Gambit - Les Dossiers Interdits

Chapitre 11 : Nom de code : MATRIMONIUM

7572 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 03/10/2026 13:15


 

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Shelley évite de justesse la mère de Barbara qui, dans son effervescence, passe à un cheveu de la bousculer, cherchant frénétiquement la broche de perle de sa propre mère. 



  • C’est impossible, je l’avais posé juste là! Elle ne s’est pas envolée!
  • Denise, juste ici, indique Shelley. 


 

La mère de la mariée soupire lorsque la sœur de sa fille lui tend le précieux bijou. C’est que la femme de soixante ans est plus nerveuse que la mariée elle-même et tient à ce que tout soit parfait pour le grand jour de sa fille unique.

 

Ayant recueilli Barbara lorsqu’elle avait à peine un an, Denise et Réjean Proulx l’avaient adoptée au décès de leurs parents. La femme avait toujours été très protectrice à l’endroit de sa précieuse fille, et n’avait jamais hésité à inclure Shelley dans le noyau familial. Elle lui avait même offert de venir vivre avec eux à l’époque, mais la jeune fille était dans une mauvaise passe et refusait tout contact avec des gens bienveillants. Par chance, Charles avait été un filet de sécurité des plus adéquats, et les deux familles n’en formaient plus qu’une lors de ce genre d’événement.

 

Bref, les mains légèrement moites et tremblantes, Denise prend délicatement la broche que lui tend Shelley pour la placer sur la robe rose poudrée et courte qui tombe juste au-dessus des genoux. La mariée résume : 



  • OK : quelque chose de vieux, quelque chose de neuf, quelque chose d’emprunté… Shel?


 

Shelley lui tend un petit bracelet d’argent qu’elle porte lorsqu’elle n’est pas en service. 



  • Merci! OK : vieux, neuf, emprunté… Bleu… Ça c’est pas compliqué… 
  • La pièce d’argent!


 

Denise fouille dans son portefeuille et en sort une petite pièce de monnaie. Barbie retire son soulier et y glisse la petite pièce. 



  • J’crois qu’j’ai tout… 
  • Il te manque juste ton époux, lance Shelley sur un ton réconfortant. Barbara, tu es… superbe.
  • Merci. Oh bordel, ça y est, je vais pleurer, merde!


 

Les deux soeurs rient tout bas tandis que Denise prend une photo qui les immortalise dans les bras l’une de l’autre. 

 

Pas de demoiselles d’honneur, pas de bouquetière, rien. Ce mariage est à l’image de Barbie : simple, un peu rebelle, mais respectant certaines traditions. Les mariés ont insisté pour que le tout se déroule de soir, à la nuit tombée, et font les choses totalement dans le désordre : le repas a d'abord lieu en fin d’après-midi dans des habits décontractés pour éviter de suffoquer à la chaleur. Maintenant que le soleil est tombé et qu’il fait plus frais, c’est le moment de sortir le grand jeu. 

 

Les deux mariés ont chacun un témoin : Barbara a choisi, sans surprise, sa sœur aînée, qu’elle a habillée d’une jolie robe bleu clair avec de petites fleurs dans les cheveux. Félix, le marié, a également choisi son frère aîné, débarqué du Togo avec une partie de la famille Mensah, dont les parents. Sur le coup, ceux-ci ont questionné le choix de leur fils de faire la cérémonie sous les étoiles et se sont montrés inquiets. Toutefois, en leur exposant les consignes sanitaires, ils ont compris ce choix. 

 

Le mariage en lui-même se déroule dans la cour située derrière leur restaurant dans le quartier touristique, à aire ouverte. Des lumières ont été installées un peu partout, de même que des voiles blancs qui bougent au gré d’une très légère brise. La mariée effectue ses derniers préparatifs dans le restaurant.

 

James a pu être présent toute la soirée : tout semble tranquille de son côté. Assis à la table de Charles et Shelley, il fait des efforts visibles pour montrer son intérêt, mais sa douce devine bien que ce genre d’événement n’est pas sa tasse de thé.

 

Pendant le repas, il avait demandé à Shelley : 



  • Le dude, là-bas, y'est avec ta soeur ou ton beau-frère? 
  • Thomas? C’est un ami de la famille. C’est un ancien policier.
  • Y’a pas été congédié, me semble? Falsification de preuves…
  • Mon amour, est-ce qu’on peut mettre ça de côté et se concentrer sur Barbara, ce soir? On reviendra à Thomas demain, ça va me faire plaisir, mais s’il te plaît… Ce soir, Thomas, c’est juste un ami de la famille.


 

James avait grommelé quelque chose avant d’embrasser son amoureuse et de porter son attention sur autre chose.

 

L’un des beaux-frères annonce qu’il ne manque plus que la mariée. Barbie lance un sourire ému à Shelley qui l’encourage et lui remet son bouquet : une demi-douzaine de roses bleues. 

