Gambit - Les Dossiers Interdits / Nom de code : SUNSHINE

Chapitre 1 : Nom de code : SUNSHINE

Chapitre final

5969 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 14/06/2026 18:32

https://www.youtube.com/watch?v=8tRJFRgjbs4



Le véhicule banalisé reste immobile dans le stationnement presque plein. À l’intérieur, l’agente en habit civil regarde pensivement la pancarte du bar de danseuses, tapant légèrement du doigt au rythme de la musique à la radio. 

 

“Les Chaudes Demoiselles… Qui est-ce qui appelle son bar comme ça… J’aurais choisi quelque chose de plus “punché”, de plus “hot”... On dirait une tentative de gentlemanerie surgelée…”

 

Elle se redresse lorsqu’un homme se fait sortir du bar à grand coup de cris. Un coup d'œil à la photo envoyée par l’hôpital psychiatrique un peu plus tôt en soirée : celui qui se fait pousser par le gardien, c’est bien lui, sur la photo. En souriant, elle dépose son café infect dans le porte-gobelet et sort du véhicule au moment où le portier pousse encore l’homme un peu plus loin avec un “Dégage, vieux débris” bien sentie. 

 

L’agente salue le portier d’un signe de la tête et s’adresse au client : 



  • Jérôme Potvin? 

 


Fortement intoxiqué, le nommé tente de regarder la blonde, mais vacille un peu trop pour garder ses yeux stables. 



  • Salut, fait-elle. Agent Shelley Doyon, de la police communautaire de la vi…

 


L’homme vomit allègrement. La policière regarde ailleurs pour tenter de ne pas afficher son découragement tandis que le gardien éclate de rire : 



  • J’ferais tellement pas ta job… T’sais, mes filles sont propres, elles au moins.


 

Elle met de côté une mimique incertaine qui serait adressée aux paroles du gardien pour se concentrer sur l’homme qui reprend son souffle.



  • Aller… Monsieur Potvin? Vous avez un endroit où dormir?
  • Shelley… fait l’homme saoul en se rapprochant d’elle avec son haleine fétide. Shelley, j’m’excuse, ma belle…
  • Mais non. Tout va bien, monsieur Potvin. Avez-vous un appartement? 
  • Non… non… Tu comprends pas… J’m’excuse… Attends, attends, je me re… re… 

 


L’homme perd un peu l’équilibre en voulant prendre la femme par le cou et tomberait si ce n’était de l’agente qui l’intercepte dans sa chute, grimaçant de l’odeur. Elle lance un regard mi-amusé mi-découragé au portier qui secoue négativement la tête : 



  • Bonne chance, lance-t-il.
  • Oh, ça va aller, t’inquiètes! Allez, monsieur Potvin, on y va.

 


Le pauvre met presque tout son poids sur la policière qui l’escorte de peine et de misère jusqu’à son véhicule, tâchant d’éviter de trop tituber.

 

L’homme était sorti de l’hôpital psychiatrique le matin même, et le personnel redoutait une désorganisation immédiate. Dépression majeure et tentative de suicide. Ils avaient envoyé le dossier à l’agent spécialisé en gestion de crise et en approche de la communauté pour s’assurer d’agir en tant que filet de sécurité. 

 

Et ils avaient eu un bon pressentiment sur ce coup. 

 

Une fois l’homme en sécurité, elle regarde à nouveau le dossier : pas d’adresse connue pour monsieur Potvin. Deux solutions lui vinrent : le mettre en cellule pour le laisser dégriser, ou le mener à l’abri des personnes sans domicile fixe. 



  • Alors, monsieur Potvin, où est-ce qu’on va?
  • Shelley… 
  • Oui, ça, c’est mon prénom, monsieur Potvin, sourit-elle. Où on va?
  • Shelley… Ton fantôme… Y’est bizarre…


 

Elle adore ça. 



  • On va rouler un peu, OK? On va aller vous chercher un bon café…


 

Standard à matricule 260530.

 

L’agente prend la radio tandis qu’un ronflement sonore monte déjà du siège arrière : monsieur Potvin est tombé endormi. Elle rigole toute seule en répondant à la radio :



  • Ici matricule 260530. J’écoute.


 

On a un suicidaire pour vous. Il bloque les ponts.

