Gambit - Les Dossiers Interdits

Chapitre 3 : Nom de code : AURORA

4968 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 08/08/2026 13:15

https://www.youtube.com/watch?v=CpbRkm-A9Jk


 

Shelley prend une gorgée du délicieux nectar qui n’a rien à envier aux tentatives de café servies dans les hôpitaux. Le goût des grains fraîchement moulus laisse une texture de miel dans sa bouche, l’amertume lui donnant un peu plus soif. Lentement, elle dépose sa tasse et fixe la place vide devant elle en se demandant, pour la millième fois, si c’est une bonne idée de rencontrer le procureur à l’extérieur du cadre professionnel. 

 

Elle se fait la réflexion que ce fameux cadre professionnel a de lui-même explosé récemment, grâce à un vampire et un esprit. Depuis le fantôme de Gérard, un sentiment étrange l’habite, semblable à un privilège. Comme si elle réalisait la fragilité de sa propre existence, sans toutefois tomber dans la victimisation. Les gens qu’elle croise semblent n’être plus que des ombres, les images que reflèterait un miroir. Cela ne retire en rien leur importance bien sûr, et elle est bien consciente que ce sentiment est imputable aux récents chocs qui ont éprouvé sa vie. Il faudra qu’elle en parle à Sergeï…

 

Vêtue d’une longue robe d’un bleu foncé et les cheveux lâchés sur son dos, elle se dit qu’elle ressemble probablement à une touriste avec ses sandales blanches et sa petite veste de fin de soirée. Le contraste avec ses habits de travail est flagrant : elle aime bien le confort des vêtements classiques lors de ses jours de repos.  

 

La porte du café s’ouvre sur Maître James Leblanc, vêtu de son costume trois-pièces et de ses inséparables gants. Dans ce décor, il attire les regards envieux de certains ou de convoitise d’autres et provoque quelques décrochages de mâchoires. Se rend-il seulement compte de sa beauté? Probablement que non, puisqu’il ignore toutes ces paires d’yeux comme un pro.   

 

Et c’est sur elle que sont braqués les saphirs de l’homme, chose qui la fait sourire chaleureusement. Il y a un petit quelque chose de satisfaisant au portrait : le sombre et mystérieux avocat convoité qui vient retrouver l’humble policière communautaire à la table d’un café… C’est très exactement ainsi que débutent bon nombre de films romantiques ou érotiques, songe-t-elle. Il ne manquerait plus qu’un effet visuel ralenti, avec une chanson de Barry White en arrière-plan, un peu de brume et de scintillance pour accentuer la beauté de cet homme.

 

Ou est-ce elle qui le voit ainsi et exagère les réactions des autres? 

 

Il réajuste sa veste en s'asseyant devant elle. Avant même qu’il n’ait fini de s’installer, une jeune demoiselle vient prendre sa commande, un peu de rose sur les joues. James commande un café plutôt raffiné qu’elle note joyeusement sur son carnet. Lorsqu’ils se retrouvent enfin seuls, Shelley observe encore un silence un peu moqueur, les mains jointes sous son menton. 



  • Quoi? demande-t-il avec une moue inquiète.
  • Rien, répond-elle. Je me demandais juste de quoi tu peux avoir l’air avec un t-shirt et un jeans. 
  • T’sais qu’ça m’arrive d’être en congé?


 

La serveuse revient avec le café, toujours aussi rose avec quelques étoiles dans les yeux. Il la remercie sans plus de façon et la demoiselle repart. Il annonce sur un ton officiel :  



  • J’ai remis la tasse à une amie. Gérard est géré. 
  • Cool ; ça me rendait nerveuse, qu’il soit dans un objet cassant. 
  • Je l’aurais pas laissé t’approcher s’il s’était échappé. 


