Un peu plus tard, Lucie déploya une carte de la ville et rechercha la nouvelle adresse suspecte qu’elle avait trouvée dans la chambre de l’homme.
- T’es sûr de ton coup? demanda McKeown.
- Affirmatif, répondit-elle. L’adresse était sur un colis rempli de barres de chocolat et de lames de rasoir, au nom d’une certaine Madeleine Thibault. On peut présumer que ce qu’on va trouver là-bas a un lien avec ce qui se passe.
- Et tu sais comment ça fonctionne, une carte routière? J’ai jamais compris…
La rouquine rit un peu avec beaucoup de douceur:
- Est-ce que tu te souviens que notre prof de géo nous avait donné un devoir à ce sujet il y a trois ans?
- Attends ; tu te souviens de ça?
- Drôlement pratique pour faire de la chasse! Tiens regarde : ici, tu as les noms de toutes les rues de la métropole, et juste à côté, la carte te donne le code de la case à trouver…
- Espèce de nerd à lunette.
- C’est pas une insulte, ça, c’est juste la vérité!
Ils se sourirent ; un sourire doux, presque complice, qui sembla se suspendre dans le temps. Le genre de sourire qui ne devrait pas avoir sa place dans ce genre de situation, songea McKeown. Pas juste après avoir étranglé quelqu’un à mort. Et sans doute pensa-t-elle la même chose que lui puisqu’elle se remit à chercher sur la carte et marqua le trajet d’un trait jaune.
- Je propose qu’on dorme et qu’on aille sur place demain matin, dit-elle.
- Pourquoi pas c’soir?
- Parce qu’on ne sait pas si on va tomber sur un vampire, et que si c’est le cas, mieux vaut attendre le jour.
- Ah ouais… les fameux vampires à tuer avec un dildo de bois…
- Un pieu, McKeown. Ça s’appelle un pieu…
Il eut un énième sourire, cette fois plus provocateur, mais ne se permit pas d’aller plus loin ; il y avait trop de choses qui tournaient dans sa tête.
Un coup de fil à sa mère lui apprit que tout était sous contrôle chez lui. Mécontente, la femme lui avait demandé s’il comptait revenir bientôt. Xavier lui répondit qu’il n’en avait plus pour longtemps.
Lorsqu’il finit par s’endormir, malgré ses blessures qui lui faisaient un mal de chien, Xavier fit d’étranges rêves, où il se revit, les mains entourant la gorge de Luc. Il entendit les gargouillements, revit les yeux se révulser, la langue se gonfler, le sang jaillir de son nez… Même si, factuellement, rien ne s’était produit comme lui indiquait son subconscient, c’était là les images qu’il en gardait. Les images et surtout la joie qui l’habitait à la vue de ce tableau. Ce sentiment de domination ultime, le souffle de Dieu dans ses doigts, prenant la vie de cet enfoiré… N’est-ce pas là ce que devait faire Dieu, se demanda-t-il? Punir ces raclures qui s’en prenaient aux plus vulnérables? Où était-il, Dieu, tandis que Léa se faisait détruire par l’autre cloporte? Dieu n’avait pas intercepté le sac de chocolats fourrés aux lames de rasoir. C’était lui, McKeown, qui avait éliminé la menace, pas Dieu.
Luc gratta le sol de sa main morte. Le son produit ainsi faisait plutôt penser à celui d’une craie grinçante sur un tableau. McKeown serra plus fort et il entendit, tout près, la voix de Lucie murmurer : “Chut! Il va t’entendre!”
La main du mort retomba et un gémissement plaintif, semblable en tout point à celui que ferait un chien qui quémande, sortit de la bouche de Luc, pourtant obstruée par sa langue.
À demi tiré de son rêve, Xavier grogna et redressa la tête pour contempler Lucie, dans son atroce robe de nuit assez grande pour contenir quatre jeunes femmes comme elle. Assise sur son lit, elle s’adressait à quelqu’un :
- Non, pas cette nuit. Va-t’en.
Une autre plainte canine finit de réveiller McKeown. Silencieusement, il s’extirpa de ses draps pour tenter de voir à qui s’adressait la sorcière.
Sans doute rêvait-il encore, car il y avait maintenant un chien dans la chambre. Malgré la noirceur, il percevait un vieux molosse galeux d’un gris poussiéreux, avec le poil trop long et sale, squelettique, probablement plein de maladies et de puces, et au moins deux fois plus haut que Lucie. Assis devant le lit de la rouquine, il poussait un peu sa compagne du bout de son nez.
Le jeune homme se passa une main sur la figure et fit sursauter la sorcière en demandant :
Elle se mit une main sur le coeur, comme si elle tentait d’éviter qu’il ne s’échappe de sa poitrine, et rit nerveusement :
- Je suis vraiment désolée… Il va et vient… Et ici, il peut venir me voir comme il veut, donc… Je te présente Cerbère.
Xavier changea de lit et se glissa à côté de Lucie en se couchant sur le ventre pour se rapprocher du vieux chien. L’animal émit un grognement d’insatisfaction qui fit rire le rouquin :
- Quoi? Qu’est-ce t’as? T’aimes pas que je sois proche de ta maîtresse, vieux vagabond?
