Douché et séché, McKeown remarqua à peine le confort que lui procuraient ses vêtements sans pluie. Il lança un regard à son reflet embué dans le miroir de la salle de bain tandis que les images des clichés du corps démembré de sa sœur, se mêlant à celles des bocaux qu’il avait aperçus dans la malle, lui revenaient involontairement, comme des spasmes à sa mémoire. Il essuya la buée et se regarda dans les yeux, se demandant depuis combien temps ce genre de malades opéraient dans la société.
Peu lui importait : ils crèveraient tous.
Lorsqu’il sortit de la salle de bain, il trouva Lucie qui reposait un cahier de notes sur son lit, mordillant le bout de son crayon.
Il la vit s’interroger, un peu confus. Il demanda :
La sorcière agrandit un peu les yeux sans rien ajouter, fouilla dans les vêtements qu’elle avait amenés et s’enfuit sous la douche. Tandis qu’elle était occupée, McKeown prit le téléphone et appela sa mère.
Cette dernière répondit avec une voix à la fois inquiète et d’une infinie tristesse. Aussi se sentait-il coupable : il arrivait que, sans oublier Léa, il pense à autre chose, qu’il rie, qu’il vive un peu, depuis qu’il était sorti de chez lui. Cela faisait-il de lui une mauvaise personne? Avait-il le droit de rire dans ces circonstances?
Un moment de silence plana avant que sa mère ne répète :
Et Xavier raccrocha. Il se sentit mal de cette confrontation avec sa mère : il était normal qu’elle s’inquiète pour lui, étant donné les circonstances. Si elle savait seulement la moitié de tout ce qu’il avait fait dans les derniers jours, son pauvre cœur céderait sous la pression. Ou le ferait-elle interner? Probablement les deux à la fois, en fait…
Lucie sortit de la salle de bain, portant une robe longue et légère de couleur bleue, le genre que l’on met pour jardiner, songea le jeune Hunter, déjà de mauvais poil. Elle demanda un peu timidement:
Elle ouvrit sa valise et le laissa fouiller sans même une once de malaise. Il trouva camisole et jupe longue et noire qu’il lui tendit en la renvoyant vers la salle de bain d’un geste autoritaire. Elle déclara au travers la porte :
Lorsqu’elle revint devant lui, il bomba un peu le torse et la désigna de la main :
Lucie haussa les sourcils et ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais rien ne vint. Elle rangea sa robe bleue avant que les deux ne repartent, cette fois en direction des bars de la métropole, Xavier surveillant chaque regard qui s’attardait trop sur elle.
Chemin faisant, elle déclara :
Pendant quelques secondes, une légèreté bienvenue les avait effleurés, rendant ce début de soirée presque normal, chose qui leur fit du bien à tous les deux.
Une fois devant le bar arriva l’étape du gorille à l’entrée. McKeown ne craignait absolument pas de pouvoir passer la porte sans problème : les mecs le croyaient tous majeur, et ce serait le cas dans un mois à peine, de toute façon. C’était plutôt pour Lucie qu’il devint nerveux. Le portier le reconnut, signe qu’il avait fait bonne impression, puis demanda la carte d’identité de la jeune femme. Xavier allait dire quelque chose, mais trop tard : elle tendait ses papiers.
Le portier regarda la date et McKeown se préparait déjà à argumenter quand il s’écria :
Lucie sourit en reprenant son dû. Un peu plus loin, Xavier lui demanda :
Elle lui décocha un sourire amusé, et il la trouva un peu plus bizarre.
La musique pop allait de bon train tandis que les danseurs s’en donnaient à coeur joie sur la piste de danse. Les deux jeunes gens se trouvèrent un coin un peu en retrait et observèrent danseurs et consommateurs. Ce fut Xavier qui se rendit au bar pour chercher deux boissons.
Lucie prit une gorgée du verre qu’il lui amena et grimaça comme une enfant qui goûte un citron, ce qui fit éclater de rire McKeown.
