Le retour à la chambre du motel fut pénible. Très pénible. Entre ses jambes qui menaçaient de le lâcher et le mal de crâne provoqué par le coup de crosse qu’il avait reçu, McKeown se dit qu’il n’y avait pas de justice sur cette planète. Lucie avait toutefois de bons arguments pour éviter de reprendre un taxi : déjà un chauffeur pouvait risquer de les reconnaître. S’il fallait en appeler un deuxième qui pourrait donner en plus la direction du motel aux forces de l’ordre… Ils seraient cuits en un rien de temps.
Se rangeant donc à son opinion, ils effectuaient le trajet du retour à pied dans le silence.
Lorsqu’une heure et demie plus tard ils arrivèrent devant le motel, McKeown se dit que s’il rentrait chez lui à 4h00 AM, sa mère l’écorcherait vif.
La demande de la jeune femme le surprit ; il aurait cru qu’elle se serait hâtée de retourner sous les jupes de son oncle, après tout ce qui s’était passé. Peut-être avait-elle pris goût à la liberté? Épuisé, il haussa les épaules pour tenter d’avoir l’air détaché :
Malgré tout, et il ne lui dirait certainement pas, il préférait la savoir près de lui. Lui au moins ne la rabrouait pas parce qu’elle respirait.
Lucie se dirigeait vers sa valise pour en sortir son affreuse robe de nuit trop longue et ample lorsqu’il déclara d’une voix très humble et fatiguée :
La rouquine baissa un peu la tête, ses épaules déjà frêles s’affaissant un peu sous le poids de ses émotions, encore perdue dans le manteau de cuir trop grand pour elle.
Puis, elle se rendit dans la salle de bain.
Lorsqu’elle en ressortit, ce fut pour entendre les ronflements de Xavier qui s’était endormi sur son lit, sans prendre la peine de se déshabiller. Elle déposa délicatement son manteau de cuir sur lui pour le garder au chaud, lui retira ses souliers, soigna la plaie à son front sans utiliser d’herbes ou de potions et passa quelques secondes assise près de lui à le regarder dormir, songeuse. Finalement, elle gagna son propre lit.
Elle aussi était épuisée. Épuisée, et pleine de questions.
Xavier fut le premier à s’éveiller, légèrement courbaturé, mais en pleine forme. Les bribes d’un rêve angoissant lui échappèrent peu à peu, mais il se souvint qu’il tentait de retenir sa mère qui partait au loin, une écharpe écarlate au cou. Dans le lit près de la porte, Lucie dormait encore lorsqu’il décida de préparer un petit déjeuner avec ce qui se trouvait dans la chambre.
Son esprit allait d’une question à l’autre : et maintenant? C’était tout? C’était ça? Ils se sépareraient et ne se verraient plus jamais? Elle à chasser ce que l’autre psychopathe à la longue tresse rousse voulait bien qu’elle chasse et lui de retour à une vie normale? Qu’est-ce que c’était, une vie normale, après ce genre d’épreuve? Les images des corps de leurs assaillants lui revinrent à la mémoire, en particulier celle du père de Mel. Il ne savait même pas son nom… Était-ce si important?
Il plaça la tranche de pain grillée dans une assiette et songea à ses parents : il ne pouvait pas se permettre de simplement disparaître de leur vie. Déjà, ces quelques jours avaient fait beaucoup de mal à sa mère qui avait assez souffert.
Il en était à se dire qu’il pourrait garder au moins un lien amical avec Lucie, voire peut-être même plus, lorsque cette dernière se réveilla aux odeurs de pain grillé. Le visage à la fois doux et balafré de la sorcière lui sourit, et il réalisa qu’il ne pourrait pas simplement la laisser repartir de sa vie comme ça. Avec elle, il touchait une autre réalité du bout des doigts qu’il ne pouvait pas simplement ignorer.
Qu’il ne voulait pas simplement ignorer.
Pendant le bien maigre repas, il demanda :
Les yeux de la sorcière s'agrandirent et elle resta muette pendant quelques secondes. Xavier le prit pour un refus et déclara :
Elle désigna son bras : les brûlures avaient, certes, diminué en intensité, mais allaient encore du bout des doigts à la moitié de son avant-bras.
Xavier devint sévère et prit sa main stigmatisée de ces fausses croyances dans la sienne, malgré le dégoût que lui inspirait la marque. Il la maintenue sur la table en déclara d’une voix presque autoritaire :
Cette petite déclaration bien maladroite fit sourire la principale concernée.
Quelques minutes plus tard, lorsque leurs routes se séparaient devant les différents trajets d’autobus, il offrit :
Lucie le poussa gentiment vers son autobus en rigolant, les yeux brillants de joie.
Seul pour la première fois depuis plusieurs jours, Xavier trouvait étrange ce silence, cette atmosphère… banale. Tout lui semblait terne, sans goût. Presque sombre. De la grand-mère avec son bonnet malgré l’humidité qui collait encore à la peau à l’homme élancé et recroquevillé sur lui dans le fond du véhicule qui se parlait seul.
Tout lui semblait sombre.
Il avait pensé que, une fois toute cette histoire terminée, il serait mieux, soulagé, qu’il aurait le sentiment que justice avait été rendue à Léa. Que le fait de l’avoir vengée lui enlèverait un fardeau de ses épaules, lui ramènerait un peu de lumière… Mais il se sentait plutôt un peu plus confus et désillusionné du monde qui l’entourait.