 

Cette phrase chevaleresque fait un petit velours à Shelley qui répond : 



  • J’aime pas le rôle de la demoiselle en détresse, mais je dois avouer que ça fait drôlement plaisir à entendre. 
  • T’es pas une demoiselle en détresse. Tu sais juste pas encore comment gérer ce genre de shits. Ça va venir. 
  • Est-ce que c’est indiscret de te demander depuis quand tu es confronté à “ce genre de shits” ?
  • C’est un peu délicat à raconter dans un café au beau milieu de l’après-midi. Anyway, c’est pas tant pour te parler d’moi qu’on est là.
  • Ah bon?
  • Bah… Oui, mais… 
  • Pas de ce genre de cadre là, je crois que je comprends. 
  • Genre. Veux, veux pas, anyway, on va avoir à s’connaître un peu mieux si on travaille ensemble sur les dossiers comme les deux derniers. Faque autant lier l’utile à l’agréable?


 

L’espace de quelques secondes, elle a craint d’avoir mal interprété l’invitation à un café qu’ils s’étaient lancé, quelques jours auparavant, tandis qu’ils parlaient de “sonder le terrain”. Il aurait également pu décider, entre temps, de vouloir garder cette relation platonique et “amicalement professionnelle”, et elle l’aurait parfaitement compris.  D’accord, ça l’aurait un peu déçu, mais tout le monde a le droit de changer d’avis.



  • Alors, commençons par la base, offre-t-elle. Tu sais que je suis une maman de chien. 
  • Ouais, Brutus, c’est un berger allemand? 
  • Malinois! C’était un chien démineur pour les Forces Armées. Il est à la retraite : je suis dans un programme pour permettre à ces toutous une fin de vie plus relaxe. 
  • J’savais pas qu’ça existait. 
  • Oui! C’est mon premier. C’est un chien fantastique. 
  • J’ai vu aussi dans ton dossier que ton père, c’est Charles Pouliot. Un policier…
  • Oui!  
  • Mais que vous avez pas le même nom de famille.
  • C’est mon père adoptif, c’est ça. 
  • Et tu savais que j’enquête sur lui?


 

Et elle se doute de la raison du pourquoi du comment. Cette déclaration, qui est pourtant d’une certaine gravité, fait sourire de plus belle la policière : 



  • I guess qu’il a ses défauts?
  • Ouin, y’a beaucoup de zones d’ombres dans ses dossiers. 


 

Effectivement, même elle ne sait pas tout au sujet de son père. Le récent coming out de l’homme l’a prise par surprise, et les quelques personnes sans domicile fixe ou les revendeurs en danger de mort qui squattaient le divan également. Mais Charles est ainsi : incapable de ne pas réagir devant la misère humaine. 



  • Papa est pas très bavard de nature. C’est une personne discrète. 
  • Non, c’que j’veux dire, Shelley, c’est que je le soupçonne d’avoir falsifié certains dossiers pour arranger ses affaires. 


 

Quelle transparence exemplaire de la part du procureur… Bien sûr que Charles a falsifié des dossiers. Mais pas pour les raisons que pourrait le croire James. Elle répond :  



  • J’vais te raconter d’quoi, et je te d’mande de garder ça entre toi et moi, d’accord? Parce que ça, il voulait pas trop que ça se sache. Et moi non plus.
  • Vas-y…
  • Mes vrais parents étaient des ados sur le party. Les deux consommaient et vendaient. 


 

James fronce un peu les sourcils et la laisse poursuivre : 



  • Ils m’ont eu moi, pis ensuite ils ont eu ma soeur cadette, Barbara, qui a été enlevée à la naissance par la DPJ. J’avais huit ans, j’étais fâchée après tout le monde. Faque, tu vois un peu l’ambiance. Un beau matin, je sors de chez nous, et je vois ce monsieur dans une voiture banalisée qui est parké tout près, à fumer des cigarettes. Je m’en suis pas formalisée sur le coup, mais il était encore là le lendemain, pis le surlendemain. Je me suis dis que c’était lui, le tannant qui nous surveillait, faque j’ai voulu être fine avec pour avoir la paix. Je lui ai fait des sandwichs au beurre d’arachide et à la confiture. 
  • Quoi?
  • Ouais! J’ai voulu acheter le silence de Charles Pouliot pour éviter d’être placée en centre jeunesse avec des sandwichs. 