 

Un regard vers le rétroviseur lui indique que monsieur Potvin, dont la salive et les traces de vomi décorent allègrement la chemise bon marché, est endormi pour un moment. S’il est bien un type de crise sur lequel elle adore intervenir, ce sont les crises suicidaires. Bien sûr, la détresse et le désespoir des gens la touchent et elle compatit profondément. Ce qu’elle aime, c’est de pouvoir être à côté de ces personnes dans un moment critique et de les aider à passer au travers, comme ce fut son propre cas. Et cette personne sur le pont devait certainement avoir besoin d’un géant coup de pouce pour avoir choisi cette méthode.

 

Mais elle a un monsieur Potvin sur la banquette arrière. 



  • Négatif, standard. J’ai déjà un client…

 


Le chef vous veut sur ce cas, Doyon. Libérez-vous.

 

Le chef? Shelley hausse les sourcils : jamais ce grand gaillard ne s’est mêlé de ce qui se passe sur son terrain, c'est-à-dire tout ce qui touche les difficultés de santé mentale. Même que son programme a toujours été ridiculisé par les hauts gradés. Les pouceux de crayons, comme les appellent les agents de terrain, ne sont intéressés que par une seule chose, et ce sont les statistiques qui arrivent sur leurs bureaux chaque lundi matin. 

 

Encore un regard à l’endroit de monsieur Potvin qui ronfle allègrement. Répondre à cette demande pourrait, peut-être, favoriser les relations entre les pouceux de crayon et les agents de terrain… 



  • OK standard. On my way.


 

En français, matricule 260530.” Shelley mimique la réplique du standardiste en gardant l’ombre d’un sourire sur ses lèvres. 

 

Monsieur Potvin dort dur : elle a tout le loisir de faire son intervention et de régler la chose avant qu’il ne se réveille. C’est un peu “cowboy”, ce n’est pas éthiquement correct, certes, mais ça se fait. 

 

Le véhicule banalisé prend donc la direction des ponts. Le bruit des gyrophares ne réveille pas l’homme saoul sur la banquette arrière. Il grogne juste un peu lorsqu’elle roule sur un nid de poule, mais dort d’un sommeil de plomb. 

 

Une dizaine de minutes plus tard, le véhicule traverse les quelques voitures immobiles, rangées sur les côtés pour laisser les policiers faire leur travail. À son passage, l’agente voit les regards impatients, les gestes provocateurs et les mimiques enragées des conducteurs. Elle comprend leur impatience : il est presque quatre heures du matin, et ces personnes veulent retourner chez elles ou aller travailler.  

 

Lorsqu’elle gare son véhicule et en sort, elle vérifie à deux reprises que les portières sont bien verrouillées pour ne pas perdre monsieur Potvin et s’approche du cordon où un collègue l’attend. Il la salue d’un regard blasé et soulève le ruban jaune pour la laisser passer tandis qu’elle lui demande, sentant l’adrénaline qui commence à joyeusement se poindre le bout du nez : 



  • Qu’est-ce qu’on a?
  • Il dit qu’il s’appelle Étienne Blanchard. J’ai rien qui correspond à son profil, facque c’est un faux nom. Il est là depuis au moins deux heures : c’est un chauffeur de camion qui l’a aperçu.
  • OK, et on sait ce qui l’a poussé à grimper?
  • Bof : il délire. Genre : je veux pas de la vie éternelle…
  • Encore un délire mystique. Me semble que plus le temps passe, plus ça devient populaire.
  • Les réseaux sociaux, sans doute.
  • Peut-être. Il est où?


 

Le collègue lui montre le haut de l’immense pilon. Des projecteurs sont braqués sur un jeune homme assis, les jambes dans le vide, le dos voûté. Immédiatement, un malaise traverse la policière : n’importe quand, il pourrait décider de sauter.

 

Mais il ne l’a pas encore fait.

 

Tant qu’il ne le fait pas, il y a un mince fil d’espoir. 