Un monde un peu plus sombre.
Dans lequel Lucie semblait briller, un peu. Lucie et ses démons…
Lorsqu’il arriva enfin devant son immeuble, il se dit que sa mère allait adorer Lucie. Elle passerait probablement un commentaire sur le fait qu’elle était rousse, et voudrait en savoir plus sur son arbre généalogique. Elle allait sans aucun doute, aussi, le mettre mal à l’aise en disant qu’elle voulait au moins trois petits enfants. Elle avait fait ça à sa dernière copine. Il en était certain, Lucie s’amouracherait de sa mère-couveuse. Et peut-être que son père, en voyant que la vie continuait malgré tout, finirait par mettre la pédale douce sur la bouteille, qui sait?
Il grimpa les escaliers et poussa la porte de leur appartement, repoussant le frisson de malaise qui l’attendait à l’entrée.
Quelque chose répondit, le glaçant des pieds à la tête.
Un gargouillement. Semblable à celui qu’avait fait le père de Mel lors de ses dernières secondes de vie, tandis que Cerbère le mâchait allègrement.
Le jeune homme passa le couloir à l’entrée qui donnait sur la cuisine et figea. L’espace d’une seconde, son cerveau refusa les informations devant lui, mais l’instinct de survie lui propulsa la dose d’adrénaline requise pour qu’il se bouge.
Du sang.
Partout dans la pièce.
Sur la table, la cuisinière, l’évier, le plancher… Plancher sur lequel il aperçut sa mère, égorgée, mais encore en vie, dont le sang qui se déversait autour d’elle formait une flaque. Elle levait une main vers lui dans un geste désespéré. De là les gargouillements.
Il n’eut pas conscience qu’il hurla en se jetant sur elle. Il appela à l’aide, plaquant une main ferme sur la blessure. Son visage se brisa tandis qu’il tentait de la rassurer, l’implorant de ne pas mourir, de rester avec lui…
Le froid… Il faisait si froid que de petits nuages se formaient à leur respiration.
Il tint sa mère contre lui jusqu’à la dernière seconde. Lorsque les yeux de la femme devinrent fixent et que sa respiration saccadée cessa, McKeown hurla de plus belle, appelant encore à l’aide. Un voisin fut assez courageux pour entrer enfin dans l’appartement : “J’ai la police au téléphone, qu’est-ce… Oh mon Dieu…”
Xavier se perdit en sanglots, caressant les cheveux poisseux de sang de sa mère et la berçant dans la mort. Ses sanglots déchiraient un silence de mort, ses larmes inondant le visage de la femme. Le voisin lui mit une main sur l’épaule, mais déclara :
Le jeune homme releva la tête vers son voisin en l’entendant énoncer le prénom de son père. Confus et débordé par la détresse, il comprit toutefois que son attention était en direction du salon. Trop absorbé par ce qui arrivait à sa mère, il ne s’était pas aperçu que, à genou dans une immobilité terrifiante, son père le regardait intensément, le visage figé d’un rictus horrifiant. Il tenait, juste devant son propre coeur, un couteau de cuisine, la pointe vers son torse. Le voisin tira Xavier par l’épaule :
Mais Xavier restait figé. Ce sourire… Jamais il ne l’avait vu sur le visage de son père. Jamais.
Charlie ouvrit la bouche. Et la voix qui sortit de sa gorge, le jeune homme en fut certain, n’était pas celle de son père :
Puis, il plongea la lame dans son abdomen.
Xavier hurla de plus belle tandis que le voisin se détournait de l’horreur visuel de la scène.
—
Lucie attacha ses cheveux avant de se passer un peu d’eau sur le visage, effaçant les larmes qui avaient roulé. Toutes les fenêtres de la maison étaient ouvertes pour aérer l’endroit qui n’avait pas vu âme qui vive depuis des jours, déjà, et dont l’odeur renfermée l’étouffait.
À son entrée, une lettre laissée par son oncle sur la table de la cuisine lui annonçait :
“Ma chère nièce,
Suite à l’échec cuisant de votre mission, mon mentor et moi-même croyons qu’il vaut mieux que tu restes à l’écart.
Ne tente pas de me contacter.
S’il advenait que nous apprenions que tu t’adonnes à l’infernalisme, sache que nous te chasserons, et que nous serons sans pitié.
Je te laisse la maison. Tu t’en doutes, il s’agit là de la générosité de mon mentor, et non de ma propre volonté.
Remercie-le.
Puisses-tu rester dans le droit chemin,
Ebenezer Graymes.”
Elle avait fondu en larme ; qu’avait-elle donc raté? Était-ce l’intervention de Cerbère qui avait fait échouer la mission? Ou parce que la Magye l’avait marquée pour l’avoir utilisée à des fins belliqueuses? Mais la secte n’opérait plus, et elle n’avait pas eu le choix de…
Elle épongea son visage, se promettant de ne plus pleurer. Elle était une adulte désormais, et elle devait plutôt tomber en mode “solution”.
Par la fenêtre, elle aperçut un véhicule de police se stationner devant la maison. Deux agents en descendirent, avec une femme vêtue d’un tailleur beige… Et de Xavier?
Lucie laissa tomber la serviette et descendit à l’étage en trombe, ouvrant la porte à toute volée. Encadré par les deux policiers, McKeown était couvert de sang, pâle comme la mort.
Pour toute réponse, il s’échoua dans ses bras, ses sanglots lui déchirant la gorge.