 

Les épaules du procureur sautillent un peu tandis qu’il se pince l’arrête du nez en riant. 



  • T’avais huit ans, pis t’essayais de soudoyer un policier avec des sandwichs, esti, résume-t-il Ça a tu marché?
  • Pas comme je l’espérais. Je l’ai trouvé super sympathique, et lui aussi. Mes parents ont essayé de rentrer dans le rang, mais notre appartement a passé au feu. Mes parents s’en sont pas sortis et j’ai mis des années à m’en remettre. Charles a tout fait pour pouvoir avoir ma garde, et c’est lui qui m’a ramassée à la petite cuillère.
  • OK, les dossiers de France Labrie et Sébastien Doyon, c’est ça?
  • C’est ça. Il a joué des coudes, je sais qu’il a pas tout dit, qu’il a gardé des trucs pour lui, mais tu vois pourquoi? Papa a jamais tapé sur la tête des revendeurs ou des plus vulnérables. C’est un policier humain qui fait ce qui doit être fait pour protéger et servir, au-delà de son mandat de policier. Tout le long de sa carrière, sa vie à lui a été sur “pause”. Je te jure que si tu continues de fouiller, c’est ce que tu vas constater. Mais il a jamais aimé avoir le spotlight pour ce qu’il fait. 
  • OK, ouin. Disons que ça le rend un peu plus sympathique. En tout cas, plus sympathique que le mien. 
  • Oh? 


 

Le procureur fait un geste de la main, balayant une idée comme s’il chassait une mouche devant lui, mais raconte quand même : 



  • Mon père, c’t’un avocat élitiste qui m’a eu avant d’avoir fini ses études.
  • Ouch. Bonjour l’ambiance à Noël…
  • Ça fait longtemps qu’on fête pu ça en famille.
  • Nous on le fête au refuge pour les personnes sans domicile fixe à chaque année!
  • Pour vrai? 
  • Ouais! On participe à la soupe populaire. C’est pas mal tout le temps les mêmes personnes chaque année, c’est vraiment très cool! Barbie et son amoureux viennent aussi, on a du fun pas mal. Tu devrais venir, cette année, si ça te dit…
  • Ça pourrait être intéressant, pourquoi pas? 


 

La conversation continue de tourner autour de ce qui devrait être des banalités, sur certains collègues d’abord, puis quelques interventions conventionnelles que l’un et l’autre ont vécues. Les heures passent, et ils commandent des sandwichs et de nouveaux cafés. Après avoir mangé, ils sortent marcher dans le vieux quartier touristique sans jamais être à court de conversation.

 

Tout près de lui, Shelley sourit, confortable, à des kilomètres des angoisses qui serrent parfois son estomac et qui l’empêchent de fermer l'œil. En parlant d’un collègue un peu maladroit, mais porteur des meilleures intentions du monde, une notification de son cellulaire ramène la policière à la réalité. Elle s’exclame, surprise : 



  • Ah, my God, ça fait déjà huit heures… Je vais devoir retourner au chalet pour Brutus. 
  • Ah. C’est tu ben loin?
  • Trois quarts d’heure, à peu près. 


 

Un silence un peu embêté s’installe entre eux avant que Shelley ne demande doucement : 



  • Est-ce que c’est déplacé de t’offrir de poursuivre notre rendez-vous en forêt? Promis, j’suis pas une tueuse en série ou une loup-garou, juré!


 

Le procureur sourit de plus belle : 



  • Qu’est-ce qui te dit que moi, je suis pas un tueur en série - garou?
  • Nah : t’as pas le profil psychologique. Toi, t’es plus de ceux qui courent après. 
  • Touché. T’as pas pensé à devenir profiler?
  • Yep! Ça faisait même partie de mes choix de carrière. Mais je préfère le terrain.
  • Je comprends. Mais oui, oui : j’peux t’suivre avec ma voiture. 