 

La jeune femme prend la radio et annonce : “Étienne? Agent Shelley Doyon. Si tu m’entends, lève la main.” Une seconde passe, puis le jeune homme lève la main. À cette hauteur, c’est difficile de tenter de discerner le non verbal du jeune homme. “Étienne, je vais monter te voir, on va discuter, toi et moi. Lève la main si tu es d’accord.” Encore une seconde de décalage avant qu’il ne lève à nouveau la main. Shelley acquiesce et fait signe aux pompiers de s’approcher. 

 

Son collègue policier lui demande : 



  • Attends, t’es sûr de vouloir monter?
  • J’ai pas envie que les gens puissent filmer notre conversation. Loi 25. 
  • Loi 25 ou pas, s’il décide de te pousser…
  • Je vais avoir le harnais de sécurité. Bunji gratuit! Tu te rends compte de l’argent que j’économise?
  • T’es conne… On sait pas s’il a une arme, non plus. 
  • Il aurait pu nous canarder de là où il est et il ne le fait pas. Je crois pas qu’il y ait un risque homicidaire. C’est pas à écarter, mais il y a qu’une façon de le savoir. 


 

Elle prend le harnais que lui tend le pompier avec un sourire de remerciement. 

 

Une fois équipée, elle reprend la radio et annonce : “Étienne, je monte. Lève la main pour me montrer que tu as compris.” Une seconde passe, et il lève la main. Cette fois, il fait un mouvement de l’épaule et chaque intervenant retient son souffle : on aurait juré qu’il allait sauter pile à ce moment. 

 

Mais rien ne se produit. Le jeune homme repose sa main, et l’agent reprend son souffle en faisant signe aux pompiers de la faire grimper. L’échelle ne se déployant pas jusqu’à l’endroit où se trouve l’homme, la policière doit faire les derniers mètres patiemment au gré de sa forme physique. Encore une fois, l’adrénaline monte et lui permet de se retenir aux poutres. La structure menace de devenir dangereusement glissante avec la rosée du matin qui commence à vouloir se déposer, facteur de risque à garder à l’esprit.

 

Lorsqu’elle est à portée de voix, elle annonce : 



  • Étienne, je suis là, je suis tout près. Est-ce que tu me permets de m’approcher? 


 

Le vent étouffe un peu ses paroles, mais Dieu soit loué, n’est pas assez fort pour être une menace quant à l’équilibre. 

 

L’homme acquiesce. 

 

Une fois plus près, elle constate qu’il porte une simple chemise blanche ballotée par le vent, un pantalon noir coupé très finement, des souliers cirés… Des souliers cirés? Il doit être particulièrement agile, pour avoir réussi à grimper aussi haut avec ça. À ses côtés, un cellulaire et d’énormes chaînes en métal, c’est tout. Pas d’arme à feu, pas de bouteille d’alcool. 

 

L’agente s’approche tranquillement et détaille le visage de l’homme : cheveux châtains, yeux sombres, nez aquilin, des lèvres minces et fines, un teint un peu pâle, probablement âgé d’une trentaine d’années. Il ne semble pas dépressif ou agressif. C’est pire que ça : il semble résolu, et c’est ce qui fait le plus peur à la policière. Il n’est pas sur ce pont pour crier à l’aide. Il est prêt à passer à l’acte. 



  • Tu me permets de m’asseoir près de toi?


 

Il acquiesce. Chaque mot et chaque geste doivent être calculés pour créer une proximité le plus rapidement possible. Étienne est une bombe à déminer avant qu’elle n’explose. La policière le sait : elle va jouer aux échecs avec la mort elle-même, ce matin. 

 

Et ce n’est pas la première fois.

 

Tranquillement, elle prend donc place à ses côtés, observant une distance raisonnable pour éviter, en même temps, d’être à portée de main. 



  • Salut Étienne, commence-t-elle.  


 

Pas de réponse. Il n’a pas parlé depuis le début. La jeune femme sonde la coquille qu’arbore l’homme afin d’y trouver la moindre petite faille qui pourrait la mener sur une piste d’intervention.



  • Je suis policière communautaire. Ça veut dire que j’interviens régulièrement dans des situations comme celles que tu vis. 


 

Cette affirmation a le mérite de faire sourire un peu l’homme. Le sourire se transforme en rire qui glace le sang de l’agent. Elle y décèle du dépit, de l’amertume, et un désespoir si profond que, pour la première fois de toute sa carrière, elle se demande si elle sera vraiment capable de gérer. 