Une serveuse arriva à leur table et déposa deux shooters qu’elle remplit de téquila. Xavier voulut d’abord refuser, mais la serveuse déclara que c’était un cadeau de la part de la jeune femme blonde au fond de la salle. Surprit, McKeown farfouilla l’endroit bondé du regard pour trouver la bonne samaritaine. Lorsqu’il aperçut Mel qui le saluait de loin, il lui répondit et déclara à voix basse à Lucie :
Lucie regarda le shooter qui lui était destiné, le sentit un peu et agrandit les yeux en voyant Xavier l’adresser à Mel avant de se l’enfiler d’un coup, après avoir léché du sel pour ensuite mordre dans un citron. La blonde approchait quand la sorcière imita McKeown, s’étouffant en riant et pleurant à la fois. Le rouquin rit également et salua la nouvelle venue :
Les yeux de la blonde pétillèrent de fierté tandis que la maladresse du compliment la fit rire:
Joyeusement, Lucie reprit une gorgée de Sex on the beach sous le regard amusé de McKeown qui leva la main pour faire revenir la serveuse avec la bouteille de téquila à la table.
Les yeux de la rouquine s’embrumèrent un peu tandis qu’elle buvait encore de son verre lorsque la serveuse revint pour servir trois shooters.
D’autres nouveaux verres arrivèrent sur la table, tandis que les trois jeunes personnes riaient en parlant des professeurs, des autres élèves, d’anecdotes mémorables… À un moment, la tête de Lucie finit sur l’épaule de Mélanie qui lui caressa les cheveux. La sorcière tanguait, les yeux mi-clos, un sourire béat sur les lèvres. McKeown mourrait de rire à la voir dans cet état, et il ne manquerait certainement pas de lui rappeler cette soirée. Lui toutefois, moins affecté par la boisson, continuait de lancer des regards aux alentours pour tenter de repérer une personne étrange qui cadrerait moins dans l’ambiance festive. Peut-être avaient-ils fait fausse route?
L’absence de conversation entre les deux jeunes femmes rapporta son attention sur elles : et les voilà qui s’embrassaient goulument, avec application, même. Le jeune Hunter se souvint de l’une des règles de l’oncle Graymes et se dit que, s’il avait transgressé les autres, celle-ci, ce n’était pas sa faute. Il admira le spectacle, le menton dans une main.
Rayonnantes, elles se séparèrent en riant un peu tandis que Mélanie déclarait à Lucie :
Mel poussa gentiment Lucie qui riait d’embarras sous l’effet de l’alcool devant McKeown qui sembla soudainement moins sûr de lui.
Elle passa une main derrière la nuque de son compagnon, le fit tourner très légèrement, mais n’avança pas plus. Ses yeux ne se perdirent pas dans les siens, elle ne tendit pas le cou… Non, elle regardait autre chose. L’espace d’un moment, Xavier se demanda même si elle était vraiment aussi saoule que le laissait prétendre sa démarche ou si elle jouait la comédie, puisque son attention semblait être portée sur autre chose en dehors de son champ de vision. Ce fut lui qui initia donc ce fameux baiser.
Mel n’avait pas menti : ce baiser avait, a priori, quelque chose de satisfaisant, puis graduellement d’enivrant, lui donnant envie d’aller bien plus loin. Là, maintenant, tout de suite. Une bouffée de chaleur s’éprit de lui. Ses mains enlaçant la taille de la rouquine, son corps se pressait contre le sien, le monde semblait se dissoudre autour d’eux.
Lorsqu’elle se recula, rompant le charme, McKeown mit quelques secondes à réaliser ce qui venait de se passer. Lucie rit un peu tandis qu’il raffermit l’emprise de ses mains sur elle, ne voulant plus la laisser partir. Mel déclara :
L’air dépité de Xavier fit éclater de rire les deux jeunes femmes. Lucie retrouva toutefois son sérieux et déclara, un peu étourdie :
Lucie leva le pouce, guerroyant un peu contre l’emprise de McKeown qui grommela quelque chose, déçu. Lorsqu’elle se mit en frais de trouver la salle de bain en titubant un peu, Mel s’approcha du jeune homme qui calait son verre d’alcool dans l’espoir que l’effet “Lucie” s’estompe un peu. La jeune blonde se mordilla la lèvre inférieure et offrit :
Il perdit le sens de sa phrase. Xavier n’eut pas conscience d’accepter l’offre, euphorique qu’il était, et…
Tout devint noir pendant un temps.
