La pluie battait encore la métropole, laissant l’humidité étouffer les citadins, malgré la promesse d’un automne qui se laissait désirer. Dans l’autobus qui les menait à l’adresse convoitée, Xavier et Lucie regardaient défiler le paysage citadin devant eux qui se transformait progressivement. Ils passèrent du centre-ville grisâtre aux enseignes lumineuses avec ses vieux immeubles de carton aux quartiers dont les maisons valaient plusieurs milliers de dollars avec de jolis parcs entretenus. Un jeune homme aux yeux embrumés et aux vêtements beaucoup trop amples lança un sourire de prédation à l’endroit de la rouquine qui ne sembla pas relever l’intention. Le jeune Hunter, par contre, passa un bras protecteur autour des épaules de la jeune femme dans une attitude de défi, marquant son territoire, et les deux hommes se dévisagèrent. Faute de savoir quelle réaction adopter, Lucie laissa cette situation couler sans vouloir y prêter trop d’attention, même si son petit cœur d’adolescente battait la chamade et qu’un peu de rouge montait à ses joues.
Non pas que Xavier considérait consciemment Lucie comme autre chose qu’une “amie de circonstances” avec des guillemets. Pour le moment, il aimait bien la taquiner parce que ses réactions le faisaient se marrer, et il y avait quelque chose de confortable à son contact. Toutefois, la situation présente le tenait loin de l’envie d’évaluer plus profondément ce qui naissait entre eux.
Mais il n’était pas question de laisser qui que ce soit toucher à SA sorcière.
Même si elle lui faisait peur.
À la descente, il ne leur fallut que quelques secondes pour être complètement trempés. Un coup de tonnerre résonna, indiquant qu’il était déraisonnable de rester simplement en proie aux éléments. Ne se sentant pas si raisonnable que ça, McKeown fila vers l’adresse, ses pieds rapidement rendus poisseux par ses espadrilles transies de pluie. Sous son parapluie et dans ses bottes en caoutchouc, Lucie était sur ses talons, à regarder les environs.
Ils trouvèrent la maison désignée au coin d’une rue. Le genre d’endroit où on élèverait deux enfants et qui devait coûter très cher à entretenir : un beau jardin présentait différentes variétés de fleurs, un garage spacieux supportait un panier de basket-ball, les volets étaient décorés de fleurs… Deux étages à l’apparence de pur bonheur. Une maison de riche, il va sans dire. Dans ce coin de la métropole, le quartier était assez sécurisé pour que ceux qui y résidaient ne ressentent pas le besoin de clôturer leur terrain. Quelques hais, ci et là, délimitaient les propriétés et protégeaient les locataires des regards des voisins, mais sans plus.
Pas de voitures dans l’entrée, pas de lumière à l’intérieur de la maison, le lieu semblait vide de toute vie.
Les deux jeunes gens passèrent leur chemin une première fois. Lucie déclara :
McKeown fit volte-face, cette fois-ci en direction de la maison. La sorcière leva les yeux au ciel en secouant la tête, toujours derrière lui.
Il entra dans la cour tandis qu’un coup de tonnerre grondait au-dessus d’eux, l’éclair illuminant la façade. McKeown gravit d’un bond le petit porche de trois marches à peine pour s’approcher de la porte d'entrée : pas d’autocollants signifiant la présence d’une alarme, pas de caméras à l’extérieur, pas de lumière à l’intérieur… Il frappa trois coups : Lucie l’appela d’un ton sévère, mais il mit un doigt sur ses propres lèvres pour lui intimer le silence et écouta.
Après quelques secondes et un sourire victorieux, il testa la poignée de la porte d’entrée : quelle chance, elle n’était pas verrouillée! Il la poussa et fit signe à Lucie de le suivre. La jeune femme pinça les lèvres, mais s’exécuta, refermant la porte derrière elle.
Puis, il analysa ce qui se trouvait devant lui : dans la pénombre, les meubles étaient tous recouverts de draps blancs, poussés contre les murs, donnant des allures fantomatiques à l’endroit. Aucune décoration sur les murs, pas de tapis au sol, pas de rideaux… Une forte odeur de produits ménagers témoignait que l’endroit était d’une grande propreté. C’est seulement à ce moment qu’il comprit que la maison n’était probablement pas habitée.
Il tourna un regard vers Lucie qui fit quelque pas vers l’escalier.
La sorcière lui sourit distraitement avant de reporter son attention sur ce qui les entourait. Xavier dégaina son arme à feu et monta au deuxième étage, Lucie derrière lui. Leurs yeux s’habituaient tranquillement au manque de luminosité et percevaient la configuration des lieux : des chambres et une salle de bain. Tout peint de blanc, sans meubles, sans poussière, vide d’histoire et de vie.