 

Puis, lorsque la marche nuptiale s’élève, Barbara prend une grande inspiration et traverse un rideau posé pour garder l’effet de surprise. En la voyant, l’assemblée l’applaudit. À l’autre bout, Félix, dans un superbe costume bleu nuit sertie d’une cravate rappelant le bleu des cheveux de sa bien-aimée, a un sourire ému en la voyant. Au rythme de la marche, Barbie avance vers lui, la gorge serrée par l’émotion. 

 

Derrière elle, Shelley regarde James et Charles, tout sourire. Elle note également qu’une table, inoccupée un peu plus tôt, a maintenant deux invitées tardives : une jeune femme aux traits latins portant une robe rouge et une punk aux cheveux verts et hérissés. LaVerdure est la propriétaire d’une maison des jeunes que Barbie et elle ont fréquentées à l’adolescence. La policière sait que la punk est devenue une amie de longue date de sa sœur avec le temps, et il lui arrive de travailler avec elle dans certains dossiers. Ça lui fait plaisir de la voir là, mais elle ne peut pas passer par-dessus le malaise palpable sur le visage des deux jeunes femmes qui fixent maintenant James. Le regard du procureur suit celui de sa propre amoureuse et se fige. Lorsqu’il revient à Shelley, elle remarque qu’il a un peu pâli et que ses traits se sont endurcis. 

 

Une fois devant le célébrant, c’est-à-dire le père de Félix, monsieur Mensah prend la parole, raconte la première rencontre entre son fils et sa belle-fille. 

 

Shelley fait un effort titanesque pour éviter de se retourner. Une part d’elle s’en veut énormément de ne plus être capable de se concentrer sur sa soeur. Mais une autre est inquiète. James n’a pas simplement l’air mécontent : il a blêmi.

 

Qu’est-ce qui se passe?

 

La cérémonie ne dure que dix minutes. Et pourtant, la jeune blonde pourrait jurer que cela fait des heures qu’elle attend que ça se termine. Lorsqu’enfin les mariés peuvent échanger un baiser, elle risque un nouveau regard vers James : il a repris des couleurs, mais il lui semble aussi raide qu’une tige de métal. Au moment des signatures du papier officiel, une fois son nom posé en tant que témoin de la mariée, elle revient vers son amoureux qui l’attrape par la taille pour glisser à son oreille :



  • Veux-tu ben m’dire kessé qu’la fucking baronne de la ville de Québec fait icitte?
  • Qui ça?
  • LaVerdure. Kessé qu’a fait-là?

 


Les yeux de la belle passent de la punk à son amoureux avant qu’elle ne réponde : 



  • LaVerdure? C’est pas une baronne, c’est une amie de Barbie depuis des années…
  • Tu m’niaises? 
  • Mais non : je la connais depuis au moins une dizaine d’années, chéri… On travaille même ensemble dans le communau…
  • T’as jamais r’marqué qu’a vieilli pas, ton amie, mon amour?


 

Le visage de Shelley s’affaisse. Un frisson la traverse tandis qu’elle voit la punk mettre un masque sanitaire pour s’approcher de la mariée et la féliciter, toujours secondée de sa compagne. 



  • Tu me niaises… Ça ne se peut pas… 
  • T’as Thomas, le chasseur de vamp, assis à la table là-bas, t’as la baronne vampire de la ville juste à côté, pis t’a moi qui représente une vampire indépendante. Ciboire, Shelley, à quoi tu joues?
  • Mais je ne joue pas, j’te jure!


 

Barbara éclate de rire lors de sa conversation avec la punk. Ce faisant, son regard se pose sur sa soeur et comprend que quelque chose ne va pas. 

 

James semble presque en colère, chose qui attire également l'œil de Charles. 



  • Ça va, vous deux?
  • Oui, répond James. Faut qu’je parte. 
  • Attends, on peut au moins en parler, s’oppose Shelley en tentant de prendre sa main.
  • Shelley, ma chérie, appelle Denise. On t’attend pour la valse des mariés!


 

Le procureur fait un pas de recul, refusant tout contact supplémentaire avec la policière. À ce moment, son cellulaire retentit de ce son qui irrite son amoureuse : un message de mission.



  • Faut que j’y aille. On s’en reparle plus tard. 

 


Il adresse un signe de la tête à Charles avant de lancer un dernier regard douloureux à l’endroit de Shelley et de se diriger vers la sortie. De son côté, l’ex-policier retient sa fille qui, sous le choc, ne sait plus où se placer.



  • Qu’est-ce qu’il a? demande-t-il.
  • Je sais pas, ment Shelley. Je crois qu’il y a quelque chose au travail…

 


Déterminée à ce que l’horaire du mariage soit respecté, Denise vient vers elle et coupe court à la conversation : 



  • Ma chérie, tu viens la pousser, cette chanson? Les mariés attendent leur valse!
  • Oui… Donne-moi une petite minute, s’il te plaît.
  • James est parti?
  • Il a une urgence au travail, intervient Charles. Tu sais ce que c’est : ce serait lui qui se marierait qu’il mettrait son mariage sur pause le temps de gérer!
  • OH! Grand Dieu, ma chérie, je ne sais pas comment tu fais! C’est une vie pleine de rebondissements ! 

