Gambit - Les Dossiers Interdits

Chapitre 3 : Nom de code : AURORA

Par LaVerdure

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Shelley prend une gorgée du délicieux nectar qui n’a rien à envier aux tentatives de café servies dans les hôpitaux. Le goût des grains fraîchement moulus laisse une texture de miel dans sa bouche, l’amertume lui donnant un peu plus soif. Lentement, elle dépose sa tasse et fixe la place vide devant elle en se demandant, pour la millième fois, si c’est une bonne idée de rencontrer le procureur à l’extérieur du cadre professionnel. 

 

Elle se fait la réflexion que ce fameux cadre professionnel a de lui-même explosé récemment, grâce à un vampire et un esprit. Depuis le fantôme de Gérard, un sentiment étrange l’habite, semblable à un privilège. Comme si elle réalisait la fragilité de sa propre existence, sans toutefois tomber dans la victimisation. Les gens qu’elle croise semblent n’être plus que des ombres, les images que reflèterait un miroir. Cela ne retire en rien leur importance bien sûr, et elle est bien consciente que ce sentiment est imputable aux récents chocs qui ont éprouvé sa vie. Il faudra qu’elle en parle à Sergeï…

 

Vêtue d’une longue robe d’un bleu foncé et les cheveux lâchés sur son dos, elle se dit qu’elle ressemble probablement à une touriste avec ses sandales blanches et sa petite veste de fin de soirée. Le contraste avec ses habits de travail est flagrant : elle aime bien le confort des vêtements classiques lors de ses jours de repos.  

 

La porte du café s’ouvre sur Maître James Leblanc, vêtu de son costume trois-pièces et de ses inséparables gants. Dans ce décor, il attire les regards envieux de certains ou de convoitise d’autres et provoque quelques décrochages de mâchoires. Se rend-il seulement compte de sa beauté? Probablement que non, puisqu’il ignore toutes ces paires d’yeux comme un pro.   

 

Et c’est sur elle que sont braqués les saphirs de l’homme, chose qui la fait sourire chaleureusement. Il y a un petit quelque chose de satisfaisant au portrait : le sombre et mystérieux avocat convoité qui vient retrouver l’humble policière communautaire à la table d’un café… C’est très exactement ainsi que débutent bon nombre de films romantiques ou érotiques, songe-t-elle. Il ne manquerait plus qu’un effet visuel ralenti, avec une chanson de Barry White en arrière-plan, un peu de brume et de scintillance pour accentuer la beauté de cet homme.

 

Ou est-ce elle qui le voit ainsi et exagère les réactions des autres? 

 

Il réajuste sa veste en s'asseyant devant elle. Avant même qu’il n’ait fini de s’installer, une jeune demoiselle vient prendre sa commande, un peu de rose sur les joues. James commande un café plutôt raffiné qu’elle note joyeusement sur son carnet. Lorsqu’ils se retrouvent enfin seuls, Shelley observe encore un silence un peu moqueur, les mains jointes sous son menton. 




 

La serveuse revient avec le café, toujours aussi rose avec quelques étoiles dans les yeux. Il la remercie sans plus de façon et la demoiselle repart. Il annonce sur un ton officiel :  




 

Cette phrase chevaleresque fait un petit velours à Shelley qui répond : 




 

L’espace de quelques secondes, elle a craint d’avoir mal interprété l’invitation à un café qu’ils s’étaient lancé, quelques jours auparavant, tandis qu’ils parlaient de “sonder le terrain”. Il aurait également pu décider, entre temps, de vouloir garder cette relation platonique et “amicalement professionnelle”, et elle l’aurait parfaitement compris.  D’accord, ça l’aurait un peu déçu, mais tout le monde a le droit de changer d’avis.




 

Et elle se doute de la raison du pourquoi du comment. Cette déclaration, qui est pourtant d’une certaine gravité, fait sourire de plus belle la policière : 




 

Effectivement, même elle ne sait pas tout au sujet de son père. Le récent coming out de l’homme l’a prise par surprise, et les quelques personnes sans domicile fixe ou les revendeurs en danger de mort qui squattaient le divan également. Mais Charles est ainsi : incapable de ne pas réagir devant la misère humaine. 




 

Quelle transparence exemplaire de la part du procureur… Bien sûr que Charles a falsifié des dossiers. Mais pas pour les raisons que pourrait le croire James. Elle répond :  




 

James fronce un peu les sourcils et la laisse poursuivre : 




 

Les épaules du procureur sautillent un peu tandis qu’il se pince l’arrête du nez en riant. 




