États-Unis qui sacrifiaient des enfants… 

 

Lorsqu’il sortit enfin de l’autobus, de gros nuages gris roulaient encore au-dessus de la ville. Le soleil devait être en train de se coucher, car le temps morne s’assombrissait peu à peu. 

 

Tout près de la petite clôture qui n’empêchait personne de passer, il aperçut Lucie, agenouillée au sol, les mains pleines de terre. Il n’y connaissait rien en plante, mais il se dit que ce n’était peut-être pas le bon moment de la journée pour planter quoi que ce soit. De dos, il la détailla, dans sa jupe brune et laide, trop ample, sa chemise beige et laide, également trop ample. Si petite qu’elle pourrait porter des vêtements de gamine. Où, sur elle, cachait-elle donc un lion pour manger le dos d’un homme? 

 

Elle avait toujours été étrange, en marge de la société, entourée de gens comme elle avec des lunettes qui avaient de trop bonnes notes à l’école pour ne pas les rendre louches. Jamais il ne l’avait vue dans une partouze organisée. Toujours elle baissait les yeux lorsque les gens l’attaquaient à coup de mot. Lui-même avait émis des remarques blessantes à son endroit, et pas qu’à une reprise. Et tandis qu’il l’observait en silence, il se dit que si elle avait un lion dans sa poche, capable de manger le dos d’un homme, ils avaient été chanceux, à l’école, d’être encore en une seule pièce. 

 

Ou peut-être que le secret résidait, plutôt, en ce que l’homme avait voulu lui faire, à elle? 

 

Il se posait cette question en réprimant un haut de cœur quand elle se redressa et, en se retournant, sursauta en se mettant la main sur le cœur. Xavier remarqua qu’elle ne portait pas de gants pour travailler la terre, puisqu’elle se salit de ce geste. Un rire de soulagement vint tout de suite après la surprise et elle déclara en souriant doucement : 




 


Le jeune homme détourna le regard derrière ses lunettes à cette question : quelque chose qui ne va pas? Tout allait mal.

 

Absolument tout.

 

Et cette question, aussi bienveillante pouvait-elle être, fit monter la colère à l’estomac déjà malmené du jeune homme qui sentit son visage se fermer. Il ne voulait pas s’emporter contre elle, mais la souffrance grondait si fort en lui… 

 

Il ouvrit la bouche une première fois pour dire quelque chose, mais sa gorge se serra. Cachées derrière les verres fumés, des larmes perlèrent et un poids immense sur sa poitrine menaça de l’étouffer.

 

Les épaules de Lucie s’affaissèrent un peu tandis qu’elle déclara : 




 


Elle fit un pas vers lui, l’invitant à entrer sur son terrain. 




 


Prendre le thé… Cette expression absurde dans ce genre de circonstances faillit le faire rire amèrement, mais la petite rouquine semblait plus que sérieuse. Ils passèrent donc à l’arrière, là où McKeown n’avait pas remarqué l’immense jardin et la table blanche salit par la pluie et la terre, lors de sa première visite. Chemin faisant, afin de changer le sujet, il demanda à son ancienne camarade de classe : 




 


Il ralentit le pas et la dévisagea en tentant de déterminer si elle se riait de lui, mais elle ne broncha pas, observant elle-même la réaction de son interlocuteur d’un regard un peu amusé.




 


La jeune femme sembla comprendre son but, mais un malaise passa sur son visage. Elle acquiesça en souriant, pour éviter de troubler Xavier, sans doute. Mais ce dernier ne se laissa pas berner : quelle mauvaise menteuse… 

 

Il prit place à la table de jardin tandis que Lucie entra dans la maison, lui donnant le loisir de vraiment regarder l’endroit. Ce n’était pas un jardin entretenu méticuleusement par une dame âgée qui contrôlait les mauvaises herbes : c’était une véritable pagaille que l’on prendrait facilement pour une jungle. À bien y regarder, il semblait y avoir une logique dans la façon dont les plantes étaient agencées, mais il n’aurait su dire quoi. À peine deux minutes plus tard, Lucie revenait, les bras chargés d’un plateau sur lequel reposait, effectivement, le nécessaire à faire du thé. 

 

Quelque chose en lui s’insurgea de perdre son temps dans une “garden-party”. Quoiqu’une autre part de lui fit remarquer que si c’était-là ce qui pouvait faire en sorte qu’il puisse gratouiller de l'information sur ce qui allait suivre, c’était bien peu. Alors il la laissa lui préparer une tasse, sans qu’elle ne lui demande ses préférences. 

 

Elle expliqua : 




 


Son regard de saphir passa tout en douceur sur le jeune roux en souriant. Lui-même s’attarda sur la vilaine cicatrice qui balayait le visage de la demoiselle : 




 


“Défiguré” était un mot sévère, dans ce cas précis, car cela n’empêchait pas d’apprécier la forme du visage. Lucie prit elle-même une gorgée de tisane et il vit l’ombre d’un profond regret flotter encore dans ses yeux tandis qu’elle répondait: 




 


Xavier acquiesça avec empressement et prit une gorgée de tisane. Le goût le saisit immédiatement : c’était probablement le meilleur breuvage qu’il avait bu de toute sa vie.