 

Ils reviennent donc lentement à leurs voitures respectives et effectuent le trajet entre la ville et le chalet. En arrivant sur place, le soleil est complètement absent, et Brutus jappe en guise de salutations. La brave bête semble reconnaître James, ne prenant pas le temps de le saluer avant d’aller se soulager un peu plus loin dès que Shelley ouvre la porte. 

 

À ce moment, James comprend un peu mieux ce que voulait dire Shelley lorsqu’elle parlait d’aller en forêt : les plus proches voisins sont à des kilomètres et, en levant la tête, on voit parfaitement les étoiles. Aucun bruit de la ville ne vient à eux, pas de son de voiture, probablement que les seuls visiteurs sont des ratons laveurs ou des ours. Une odeur de terre et de bois règne autour du modeste chalet qui semble avoir plusieurs dizaines d’années d’existence. Dans ce silence absolu, le procureur semble se relâcher un peu, l’ambiance s’y prêtant volontiers.

 

L’intérieur du chalet offre un certain confort : petit et modeste, tout est à air ouvert, outre la salle de bain munie de commodités. Une mezzanine est accessible par une échelle posée et donne sur un lit posé à même le sol. Pas de télévision, mais un grand foyer devant lequel un vieux sofa bien entretenu permet aux gens de profiter du feu en ce moment éteint. Une petite cuisinette modeste est visible, avec une table ronde et quatre chaises. La première chose que le procureur a toutefois remarquée en entrant dans l’endroit, ce sont les armes de chasse présentées dans une armoire verrouillée.



  • J’comprends pourquoi t’aime la place. 


 

Shelley sourit en préparant la gamelle du malinois sagement posé sur son tapis. 



  • Si tu te demandes : oui les fusils sont entretenus, et oui, ils sont sous clés.


 

James tourne un regard intéressé vers elle : 



  • Pis si tu dois t’en servir rapidement, tu fais comment?
  • Je vais préférer me servir de la batte de baseball en aluminium tout près de la porte d’entrée, juste derrière la patère.


 

L’homme a une moue et l’observe tandis qu’elle prend soin du chien à l’allure intimidante avec un cœur de puppy. Tout naturellement, il retire son veston, révélant qu’il porte sur lui une arme à feu, puis allume le foyer et prend place sur le sofa. Lorsqu’elle l’y rejoint, le malinois, repu, vient se poser à ses pieds. 



  • C’est pas mal la place que je préfère, dit-elle. Ici, c’est calme. Sauf quand Bernard vient faire son tour.
  • Bernard?
  • Un vieil ours qui fouille nos poubelles. Y’est juste curieux : si tu éternues trop fort, il se fait pipi dessus. Y porte le nom d'un collègue, juste pour rire.
  • Bon. On va éviter de faire peur à Bernard. 


 

Elle sourit. Un silence s’installe tandis qu’elle l’admire devant les flammes dansantes et crépitantes du feu de foyer. Lui-même, tourné vers elle, se perd pendant quelques secondes dans sa propre contemplation. Les néons blancs et froids du commissariat ne rendent jamais justice aux gens. Ici, à des lieux de la ville, dans le silence de la nature, il n’y a de place que pour eux. 

 

Shelley demande : 



  • Tu as un appartement en ville?
  • Une maison un peu éloignée. Jamais aussi éloignée que ton chalet, ça c’est dur à battre, mais j’suis vraiment pas collé sur mes voisins. Pour plus de sécurité. 
  • Ah bon?
  • Ouin. T’sais, des bozos, surnaturels ou pas, qui pourraient vouloir s’venger, y’en a en masse. 
  • J’avoue… 
  • Mais ma maison est sécuritaire. J’suis pas tant inquiet.


