Gambit - Les Dossiers Interdits

Chapitre 7 : Nom de code : DAME BLANCHE (partie 2)

7082 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 05/09/2026 11:44

 

Shelley est la première à s’éveiller avec la lumière du jour naissante. 

 

Son cellulaire indique qu’il est 7h31 lorsqu’elle texte son amoureux : “Bon matin, bel homme, je te fais plein de bisous partout! ;)”

 

Tranquillement, en faisant bien attention à ne pas faire trop de bruit pour respecter le sommeil de sa coéquipière, elle prend le nécessaire et se dirige vers la douche en repensant aux événements de la veille : la jeune femme à la fenêtre, la main posée sur son épaule… Effectivement, on est très loin d’un Gérard Robert. 

 

Une fois habillée, elle revient discrètement vers la chambre pour découvrir une Candide éveillée et lumineuse qui s’étire. L’ambiance est à la rigolade et à l’excitation de faire de nouvelles découvertes. Elles descendent enfin à la cuisine avec ordinateurs, magnétophones et cellulaires. 

 

Dans la pièce, une alléchante odeur d’oeufs et de bacon leur ouvre l’appétit : déjà sur place, Madeleine les salue chaleureusement : 



  • Et puis, comment s’est passée la nuit? 
  • On a pas vu grand-chose live, mais Shelley a senti une main sur son épaule!
  • Ouais, c’était vraiment surprenant : c’était comme une vraie main, j’ai même cru que c’était Candide, sur le coup. 
  • Ah oui! De mémoire, je crois qu’une voyageuse a vécu quelque chose de similaire… Tenez, mangez! Je reviens.


 

Madame Gagnon dépose les assiettes des deux femmes sur la table et sort de la cuisine, les laissant s’installer. Tandis qu’elles sont seules, Candide explique : 



  • Ce matin, on regarde rapidement ce qui a été capturé pendant qu’on dormait, mais on ne fait pas de lecture en profondeur. Ça prend trop de temps, et je sais pas si l'Hôtel de Ville serait ouvert un samedi, ou la bibliothèque, mais ce serait bien de retracer les histoires de ces trois femmes.
  • Bonne idée!


 

Madeleine revient avec un livre fin et un peu usé, déjà ouvert, qu’elle feuillette, les sourcils froncés : 



  • C’est le livre dans lequel les clients sont invités à laisser leurs commentaires, à leur départ. Je crois que j’ai déjà vu un témoignage qui se rapproche de ce que vous avez vécu, Shelley. 

 


Intriguée, Candide prend une photo du livre avant que l’hôtesse ne se mette à le parcourir. Tout en tournant les pages, elle raconte :



  • Des commentaires sur le “sentiment de sentir une présence” ou sur “la vision d’une forme vaporeuse”, il y en a plusieurs. Mais se faire toucher par la Dame blanche, ça… Ah voici.

 


Elle montre un témoignage daté du 17 août 2015. Une écriture fine déclare : 

 

(...) Nous aussi, on a nos maisons hantées, en Gaspésie, mais ici, j’ai carrément senti une main sur mon bras! Mes cheveux se sont dressés sur ma tête et j’ai failli hurler! Quelle auberge hantée formidable! Encore merci pour le soutien de toute votre équipe : il manque de gens comme vous dans l’univers! Sonia T.” 

 

Shelley fronce les sourcils en lisant à haute voix : 



  • “Encore merci pour le soutien de toute votre équipe”?
  • Oui, je crois que je vais m’en souvenir toute ma vie : c’était un groupe qui était sur place pour un spectacle. Cette femme a pris son mari sur le fait entrain de la tromper avec la femme mariée d’un autre couple. 


 

La policière et la psychologue ont une grimace de tristesse. Candide commente:



  • Pauvre elle…
  • Oui : elle était dévastée, la pauvre. Monsieur est allé loger à l’Hôtel du Geai Bleu, et madame est repartie le lendemain. Nous avons fait notre possible pour faire en sorte que la fin de son séjour soit le plus confortable possible. Pendant la nuit, la gardienne a été alertée par son hurlement, et elle est montée dans sa chambre pour la retrouver en état de panique : elle jurait que quelqu’un lui avait mis une main sur l’avant-bras. 
  • Comme pour la retenir ou la restreindre? 
  • Non, plutôt comme pour la réconforter. 

 


L’agent lance un regard de biais à Candide qui rayonne. 



  • Alors là, j’aurai tout vu. Un fantôme altruiste… Dites, est-ce que l’Hôtel de Ville est consultable le week-end?
  • Non, malheureusement, c’est fermé les samedi et dimanche.


 

Les deux amies aident à ranger avant de se concentrer sur ce qui fut enregistré pendant leur sommeil. Madame Gagnon repart chez elle, soulignant encore qu’elles peuvent faire appel à elle s’il y a quoi que ce soit. 

 

Pendant près de deux heures, Candide passe les vidéos de la chambre inhabitée tandis que Shelley s’occupe de celle dans le couloir. Ni l’une ni l’autre n’a de résultat. Lorsqu’elle décide de faire à deux les images captées dans leur chambre, elles ne constatent d’abord rien pendant les premières minutes. 