 

Le procureur fait un geste de la main, balayant une idée comme s’il chassait une mouche devant lui, mais raconte quand même : 




 

La conversation continue de tourner autour de ce qui devrait être des banalités, sur certains collègues d’abord, puis quelques interventions conventionnelles que l’un et l’autre ont vécues. Les heures passent, et ils commandent des sandwichs et de nouveaux cafés. Après avoir mangé, ils sortent marcher dans le vieux quartier touristique sans jamais être à court de conversation.

 

Tout près de lui, Shelley sourit, confortable, à des kilomètres des angoisses qui serrent parfois son estomac et qui l’empêchent de fermer l'œil. En parlant d’un collègue un peu maladroit, mais porteur des meilleures intentions du monde, une notification de son cellulaire ramène la policière à la réalité. Elle s’exclame, surprise : 




 

Un silence un peu embêté s’installe entre eux avant que Shelley ne demande doucement : 




 

Le procureur sourit de plus belle : 




 

Ils reviennent donc lentement à leurs voitures respectives et effectuent le trajet entre la ville et le chalet. En arrivant sur place, le soleil est complètement absent, et Brutus jappe en guise de salutations. La brave bête semble reconnaître James, ne prenant pas le temps de le saluer avant d’aller se soulager un peu plus loin dès que Shelley ouvre la porte. 

 

À ce moment, James comprend un peu mieux ce que voulait dire Shelley lorsqu’elle parlait d’aller en forêt : les plus proches voisins sont à des kilomètres et, en levant la tête, on voit parfaitement les étoiles. Aucun bruit de la ville ne vient à eux, pas de son de voiture, probablement que les seuls visiteurs sont des ratons laveurs ou des ours. Une odeur de terre et de bois règne autour du modeste chalet qui semble avoir plusieurs dizaines d’années d’existence. Dans ce silence absolu, le procureur semble se relâcher un peu, l’ambiance s’y prêtant volontiers.

 

L’intérieur du chalet offre un certain confort : petit et modeste, tout est à air ouvert, outre la salle de bain munie de commodités. Une mezzanine est accessible par une échelle posée et donne sur un lit posé à même le sol. Pas de télévision, mais un grand foyer devant lequel un vieux sofa bien entretenu permet aux gens de profiter du feu en ce moment éteint. Une petite cuisinette modeste est visible, avec une table ronde et quatre chaises. La première chose que le procureur a toutefois remarquée en entrant dans l’endroit, ce sont les armes de chasse présentées dans une armoire verrouillée.




 

Shelley sourit en préparant la gamelle du malinois sagement posé sur son tapis. 




 

James tourne un regard intéressé vers elle : 




 

L’homme a une moue et l’observe tandis qu’elle prend soin du chien à l’allure intimidante avec un cœur de puppy. Tout naturellement, il retire son veston, révélant qu’il porte sur lui une arme à feu, puis allume le foyer et prend place sur le sofa. Lorsqu’elle l’y rejoint, le malinois, repu, vient se poser à ses pieds. 




 

Elle sourit. Un silence s’installe tandis qu’elle l’admire devant les flammes dansantes et crépitantes du feu de foyer. Lui-même, tourné vers elle, se perd pendant quelques secondes dans sa propre contemplation. Les néons blancs et froids du commissariat ne rendent jamais justice aux gens. Ici, à des lieux de la ville, dans le silence de la nature, il n’y a de place que pour eux. 

 

Shelley demande : 




 

Il laisse passer encore un moment de silence où il s’assombrit un peu. Son air soucieux semble le vieillir un peu, réalise Shelley. Après quelques instants, il dit : 



 


Il s’arrête, reformule des choses dans sa tête avant de reprendre : 



 


James hoche la tête et prend une profonde inspiration avant de se lancer : 




 

Cette fois, Shelley voit un véritable changement dans l’attitude de James : non seulement devient-il plus sombre, mais une lourdeur semble s’abattre sur les épaules de l’homme. Sa respiration change, également, devenant juste un peu plus saccadée. 




 

Ces mots franchissent difficilement ses lèvres. Le regard de James se perd dans les flammes du foyer tandis que les souvenirs lui reviennent. Shelley garde encore le silence, mais penche la tête vers lui. Il continue : 




 

Il en revient à elle, la mâchoire un peu serrée. Elle acquiesce : 




 

Shelley acquiesce encore, laissant le silence reprendre sa place. Car il faut beaucoup de place pour accuser de tels sentiments, croit-elle. Bombarder James de questions ne serait pas respectueux. 