 

Lorsqu’il reposa la tasse, il demanda d’une voix un peu plus assurée : 




 


Le jeune homme garda le silence, confus. Alors la rouquine ajouta : 




 


Elle acquiesça lourdement en le détaillant encore. Sa douce voix raconta alors: 




 


Les derniers mots, elle les prononça comme si elle craignait une réaction quelconque chez lui. Et lui sentit la confusion gagner encore plus de terrain dans son esprit. 




 


La porte arrière de la maison s’ouvrit sur l’oncle Graymes. Ce geste couta à l’homme une grimace à l’effort qu’il dû déployer, et un vague juron lui échappa. D’une voix autoritaire, il déclara en pointant les deux jeunes gens : 




 


Lucie se releva prestement pour accourir à son oncle. Ce dernier se recula pour les laisser entrer, et Xavier effectua un mouvement à son tour pour les approcher. Il entendit la rouquine déclarer à voix basse : 




 


Silencieuse et grave, la jeune femme se tue. Elle lança un regard à l’endroit de McKeown qui se plaça à côté d’elle. Le jeune homme attendit d’en savoir plus, mais l’oncle fit signe à sa nièce : 




 


Xavier observa son ancienne camarade de classe obéir docilement l’homme en se demandant si c’était toujours ainsi, entre eux. Il suivit toutefois sans broncher. Après tout, leur ambiance familiale ne le regardait pas, et il avait assez de ses propres parents à gérer.

 

Lorsque les trois arrivèrent au salon, il sentit la différence dans l’air autour de lui. Le corps du meurtrier de sa sœur n’était plus présent dans la pièce. En fait, l’endroit était si propre et rangé qu’il se demanda s’il s’agissait de la même maison que la veille. Qui plus est, il remarqua des néons aux murs, éclairant jusqu’au moindre recoin. Quelque chose de froid et d’intimidant transpirait maintenant de la pièce. 

 

Assis sur un fauteuil à haut dossier près de la cheminée éteinte, un homme lisait un livre avec un certain ennui. Habillé d’un costume blanc impeccable, ses très longs cheveux d’un roux orangé étaient tressés et ramenés sur son torse. Il était difficile d’établir, selon son apparence, l’âge qu’il pouvait bien avoir. Une main sous son menton pour maintenir sa tête, il poussa un soupir. 

 

Pour le jeune homme, ce portrait avait quelque chose d’insolite. Lucy, quant à elle, sembla se raidir. Xavier constata que la respiration de la rouquine avait changé, que sa tête était un peu plus basse, que ses mains tremblaient. 

 

Lorsque l’oncle fut confortablement installé, elle sembla hésiter puis opta pour se placer à côté de Xavier. Alors seulement, l’inconnu leva un regard ennuyé vers eux et déclara, comme s’il s’adressait au serveur d’un restaurant quelconque : 




 


Le silence accueillit cette déclaration. McKeown lança un regard de biais à Lucie qui lui indiqua qu’elle-même était étonnée de ces paroles. Il ouvrit la bouche et tenta de répondre : 




 


Le fait qu’il prenne la parole aussi librement sembla faire paniquer la jeune femme à ses côtés. L’homme de blanc vêtu leva un sourcil : 




 


La rouquine agrandit les yeux et sembla rétrécir. Le déchirement sur son visage commença à exaspérer Xavier dont le ton supérieur de l’homme irritait déjà.




 


L’instant d’après, il ne parlait plus. Plus aucun son ne jaillissait de sa bouche. Il remuait les lèvres, l’air passait, mais absolument plus aucun son ne lui semblait possible. Sa main trouva sa gorge et un regard paniqué lui fit voir Lucie qui avait posé très légèrement la main sur épaule. Sur le point de pleurer, elle lui fit signe de se taire. 

 

L’indignation monta en Xavier, ainsi qu’une fureur qui fut toutefois interceptée par l’inconnu : 




 


Les mots frappaient juste, effectivement. Toutefois, le fait de ne plus avoir accès à la parole sans vraiment savoir d’où provenait le phénomène refroidissait le jeune homme. Son premier réflexe aurait été de se lancer sur l’inconnu, à mains nues s’il le fallait, mais quelque chose de plus fort que sa rage l’en empêchait. Et ça s’appelait “l’instinct”. Si Lucie, avec son lion dans sa poche, craignait cet énergumène prétentieux, il devait également le redouter. Et puis, l’autre avait les justes paroles pour l’intéresser malgré tout. McKeown serra donc les dents et les poings. Lucie, quant à elle, baissa la tête, allant presque jusqu’à s’incliner. L’inconnu déclara à son endroit : 




 


La jeune femme s’inclina réellement, ce qui sembla satisfaire l’inconnu. 




 


Puis, sous les yeux ahuris du jeune homme, l’inconnu disparut tout simplement en un battement de cil, sans un son ni une ombre.






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