 

Puis, subtilement, quelque chose se trouble dans l’image captée. À la fenêtre donnant sur le stationnement, une forme très vague, brumeuse et imparfaite se dessine. Cela pourrait passer pour un bug de l’image, mais non : cela se déplace vers le lit de la policière, se penche par-dessus elle, et semble… lui caresser les cheveux... 

 

Candide monte le son tandis que Shelley frissonne en ramenant ses bras autour d’elle, mortifiée. De loin, très loin, presque imperceptiblement, elles entendent quelque chose, comme une voix qui chante tout bas. 



  • J’suis pas à l’aise… Murmure l’agent.
  • J’pense pas qu’elle te voulait du mal. 
  • Non… Moi non plus. Morte ou vivante, ça empêche pas le fait qu’une inconnue est venu me flatter les cheveux dans mon sommeil en me chantant une berceuse et ça me fout la trouille. 
  • Je suis pas sûr que ce soit une berceuse… Ça te va si j’envoie ça à un expert? Seb est ultra discret, et puis il est super bon avec l’informatique!


 

Shelley a un demi-sourire amusé : 



  • Attends, c’est pas le gars qui habite juste au-dessus du BLASPHEME?
  • Ouais! Tu le connais?
  • Un peu, oui. Passe-lui le bonjour pour moi. 


 

Tout heureuse, Candide contacte Seb par SMS et lui envoie l’extrait de la vidéo par courriel. Après quelques heures où seul le bruit de leurs doigts sur leur clavier respectif brise le silence, la policière s’étire pour se dégourdir un peu et déclare : 



  • OK, on peut avoir accès aux arbres généalogiques et aux avis de décès à la bibliothèque. Et elle est ouverte le samedi!
  • Awesome! Seb vient de me renvoyer le résultat de la vidéo. Voici une image remastérisée de la personne qui te flatte les cheveux…


 

Shelley se penche sur l’ordinateur de Candide et soupire en voyant la forme un peu plus claire. Elle serait prête à mettre la main au feu qu’il s’agit de la même personne qu’elle a aperçu à son arrivée à la fenêtre de la chambre. La psychologue ajoute : 



  • Et voici, selon lui, ce que chantait cette femme. 


 

Un lien vers une chanson sur YouTube fait s’élever une chanson. Une vieille, TRÈS vieille chanson. Candide lit les paroles suivantes à haute voix : “Quand l’amour meurt, les yeux versent des larmes, Le cœur brisé n’a plus d’illusion, À nos désirs, le temps retire ses charmes, On reste seul avec sa passion…”  https://www.youtube.com/watch?v=JqaMoy7HF3c



  • Je crois qu’il est raisonnable de présumer que cette personne, qui qu’elle soit, est peut-être motivée à se manifester lorsqu’il y a un chagrin lié à l’amour en ces lieux. 
  • Oui, elle a l’air de vouloir réconforter les personnes qui ont de la peine. C’est si beau et triste à la fois…
  • Elle fait un genre d’intervention. Et tu sais qui est-ce qui devient intervenant, en général?
  • Les gens qui souffrent. Leur propre souffrance est une motivation à tenter d’aider autrui. 
  • Exactement. 
  • OK! On mange au casse-croûte et on file à la bibliothèque! J’ai plein d’idées pour la suite!


 

Les deux jeunes femmes revêtent leurs manteaux et sortent dans le froid mordant. Le soleil fort et aveuglant les fait un peu grimacer, contrastant avec la lumière un peu plus feutrée du Couvent.

 

Lorsqu’elles arrivent à la bibliothèque, après de délicieuses poutines bien satisfaisantes, les deux femmes, ayant décidé de marcher pour se déculpabiliser du gras ingéré, se frottent les mains pour se réchauffer. Immédiatement, un homme derrière le comptoir les dévisage. Mi-trentaine, avec de fines lunettes rondes et une barbe joliment entretenue, il semble toutefois un peu grognon lorsqu’elles s’approchent de lui. Sans même une salutation, il déclare : 



  • La salle de spectacle, c’est vers l’église.
  • Bonjour! Fait Candide qui balaye l’austérité de l’homme comme elle le ferait avec une mouche. Candide Beaumont, je réalise un podcast sur votre merveilleux village! J’aurais besoin de consulter les archives et les arbres généalogiques que vous consignez ici. Voici ma collègue, madame Shelley Doyon! 

 


Shelley sourit et passe à un cheveu d’éclater de rire devant l’embarras du bibliothécaire qui doit trop souvent rediriger les touristes vers la fameuse salle de spectacle. Il hausse les sourcils et incline la tête : 



  • Sans problème, mais vous ne pourrez pas sortir ces documents de la bâtisse… 
  • Est-ce qu’on peut numériser certains articles ou prendre quelques photos? 
  • Oui, tant que vous vous servez de vos téléphones cellulaires. Pas de scanneurs physiques. 
  • OK, ça me va! 