  • Vraiment, dit-il à voix basse. 
  • Oui. Les gens qui veulent en finir avec la vie, c’est mon travail d’intervenir. 
  • Mort, je le suis depuis quelque temps, déjà, agent Doyon.
  • C’est comme ça que tu te sens? Tu te sens mort?
  • Vous croyez que je suis un schizophrène… déduit-il de ses questions. Vous croyez que je suis un pauvre malade qui a décidé de mourir cette nuit…
  • Je ne crois rien du tout, Étienne. En ce moment, en fait, ce que je crois, ça n’a pas d’importance. C’est ce que tu crois qui l’est.
  • Non, ce n’est pas important Je vais mourir définitivement, ce matin. C’est la trace que je vais laisser derrière moi, qui est importante. Lorsque le soleil se lèvera, mon corps sera réduit en cendres, et la Mascarade sera écorchée. C’est tout ce qu’ils méritent. 


 

Voici un élément sur lequel Shelley peut commencer à tricoter : son suicide a pour but de punir des gens. Il ne mourra pas au lever du soleil, ça, elle en est certaine. C’est ce qui va se passer ensuite qui l’inquiète : va-t-il sauter, lorsqu’il va se rendre compte qu’il ne brûle pas? Ou bien pourrait-il s’en prendre à elle? Elle réévalue rapidement ce qu’elle croyait avant de monter : qui dit “volonté de punir” dit “risque homicidaire”. Bref, elle a jusqu’au lever du soleil pour le désamorcer.   



  • Étienne Blanchard, c’est ton vrai nom? On ne t’a pas trouvé, dans notre système…
  • Celui qui m’a fait m’a effacé de votre société. Aucun mortel ne pourra jamais me retrouver. Je n’ai ni tombe ni famille qui me pleure.
  • Celui qui t’a fait? Qui est-ce?


 

L’homme observe une pause et sa mâchoire se crispe. La policière observe qu’il serre les poings sur ses genoux et se prépare à réagir s’il tente de se lancer dans le vide. Étienne répond d'une voix dure : 



  • Le Prince. Thierry de Blanchard. Il fut mon Sir.


 

L’agente ouvre un peu plus les yeux et acquiesce, même si le nom ne lui dit absolument rien. 



  • Qu’est-ce que tu veux dire par “Sir”?
  • Il a fait de moi ce que je suis. Un vampire.


 

Le délire semble un peu structuré : probablement une secte? Shelley repense à la secte de vampire californienne qui s’habille de noir et qui s’explose sur les réseaux sociaux. Ces gens atypiques ne font de mal à personne et poussent plutôt à désirer la vie éternelle et beaucoup de sexe, pas au suicide. Ils sont passifs…



  • OK. Tu as dit “Il fut mon Sir”. Je comprends qu’il est mort?
  • Assassiné par une goule. Avant que vous ne me le demandiez : les goules sont nos serviteurs.
  • OK. Et c’est parce que cet homme est décédé que tu veux mourir, cette nuit? S’il était ton “sir”, il était important pour toi?
  • Il est celui qui m’a tout prix, plutôt. Ma vie. Mes rêves. Ma dignité. 

 


Serait-ce une métaphore? Peu importe : pour Étienne, cela semble être la Vérité, et c’est lorsqu’elle aperçoit une larme rouge glisser le long de sa joue, éclairée par un projecteur au sol, que Shelley se permet de s’interroger. Colorant? Problématique de sinus? Peut-être.



  • Étienne… Tu pleures du sang…

 

Un sourire à la fois un peu agacé et blasé naît sur les lèvres de l’homme, ce qui laisse deviner une canine peut-être juste un peu plus longue que la moyenne. 



  • Je vous l’ai dit : je suis un vampire. Je ne peux ni pleurer de vraies larmes, ni boire autre chose que du sang, ni manger. La pâle ombre d’un être humain, voilà ce que je suis.