 

Après quelques minutes de silence, comme s’il rendait hommage aux défunts, il se tourne vers elle, cherchant ses mots : 




 

Le procureur fronce les sourcils tandis qu’elle ajoute : 




 

La réponse étonne le procureur. Elle déclare alors avec un ton et un sourire malicieux : 




 

James éclate de rire tandis qu’elle dit, le plus sérieusement du monde : 




 

D’abord surpris, James garde encore le silence, évaluant ces deux possibilités et se demandant s’il en existe une troisième. Après un temps indéterminable, il retire d’abord son gant droit, dévoilant une main tout à fait normale. Puis, plus lentement, car ce geste lui coûte beaucoup, il expose sa main gauche. À la lueur du feu,  sur le moment, Shelley ne détecte absolument rien d’anormal. Puis ses yeux détaillent les veines, parfaitement visibles, d’un noir profond, lacérant visuellement le bout de ses doigts jusqu’à la paume. 

 

Toujours dans le silence, les yeux de la femme parcourent les chemins sinueux ainsi tracés sur la peau visible. C’est impossible de prendre ça pour un tatouage ou une scarification, et il lui faut un peu de courage pour faire face au malaise que provoquent ces stigmates. La première question qui lui vient est : 




 

Sans plus d’explications, il défait sa chemise et expose son torse. Dans son mouvement, Shelley perçoit une grande vulnérabilité avant de voir les diverses cicatrices sur son abdomen, dont l’une tout près du plexus solaire. Elle détermine que ce qui a provoqué la blessure doit être une arme blanche particulièrement large et aurait probablement visé le cœur, le manquant de seulement quelques centimètres. Les autres cicatrices ont été faites par des impactes de balles. Puis elle remarque une ancienne plaie lacérée, là encore une grande entaille…

 

Elle déglutit, non pas par dédain, mais en se demandant si ce qui a ainsi attaqué le procureur rôde toujours dans la nature. 




 

Elle hoche la tête et amorce un mouvement de la main pour toucher le bras marqué sur bout des doigts. James la laisse faire, et Shelley constate que l’effet ne semble que visuel. Pas de gluant ou de collant, pas de sillons dans la peau… 

 

Émue, l’idée la prend de le serrer contre elle, de l’y maintenir et de ne plus jamais permettre à qui ou quoi que ce soit de l’approcher, pour une raison ou une autre. Mais ce genre de pensée irrationnelle est tout à fait à proscrire. 




 

Pour toute réponse, il se penche et l’embrasse. Ce geste si simple d’une grande douceur la fait fondre un peu, provoque une petite brume enivrante dans son esprit. Elle ferme les yeux, déguste, ose à peine respirer et répond avec une grande tendresse. Un léger courant électrique passe entre eux, chassant les petites brides de fatigue qui commençaient à poindre. Elle sent sa paume sur son visage, ses doigts qui se frayent un chemin dans sa chevelure, son odeur, son coeur qui bat incroyablement fort à ce moment précis… Pas de son ni de musique, juste le crépitement du feu devant eux qui se consume joyeusement, raisonnant avec la chaleur qui monte en elle et réclame plus de proximité.  

 

Il s’arrête, recule un peu, l’admire de ses propres saphirs. Elle se mord les lèvres, dans une vaine tentative de garder un peu de ce baiser quelques secondes supplémentaires, en redemanderait si ce n’était du souci de respecter le rythme de l’homme. Aucun ne parle, comme si ces instants avaient quelque chose de solennel ou de sacré. Du bout des doigts, il caresse son doux visage, l’un perdu dans le regard de l’autre. 

 

C’est elle qui se rapproche alors officiellement, réduisant l’écart entre eux avec précaution pour éviter qu’il n’ait envie de fuir. Leurs lèvres se retrouvent, et elle ose poser la main délicatement sur son torse, d’abord très légèrement, puis avec plus de conviction. Lui-même passe un bras autour de sa taille, refusant désormais de la laisser simplement repartir. Les baisers du procureur quittent les lèvres de la jeune femme seulement pour trouver son cou et son parfum, provoquant un soupir que la belle ne tente même pas de retenir. Le temps les oublia pendant un bon moment, ce qu’il faut pour que les souffles se mêlent, que les mains se caressent, que de doux murmures soient échangés, parfois avec quelques rires, toujours avec une profonde tendresse. Les frissons et sourires complices n’avaient pour seuls juges que les deux amants qui s’endormir enfin, toujours sur le légendaire sofa devant le feu de foyer mourant. 









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