 


L’homme sort de derrière son comptoir et accompagne les deux amies vers le sous-sol ouvert au public. Chemin faisant, Candide demande : 



  • Vous fermez vers quelle heure?
  • 16h00. 
  • Et j’imagine que vous connaissez l’auberge “Le Couvent”?
  • Bien sûr, oui…
  • Vous pouvez peut-être nous aider? Nous sommes à la recherche de trois personnes qui auraient vécu ici et décédées entre 1850 et 1950 : Armandine Grondines, Soeur Mathilde Gauvreau et Clémence Rousseau. 
  • Vite comme ça, ça ne me dit rien. Mais vu l’époque, vous pouvez commencer vos recherches par ici. 


 

Le sous-sol est sec et adapté à la conservation de vieux documents. Le bibliothécaire les conduit à une rangée d’étagères remplie de documents divers.



  • Super! Merci mille fois!

 


Il fait un signe de tête et remonte à son comptoir. Shelley lui dit à voix basse : 



  • T’es redoutable!
  • Oh, souvent les airs bêtes sont des gens sur la défensive. Lui, je suis certaine qu’il en a ras le bol, des gens qui se foutent des bibliothèques… OK! Il doit y avoir un registre de naissance quelque part. Essaie de trouver les arbres généalogiques des trois familles.  


 

Les recherches reprennent de plus belle. À l’étage, des gens vont et viennent : des personnes âgées qui bravent le froid, de petites familles qui cherchent à occuper les enfants sainement… Et tandis que tout ce beau monde fait leur petite vie, Candide et Shelley enquêtent sur chaque piste qu’elles peuvent trouver. 

 

Lorsqu’elles relèvent la tête pour prendre une pause, la psychologue déclare : 



  • C’est tellement triste, le nombre de nouveau-nés décédés à cette époque, c’est fou… 
  • Oui, j’suis d’accord. 
  • Tu crois qu’elle est après toi à cause de James?

 



La question est franchement et directement posée, légitime, qui plus est. Shelley s’adosse au dossier de sa chaise d’abord en silence pour réfléchir. Finalement, elle répond :



  • Pas “à cause de James”, mais c’est vrai qu’elle semble réagir beaucoup à la tristesse. 
  • Et tu es triste?
  • … Un peu. Anxieuse, surtout. Il se donne tellement pour autrui… 
  • Et est-ce que ça te fait peur?

 


La blonde baisse les yeux, un peu honteuse. 



  • Un peu oui. 
  • C’est correct d’avoir peur. Dis, est-ce que tu es à l’aise d’entendre des histoires de couples ouverts et de polyamour?


 

La question surprend la policière qui hausse les épaules : 



  • Ouais… 
  • Jason et moi, nous sommes polys. Disons que c’est facile de tomber en amour et qu’on a pas mal les mêmes goûts. Et récemment, on a ouvert notre couple à une merveilleuse personne. Elle est douce et forte à la fois, intelligente, empathique, sexy comme pas possible... 
  • Mais?
  • Mais son coeur est plein de vengeance. Elle en a bavé, plus que bien des gens que je connais, mais elle ne veut pas se détourner de sa souffrance. Elle y retourne tête baissée, quitte à se démolir s’il le faut. 
  • J’imagine que ce n’est pas évident à recevoir pour Jason et toi… 
  • Non. Loin de là. Alors on a décidé, pour notre bien à tous les deux, de nous retirer de cette relation.
  • Je suis vraiment désolée… 
  • Ça n’empêche pas que c’est une personne merveilleuse, je te le jure, et je l’ai tellement pleurée… Je la pleure encore, parfois. Surtout la sachant seule et vulnérable. 
  • Je comprends, mais cette personne a fait son choix, Candide.

 


Un silence lourd de sens s’abat sur elles tandis que Shelley comprend où veut en venir son amie. La psychologue déclare : 



  • Exactement. Et tu devras en faire un, toi aussi, et t’y tenir. James est une merveilleuse personne qui a fait son choix de vie, et il ne changera pas, quoi qu’il advienne. 
  • Je sais, murmure Shelley. 


 

Un silence s’installe pendant lequel Candide lui offre un sourire compatissant. Shelley sent la lourdeur sur ses épaules qui s’arrondissent un peu, mais pas question de prendre de décision ici et maintenant. 

 

Les deux femmes reprennent leurs recherches, le cœur un peu plus lourd. 

 

15h49. Le bibliothécaire annonce du haut de l’escalier : “Dix minutes avant la fermeture!”. Candide soupire : 



  • OK : donc Armandine Grondines, fille du maire, née en 1867, décédée en 1878. Soeur Mathilde Gauvreau, née en 1875, décédée en 1917. Clémence Rousseau, née en 1901, veuve en 1924, rentre dans les ordres religieux et décède en 1926 au couvent. C’est drôle, il y a un certificat de mariage, mais le nom de monsieur a été raillé et réécrit. Elle s’est mariée en 1918 à William Desrosiers, mais le premier nom écrit sur les papiers du mariage ressemble à Emerick Couture. William Desrosiers : né en 1890, décédé en 1924 de la tuberculose. Emerick Couture : soldat canadien. Né en 1894, décédé en 1924 d’une cirrhose du foie. J’ai même une photo sépia de madame! 
  • Fais voir? 