 

Shelley acquiesce et change de position. S’il a des conditions médicales qui n’ont pas été examinées par un professionnel, mais expliquées par le gourou d’une secte, c’est normal qu’il soit dans tous ses états et qu’il soit prêt à tout croire. Un plan se dessine alors dans la tête de l’agent : 



  • OK. Alors on va faire un marché, toi et moi, d’accord? Je reste avec toi jusqu’au lever du soleil, ici. On va le regarder se lever ensemble. Si le soleil ne te fait rien, tu vas mettre un harnais, et tu vas redescendre avec moi sur le plancher des vaches, et on va tout faire pour que tu puisses reprendre le contrôle sur ta vie. 
  • Et si je m’envole en poussière? 
  • J’aurais un putain de PTSD de la mort, et je vais revoir mon plan de carrière. 


 

Étienne rit un peu, cette fois franchement. Première petite victoire depuis qu’elle est sur ce pont ; cela encourage la policière. Le jeune homme répond : 



  • J’espère que vous connaissez un bon psychologue. 
  • J’en connais deux ou trois, oui. Et qui pourraient t’être d’une grande aide, en plus. 
  • Je ne suis pas fou. 
  • Non. Mais tu crois à des choses qui te poussent au désespoir. Ou plutôt, quelqu’un te fait croire à des choses qui t’amènent à vouloir te foutre en l’air… Et si j’avais raison, y as-tu pensé?
  • J’aimerais… Tellement…


 

De sombres et fines larmes rouges glissent encore sur le visage de l’homme.



  • J’aimerais tant pouvoir tenir ma mère contre moi, me disputer à nouveau avec mon père… Sentir le soleil comme une bénédiction plutôt qu’une menace, aller où je veux, quand je veux, boire, manger, transpirer, baiser, m’épuiser, dormir d’un vrai sommeil, me saouler, uriner, même… Juste être un homme, un vrai, et non cette tentative d'imitation de la vie que je suis devenu. 
  • Comment ça s’est passé? Comment as-tu rencontré ton “sir”? 


 

Le regard d’Étienne se perd sur le festival de lumières rouges et bleues au sol. Pendant un moment, Shelley se demande s’il a entendu sa question ou s’il évalue que ce serait le bon moment de sauter, mais l’homme raconte tranquillement, tandis que le ciel vire progressivement à l’indigo : 



  • À l’été 1868. J’avais vingt-deux ans. À l’époque, les quartiers de la ville n’étaient pas soudés. Peu de gens savent qu’à ce moment, les fortifications étaient encore gardées par les soldats de la reine Victoria. Imaginez des trottoirs en bois, et non de béton, des rues étroites faites de pierres, une église pour chaque quartier, des religieuses qui frappent les doigts d’enfants s’ils osent écrire de la main gauche. Mon père était le maire, et il adorait la politique. Il s’était fait un nom avec le commerce de fourrure. Ma mère est morte en couche après son neuvième enfant. Je n’étais pas encore marié, mais une amie avait soulevé l’idée que nous pourrions nous allier et ainsi avoir la paix.
  • Un mariage de convenance? Soulève Shelley.
  • Je n’aimais pas l’intimité de la gent féminine, si vous voyez ce que je veux dire. 


 

Shelley acquiesce ; cet élément révélé lui indique qu’elle a gagné un peu de la confiance de l’homme. Il continue : 