- Je crois qu’il ne te connaît pas assez et qu’il n’aime pas que tu l’approches, lui, surtout.
- Hey, j’fais pas d’mal aux chiens, promis.
Lucie ouvrit la bouche pour dire quelque chose puis se ravisa, trouvant plus sage de garder ses paroles pour elle. McKeown avança sa main afin de se laisser renifler. Pour toute réponse, Cerbère tourna la tête, ce qui fit éclater de rire les deux jeunes adultes.
- Je me fais snober par le chien de la sorcière… Tu devrais pas avoir un chat noir?
- Oh, arrête. C’est surfait, les chats noirs de sorcière.
- Pourquoi vous ne pouvez pas vous voir, habituellement?
- Mon oncle ne l’aime absolument pas.
- Est-ce que ton oncle aime quelqu’un? J’demande pour un ami…
- Toi, il t’aime bien! La preuve : t’es encore là pour en parler.
- Ah oui… C’est pour ça qu’il m’a interdit de te toucher.
- Effectivement, c’est pour te protéger.
- Mais me protéger d’quoi au fait? Du lion dans ta poche? Ou qu’tu m’reprennes encore ma voix comme dans “La Petite Sirène”?
Lucie s’emmura dans le silence. Se disant qu’il n’aurait pas de réponse cette nuit, McKeown changea encore de lit et retrouva ses propres draps quand elle raconta d’une voix très faible, à peine perceptible :
- Ma mère était une sorcière. Une vraie de vraie, comme tu pourrais l’imaginer. Avec des intentions contestables et des connaissances interdites. Elle vénérait des démons. Mon père était un Inquisiteur : un homme d’Église dévoué à Dieu, qui la pourchassait. Elle a été assez forte pour le corrompre, lui retirer toute sa volonté, n’en faire qu’une espèce de mannequin vivant assis en permanence sur le même fauteuil, dans la même pièce, sans jamais remuer un cil, et… C’est comme ça que je suis venue au monde.
McKeown garda le silence et écouta, allongé et attentif à chaque parole partagée. Elle continua :
- Pour moi, tu vois, c’était normal, ce qu’elle me faisait faire. Ça paraît complètement fou, je sais bien, mais dans ma tête, toutes les petites filles du monde sacrifiaient de petits animaux et se laissaient posséder par des esprits. C’était normal de connaître des noms de démons et d’aller vandaliser des tombes pour des os. Ma perception de ce qui était bien et de ce qui était mal était totalement tordue. J’avais neuf ans quand mon père est revenu à lui.
- Qu’est-ce qu’il a fait?
- Il a poussé ma mère d’une falaise et s’est laissé arrêter par la police. Il a été accusé de… plusieurs crimes dont il n’était pas coupable, je t’assure. Et les services sociaux m’ont envoyée vivre chez mon oncle. Quand il m’a reçu, j’étais en colère, j’avais de la peine, j’étais en deuil… Et je faisais des choses qu’une enfant de neuf ans ne devrait jamais faire.
- Le chaton dans ton cartable…
- Voilà. Mon oncle a tenté de me… Canaliser, de m’enseigner le monde réel. C’est pour ça qu’il est aussi sévère avec moi : c’est pour me garder dans le droit chemin, tu comprends? À force d’être au contact de personne comme toi, j’ai bien compris que ce que j’avais vécu, ce n’était pas normal. D’accord, vous raillez et vous taquinez fort, mais je n’ai rencontré personne de vraiment méchant. En fait, ça me faisait plutôt envie : poursuivre mes études, voyager, avoir des amis… Être reconnue pour la personne que je suis, plutôt que pour ce que je peux faire. Alors j’ai tenté de rentrer dans le moule, de simplement devenir quelqu’un parmi d’autres, mais le mal est fait. Je ne serai jamais quelqu’un qui fait son épicerie ou qui va en boîte sans redouter d’être tracée par une créature surnaturelle. Et chacune de mes actions doit être surveillée et analysée pour s’assurer que j’en appelle à ce que le mentor de mon oncle m’a laissé étudier, et non à ce que ma mère m’a appris.
McKeown fronça les sourcils dans le noir en pinçant les lèvres.
- Tu vois, j’crois pas une minute que tu sois capable de faire volontairement du mal à qui que ce soit.
- Mon oncle t’as dit, pour l’homme que tu poursuivais.
- Il m’a dit que c’est toi qui l’a mis dans cet état, oui. Et un jour, tu m’raconteras ce qu’il voulait te faire pour que tu t’défendes si fort.
Lucie tourna vers lui un regard à la fois étonné et rempli de larmes. Cette fois, il se coucha pour de bon, et ajouta en bâillant :
- Et tu sais quoi? Même s’il me snob, je l’aime bien, Cerbère. On devrait l’amener chez le vet, quand ce sera fini.
McKeown ne le vit pas, mais il entendit l’énorme chien marcher et venir se laisser tomber à côté de son lit, comme si ce vieux molosse fatigué se rangeait de son côté. Quelques secondes plus tard, il entendit également Lucie s’allonger sur son lit et plongea dans un sommeil sans rêves.