 

L’agent regarde la photo quelques secondes : effectivement : c’est crédible. Cette femme pourrait être celle qu’elle a vu à la fenêtre à leur arrivé. Elle prend une photo avec son cellulaire avant de poursuivre :  



  • Pour les arbres généalogiques, je confirme que Soeur Mathilde m’a pas eu d’enfant, ni Armandine bien sûr, du haut de ses onze ans… Mais j’ai aussi trouvé Clémence mariée à William : ils ont plein de petits traits : quatre en tout. J’ai comparé à d’autres familles, et ces traits, je pense, représentent les fausses couches ou les bébés morts. Donc je présume qu’elle a eu quatre deuils d’enfants. 
  • Je suis tellement heureuse d’être née en 1985… Gods que je suis reconnaissante. 
  • Allez, on a tout ce qu’il nous faut, et je crois qu’on a peut-être notre Dame Blanche. 


 

Elles rangent ce qu’elles ont sorti soigneusement, ayant le souci de ne pas laisser plus de travail qu’il n’en faut au bibliothécaire, puis repartent dans le froid. 

 

Déjà, le ciel est de nouveau orangé lorsque les deux femmes reprennent la route en marchant rapidement vers le “Couvent”. Si elles se sentaient mentalement épuisées en sortant de la bibliothèque, l’air froid leur donne un bon coup de fouet. Pas de Dame blanche à la fenêtre de leur chambre, ce qui déçoit beaucoup Candide, mais Madeleine les attend avec un copieux repas chaud et une nouvelle bouteille. Juste avant de manger, tandis qu’elles sont seules à la table, la psychologue déclare subjuguée : 



  • Cette femme est merveilleuse… 
  • Après ce que tu m’as dit tout à l’heure concernant ton couple, tu crois que…
  • Nah! Elle porte une alliance à la main gauche. On ne touche pas!


 

Shelley éclate de rire. 

 

Après le repas, tandis que la policière fait la vaisselle, elle entend son amie qui narre au microphone : 



  • Journée d’enquête sur le terrain! Nous avions trois noms au départ : Armandine Grondines, Soeur Mathilde Gauvreau et Clémence Rousseau. Nous devons une fière chandelle au merveilleux bibliothécaire du village qui nous a reçus, ma collègue et moi, et qui a pris le temps de nous expliquer comment fonctionnent les archives. S’il se reconnaît, encore merci pour le temps accordé! Commençons par le dossier de la petite Armandine : nous avons appris par madame Gagnon qu’elle était la fille du maire et qu’elle est décédée d’une maladie. Selon les archives, mademoiselle n’avait que onze ans lors de son décès. Ensuite, Soeur Mathilde Gauvreau, décédée d’une maladie pulmonaire à l’âge de quarante-deux ans. Elle est entrée chez les sœurs à quinze ans, a passé sa vie en tant que religieuse. Finalement, Clémence Rousseau, décédée à l’âge de vingt-cinq ans, mariée à William Desrosiers à dix-sept ans, a perdu quatre bébés avant de devenir veuve à vingt-trois ans. Elle entre ensuite dans ce couvent et décède en 1926. Après discussion avec ma collègue, nous pensons que nous pouvons écarter la petite Armandine des gens à soupçonner : elle est décédée chez elle et non entre ces murs. Nous ne pouvons écarter Soeur Mathilde de l’équation, puisqu’il n’existe pas d’archives concernant sa vie, sinon qu’elle était professeur pour les enfants. Toutefois, en regardant ce que nous avons trouvé à propos de Clémence Rousseau, si nous devions parier, ce serait sur elle. Les investigations de la prochaine nuit risquent d’éclaircir nos soupçons!

 


Elle éteint le magnétophone et lance un regard vers Shelley qui essuie ses mains, songeuse. Son cerveau lui décoche une information à l’improviste, faisant un lien avec ce qu’elles ont appris et la photo du touriste :   



  • Candy, je crois que… 
  • Que quoi?

 

La policière dépose le torchon sur le comptoir en faisant signe à la psychologue de la suivre. Ensemble, elles montent au deuxième étage et Shelley regarde les portraits un à un. Elle s’arrête devant l’un dont la légende déclare : “Mère Béatrice Lemoine avec Soeur Mathilde Gauvreau au cimetière paroissial, le 19 juin 1914.”

 

Elles observent les deux femmes sur la photo ; celle qui semble être Soeur Mathilde est une femme très délicate, petite, presque enfantine. Shelley murmure : 



  • Si les fantômes gardent approximativement la même apparence dans la mort que de leur vivant… 


 

Candide claque des doigts, comme si Shelley lui donnait une idée. Elle se dépêche vers leur chambre et revient avec une copie de la photo que leur avait donnée Madeleine où l’on voit une forme fantomatique dans ce même couloir. La policière prend approximativement la mesure : 



  • Soeur Mathilde serait trop petite pour correspondre à la description de l’individu. 
  • Oh my Gods, ça veut dire qu’on peut définitivement railler soeur Mathilde des fantômes potentiels. Sérieux, ça manquait de policière dans ma vie. Je t’embauche!
  • Attends, c’est pas tout. Regarde ici. 