Ils revinrent au rez-de-chaussée, parcoururent le salon où sofa et piano étaient recouverts de draps. Dans cette atmosphère, quelque chose clochait, sonnait faux, les laissant sur leur garde. À la cuisine, démunie de réfrigérateur et de poêle, sans même une table ou quelques chaises, ils trouvèrent une porte qui donnerait, peut-être, sur le sous-sol. Au moment où il mit une main sur la poignée, McKeown fut traversé d’un courant d’air si froid qu’il sursauta et recula d’un pas.
Elle mit une main sur son bras pour l’empêcher de recommencer et toucha elle-même la porte en fermant les yeux. Après quelques secondes, elle poussa doucement et observa l’escalier. Le cœur battant, elle descendit lentement, pas à pas. Derrière elle, McKeown lui emboîta le pas, arme en main.
Au sous-sol, la pénombre était si opaque que, cette fois-ci, Xavier se mit en frais de trouver l’interrupteur et alluma. Momentanément aveuglé, il fit le tour de la pièce du regard et constata que l’endroit était d’une grande propreté à première vue. La même odeur de produits ménagers, plus forte, et toujours aucune traces de poussière… Sans grands espoirs, il repéra un objet, dans le fond de la pièce, recouvert d’un drap. Il fit signe du menton à l’adresse de Lucie, et ils approchèrent doucement.
Le rouquin lui lança un regard de biais en fronçant les sourcils :
Il retira le drap d’un coup pour découvrir un immense coffre de métal noir, le genre de truc qui sert, habituellement, à déplacer de l’équipement de scène, se dit-il. La malle était cadenassée, refusant de s’ouvrir. Xavier testa la solidité du cadenas, qui s’avéra être de qualité supérieure. Un grognement plus tard, il pointait son arme à feu. Lucie s’opposa:
Elle s’agenouilla devant la malle et prit le cadenas dans ses mains en fouillant dans son sac à dos pour en ressortir un petit instrument pointu. Deux secondes plus tard, l’objet fut retiré sans peine. McKeown pinça les lèvres et parodia Lucie avec une voix absurde :
Puis, elle comprit que McKeown la narguait lorsqu’il rigola. Le jeune homme souleva le couvercle du coffre et resta bouche bée quelques secondes en perdant son sourire avant de s’éloigner en jurant, victime d’un incroyable pique d’adrénaline. Lucie souleva le couvercle à son tour, baissa les yeux sur le contenu et devint grave.
Le squelette, en parfait état et placé avec minutie sur un drap de satin rouge, était la chose la moins morbide de tout le contenu. Les différents organes baignant dans des bocaux transparents, probablement, du formol, créaient à eux seuls un malaise profond. Surtout dans le cas de la tête coupée dont le front pesait contre le verre de son contenant. Probablement une tête d’enfant, vu la taille. Pour le reste : un œil, un rein, un foie, une langue... Une dizaine de bocaux en tout.
McKeown s’appuya contre le mur, tentant de résister aux images des photographies du corps de sa sœur qui lui revenaient. Il contracta les poings si fort que ses jointures devinrent blanches et ses ongles pénétrèrent la peau de ses mains. En serrant les dents, il tenta de retenir ses larmes en vain. Les clichés étaient explicites, trop pour quelqu’un qui en savait bien peu sur l’horreur que pouvait commettre un humain. Léa… Ses jambes refusant désormais de le porter, il se laissa glisser contre le mur et échoua au sol. La rage, la haine et, sans se l’admettre, la peur lui nouaient désormais l’estomac.
Lucie referma la malle et vint doucement vers lui, prenant place à ses côtés. Elle prit sa main et la serra en appuyant sa tête contre son épaule.
Elle ne répondit pas, raffermissant simplement la prise de sa main dans la sienne.
Après quelques minutes, lorsque la respiration du jeune homme se fut calmée, elle se releva et retourna vers le coffre qu’elle ouvrit à nouveau et se mit en frais de le fouiller. Incapable d’aller jusque-là dans ses recherches, McKeown ramena ses genoux sous son menton.
Lorsqu’elle se redressa, ce fut pour observer, dans la lumière, un petit carton d’allumettes.
Xavier rassembla un peu de son attention pour chercher dans sa mémoire en essuyant son visage :
Elle revint vers lui et lui donna le carton d’allumettes où le logo et le nom du bar figuraient.
McKeown fit tourner le carton entre ses doigts en le regardant pensivement.
Il acquiesça et se remit debout en s’aidant du mur derrière lui. Il fit quelques pas vers les escaliers, mais s’arrêta en gardant la tête basse.
Il trouva le courage de relever la tête vers Lucie qui attendait d’entendre ce qu’il avait à dire, le dévisageant avec curiosité.
La jeune femme papillonna des yeux, rendant un sourire très ému à Xavier et sembla rapetisser en rougissant :
Elle jeta un regard au coffre derrière eux et pris quelques secondes pour réfléchir avant de dire :
Ensemble, ils remontèrent à l’étage.
Lorsqu’ils sortirent de la maison, la pluie avait cessé, laissant derrière elle un brouillard épais.