 

Il laisse passer encore un moment de silence où il s’assombrit un peu. Son air soucieux semble le vieillir un peu, réalise Shelley. Après quelques instants, il dit : 



  • T’sais tantôt, tu me demandais comment j’en suis venu à être confronté à ce “genre de shit”. C’est délicat à raconter, mais d’un autre côté, on va être appelé à passer pas mal de temps ensemble, pis sachant pas où notre soirée va nous mener, j’pense qu’y deux ou trois affaires qui faut que tu saches avant. Ça se peut que j’te dise pas toute, pis j’veux pas qu’tu penses que c’est pour te cacher des affaires…

 


Il s’arrête, reformule des choses dans sa tête avant de reprendre : 



  • En fait oui, je vais clairement te cacher des affaires. Faut que tu l’saches. Mais c’pas parce que j’te fais pas confiance.
  • J’imagine que c’est plutôt une question de sécurité et de jardin secret?
  • Ouin. Pis de responsabilité. Y’a des choses que j’peux te dire, pis d’autres que non. Pis d’autres que je vais probablement juste oublier de t’dire parce que je vais les avoir oubliés pour de vrai, mais déjà sur ce que j’peux t’dire, y’a pas mal de stock. Ça se pourrait que ça t’fasse peur pis que tu back off. Si ça arrive, c’correct : j’veux pas t’bousculer.
  • Je suis pas meilleure qu’une autre, mais je demande à entendre pour me faire une idée. 

 


James hoche la tête et prend une profonde inspiration avant de se lancer : 



  • J’t’ai parlé de mon père, tantôt. En grandissant, j’ai voulu devenir comme lui. Mais j’me suis ben rendu compte, après des années d’étude, qu’y’avait rien à faire. J’me suis un peu rebellé, pis j’ai toute calissé  là pour travailler en “marketing redressement d’entreprise”.
  • Ah bah quand même! Méchant changement de carrière!
  • Ouais. C’comme ça que j’suis tombé sur un groupe de jeunes qui avaient une chaîne YouTube populaire. Ça s’appelait “La Chad Galerie”. 
  • Oui, j’crois que j’en ai entendu parler, d’eux. C’était pas le groupe de chasseurs de fantôme auquel y’est arrivé un accident, me semble?
  • Ouin. Parlons-en de l’accident.


 

Cette fois, Shelley voit un véritable changement dans l’attitude de James : non seulement devient-il plus sombre, mais une lourdeur semble s’abattre sur les épaules de l’homme. Sa respiration change, également, devenant juste un peu plus saccadée. 



  • T’sais, quand je suis arrivé là, c’était en me disant que j’allais me taxer une gang de jeunes sans expérience qui feakait des faux fantômes. Pis j’pense que c’est c’qu’ils étaient aussi. Mais y’avait un vrai fantôme. Celui de Gérard, c’était d’la p’tite bière comparée à… 


 

Ces mots franchissent difficilement ses lèvres. Le regard de James se perd dans les flammes du foyer tandis que les souvenirs lui reviennent. Shelley garde encore le silence, mais penche la tête vers lui. Il continue : 



  • On l’a appelé “Alice”, faute d’un vrai nom. C’était ce qu’on appelle un “amalgame”, une chiée d’esprits qui se sont fait fusionner pour devenir qu’un. Elle a réussi à tuer trois des jeunes, a fait encore plus de morts une fois libérée. C’est après elle que je m’suis mis à voir les fantômes. On l’a pourchassée, puis on lui a réglé son compte. Mais l’mal était fait. Quand j’ai compris jusqu’où le surnaturel pouvait aller, j’suis revenu vers ma carrière d’avocat pour essayer de venir en aide aux gens qui vivent ce genre de shit.
  • C’est très preux de ta part. 
  • Tu crois?


