https://www.youtube.com/watch?v=Edwsf-8F3sI
La policière s’approche du jeune homme en détresse :
Le jeune homme bat des cils quelques secondes et répond :
Elle indique l’endroit d’où elle arrive et le jeune homme acquiesce.
À ce moment, la policière remarque que même s’ils sont froissés, les vêtements du nommé Angelo sont quand même de qualité et assez propre. Un scénario plausible se dessine tranquillement dans l’esprit de la jeune femme tandis qu’elle active une application de traduction sur son cellulaire et que le jeune homme répète :
Puis, il murmure, plus pour lui-même que pour se faire comprendre :
Le traducteur met le texte par écrit, et Shelley lit : “Ils ne veulent pas que je la ramène, je dois rentrer maintenant!” puis : “À quoi ça me servirait d’enseigner à une mortelle comment défaire un cercle de protection? Comme si elle allait comprendre comment ça marche…” La policière lève les yeux vers lui, surprise. Mortelle? Cercle de protection? Qu’est-il donc au juste?
Elle tape rapidement sur son clavier : “La mortelle sait ce qu’est un cercle de protection, Angelo. Est-ce pour ça que tu ne peux pas rentrer chercher ta soeur ?” puis appui sur la touche de traduction. Quand la voix s’élève de son cellulaire, le jeune homme devient visiblement surpris. Cette fois, un véritable intérêt s’éveille tandis qu’un sourire le gagne :
Il sort crayon et calepin en parlant et exécute les symboles. Shelley l’observe attentivement, et effectivement, venant de sa main à lui, agile et gracieuse, le symbole semble tout à fait simple d’exécution. En fait, ose-t-elle se dire que les figures sont clairement mieux traitées que ce qu’elle a vu jusqu’à présent.
Même chez James.
Angelo lui tend la feuille tandis que Shelley demande, toujours en passant par le traducteur de son téléphone :
Mais cette fois-ci, il lui fait signe de s’arrêter, un peu ennuyé, et déclare dans un beau français coupé par un joli accent :
Il lui tend une oreillette. La policière fronce les sourcils, un sourire en coin :
Le jeune homme semble… ennuyé par sa question. Voir, il la juge :
Sur ce, la policière revient sur ses pas tranquillement.
Bien sûr, le frêle Angelo suscite la pitié et l’envie de l’aider. Au-delà de cet aspect, ce qui titille un brin de révolte de la part de la policière réside surtout en le fait que Fortier maintienne prisonnières des âmes et qu'il puisse s’en servir pour la célébrité. S’il s’agissait d’une prison pour les fantômes dangereux, comme les “Gérard Robert” de ce monde, elle ne broncherait pas. Voir même que l’idée en soi créer un intérêt. Mais pas les “Clémence Rousseau”... Et la policière est prête à parier qu’il y a plus de “Clémence” que de “Robert” dans le monde des esprits. Qui plus est, asservir pour être vénéré ensuite par les captifs la dérange vraiment beaucoup.
La porte de sortie d’urgence située à l’arrière-boutique ne présente pas de poignée. Il s’agit d’une porte coupe-feu impossible à ouvrir de l’extérieur, n’ayant pas de serrure. La meilleure méthode afin de pouvoir mettre ce plan à exécution, c’est de passer par la porte principale.
Shelley se compose un visage sérieux et inquiet en se présentant à nouveau à la devanture de l’ancienne boutique de vêtements. Elle frappe trois petits coups à la porte d’entrée et l’ouvre un peu. Comme elle s’y attendait, les cinq hommes armés sont là, fusils en main.
Les cinq hommes se lancent des regards hésitants. Celui qui a pris la parole lui fait signe d’entrer.
Shelley lève les mains, indiquant qu’elle n’a rien entendu. Elle sait que les gangs de rue ont tendance à jouer dur. Ce qui l’inquiète, toutefois, c’est que lorsqu’ils attaquent un autre groupe, elle en entend parler au poste et il y a des victimes collatérales.
Or, si ce qu'ils viennent de dire est vrai, rien n’est remonté jusqu’à elle.
Pourquoi?
Elle passe donc devant les cinq, cette fois en gardant ses bottes. Personne ne l’arrête ou ne lui fait de sermon, et tout le monde est occupé à se regarder fixement ou à prier. Dans la grande pièce du magasin, elle voit Tania qui regarde fixement Jean-Sébastien dans les yeux. Ce dernier tient une carte dans sa main et encourage sa compagne à la deviner.