 

Elle lui montre la photo du soldat titrée : “Soldat Emerick Couture à son retour de la Première Guerre mondiale”. 



  • C’est pas l’homme dont le nom a été raillé sur l’acte de mariage de Clémence?


 

Candide relit ses notes et ses yeux s’agrandissent. 



  • Wooooo… Je comprends pas : il est pas mort à la guerre? 
  • Il est bel homme, plus de l’âge de Clémence que William ne pouvait l’être… Moi je dis qu’il y a un probablement triangle amoureux. 
  • Shit, ça nous prendrait ton chum.
  • Candy, on essaye le Ouija!

 


Quelque chose brille dans les yeux de la psychologue, quelque part entre la terreur et l’excitation, elle pèse le pour et le contre pendant plusieurs secondes et finit par s’exclamer : 



  • Oh et puis merde, OK! OK, mais on filme tout! 
  • Place les caméras, je prépare notre “super Ouija turbo de la mort”.


 

Candide lève les yeux au ciel en déclarant tout bas : “James va me tuer…”

 

Quelques minutes plus tard, Shelley revient avec un grand carton trouvé dans la récupération et un crayon-feutre noir réservé pour les enfants. Elle s’applique sur les lettres de l'alphabet, les chiffres et “oui et non” tandis que Candide positionne micro, Rem Pod, caméra, détecteur EMF et autres outils. 

 

Tandis qu’elles s’affairent, le bruit d’une vitre qui craque brise le silence. Immédiatement, Shelley relève la tête vers la fenêtre et oublie de respirer pendant quelques secondes, ses pensées allant vers Gérard et le miroir sans teinte. Elle déglutit péniblement tandis que Candide vérifie sa solidité : 



  • Oh, bordel, c’était pas annoncé, mais le vent se lève et il y a des brins de neige qui virevoltent. J’crois qu’on a une tempête qui se forme. 
  • Bonjour l’ambiance! Rit Shelley nerveusement. On devrait aller chercher des chandelles tout de suite, au cas où. 


 

Candide acquiesce et descend à la cuisine, laissant seule la policière qui calme les battements de son cœur et tente de maîtriser la peur qui menace de l’emporter. Elle met une main sur la planche de Ouija “home made” et déclare à voix basse, comme si elle s’adressait à un prisonnier récalcitrant : “Je te jure que c’est juste pour pouvoir te parler, promis. Nos intentions sont bonnes. On est maladroites, désolée, mais j’ai pas d’autres idées qui me viennent.” 

 

Le silence lui répond. Quelques minutes plus tard, Candide revient avec deux bougies blanches et un briquet. 

 

Aidées d’une coupe à l’envers, les deux femmes s'assoient l’une en face de l’autre. nerveuse, la psychologue essuie ses mains moites sur son pantalon en demandant : 



  • Qui lui parle? 
  • Je te laisserais mener le bal, je vais te faire signe si j’ai des questions à poser.
  • OK. Alors… C’est parti! 


 

Les deux femmes vont mettre les mains sur la coupe quand Candide retire immédiatement la sienne et s’exclame : 



  • GOOD BYE!
  • Quoi?
  • Il faut un Good Bye ! C’est ce que disait AstraNancy…
  • Attends. 

 


Elle prend le feutre et trace les mots “Good Bye” en racontant : 



  • C’est une espèce de médium touche à tout qui était avec nous à Doréa. Les autres l’aiment moyen et James la déteste, mais elle m’a sauvé la vie. J’ai appris deux ou trois trucs avec elle, dont celui du “Good Bye”. Avec un Ouija, si on veut pouvoir se pousser, il faut amener le curseur sur le “Good Bye” de force, et il faut ensuite enterrer la planche. Surtout pas la brûler, sinon ça libère l’esprit!
  • Hey bien… 

 


Les lumières s’éteignent toutes en même temps. À l’extérieur, le vent hurle et se heurte contre le “Couvent”. C’est à peine si Candide entend le bruit des batteries de secours qui prennent le relais sur les caméras.



  • Tu crois que c’est elle qui fait ça? Demande Shelley.
  • Nah… Je crois qu’on est juste mal chanceuses. 

 


Elle allume les chandelles et les femmes, tremblantes, remettent leurs mains sur la coupe. Candide commence alors : 



  • Je m’adresse à l’esprit qui hante ces lieux. Si vous m’entendez, vous pouvez vous manifester de différentes façons. Vous pouvez toucher l’objet qui est à ma gauche : c’est un Rem Pod et ça va faire du bruit. Il y a également un autre objet, juste à côté, qui va faire de la lumière. Finalement, vous pouvez nous répondre avec la planche Ouija qui se trouve devant nous. Je m’appelle Candide Beaumont, je suis avec ma collègue, Shelley Doyon. Si vous nous entendez, s’il vous plaît, manifestez-vous. 