 

Il en revient à elle, la mâchoire un peu serrée. Elle acquiesce : 



  • Ça aurait été légitime que tu décides de simplement te cacher dans un coin. Tu as plutôt décidé de faire face. 
  • J’me voyais pas juste ignorer. C’était impossible, de juste laisser ça aller. 
  • Est-ce que les autres survivants t’ont aidé?
  • De leur mieux, oui. Pis pendant nos recherches, on est tombé sur d’autres genres de créatures. J’pense qu’on a pas mal tout vu : des garous, des fées, des vampires… 
  • Comment tu as réussi à garder le cap? Je veux dire : c’est pas évident de vivre avec tous ces secrets… 
  • J’me suis mis à la cigarette, répond-il avec presque une touche d’humour dans la voix et en replongeant ses yeux bleus dans les flammes dansantes. Pis plutôt de fuir, j’ai confronté pis j’ai essayé des affaires. Ça a pas toujours donné d’beaux résultats, on se l’cachera pas. Mais…
  • C’était mieux de se péter la gueule plutôt que de rester là à ne rien faire.
  • C’est ça.  


 

Shelley acquiesce encore, laissant le silence reprendre sa place. Car il faut beaucoup de place pour accuser de tels sentiments, croit-elle. Bombarder James de questions ne serait pas respectueux. 

 

Après quelques minutes de silence, comme s’il rendait hommage aux défunts, il se tourne vers elle, cherchant ses mots : 



  • T’sais, la vie, même quand on est juste un peu proche de moi, elle devient dure. C’est pas le choix le plus saint du monde. 
  • J’imagine que ça doit dépendre du point de vue… 
  • Je joke pas, Shelley. Là, c’que tu vois, c’est l’image du beau procureur mystérieux qu’on a de la misère à approcher, pis ça se pourrait que tu r’virres de bord quand tu vas voir le reste. 
  • Ah bah oui, c’est bien vrai. Je confirme que ça pourrait arriver. Tout comme tu pourrais un jour en avoir marre de la petite newbie qui pose des questions et qui fait des maladresses et que tu te mettes à me ghoster. Ou ça se pourrait qu’un garou défonce la porte, là maintenant, et nous mange tous les deux. Mon point, c’est que ni toi ni moi, on sait vers quoi on se dirige, et qu’il n’y a pas des milliers de façons de le savoir, sinon en essayant.  


 

Le procureur fronce les sourcils tandis qu’elle ajoute : 



  • On a un rendez-vous… Merveilleux. Et j’adore ta transparence. 
  • Mais?
  • Y’a pas de “mais”. 


 

La réponse étonne le procureur. Elle déclare alors avec un ton et un sourire malicieux : 



  • Mais…


 

James éclate de rire tandis qu’elle dit, le plus sérieusement du monde : 



  • Là, tu as un choix à faire. 
  • Ah oui?
  • Ouais. J’ai vraiment beaucoup envie de finir la nuit avec toi, mais tu portes encore tes gants. T’es pas germophobe. Alors il faut que tu établisses si tu me fais déjà assez confiance pour les retirer, ou si tu as besoin de plus de rendez-vous de dix heures de discussion avant qu’on en arrive là. L’un ou l’autre, je vais le respecter, je te promets.


 

D’abord surpris, James garde encore le silence, évaluant ces deux possibilités et se demandant s’il en existe une troisième. Après un temps indéterminable, il retire d’abord son gant droit, dévoilant une main tout à fait normale. Puis, plus lentement, car ce geste lui coûte beaucoup, il expose sa main gauche. À la lueur du feu,  sur le moment, Shelley ne détecte absolument rien d’anormal. Puis ses yeux détaillent les veines, parfaitement visibles, d’un noir profond, lacérant visuellement le bout de ses doigts jusqu’à la paume. 

 

Toujours dans le silence, les yeux de la femme parcourent les chemins sinueux ainsi tracés sur la peau visible. C’est impossible de prendre ça pour un tatouage ou une scarification, et il lui faut un peu de courage pour faire face au malaise que provoquent ces stigmates. La première question qui lui vient est : 



  • Est-ce que c’est douloureux?
  • Non. Au début, c’était surtout surprenant, mais je te dirais qu’c’est pas mal plus gênant qu’autre chose. 
  • Et est-ce que ça monte haut sur ton bras?
  • Jusqu’à l’épaule. J’ai pas full envie de te dire comment j’ai eu ça cette nuit. Mais tant qu’à montrer des affaires désagréables, y’a autre chose qui pourrait te déranger.