Lorsqu’elle passe à l’arrière-boutique, elle entend la voix du Prophète en grande discussion :
Un doigt sur l’oreillette, elle annonce à voix basse :
Le sentiment de faire quelque chose de risqué fait grimper joyeusement l’adrénaline de la policière dont les yeux scrutent les protections devant la sortie d’urgence. Aidée par la lampe de poche de son cellulaire, elle détaille les figures qui se trouvent autour de l’épais cadre de métal tout en gardant un œil sur le bureau et sur la pièce où se trouvent les adeptes. Lorsqu’elle repère les symboles en question, elle sort un crayon-feutre noir de sa poche et entreprend de refaire le dessin proposé par Angelo.
Une bonne minute passe tandis qu’elle trace les symboles. Lorsqu’elle termine, elle annonce dans un faible souffle:
Le bruit de cran de sécurité qui se retire lui coupe la parole. Elle ferme les yeux en baissant la tête et en soupirant d’exaspération. Trop concentrée sur le dessin, elle a oublié de protéger ses arrières, telle une vulgaire débutante…
La voix de l’un des adeptes armés la gronde :
Sans se retourner pour éviter tout geste brusque, Shelley lève les mains, montrant qu’elle n’est pas armée, et se redresse très lentement, son cœur battant à tout rompre. Dans son oreillette, elle entend Angelo qui siffle une jolie mélodie joyeuse. Sa panique du moment, l'accablant d’informations inutiles, lui souligne qu’il s’agit d’une chanson reprise par Michael Bublé.
La policière se retourne tranquillement vers les cinq hommes dont les canons des fusils sont orientés vers elle. La gorge sèche, elle déclare en pesant chaque mot et en luttant pour garder le peu de contrôle qu’elle a sur la situation:
Elle lève un sourcil, comprenant que sa vie est vraiment menacée. Une pensée va vers le sombre présage de Candide, la nuit où elles étaient au “Couvent” : “Je crois que lui aussi, il a peur d’ouvrir la porte sur un de tes collègues, un beau matin, qui lui annonce que tu es morte pendant la nuit.”
Le sifflement d’Angelo continue dans l’oreillette tandis qu’elle souligne :
Le Prophète sort de son bureau et observe la scène, une lueur de panique dans le regard. Il lève une main pour appeler le groupe à la prudence, sans doute plus conscient des conséquences possibles s’il fallait que ses hommes ne tuent une policière. L’un des cinq lui annonce :
Aussitôt, Zach pâlit et se précipite vers Shelley pour la pousser et constater ce qu’elle a ajouté. L’homme se met une main sur la tête, horrifié :
Le sifflement dans l’oreillette se poursuit et semble devenir un écho. Écho qui rebondit maintenant sur les murs de la pièce, semblant venir de partout et de nulle part à la fois.
“Pourtant, la porte n’a pas été ouverte, songe-t-elle. Comment est-il entré?” Mais elle ne se questionne plus : chaque personne dans l’arrière-boutique est figée par la mélodie; c’est le moment de se mettre à couvert et de dégainer son arme.
Sans attendre son reste, elle s’exécute et se retrouve derrière un comptoir où figure une cafetière et un micro-ondes. L’un des hommes tire en sa direction, et au moment où elle perd le visuel sur le groupe, un cri retentit. Angoissé, surprit, douloureux. Elle qui s’attend à se faire canarder entend bel et bien des coups de feu, mais son oreille lui indique qu’ils ne proviennent certainement pas tous d’armes de chasse.
Et ce sifflement qui n’arrête pas…
“Respire, bordel, respire, se dit-elle. T’as vu pire. Tu as géré bien pire. Reste en vie. Garde le contrôle. Tu paniqueras après, s’il le faut.”
De la partie qui était réservée aux gens qui se fixaient, des cris de surprise se font entendre.
Une porte claque dans un grand fracas : Shelley devine que le Prophète est retourné dans son bureau pour se cacher. Un regard par-dessus le comptoir lui permet de valider sa théorie… et de constater que trois hommes sont déjà au sol. Deux sont encore debout, à reculer vers la sortie de secours.