Il flottait, quelque part entre le plaisir et un sentiment de culpabilité dus au fait qu’il buvait et prenait allègrement du bon temps dans un bar où il devait, en théorie, chasser les connards qui avaient provoqué le décès de sa sœur. Les choses avaient escaladé trop vite, et il se promit que, dès qu’il reprendrait le contrôle de son corps, il s’éloignerait des filles pour mener à bien sa mission. Pour l’instant, dans ce brouillard rempli de sensations et de tensions plus que bienvenues à assouvir, il ne pouvait que déguster.
Il eut un peu conscience de sentir une brise sur sa peau. Puis, le parfum de Mel, ses lèvres, un corps qui se presse contre le sien. Confus, tout contribuait à lui faire repousser le moment où il reviendrait sur la terre ferme. Pourquoi vouloir revenir à lui quand ce cocon de bien-être existait et lui permettait cette volupté?
“McKeown, réveille-toi…”
Son souffle devenait de plus en plus court, sa voix demandait, implorante, que ce moment de bonheur dure encore. Ne l’avait-il pas mérité?
Qui plus est, la voix de Mel l’encourageait, le minaudait, l’appelait de jolis petits noms, comme à l’après-bal. Il avait bien aimé l’après-bal. Tout était très simple, à l’après-bal. Elle était si jolie sans sa robe rose…
Quelque chose de froid s’appliqua sur son cou. Il n’y prêta d’abord pas attention. Mais cette sensation l’amena tristement à se questionner : froid, dur… métallique…
“McKeown, ça suffit, réveille-toi.”
Une petite gifle le fit définitivement revenir à lui.
Complètement sobre et en pleine possession de ses moyens, Xavier sursauta.
Par-dessus lui, Lucie, inquiète, qui tenait son visage. Elle était également totalement sobre, lui sembla-t-il. Quelques secondes furent nécessaires pour comprendre ce qui se passait. Allongé sur le béton, il porta une main à son cou : aucune blessure ne se fit sentir sous ses doigts. Pourtant, il n’avait pas rêvé : il avait bien senti quelque chose…
La musique du bar lui arrivait, étouffée. Un courant d’air frais plus fort lui permit de comprendre qu’il était dehors et, en se redressant sur les coudes, il constata qu’il était sur le toit du bar. Il demanda, proche de la panique :
La rouquine eut un triste sourire et lui indiqua, d’un coup de menton, le corps de la jeune femme au sol, près de la porte qui donnait sur le bar. Xavier se releva prestement et se précipita vers elle ; la jeune femme respirait. Un peu plus loin, il repéra un petit poignard au sol.
Un peu dépassé, il demanda presque en criant :
Lucie baissa un peu la tête et raconta :
Il lui lança un regard choqué : Mel? L’égorger? Ça ne faisait aucun sens! Mel était la douceur incarnée, une chic fille sans histoire, pas une psychopathe qui égorge les gens…
Il la redressa un peu : elle poussa un gémissement, mais n’ouvrit pas les yeux.
Lucie désigna un bracelet en argent au poignet de la blonde. À première vue, c’était un simple bijou, mais à y regarder de plus près, McKeown vit une petite breloque d’un centimètre à peine, représentant un symbole qu’il crut reconnaître.
Le cœur du jeune homme se durcit de colère et il serra les dents en tremblant de rage. Comment avait-il pu être aussi facile à avoir? Elle l’avait cueilli comme un fruit mûr à la branche d’un arbre, et lui n’avait pas eu l’idée de résister…
Le jeune homme hocha la tête, quand même humilié d’avoir été une proie aussi facile. Si ça n’avait pas été de Lucie, il serait mort.
Il se redressa en prenant la blonde dans ses bras sans ménagement, malgré la blessure que la sorcière avait presque soignée. Un signe de la tête à l’endroit de Lucie de s’occuper du poignard et il se mit à marcher lentement vers la porte.
Il lui lança un regard de biais tandis qu’elle cachait le poignard dans la manche du manteau de son compagnon avant d’ouvrir la porte.
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