Gambit - Chasse et Sorcellerie

Chapitre 4 : Il faut de la patience

Par LaVerdure

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McKeown déposa la tasse de café devant lui et retira ses verres fumés pour se masser les yeux en grimaçant. Devant lui, Lucie poussa un soupir silencieux en prenant une gorgée sans jamais quitter des yeux la cour de l’école, située devant le petit restaurant qu’ils squattaient chaque matin depuis trois jours. À quelques tables d’eux, des parents ayant reconduit leurs enfants faisaient joyeusement la conversation à propos des notes de leur progéniture respective, des professeurs miraculeusement tous merdiques, selon eux, les méthodes parentales dépassées ou non… 


Xavier rigola un peu lorsqu’il entendit une mère déclarer que son enfant avait un talent psychique, qu’il n’était pas comme les autres et à quel point il était ô combien plus précieux que la moyenne. “Une vieille âme”, ajouta-t-elle.





Le jeune homme s’étira et regarda discrètement. Il vit le pied de la dame sensuellement frotter la jambe du papa devant elle. 





La rouquine rit doucement en ramenant ses yeux sur la cour d’école. 





Elle n’avait pas rougi, remarqua-t-il. Plutôt, une certaine tristesse passa dans son doux regard derrière ses lunettes tandis qu’elle déclarait : 





Il sut qu’elle ne lui disait pas tout, parce qu’elle était une piètre menteuse et qu’il pouvait la lire comme un livre ouvert. Mais elle ne mentait pas, jugea-t-il, et il préféra éviter de savoir à quoi pouvait bien servir le sang d’une vierge. Il répondit avec un haussement d’épaules et un ton légèrement provocateur: 





Elle lui avait coupé la parole en tenant sa tasse devant ses lèvres. Lorsqu’il se retourna, il vit un homme près de la cour d’école. Un peu plus petit que lui, portant un bermuda ample et noir, un T-shirt de couleur criarde. Un sac en papier dans la main, il s’arrêta près de la grille qui séparait la cour et le trottoir pour poser un genou au sol et refaire son lacet. Lorsqu’il repartit, le sac en papier était laissé là. 


Lucie laissa un billet sur la table tandis que McKeown marchait d’un pas rapide. Il traversa la rue et s’approcha du petit paquet sans quitter des yeux l’homme qui s’éloignait comme si de rien n’était. Un petit regard derrière lui confirma que Lucie s’occupait du sac et, tel que déjà discuté entre eux, il resta à distance de sa cible et le suivit.


L’homme prit une artère principale où il se mêla à la foule. Xavier n’eut toutefois aucune difficulté à le garder à l'œil et se fondit dans le décor tout en analysant le comportement du suspect : il ne se méfiait pas, reluquait les jeunes femmes avec un sourire de conquérant, laissant parfois des commentaires déplacés fuser. Bien sûr, aucune ne lui répondit : depuis quand cette technique de drague fonctionnait-elle?


Il s’arrêta dans un magasin de musique. McKeown hésita et attendit quelques secondes. Le soleil se reflétait sur la vitrine, rendant tout contact visuel avec la cible impossible. Une jolie jeune blonde en sortie et décocha un sourire à Xavier qui la perçut à peine, lui répondant d’un signe de tête. La prochaine étape à suivre, soit “entrer ou non dans le magasin”, se calculait dans sa tête lorsque la demoiselle l’approcha : 





Le jeune homme regarda curieusement celle qui l’abordait maintenant, et un malaise le traversa : Mélanie. Oh non. Il se souvint de l’après-bal et de la quantité d’alcool gargantuesque qu’il avait ingéré. Il se souvint également de la belle blonde et de sa robe rose qui arborait de faux diamants sur la poitrine. Il se souvint qu’elle était beaucoup plus jolie sans ladite robe. Dire qu’il ne s’étaient même pas adressé la parole de toute l’année scolaire avant l’après-bal… 





Trop d’éléments à gérer d’un seul coup ; Xavier ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais vit l’homme qu’il avait en filature sortie du magasin, portant un petit sac en plastique avec un logo commercial. McKeown se passa une main sur la nuque.





Réalisant qu’il ne se simplifiait pas la vie, il hésita lorsqu’il aperçut Lucie qui approchait au pas de course. Sans doute comprit-elle la situation et le petit geste discret que le rouquin lui fit pour lui indiquer la direction à prendre, car elle passa près d’eux sans ralentir. 