  • Donc, mon père nous annonça l'arrivée d’un lointain cousin, en provenance de Paris. Nous étions encore à rebâtir, suite à un terrible incendie, et nous avions beaucoup à faire. Je travaillais avec les ouvriers : tout le monde mettait l’épaule à la roue. Thierry de Blanchard est arrivé en pleine nuit, avec sa suite et ses nombreuses valises. Il nous a tous surpris : il semblait riche, d’un autre monde, sombre, mystérieux… Il me captivait. Et ce fut réciproque, mais… Pas pour les mêmes raisons. 
  • Qu’est-ce que tu veux dire?
  • Il m’approcha, mais pour s’incruster dans la ville. Pour mes contacts, mes amis, le commerce de fourrure… En un an à peine, mon père nous avait tous déshérités pour en faire son principal héritier, et Thierry allait nous laisser sans le sou. Alors j’ai fait ce que n’importe quel aîné devait faire pour protéger sa fratrie. Je l’ai approché et je l’ai étudié. Et j’ai compris, les mois passant qu’il n’était pas humain.
  • Qu’est-ce que tu as fait?
  • Ce que tout bon catholique aurait fait à ma place : j’ai consulté notre prêtre. Celui-ci, je vous laisse le deviner, ne m’a pas cru. Comme vous. Pire encore : il est allé le confronter directement, ce qui a fait en sorte… Thierry a vu que je le voyais. 
  • Il n’était pas très adéquat, comme prêtre… 
  • Non… Comme vous dîtes. Et cela a précipité ma chute. C’est ainsi qu’il a mis la main sur moi et a fait de moi son Infant. Il m’a Étreint. Il aurait pu simplement me tuer… Mais il aurait alors attiré l’attention sur ses manigances. Il était beaucoup plus intelligent que ça, ma chère. Non : ses ennemis, il les asservissait et en faisait ses marionnettes, grâce à son sang et ses pouvoirs mentaux.
  • Il va falloir être plus explicite… 
  • Le sang des vampires crée une forte dépendance chez les mortels. Sur un immortel, il lie les deux âmes et peut rendre fou d’amour ou de haine. 
  • Et pour les pouvoirs mentaux?
  • Il était capable de plier la volonté de quiconque. C’est ainsi qu’il m’a fait prendre sa place auprès des autres immortels. Chaque décision, chaque conséquence, tout me passait sur le dos. 
  • Des autres immortels? Car il y en a d’autres?
  • Au sein de cette ville, nous sommes une vingtaine d’individus sous le joug de la Camarilla ; une secte vampirique qui impose que nous gardions le silence sur notre existence auprès des mortels. Il y a bien quelques Indépendants, ci et là, qui sont tolérés tant qu’ils demeurent sur leur propre territoire. Par exemple, ce bar dans le quartier touristique… N’y voyez pas une bonté d’âme de la part de Thierry : il les a laissés tranquilles simplement parce qu’ils sont une barrière de plus entre lui et l’ennemi. Mais cela ne l’a pas sauvé. 
  • Et tu me disais qu’il est décédé récemment, c’est ça?
  • Tué par le serviteur du Prince de la métropole. Je suis le seul à le savoir. 


 

La policière hoche lentement la tête. 



  • Alors, si je résume dans mes mots : Thierry t’a asservi, physiquement et mentalement. Il a fait de toi son bouc émissaire, pendant plusieurs années. Maintenant qu’il est mort…
  • Ce fut un choc. Par sa faute, j’ai du sang sur les mains et des âmes sur le cœur. Vous n’avez pas idée des atrocités que j’ai pu commettre en son nom… J’ai détruit des vies, mené au désespoir, j’ai jeté la honte sur notre famille. J’étais à l’Élysée, dans la pièce juste à côté de son bureau, lorsque le meurtre de Thierry s’est produit. Quand j’ai senti sa mort, j’ai d’abord accouru, juste à temps pour voir l’assassin se glisser dans les ombres et prendre la fuite, le temps que la gardienne arrive. Je n’ai rien dit de l’identité du malfrat. 
  • Quand est-ce arrivé?
  • La nuit dernière. Un peu avant l’aube. C’est un jeune homme aux cheveux châtains clairs, yeux bleus, plutôt petit en hauteur, avec une barbe de quelques jours. Il répond au nom de Francis Dunn. Merci de taire ceci : je crois qu’il a fait la chose à faire, mais tenez-vous loin de cet individu. 
  • Et tu n’as rien dit à personne, à part moi, parce que tu avais retrouvé ta liberté…
  • Dieu, c’était presque grisant sur le moment! Il n’était plus dans ma tête. Chaque décision était la mienne… Ne sachant qui rechercher, j’ai pu semer une petite graine de chaos dans cet ordre établi par Thierry…
  • Alors je ne comprends pas : pourquoi veux-tu te donner la mort? Tu as toute ta vie devant toi…
  • La Camarilla. Le soleil n’était pas encore couché qu’un émissaire de la province de l’ouest était à l’Élysée pour me convaincre de prendre sa place. 
  • Tu pouvais simplement refuser, non?


 

Il rit amèrement. Un rire de découragement, d’abattement. 