 

Le silence suit les paroles de la psychologue. Cette dernière prend une grande inspiration pour tenter de se calmer avant de reprendre : 



  • Esprit qui hante ces lieux, nous savons que vous êtes avec nous. Je vous invite à toucher les objets qui sont à côté de moi pour faire du bruit ou à faire bouger le curseur de la planche qui est devant nous. Si vous nous entendez, manifestez-vous. 


 

Sa demande tombe encore dans le silence. Elles attendent plusieurs secondes, voire presque une minute, avant qu’elle ne demande encore : 



  • Esprit, manifeste-t…


 

Cette fois, la coupe glisse mollement sur le carton. Le mouvement est presque imperceptible, si léger que Shelley se demande si ce n’est pas dans sa tête. Le curseur se dirige pourtant vaillamment vers le “Oui” et y reste.

 

L’agent lève les yeux de la planche et regarde un peu partout, aux aguets. Elle se rend alors compte qu’une couche de poussière recouvre le plancher, autour d’elle. Peut-être est-ce dû à un jeu de lumière?

 

Les deux femmes se regardent, un peu hésitantes. Candide reprend : 



  • Esprit, est-ce toi qui a touché l’épaule de Shelley?


 

La coupe se déplace très lentement, exécute un petit cercle pour revenir vers le “Oui”. À ce moment, la policière se sent un peu étrange, comme si elle n’avait pas de raison d’avoir peur. Elle remarque, cette fois, que le papier peint sur les murs s’est décollé par endroit et semble moisie.

 

Mais, et ça, elle en est certaine, il n’y a jamais eu de papier peint dans cette chambre. Les murs étaient peints en blanc… 



  • Êtes-vous Soeur Mathilde Gauvreau? Demande encore la psychologue.


 

Timidement, quoiqu’avec un peu plus d’assurance, la coupe va vers le “Non”. Candide demande alors : 



  • Êtes-vous Clémence Rousseau? 


 

La coupe se dirige vers le “Oui”. Et si Candide sourit à pleine dent, tremblante d’excitation, Shelley sent sa peur entièrement envolée. Une sensation de tristesse s’éprend d’elle. 



  • Ça fait plaisir de vous parler, madame Rousseau! Il y a une photo sur mon lit : est-ce vous?


 

Avec plus d’assurance, la coupe décrit un cercle et se repositionne sur le “Oui”. Shelley sent quelque chose d’humide sur son visage et se rend compte, avec une certaine surprise, qu’elle pleure à grandes larmes. Le Rem Pod fait un bruit léger en même temps qu’un énorme coup de vent cognant contre la fenêtre, maintenant sale et pleine de toile d’araignées mortes et sèches. 



  • D’accord! Et qu’est-ce que vous voulez à Shelley? Pourquoi l’avoir touché?


 

La coupe, avec plus d’énergie, se déplace vers les lettres “R” “E” “C” “O” “N” “F” “O” “R” “T”.

 

Un sanglot serre la gorge de la policière tandis que la psychologue épelle : 



  • Réconfort… Vous vouliez la réconforter?


 

Immédiatement, sans hésitation, la coupe va vers le “Oui”. Le Rem Pod et le détecteur EMF s’activent en même temps, faisant sursauter Candide qui retire sa main de la coupe, laissant seule Shelley qui pleure à grands sanglots sans savoir pourquoi. Elle demande en tentant de maîtriser sa voix : 



  • C’est votre tristesse à vous que je ressens en ce moment? 


 

Candide, réalisant l’état psychologique de son amie, descend du sentiment d’excitation qui l’avait gagné pour devenir inquiète. “Shelley…” l’appelle-t-elle pour attirer son attention, mais l’agent reste concentrée sur l’esprit. 

 

La coupe fait un cercle et revient sur “Oui”. La policière baisse la tête en gardant les yeux fermés. 



  • Je suis tellement, tellement désolée pour vous, Clémence… Vous voulez réconforter les autres parce que vous en avez vous-même besoin… Est-ce qu’il y a quelque chose qu’on peut faire pour vous?


 

Candide déglutit péniblement et sursaute lorsqu’elle aperçoit une main surgir des ténèbres pour se poser sur le bras de Shelley. La psychologue se lève et fait un bond à l’arrière tandis qu’une silhouette de femme un peu brumeuse s’accroupit à côté de la policière. Une voix semblant lointaine et polluée de distorsion leur parvient sous la forme d’un écho qui se fait alors entendre : 



  • J’attends qu’il me pardonne. 


 

Dépassée par la peine, la policière ouvre les yeux et ne semble même pas se formaliser de cette apparition. Elle délaisse la planche pour se tourner totalement vers la forme fantomatique et demande, sous le regard ahuri de Candide : 



  • Emerick et vous, c’est bien ça? La photo sur le lit, elle vous montre devant son portrait. 
  • J’étais sa fiancée avant qu’il ne parte pour la guerre. Je l’aimais de tout mon cœur. Et au-delà de la mort. 
  • Pourquoi avoir épousé William?


 

L’esprit semble devenir un plus flou : ses contours deviennent incertains, comme s’il perdait de sa consistance. 