Shelley sent sa mâchoire qui refuse de se fermer désormais, trop impressionnée pour cacher sa stupeur. Lentement, elle se redresse et voit Angelo qui abat l’un des deux derniers assaillants d’une balle. Ses beaux et coûteux vêtements sont percés de toute part, et pourtant le jeune homme ne semble nullement gêné par une quelconque souffrance. Pire : il siffle encore sa mélodie sur une note joyeuse lorsqu’il agrippe le dernier homme armé par la nuque sans ménagement.
Alors seulement, le sifflement s’arrête, les lèvres du jeune homme laissant paraître un sourire carnassier. Sourire duquel s’échappent deux canines juste un peu plus longues que la moyenne. L’homme qu’il maintient supplie et fond en larmes.
Sonnée, la policière comprend alors que le jeune italien doit avoir le même âge depuis fort longtemps et qu’elle a foncé dans son histoire de personne en détresse tête baissée.
Lorsqu’il plonge le visage dans le cou de sa victime, cette dernière tressaille, les yeux exorbités par une souffrance qui la fige sur place. Sa bouche s’ouvre dans un cri muet et tout son corps est parcouru de violents spasmes. Prise d’un haut-le-cœur, l’agent détourne le regard et porte plutôt son attention sur le bureau. Elle se souvient qu’elle n’avait pas repéré de fenêtre dans cette petite pièce, donc Zach n’a certainement pas pris la fuite. S’il est intelligent, il est en train de se barricader.
Entre les mains d’Angelo, la victime s’éteint graduellement, laissant ce que Shelley présume maintenant être un vampire repu. Une très fine goutte de sang d’un romantisme morbide perle à la commissure de ses lèvres. Amusé, celui dont l’apparence trompeuse représente un tout jeune homme rit tout bas et regarde autour de lui, comme s’il cherchait quelque chose ou quelqu’un.
Lorsque son regard se pose sur la policière, cette dernière lui indique la porte fermée du petit bureau d’un mouvement de la tête. Sans jamais se presser, Angelo enjambe les corps à ses pieds, reprenant en sifflant sa jolie mélodie. Elle le voit tourner la poignée et constater qu’elle est verrouillée. À l’intérieur, des cris de terreur retentissent. Le vampire met une main sur la porte et la pousse dans un geste qui ne semble pourtant pas lui coûter, mais elle se fracasse bel et bien dans un grand bruit, comme si elle fut enfoncée d’un immense coup d’épaule. À ce bruit, la policière sursaute, mais n’ose pas encore bouger.
De l’endroit où il se trouve, Zach aperçoit Shelley, qui s’est lentement déplacée devant le comptoir, observant la scène de loin.
Une petite grimace gagne la policière tandis qu’elle répond:
Le somptueux rire d’Angelo s’élève à cette réplique. La policière se détourne, nullement intéressée à voir l’agonie du Prophète et se dirige plutôt vers l’avant de la boutique pour vérifier que l’endroit est vide. Si, effectivement, une grande majorité des fidèles ont quitté sans demander leur reste, Jean-Sébastien et Tania y sont encore, blancs comme la mort et tremblant des pieds à la tête.
Un hurlement d’agonie leur parvient, faisant sursauter les deux jeunes gens. Des larmes échappent à JS tandis que Shelley répète, avec l’espoir de faire le moins de victimes possible :
Un sombre craquement résonne jusqu’à eux : celui d’os qui se brisent. Luttant pour garder son sang-froid, l’agent déclare :
Dépassés, les deux jeunes gens se ruent à l’extérieur. Une fois seule, la policière soupire et se rend à la porte d’entrée pour la barricader, munie de ses gants d’hiver pour éviter de laisser des empreintes sur quoi que ce soit. Il suffirait qu’un seul des membres de la secte soit pris d’un élan de courage et veuille sauver ce prophète de malheur pour que le carnage se poursuive, et il y a déjà bien assez de morts pour cette nuit.
Lorsqu’elle revient vers l’arrière-boutique, elle aperçoit Angelo qui rit tout bas dans l’arrière-boutique, la main de plâtre sous les yeux et le visage barbouillé de sang. Une grimace de dégoût gagne la jeune femme tandis que son regard se perd sur les corps des hommes au sol.