Mélanie la suivit du regard : 





La jeune blonde écrivit sur un bout de papier trouvé dans son sac à main avant de le lui tendre.





Elle l’embrassa sur la joue avant de partir. 


Lorsqu’elle lui tourna le dos, il se mit à courir vers la direction où il avait envoyé Lucie. 


Il la retrouva assise sur un banc de parc à fixer un immeuble à logement, prenant des notes maladroites dans un calepin d’une main et jetant une… cigarette… de l’autre.


Une cigarette? 


L’odeur lui indiqua qu’il ne s’agissait ni de tabac ni de cannabis. 





Lançant un regard circulaire à l’endroit des passants, Xavier s’exécuta et aperçut des barres de chocolat diverses. Lucie en avait ouvert une et un petit objet métallique brilla un peu au soleil. 


Une lame de rasoir avait été glissée directement dans le chocolat. 





Xavier resta silencieux, préférant se dire qu’elle exagérait. 


N’est-ce pas qu’elle exagérait? 





Lucie ouvrit la bouche pour s’opposer, mais déjà, Xavier marchait d’un pas déterminé vers l’immeuble. Derrière lui, elle tenta de le rappeler, mais rien à faire. 


La rage qui habitait le jeune homme depuis plusieurs semaines avait pris le pas sur toute pensée raisonnable. La sorcière avait dit “au deuxième étage”, alors il entra dans l’immeuble, repéra les escaliers et monta presque en sautant d’une marche à l’autre. Lorsqu’il arriva au palier, il entendit que Lucie lui avait emboîté le pas, encore tout en bas des escaliers.


Devant lui, il vit quatre portes donnant sur des appartements. Il attendit donc que la rouquine arrive à son tour. 





Il dégaina son arme à feu et s’approcha d’une porte au hasard, une main sur la poignée. Lucie agita les mains nerveusement pour les joindre sous son menton. Si ce n’était du fait qu’il était sur le point de venger sa sœur, Xavier l’aurait trouvé très mignonne. 





Ô oui, elle était vraiment hyper mignonne, poussée au bout du rouleau. Il se promit de recommencer, d’ailleurs. Elle tapa un peu du pied de mécontentement et désigna la deuxième porte à droite. Xavier lui adressa un clin d'œil avant de se rendre à l’appartement. Lucie resta en retrait, les mains sur les lèvres pour éviter de crier.


Le jeune homme testa la porte, constata qu’elle était verrouillée. Alors il fit la chose qui lui vint spontanément à l’esprit : il frappa trois coups. Quelques secondes plus tard, l’homme qu’il avait filé plus tôt ouvrit, portant à ce moment uniquement un boxeur. 


Encore mieux. 


McKeown braqua son arme à feu sur lui et poussa la porte pour entrer tandis que l’inconnu levait les mains en s’écriant : “Holy shit!”, se faisant répondre un “Ferme ta gueule!” par Xavier. C’était ça, le point culminant pour lequel il avait fait tant d’efforts. Le règlement de compte, la justice qui allait s’abattre sur ce meurtrier d’enfant, ce psychopathe, cet enfoiré de fils de pute! 


Assourdi par l’adrénaline, Xavier n’entendit pas Lucie entrer dans l’appartement à son tour et refermer la porte derrière eux. Il ne la vit pas non plus allumer l’une de ses cigarettes et arpenter les lieux. Tous ses sens étaient dirigés uniquement vers sa cible qui avait levé les mains et dont le visage était défiguré par la peur de mourir. 


Et Xavier trouva ce sentiment exaltant.





En guise de réponse, Xavier frappa l’homme à la mâchoire du revers de la main. Il trouva ça jouissif : la lèvre qui s’était fendue sous l’impact, la peur sur ce visage… 





Lucie changea de pièce tandis que Luc bredouillait : 





Le locataire figea pendant une seconde. McKeown fit un pas en avant, son arme toujours braquée sur lui et répéta : 





Luc fit une tentative pour prendre l’arme des mains du jeune homme, et les deux se retrouvèrent à se battre et se bousculer en tous les sens. Une lampe fut renversée, la table fut malmenée, McKeown se retrouva au sol et l’homme fut d’abord plus fort. À son tour, il visa Xavier avec un rire nerveux et démentiel en enlevant le cran de sécurité. 





