Mel avait beaucoup trop bu, déclara McKeown au portier. Ce fut sans doute parce qu’il le connaissait et parce qu’il voulait se soustraire à trop de travail que l’homme les laissa partir sans plus de manières. Il appela un taxi, et le trio put se rendre ainsi vers la maison mystérieuse sans encombre.
Une fois la course réglée, Xavier reprit Mélanie dans ses bras, cette fois avec une grimace de douleur à peine voilée, due à sa blessure au bras qui commençait à l’éprouver. Lucie à ses côtés, il lança un regard aux alentours pour s’assurer que les voisins ne seraient pas des témoins gênants : aucune lumière à aucune fenêtre. En nulle part. L’après-midi, ils n’avaient pas croisé âme qui vive, et cette nuit, ce quartier semblait toujours aussi vide…
Ce fut sa compagne qui lui ouvrit la porte. En après-midi, malgré le temps orageux, ils n’avaient pas eu de difficulté à se repérer dans ce lieu. Mais en pleine nuit, ce fut un défi que de retrouver leur chemin jusqu’à la cuisine et de descendre les escaliers sans accident. Pas question d’ouvrir les lumières, décida le jeune Hunter. Il y avait des limites à l’imprudence. McKeown jura quand même à quelques reprises avant que la sorcière ne trouve l’interrupteur du sous-sol, lumière qui serait plus discrète vu de l'extérieur.
La pièce était toujours aussi vide, et le drap qu’ils avaient reposé sur la malle ne semblait pas avoir bougé. Le jeune Hunter déposa la demoiselle au beau milieu de l’endroit, ses bras tremblant suite à l’effort soutenu, avant de souffler un peu et de lancer un regard de biais à la sorcière qui déchira une longue bande de tissus du drap avant de revenir vers Mélanie.
Il allait désigner le bout de tissus qu’elle avait en main quand il se rendit compte qu’il s’agissait, en fait, d’une corde. Le jeune homme resta sans mot quelques secondes avant de pousser un petit soupire et de la lui prendre des mains en murmurant : “Sorcière…” Lucie baissa un peu la tête de culpabilité, et Xavier rigola. Il entreprit de nouer les mains de la jeune femme inconsciente dans son dos, repoussant d’un grognement de lourdes pensées qui le firent encore grimacer : Léa avait-elle été ainsi attachée, avant de mourir? Était-elle inconsciente? S’était-elle débattue? Il sentit sa gorge se serrer d’émotion tandis qu’un courant d’air beaucoup trop froid le frappa de plein fouet. Étonné, il releva la tête vers Lucie et lui demanda :
La rouquine devint grave et se concentra quelques secondes, au bout desquelles elle eut un mouvement d’épaules indifférent.
McKeown acquiesça. Lucie se penchant sur Mélanie et lui massa les tempes avec délicatesse. Quelques secondes plus tard, la jeune femme blonde sembla émerger d’un profond sommeil. Aussitôt, la sorcière recula aux côtés de Xavier.
Il fallut quelques secondes à Mel avant de comprendre que ses mains étaient nouées et qu’ils avaient changé d’endroit. Confuse, elle jeta un regard circulaire avant de repérer les deux rouquins. Dès lors, son attitude changea et elle demanda sur un ton à peine affolé :
Mélanie sembla comprendre immédiatement et paniquer un peu ;
Le jeune Hunter grinçait des dents, prêt à la mordre s’il le fallait. Maintenant qu’elle était réveillée et prête à mentir, il sentit la violence poindre le bout de son nez au plus profond de son être. Qui plus est, à chaque seconde qui passait, il comprenait qu’il avait pleine autorité, en ce moment, sur la vie de la jeune femme.
Et ce sentiment lui plaisait.
Il lui mit le poignard sous le nez. Mel était, certes, une grande séductrice, mais certainement pas une bonne menteuse au réveil, car son visage se décomposa graduellement et Xavier perçu une once de panique la traverser.