 

Sans plus d’explications, il défait sa chemise et expose son torse. Dans son mouvement, Shelley perçoit une grande vulnérabilité avant de voir les diverses cicatrices sur son abdomen, dont l’une tout près du plexus solaire. Elle détermine que ce qui a provoqué la blessure doit être une arme blanche particulièrement large et aurait probablement visé le cœur, le manquant de seulement quelques centimètres. Les autres cicatrices ont été faites par des impactes de balles. Puis elle remarque une ancienne plaie lacérée, là encore une grande entaille…

 

Elle déglutit, non pas par dédain, mais en se demandant si ce qui a ainsi attaqué le procureur rôde toujours dans la nature. 



  • C’est pendant la traque que tu as faite contre Alice?
  • Entre autres.


 

Elle hoche la tête et amorce un mouvement de la main pour toucher le bras marqué sur bout des doigts. James la laisse faire, et Shelley constate que l’effet ne semble que visuel. Pas de gluant ou de collant, pas de sillons dans la peau… 

 

Émue, l’idée la prend de le serrer contre elle, de l’y maintenir et de ne plus jamais permettre à qui ou quoi que ce soit de l’approcher, pour une raison ou une autre. Mais ce genre de pensée irrationnelle est tout à fait à proscrire. 



  • Merci d’accepter de partager ça avec moi, dit-elle plutôt. Ça ne doit pas être évident, mais tu le fais quand même, et ça me touche. 
  • Ça m’étonne que tu partes pas en courant.
  • J’ai pas du tout envie de partir, en fait. Si l’un de nous deux se lève, ce sera toi parce que tu ne veux pas aller plus loin pour l’instant. 


 

Pour toute réponse, il se penche et l’embrasse. Ce geste si simple d’une grande douceur la fait fondre un peu, provoque une petite brume enivrante dans son esprit. Elle ferme les yeux, déguste, ose à peine respirer et répond avec une grande tendresse. Un léger courant électrique passe entre eux, chassant les petites brides de fatigue qui commençaient à poindre. Elle sent sa paume sur son visage, ses doigts qui se frayent un chemin dans sa chevelure, son odeur, son coeur qui bat incroyablement fort à ce moment précis… Pas de son ni de musique, juste le crépitement du feu devant eux qui se consume joyeusement, raisonnant avec la chaleur qui monte en elle et réclame plus de proximité.  

 

Il s’arrête, recule un peu, l’admire de ses propres saphirs. Elle se mord les lèvres, dans une vaine tentative de garder un peu de ce baiser quelques secondes supplémentaires, en redemanderait si ce n’était du souci de respecter le rythme de l’homme. Aucun ne parle, comme si ces instants avaient quelque chose de solennel ou de sacré. Du bout des doigts, il caresse son doux visage, l’un perdu dans le regard de l’autre. 

 

C’est elle qui se rapproche alors officiellement, réduisant l’écart entre eux avec précaution pour éviter qu’il n’ait envie de fuir. Leurs lèvres se retrouvent, et elle ose poser la main délicatement sur son torse, d’abord très légèrement, puis avec plus de conviction. Lui-même passe un bras autour de sa taille, refusant désormais de la laisser simplement repartir. Les baisers du procureur quittent les lèvres de la jeune femme seulement pour trouver son cou et son parfum, provoquant un soupir que la belle ne tente même pas de retenir. Le temps les oublia pendant un bon moment, ce qu’il faut pour que les souffles se mêlent, que les mains se caressent, que de doux murmures soient échangés, parfois avec quelques rires, toujours avec une profonde tendresse. Les frissons et sourires complices n’avaient pour seuls juges que les deux amants qui s’endormir enfin, toujours sur le légendaire sofa devant le feu de foyer mourant. 






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