Xavier réagit promptement et se jeta sur les jambes de l’homme, le faisant basculer. 


Un coup de feu retentit, mais le rouquin n’y prêta pas attention. C’était le moment de taper, enfin, et sa carrière de footballeur aidant à sa force, il frappa tout ce qui lui tombait sous le poing : nez, épaule, côte… Un cri de rage lui déchira la gorge, aveuglé par ses propres larmes. 


Il ne se rendit pas compte de ses mains qui entouraient le cou de Luc ni de l’incroyable force dont il fit preuve pour l’étrangler. 


Il n’y avait que ce sang… Ce sang, et cette pulsion de domination, de destruction, allant bien au-delà de la satisfaction que devait lui amener la simple vengeance. La violence la plus pure coulait maintenant dans ses veines, lui donnant l’ordre de détruire cette personne.


Et Dieu qu’il aimait ça.


“Xavier?”


La petite voix de Lucie l’appela doucement, mais la même violence lui dicta de continuer. Alors il s’agrippa plus fort au cou. 


Une main se posa sur son épaule. 


Et il se souvint de la dernière fois que Lucie l’avait touchée. 


D’un coup rageur, il se défit de la main et s’écarta enfin du corps avec un cri d’insatisfaction.





Confus, McKeown baissa les yeux sur Luc.


Mort. 


Ses lèvres bleutées et ses yeux exorbités ne laissaient aucun doute possible. 


Il avait réussi. 


Ne lui donnant pas le loisir de contempler son œuvre plus amplement, Lucie le prit par la main et le tira vers la porte.  





Le rouquin se laissa attirer. C’était une sensation étrange, que de sentir son esprit entre deux mondes. Comme si son âme était sortie à demi de son corps. 


Il ne perçut pas vraiment le trajet que lui fit prendre Lucie pour sortir de l’édifice ni des rues qu’ils avaient à emprunter pour revenir vers le motel. Il se rendit encore moins compte que la sorcière avait pris des détours pour s’assurer de croiser le moins de gens possible.


Lorsqu’elle referma et verrouilla la porte derrière eux, elle regarda encore par la fenêtre pour s’assurer qu’ils n’avaient pas été suivis avant de se permettre de souffler un peu. Xavier resta debout dans la pièce, encore hébété. “J’ai tué… Maintenant, je fais quoi?” 


Lucie lui décocha un regard de biais avant de s’approcher de lui et de planter ses yeux dans les siens. Elle semblait soucieuse, nerveuse, dépassée. 





Il réalisa ce qu’elle disait, et seulement alors, il ressentit la douleur. Ses poings, son nez, sa tête, et une douleur fulgurante au bras gauche, toutes ces douleurs le frappèrent d’un seul coup, ainsi qu’une immense fatigue. Il acquiesça et ravala la mauvaise blague de lui offrir de venir avec lui sous l’eau. 


Quelques minutes plus tard, ils étaient tous les deux assis sur le lit près de la porte. McKeown en camisole, une entaille profonde faite par la balle qui avait été tirée à son bras gauche et Lucie en pleine application d’une mixture étrange à l’odeur épicée. La demoiselle n’en était pas à son premier rodéo, remarqua-t-il.





Il baissa la tête. La même pensée tournait en boucle dans son esprit : il avait tué. Il avait pris une vie… Maintenant que la tension tombait, cette idée prenait de plus en plus de place et devenait de plus en plus déconcertante. 


Ça avait été… grisant. Enivrant. Cette sensation de puissance, d’être un dieu pendant quelques secondes, car une vie dépendait de sa volonté à lui seul. Cela lui fit peur, et il reporta son attention sur la valise brune et égratignée de Lucie. 





McKeown acquiesça et Lucie se recula pour admirer son pansement.


Quelques secondes de silence passèrent avant qu’elle ne demande : 





La sorcière agrandit les yeux, prise par surprise par cette question posée sur un ton défensif. Elle baissa la tête de honte:





Xavier s’était penché un peu vers elle, la regardant avec la même intensité qu’aurait un prédateur. Tout ce qu’il réussit à avoir comme réaction, toutefois, fut un regard compatissant de la part de la jeune femme : 







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