Comprenant qu’elle avait les pieds dans les plats, elle se tut, scellant ses lèvres et fermant son visage. Xavier lui mit une main sur l’épaule et l’obligea à s’asseoir, plutôt que de la laisser couchée.
Emmurée dans le silence, Mélanie ne dit rien, tâchant de garder le dos droit et digne. McKeown se pencha sur elle, le visage à quelques centimètres du sien :
Elle le défia du regard, toujours sans dire un mot. Agacé, il la gifla du revers de la main, ce qui fit, à la fois, basculer Mel et sursauter Lucie. Tremblante, la rouquine recula d’un pas en se faisant plus petite sur elle-même, détournant le regard. Le Hunter replaça sa proie et pinça les lèvres en demandant, les mains tremblantes :
Il mit la lame du poignard sur sa gorge. À ce moment, son regard n’avait plus rien de raisonnable ; le silence obstiné de la blonde le rendait complètement fou. Pour qui se prenait-elle donc, pour oser croire qu’en ce moment, elle était plus forte que lui?
Pour toute réponse, Mélanie se mit à rire. Un rire à la fois désespéré et près de la folie. Combiné au coquart qui se formait graduellement sous son œil, le portrait devenait grotesque. Sa voix transpirait de cynisme tandis qu’elle répliqua :
C’en fut trop pour McKeown : il agrippa Mel à la gorge et serra, laissant tomber le poignard dont l’impact au sol fit un bruit métallique qui raisonna dans toute la pièce. La jeune femme chercha son air et ouvrit grand les yeux. La sorcière fit un pas pour intervenir, jugeant que la situation allait trop loin, mais la scène sembla se suspendre lorsqu’une quatrième voix, grave et autoritaire, gronda dans le sous-sol :
Trois hommes armés dévalèrent les escaliers rapidement, arme à feu dégainée et prête à tirer. L’un était en habit de policier, l’autre vêtu d’une chemise blanche tachée de sang et d’un pantalon beige. Le dernier était richement vêtu, avec son pantalon noir et son costard élégant, entretenant une barbe grise et généreuse. Ce dernier visa Xavier de son arme. Lucie tenta de se placer rapidement entre Xavier et eux, mais fut agrippée par celui à la chemise tachée de sang et se retrouva elle-même avec un pistolet sur la tempe. McKeown relâcha sa prise sur Mel et se redressa en levant les mains, montrant qu’il n’était pas armé.
Celui qui semblait être un policier vint vers le rouquin et lui passa des menottes avec des gestes brusques avant de défaire les liens de Mélanie qui le remercia avant de reprendre son précieux poignard au sol. L’homme à la barbe grise étreignit sa fille en l’embrassant sur le front tandis que le policier obligeait Xavier à se mettre à genoux. Celui qui tenait Lucie la fit le rejoindre, lui liant les mains avec la corde utilisée quelques minutes auparavant pour Mel. Cette dernière dit à l’adresse de son père :
Si son visage laissait voir, d’abord, de la surprise et de la terreur, Lucie sembla devenir un peu plus blasée aux paroles de l’homme et baissa la tête :
Xavier se débâtit inutilement en criant, ce qui lui valut un coup de crosse au visage de la part de l’homme à la chemise ensanglantée, tandis que le père de Mel passait devant eux, se rendant à la malle, accompagné de sa fille. Le rouquin gémit, étourdi et désespéré, le front coupé par le coup reçu qui déversait déjà du sang sur son visage.
Il avait été battu.
Lucie demanda d’une voix très calme, toujours à genoux :
Il ouvrit la malle et s’inclina théâtralement, imité de sa fille et du policier, laissant le troisième homme près des deux roux. De façon tout aussi démonstrative, l’homme alluma deux grands cierges noirs qu’il sortit d’un double fond dissimulé dans le couvercle du coffre, et ordonna d’une voix forte et autoritaire :
Le troisième homme agrippa Lucie par sa tignasse sans ménagement et la força à se remettre debout, sous le regard paniqué de Xavier qui le traita de tous les noms qui lui passait par l’esprit. Il tenta de se remettre debout, mais son centre de gravité combiné à l’étourdissement provoqué par le coup à la tête l’en empêchait.