  • Une lettre a annoncé sa mort. 
  • Oh non… Murmure Candide qui semble comprendre à son tour. 
  • Alors, quand il est revenu, poursuit Shelley, Emerick a sombré dans l’alcool et est décédé d'une cirrhose du foie, le sort vous a également enlevé William par la tuberculose… 
  • Je suis punie de ne pas avoir attendu mon véritable époux. J’attends qu’il me pardonne. 
  • Car vous l’aimez même dans la mort.


 

L’esprit reprend un peu de consistance. Cette fois, la policière perçoit le regard ô combien mélancolique de Clémence qui la fixe intensément dans sa tristesse. L’agent dit d’une voix tout aussi triste que le fantôme :   



  • Je me doute que de ma part, ce n’est pas important pour vous, mais je veux vous dire que vous êtes une bonne âme, et que je compatis à votre chagrin. Ce qui s’est produit, je ne pense pas que ce soit votre faute. 


 

Au-delà de la tristesse, une pointe de douceur travers le regard du fantôme. Ses formes deviennent encore plus floues, passant d’une presque silhouette à un amas de brume en suspension dans l’air. Au fur et à mesure qu’elle se dissout, le vent se calme à l’extérieur jusqu’à ne devenir qu’une brise qui transporte un peu de neige. 

 

L’électricité revient, laissant une Candide perplexe, la bouche entrouverte. Le papier peint n’est plus sur les murs, et la fenêtre est propre à nouveau. Peu à peu, Shelley reprend le contrôle sur ses émotions et essuie les larmes de ses joues. 



  • C’était MA-LA-DE, déclare Candide, à mi-chemin entre l’excitation et l’inquiétude. Est-ce que ça va?
  • Oui. Je suis juste vraiment fatiguée.
  • Tu as vu ce que j’ai vu, pas vrai? Tu l’as vu près de toi?
  • Oui. Et tu as entendu? 
  • Oui! On va se croiser les doigts pour les caméras…

 


La psychologue se rend à l’une et lui fait faire marche arrière pour visionner la dernière heure. Lorsque les images lui apparaissent, elle hoche gravement la tête : 



  • Merde… Shelley… J’ai tout…
  • Sérieux?
  • OUAIS! Oh my Gods… Je peux pas mettre ça comme ça sur le net… 
  • Qu’est-ce que tu veux dire?


 

Candide lève les yeux vers la policière et explique, un peu embarrassée : 



  • Les vraies preuves du paranormal, genre ces vidéos, je ne les mets jamais en ligne. Je les passe à James, Seb et un autre ami et on décide ensuite de ce qu’on en fait. Ça arrive qu’on les vende à l’Arcanum : c’est un groupe de chercheurs du paranormal humain, plutôt des observateurs. Mais quand ça concerne les Vampires, les Mages ou les Garous, on les refile plutôt à des amis qui gèrent bien et surtout pacifiquement ce genre de cas. Les fées, c’est bien plus rare, et c’est moi qui ai repris le dossier. 
  • Les fées existent?
  • Ouais! Et si tu veux, je peux t’en présenter une, mais il faut absolument  que tu t’en tiennes au décorum, OK? On s’en reparlera quand tu n’auras pas les yeux dans le flou…

 


Shelley acquiesce, débordée de fatigue.

 

Même s’il est encore tôt dans la soirée, Candide insiste et, après avoir rangé chandelles et Ouija, elles se couchent. Shelley dort encore d’un sommeil de plomb pour s’éveiller bien avant l’aube tardive du dimanche matin. 

 

La policière se lève et s’assoit à la petite table ronde pour deux qui se trouve dans un coin de la chambre. Elle se met à écrire sur une page d’un cahier de notes duquel elle ne s’est pas servie : 


 

Chère Clémence, 

 

Vous savez, peu importe ce que je crois. Ce qui est important, c’est ce que vous, vous croyez, dans votre situation. 

 

Je tiens à ce que vous sachiez que j’amène précieusement avec moi votre histoire, et qu’elle aura son importance dans ma vie. Merci d’avoir accepté de la partager avec nous. 

 

Je reviendrai vous visiter lorsque le temps me le permettra. Si je puis faire quoi que ce soit pour vous, merci de me le faire savoir. 

 

En attendant, sachez que mes sentiments les meilleurs vous accompagnent. 

 

Au revoir, 

 

Shelley Doyon.

 


Elle referme le cahier, songeuse. Ses yeux traînent un peu partout dans la pièce, se demandant où est-ce qu’elle pourrait bien laisser ce cartable quand son regard est attiré par un léger mouvement des rideaux de tissus à la fenêtre. En s’approchant, elle sent une petite brise discrète. À force de tâtons, elle cherche et remarque qu’une petite partie de la lucarne peut se soulever. Surprise, elle la lève et découvre un petit compartiment secret. Elle y glisse donc le cahier et, en refermant, un très léger bruit métallique se fait entendre. Le bruit que ferait un petit objet qui tombe. 

 

À l’aide de la lampe de poche de son cellulaire, elle regarde au sol et trouve presque immédiatement un petit anneau d’or, sans pierres ni gravures. 

 

Elle hoche la tête, semble comprendre quelque chose et met la frêle bague dans son portefeuille.