  • Vous ne connaissez pas Geoffroi de Beaufort, le Prince des provinces de l’ouest. Il sera en ville demain soir pour s’assurer que je suis bien en place, me liera probablement par le sang à son tour, dominera mon esprit… Je redeviendrai encore une marionnette sans but et sans volonté… 
  • Étienne… Ce que tu me décris-là, ça me fait beaucoup penser à de la violence conjugale. Vampire ou pas, c’est pas sain, je suis totalement d’accord avec toi. Mais je suis également certaine qu’on peut trouver une solution autre que la mort.
  • J’aimerais, croyez-moi. Mais ma mort servira à mettre ses plans en échec, peut-être à sauver des vies, qui sait…

 


Très doucement, il se lève. Un peu nerveuse, la policière suit chacun de ses gestes et l’imite, prête à se jeter dans le vide pour le rattraper dans sa chute s’il le faut, mais le jeune homme se dirige plutôt vers les épaisses chaînes qu’il se glisse lui-même aux poignets.

 

Le ciel change de couleur ; à l’horizon, le bleu marin passe tranquillement au rose.



  • J’espère que vous ne me tiendrez pas rigueur : il se pourrait que vous me trouviez un peu violent avant que je ne me consume. C’est l’instinct de survie qui se manifeste. La Bête qui ne veut pas mourir. 
  • Étienne, tu pourrais aussi évaluer d’accepter mon offre, redescendre et on pourrait te mettre en sécurité, pour éviter que Beaufort te retrouve…
  • C’est gentil. Vraiment, agent, j’apprécie. Mais Beaufort contrôle vos propres chefs, et je vous en ai déjà trop dit pour être pardonné. 

 


Il avance sur Shelley, s’assurant qu’il ne pourra pas la toucher au bout de ses chaînes. Lorsqu’il est satisfait, il acquiesce et se rapproche du vide, là où il sera vu de toute personne présente. 



  • Dites-moi, agent, pourquoi avoir fait ce choix de carrière? 
  • Parce que je crois en la justice et en la bonté.
  • C’est bien…

 


Il lui lance un regard de biais, souligné par le sang séché sur son visage : 



  • Tenez ces valeurs bien serrées sur votre cœur, la nuit où vous sentirez que vous basculerez. Et ne marchez surtout pas dans mes traces.

 


Puis, quelque chose change dans son regard. 

 

Étienne semble se métamorphoser d’un seul coup : son regard devient celui d’un prédateur, l’incarnation même de la violence, prête à bondir. Un grognement sourd s’échappe de sa gorge, et les muscles de son visage s’étirent jusqu’à le déformer, le rendant presque méconnaissable. 

 

Surprise, Shelley recule et se retrouve contre la structure de métal, prête à réagir s’il se jette sur elle, mais il n’en fait rien. Le jeune homme, dans un effort surhumain, s’accroche à ses chaînes et s’oblige à faire face aux premiers rayons du soleil qui pointent à l’horizon. 

 

C’est d’abord l’odeur qui trouble la policière et la tétanise : celle de quelque chose qui brûle et se consume. Pas de la chair. Non… Plutôt comme du papier ou du carton. Peut-être du coton? L’adrénaline monte d’un seul coup lorsqu’elle aperçoit la peau du jeune homme se déchirer en lambeau, crevassé par les rayons qui touchent d’abord son visage et ses avant-bras, puis tout son corps. De petites flammes se forment sur ses vêtements et ses doigts sont les premiers membres à tomber en cendre.

 

Sur le pont, des gens crient. 

 

Muette de stupeur, la policière ne peut que regarder Étienne qui tombe à genoux en même qu’elle, perdant la force du cri inhumain qui lui déchirait la gorge. 

 

Il lui lance un dernier regard d’une douleur pure, où aucune once de regret ne figure, puis s’effondre, laissant derrière lui un tas de cendres balayé par le vent. 

 

Le silence.

 

L’immobilité.

 

Seules les cendres virevoltent, narguant Shelley qui oublie que la Terre tourne encore.

 

Des larmes roulent sur le visage de l’agent qui se rappelle qu’elle doit respirer ; elle permet à un gémissement d’horreur de lui échapper.

 

Plusieurs pensées se succèdent, certaines voulant rationaliser ce qui vient de se passer juste devant elle, d’autres la poussant à paniquer parce que… les vampires existent, et l’un d’entre eux vient de se suicider devant elle.

 

Et qu’elle ne sait fichtrement pas comment elle doit gérer cette situation.