Lucie grimaçait de douleur sous la poigne ferme qu’appliquait sur ses cheveux l’homme à la chemise ensanglantée. Celui à la barbe grisonnante invita :
Mélanie se planta devant Lucie avec un sourire tristement similaire à celui qu’elle lui avait servi, quelques heures plus tôt. Elle eut le réflexe de passer le plat de la lame du poignard sur la cicatrice de la sorcière qui planta un regard glacial dans le sien. La blonde sourit et déchira son vêtement du haut, dévoilant la poitrine menue qu’elle admira. Toutefois, elle eut une petite exclamation de surprise.
McKeown vit le père, la fille et le policier se pencher pour regarder de plus près quelque chose qu’il ne pouvait pas voir, Lucie étant dos à lui en ce moment. Mais un petit bruit lui fit tourner la tête vers les escaliers. Un bruit qu’il reconnut presque immédiatement.
Celui que ferait une craie grinçante sur un tableau.
Les lumières vacillèrent très légèrement, pas assez pour attirer l’attention des agresseurs, semblait-il.
Le père demanda :
C’était le ton d’un défi lancé, celui de quelqu’un qui n’avait pas peur. Pour toute réponse, il lui sourit et s’en retourna vers la malle en lançant :
Mel, qui faisait déjà glisser son poignard près du coeur de Lucie, ne l’écouta pas tandis que son père se mit à psalmodier d’une voix puissante :
Le silence se fit dans la pièce, brisé après quelques secondes par le rire que Lucie tentait de contenir vainement, de tout son possible, comme une personne prise d’un fou rire dans une église. Les gens dans la pièce tournèrent un regard étrange vers elle. Exception faite de McKeown, qui se souvint de l’étrange confession qu’elle lui avait faite, l’autre nuit.
Et à ce moment, il eut un peu peur de sa sorcière.
Si celle qui s’y connaît en démon rigole, c’est bon signe pour lui, non?
L’air refroidi gravement autour d’eux, cette fois. Au point de faire en sorte que les respirations de chacun se mirent à produire de petits nuages de vapeur. Le regard de Mélanie se braqua sur le ventre sur Lucie et son sourire fondit comme glace au soleil tandis qu’elle effectuait un pas de recul en direction de son père. Elle baissa son poignard et des connexions se firent entre ses idées tandis qu’elle marmonnait, plus pour elle-même que pour quiconque :
Un grognement sourd s’éleva, semblant venir de partout et de nulle part à la fois, se répercutant sur les murs de béton du sous-sol. Le père recula jusqu’à la malle, passant à un cheveu de la faire se renverser, tandis que Mel, transite par une peur qui augmentait de seconde en seconde, se plaça à ses côtés. L’homme qui maintenait Lucie relâcha sa poigne, alerte et prêt à faire feu. Le policier, quant à lui, était déjà en position défensive.
Xavier ricana, le visage plein de sang :
Lucie annonça, en défaisant sans aucune peine ses liens et en touchant l’homme qui l’avait maintenue :
L’homme s’effondra, victime de violentes convulsions, tandis que Xavier aperçut le vieux chien gris croûteux qui dévalait les escaliers à une vitesse ahurissante. Vieux et galeux, peut-être, mais la bête se montrait d’une rapidité hors norme et, le temps que le père et le policier ne se mettent à tirer sur lui, il était déjà sur le barbu, sa gueule géante lui arrachant une galette de peau au cou, laissant le sang jaillir à grands jets.