 

Lorsque Candide s’éveille à son tour, elles font leurs bagages et en sont à remettre la chambre impeccable quand Madeleine vient les trouver pour annoncer que le déjeuner est servi. Attablée, Candide déclare à l’hôtesse, après une grande gorgée d’un café fraîchement moulu et en enregistrant le tout : 



  • Alors, notre dernière nuit d’enquête nous a menées sur des pistes, et nous pouvons affirmer, hors de tout doute, que l’identité de la Dame blanche qui parcourt les couloirs du “Couvent” est Clémence Rousseau. Nous croyons que madame Rousseau devait se marier au soldat Emerick Couture, mais que ce dernier a été envoyé à la guerre et une fausse missive a annoncé sa mort prématurée. Alors madame Rousseau a épousé monsieur William Desrosiers. En 1924, un coup du sort a fait en sorte que les deux hommes sont décédés : monsieur Couture d’une cirrhose du foie, monsieur Desrosiers par la tuberculose. Madame Rousseau, quant à elle, entra dans les ordres religieux afin de soigner sa tristesse, mais en mourut en 1926. Voici les actes de naissance et les rapports de décès de l’époque, ainsi que les photos que nous avons trouvées pour attester les résultats de notre enquête. 
  • C’est fascinant… s’exclame Madeleine. Et huh… Est-ce que je dois faire quelque chose? 
  • Je crois que non. C’est une âme très passive, en ce moment, qui cherche à réconforter les femmes qui sont tristes. Elle n’a pas de mauvaises intentions. Si toutefois, vous constatez des marques de griffure, des inconforts persistants chez vos clients, ou que vous vous sentez menacée, rappelez-nous. Mais je serais vraiment très surprise que ça arrive. 
  • Merveilleux! Avez-vous capturé des images paranormales?

 


Candide hésite une seconde avant de déclarer :



  • Pas à ma connaissance. Nous allons éplucher nos vidéos et les enregistrements audios, je vous ferai savoir si nous trouvons quelque chose!
  • Excellent! Je vous remercie énormément, Candide!

 


La psychologue arrête le magnétophone.

 

Une heure plus tard, elles sont de retour dans la voiture bleu ciel qui les mène jusqu’à la ville. Shelley regarde défiler le paysage silencieusement, songeuse. Son amie, satisfaite de leur enquête, lui demande : 



  • Alors, tu sais ce que tu vas faire avec James?


 

La policière tourne un regard vers elle sans répondre immédiatement. 

 

Lorsqu’elle pousse la porte de la maison du procureur, Brutus est le premier à venir l’accueillir joyeusement dans l’entrée. Shelley retire ses bottes et son manteau tout en calmant le malinois qui s’est tellement ennuyé de sa maîtresse. Quelques secondes plus tard, c’est James qui arrive dans l’entrée. 

 

À genoux, à gratouiller son chien joyeusement, Shelley se calme un peu, vite imitée par Brutus qui semble comprendre que la situation est un peu plus grave. Les yeux brillants de larmes d’émotion, la jeune femme débute : 



  • Avant que tu ne me demandes comment s’est passé le week-end, j’ai quelque chose d’important à te dire.

 


James garde le silence, hochant la tête et croisant ses bras. 



  • J’t’écoute. 
  • C’est pas simple pour toi, de vivre avec quelqu’un à qui tu ne peux pas tout dire. Et je comprends que ce n’est pas seulement de ton propre chef, que tu as des responsabilités. En plus, je fais pas le métier le plus facile du monde, et je sais que je suis pas à l’abri d’un coup dur. De mon côté, c’est pas simple pour moi de te savoir en danger, sans en connaître, en plus, tous les détails et les aboutissants. On a déjà statué qu’on a peur l’un pour l’autre dès que l’un passe cette porte, et si on laisse cette peur nous engloutir, ce sera dommageable pour nous deux. 
  • J’suis d’accord.
  • Alors, voici ce que je propose. On se soutient, l’un et l’autre, de notre mieux. On accepte qu’on est pas éternel, que des shits vont arriver, mais on travaille à faire en sorte qu’il y ait plus de beau entre nous que de défis. Ça engage à aller des fois au restaurant, des fois chez des amis, des fois à explorer le Kama Sutra pour pimenter notre vie sexuelle ou à juste passer un après-midi enneigé à lire des livres devant un feu de foyer comme des vieux. On accepte que notre vie sera compliquée, parfois difficile et bourré d’inquiétude, mais on prend soin l’un de l’autre avec tout l’amour possible et imaginable qu’on ressent. 

 


Elle lève un regard doux vers lui avant d’ajouter, cette fois de vive voix, et non par texto : 



  • Je t’aime. 


 

Ces mots font trembler le géant devant cette femme à genoux. Il se penche pour la prendre dans ses bras et l’y maintenir, le temps d’un long baiser passionné, avant qu’il ne niche son visage dans le creux de son cou pour respirer son odeur. Alors seulement, comme si ce fut un précieux secret, il murmure avec toute la délicatesse du monde : 



  • Je t’aime.     

 



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