 

Lorsque, de nombreuses minutes plus tard, elle réussit à trouver la force de se faire violence pour redescendre de la structure, ses jambes ne la soutiennent que par orgueil, et elle ne voit qu'à peine l’équipe médicale qui tente de la prendre immédiatement en charge. Toutefois, Shelley Doyon est ce type de personne qui refuse de s’avouer vaincue, peu importe les circonstances. Alors, lorsque l’équipe lui offre de la reconduire à l’hôpital, elle déclare encore livide : 



  • Ça va. J’ai juste besoin de souffler un peu, mais je vais au moins finir mon shift…
  • Est-ce qu’il a utilisé un accélérateur pour se mettre en feu? As-tu été en contact avec du gaz?


 

Très rapidement, elle songe aux paroles d’Étienne. Il voulait faire savoir l’existence des vampires, voulait se venger. Celui qu’il a nommé Beaufort, qui asservit et domine par la pensée… Il va venir, disait-il… Et il contrôle la police… Donc si elle parle… Tout est trop gros, elle a besoin de gagner du temps pour y penser. 



  • Il y avait beaucoup de vent, je pouvais pas sentir. 


 

Son collègue la laisse passer le cordon jaune tandis que des journalistes la bombardent de questions auxquelles elle ne répond pas, fuyant la pression. 

 

Une seule chose compte pour elle à ce moment : rejoindre sa voiture. 

 

C’est à peine si elle a conscience du trajet qu’elle effectue entre les ponts et l’hôpital psychiatrique où elle dépose monsieur Potvin qui dort encore. Son cœur bat la chamade dans sa cage thoracique, menaçant d’exploser. 

 

Le jeune infirmier qui la voit débarquer lui demande, l’air impressionné : 



  • Dites donc, vous étiez pas sur le pont, il y a une heure?


 

Shelley lui répond d’un sourire serré, et le jeune homme comprend qu’elle ne désire pas en parler. 

 

De retour au poste, c’est à peine si elle a conscience des regards parfois inquiets de ses collègues à son endroit. Quelques murmures, ici et là, lui confirment que son intervention a été remarquée et fera la une des discussions de machines à café. C’est presque une bénédiction de se retrouver seule dans le petit bureau sans fenêtre qui sert exclusivement aux agents communautaires. Là où personne ne va jamais, sinon les principaux concernés. 

 

Mais une fois devant son ordinateur où elle doit rédiger son rapport, elle fige. 

 

Comment écrire ça? “Monsieur était un vampire avec des idées suicidaires qui s’est attaché au pont pour mourir au soleil, parce qu’il était refroidi de servir un nouveau pervers”? 

 

Est-ce que vraiment, un gros vampire de Beaufort va se pointer la nuit prochaine? Et si, comme le prétend Étienne, il contrôle la police, est-ce qu’il va lire le rapport? Est-ce qu’il va tenter d’étouffer l’affaire? Est-ce qu’elle doit étouffer l’affaire, si elle veut éviter que le gros vampire lui joue dans la tête? 

 

L’angoisse la prend et l’empêche un peu de respirer ; elle revoit encore Étienne dont la peau se consumait sous les rayons du soleil, les lambeaux de chair fumants devenant poussière sous les flammes provoquées par les rayons du soleil...

 

La porte de son bureau s’ouvre brusquement et la fait sursauter plus violemment qu’elle ne le voudrait ; le procureur de la couronne, Maître James Leblanc, se passe la tête dans l’embrasure. Il est de coutume de voir le bellâtre, de temps à autre, dans les parages. Et généralement, il en a pour ses collègues qui travaillent avec les “vrais criminels”. Véritable sosie de Keanu Reeves, il fait battre les cils de plusieurs personnes au commissariat. 



  • Vous vous êtes trompé de bureau, Maître, déclare l’agent dont les mains tremblent encore. Ici, c’est la gestion de crise en santé mentale.
  • Nenon : j’suis ben à bonne place, Shelley. 


 

Il entre dans le bureau, referme la porte derrière lui et déclare avec un sourire carnassier : 



  • Faut qu’on s’parle de ton rapport. Pis appelle-moi James, veux-tu? 

 

 

 

 

 

         

 

    

 


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