Lucie fit volte-face et se précipita sur Xavier. Elle mit les mains sur les menottes et celui-ci se retrouva libre de toute entrave. Dès lors, le jeune Hunter dégaina sa propre arme à feu et visa le policier, de peine et de misère, malgré son étourdissement. C’était la première fois qu’il tirait de toute sa vie, et des quatre balles, deux touchèrent leur cible qui tentait de gérer l’animal sans blesser plus amplement le père qui tentait de protéger sa gorge. Le policier s’effondra.
Mélanie hurlait, tentait de percer le molosse déchaîné de son poignard, mais fut arrêtée par une seule et unique balle en provenance du Hunter qui fit mouche du premier coup. Le père hurlait, grognait, tentait de se soustraire au chien gris donc la gueule béante se refermait sur lui sans difficulté, encore et encore. Après quelques secondes, un silence pesant s’abattit dans l’endroit, rompu par le seul bruit de mastication que faisait Cerbère, se délectant du corps de l’homme barbu.
McKeown s’aperçut qu’il avait retenu son souffle et se permit de respirer. Un frisson d’horreur le traversa, provoqué par le son des dents du molosse sur la chair fraîche. Cela empira lorsqu’il entendit un os craquer sous la force de la mâchoire. Aussi n’osa-t-il pas regarder la bête se repaître et se retourna vers Lucie qui pleurait honteusement, la tête penchée, tenant son bras gauche contre son cœur. Les longs cheveux bouclés couvraient partiellement sa nudité, ce qui fit que McKeown eut l’image en tête de ces sirènes peintes avec des chevelures tombant sur la poitrine.
Elle ne répondit pas et tenta de ravaler les larmes qui roulaient désormais sur ses joues. Tremblant encore des pieds à la tête, le jeune homme prit sa main et regarda. Il constata alors que de sombres marques semblaient avoir été brûlées à même la chaire de l’avant-bras de la sorcière. Du bout des doigts jusqu’aux coudes, ces figures géométriques étaient outrageusement bombées et semblaient bien douloureuses.
Il relâcha subitement sa main et recula d’un pas, comme s’il eût reçu une décharge électrique, l’air dégoûté.
Lucie dû faire un effort pour contrôler ses sanglots avant d’expliquer, en ramenant ses bras autour d’elle:
Puis, il vit les autres marques, celles qui avaient attiré l’attention de Mel et de son père : des cicatrices sur le ventre de la rouquine, très semblables à celles qu’il avait aperçues sur le corps de l’agresseur de sa sœur. Semblables, et différentes à la fois, puisque celles-ci semblaient bien plus anciennes et mieux tracées.
Ils furent interrompus par Cerbère qui vint vers eux. Barbouillé de sang et de petits morceaux de chair, il s’assit devant les deux jeunes adultes en bâillant, laissant voir à McKeown qu’il possédait beaucoup trop de dents pour ce que devrait avoir un chien normal.
Maintenant qu’il le voyait à la lumière, et non dans la noirceur d’une chambre de motel, McKeown réalisa avec effroi que ce qu’il prenait pour des croûtes, sur le pelage de l’animal, était en fait… des yeux… fermés ou mi-clos pour la plupart, d’autres regardant en tous les sens.
Xavier sentit son cœur se soulever à cette réalisation et dut faire un effort colossal pour se contenir et ne pas crier d’effroi.
Instinctivement, il se rapprocha de Lucie qui grattait le museau du chien.
Cerbère haleta et se releva en s’ébouriffant. D’un pas lourd et calme, il se dirigea vers l’escalier qu’il gravit doucement. À ce moment, Xavier se rappela la semi-nudité de Lucie ; il retira sa froc de cuir et la mit sur ses épaules :
Xavier eut une grimace de dégoût à cette pensée. Elle avait raison, mais il était à bout de force, complètement épuisé.
Surpris du ton radical qu’avait pris la sorcière, il mentionna le coffre d’un coup de menton :
Le Hunter acquiesça et remonta péniblement les escaliers, laissant seule la sorcière face aux corps.