Bien sûr qu’elle en a vu, des cadavres. Frais, décomposés, démembrés… Son métier la confronte à bien des situations choquantes pour le commun des mortels. Toutefois, celui du Prophète, dont les membres désarticulés lui donnent des airs de marionnette sans main pour l’animer, offre un spectacle qui la rend encore plus inconfortable.
D’une voix ennuyée et méprisante, celui qu’elle prend pour un vampire déclare en s’adressant à quelqu’un invisible:
C’est drôle ; venant de sa part à lui, c’est beaucoup plus crédible, de se dire qu’il parle à un esprit…
Puis, comme s’il se souvenait qu’il n’est pas seul, celui qui semblait, il y a une heure à peine, n’être qu’un tout jeune homme vulnérable pose un regard joyeux sur elle.
Nerveuse, mais optant pour la collaboration afin d’augmenter ses chances de survie, Shelley répond :
“Ne surtout pas paniquer reste en contrôle, se dit-elle encore. Toujours favoriser le dialogue, même anodin. C’est un prédateur, ne sois surtout pas une proie.”
Il fouille dans une poche de sa veste coûteuse maintenant criblée des balles qui l’ont traversée pour en sortir un livre petit et mince.
Elle prend le cadeau ainsi offert tandis que le vampire déclare :
Drôlement flattée et effrayée, elle tient le livre contre son cœur. L’étrangeté de cette nuit n’a d’égale que son désir de ressortir de cette aventure en vie. Aussi une vague de soulagement la prend-elle lorsqu’il passe la porte de secours pour gagner la nuit.
Elle calcule cinq minutes environ, le temps de laisser une avance au vampire et de gérer ses propres mains qui tremblent sous l’adrénaline. Ensuite, la policière place un objet de la bibliothèque du Prophète tout près de la sortie de secours avant de revenir à la porte d’entrée, de retirer la barricade de fortune et de dire à sa radio :
Une dizaine de minutes plus tard, tandis qu’elle a retrouvé son véhicule, elle voit ses collègues vêtus de gilets pare-balles débarquer et investir les lieux.
Officiellement, dans son rapport, elle déclare avoir pris contact avec Zach Fortier, à la demande des travailleurs sociaux, afin de faire un filet de sécurité convenable pour les membres de la secte. Elle serait ensuite ressortie, a fait le tour du quartier pour retrouver les travailleurs sociaux, puis a entendu des coups de feu. Les membres de la secte ont quitté en trombe et elle n’a pas vu qui que ce soit d’autre sortir.
Les preuves indiqueront que quelqu’un a placé un objet pour obstruer la sortie de secours et qu’il y eut un règlement de compte, fort probablement avec les gangs de rue.
Lorsqu’enfin cette nuit se termine, elle regarde le livre qui lui fut remis par Angelo et soupire en regardant la première page : le volume est entièrement rédigé en italien. “Bon… Alors, soit : apprenons l’italien…”
Une fois de retour chez James, elle sort de sa voiture, épuisée. Sa seule envie est de se blottir contre son amoureux, caché sous les draps de son lit, nicher son nez glacé dans le dos du procureur qu’elle entend déjà sacrer en riant, et lui raconter sa nuit. Son plan tombe toutefois à l’eau lorsqu’elle pousse la porte de maison et qu’elle croise le bellâtre dans l’entrée, un croissant au beurre entre les dents :
La policière lui vole une bouchée de croissant au détour, ainsi qu’un baiser et une gorgée de café tandis qu’il lui demande, soucieux :
Elle pèse le pour et le contre à tout lui dire en quelques secondes : le danger n’est plus immédiat et tout est géré. Et elle se doute bien que les “dudes d’Ottawa” doivent avoir un lien avec l’espèce de prince annoncé par Étienne Blanchard, il y a déjà quelques mois. Ajouter de la pression et de l’inquiétude ce matin ne serait d’aucune utilité.
Alors elle déclare :
Les deux se regardent pendant quelques secondes, un sourire triste les gagnant. Mais pas question de laisser triompher la mélancolie : Shelley caresse son visage du bout des doigts, l’embrasse encore et déclare :
Encore un baiser, cette fois plus long et authentique, avant que le procureur ne sorte.
Tranquillement, la policière retire son manteau et ses bottes, se dirige vers le salon où son fidèle Brutus a trouvé l’énergie nécessaire à grimper sur le sofa et prend sa guitare.
Inspirée, elle se met à gratter un vieil air italien.