 


La policière arbore un sourire crispé et prend une grande inspiration pour se calmer : son instinct lui hurle d’aller retrouver James pour s’expliquer dès maintenant, de ne pas le laisser simplement partir comme ça. 

 

Mais il a une mission. Et elle aussi. 

 

De loin, Barbie lui mimique les mots : “U OK?”. 

 

“Pour ma sœur, se dit-elle.” Ce jour est d’une importance majeure pour sa cadette, et il n’est pas question de le lui ternir. Shelley lève un pouce en arborant le sourire rassurant de l’aînée qui est en plein contrôle et déclare à Denise : 



  • Allons faire valser les amoureux.

 


En montant sur la petite scène aménagée pour l’occasion, elle met le micro à sa hauteur, les mains moites et le cœur gonflé de douleur. Elle prend ensuite sa guitare tout en se souvenant du texte qu’elle a griffonné il y a déjà quelques jours.



  • Messieurs-dames, la mariée avait une demande spéciale pour finir cette journée.

 


Les regards se tournent vers elle et Shelley continue : 



  • J’ai eu le privilège de voir grandir ma sœur. Et j’utilise le mot privilège, parce que c’est exactement le sentiment que ça fait, de côtoyer Barbara. Et quand elle nous a présenté Félix, il y a déjà trois ans de ça, j’ai eu le sentiment que ce jeune homme la voyait comme je la vois, et qu’il était ce genre de personne, lui aussi. Le genre de personne dont il est un privilège de connaître. 

 


Le marié lève sa coupe en direction de sa belle-soeur avant d’en prendre une gorgée et de la déposer sur une table tout près. Mais Barbara, silencieuse, continue de percer Shelley du regard. Ce sont les yeux de quelqu’un qui dirait : “Tu ne me la feras pas à moi. Je sais que tu ne vas pas bien.” 

 

Et pourtant, la policière réussit à mettre ses sentiments de côté avant de poursuivre :



  • Au-delà de l’acte civil, la promesse que se font ces deux personnes, c’est de se soutenir coûte que coûte et de se voir pour ce qu’ils sont réellement chaque jour de leur vie. Il va y avoir des tempêtes à traverser, des moments moins faciles que d’autres. Et il va y avoir les jours ensoleillés et les éclats de rire. Nous vous souhaitons tous le plus beau des bonheurs du monde. Et pour vous lancer dans cette danse qu’est la vie, commençons par la valse des mariés. Quand elle était petite, Barbie s’est mise à écouter une chanson en boucle. Elle l’a écouté si souvent que Denise et Réjean la connaissent par coeur, et elle m’a toujours dit qu’elle tenait à ce que ce soit sa valse le jour de son mariage. Mission accomplie, ma soeur. 

 


Elle fait s’élever les premières notes de la chanson “Iris” du groupe “The Goo Goo Dolls”. Barbara met ses réserves de côté tandis que Félix vient vers elle et s’incline. La punk désignée comme “baronne des vampires” s’éloigne tranquillement et ainsi valsent enfin les mariés, au rythme de la balade que Shelley a volontairement ralentie pour l’occasion. 

 

Après cinq minutes de danse, les gens applaudissent les mariés qui s’embrassent doucement. Shelley se retire de la scène pour donner le loisir à Denise de rappeler les consignes sanitaires et clore l’événement. 

 

Tandis que les invités se retirent, la mariée vient vers sa soeur et l’arrête juste avant qu’elle ne quitte : 



  • Qu’est-ce qui se passe avec James?
  • Rien, il a été appelé par le travail. 
  • Ne me fais pas ce coup-là, Shel. J’ai vu son visage changé quand LaVerdure est entré. Et j’ai vu comment il a réagit quand vous vous parliez.
  • Écoute… 
  • Non, toi, écoute. Je sais pas si c’est parce que tu es amoureuse, mais il vient tout juste de te lever un fucking red flag et tu l’excuses. Au beau milieu du mariage de ta soeur, le gars décide de partir juste comme ça parce qu'il a un préjugé défavorable quant aux punks? Shelley, j’aime pas ça.

 


La policière se tait : comment pourrait-elle expliquer à Barbara sans lui révéler les raisons de James? Elle-même n’est pas certaine d’avoir tout compris. 



  • Sois pas inquiète pour moi, Barbie. 
  • Je vais me gêner, réplique-t-elle. C’est ton singe, c’est à toi de gérer ça. Mais penses-y bien : red flag. 
  • Va en lune de miel. Je vais être avec Charles, pars la tête tranquille.

 


Les deux sœurs se font une accolade avant que la mariée ne retrouve l’homme de sa vie. Shelley reprend sa guitare et se dirige à son tour vers la sortie. 

 

Dans le stationnement, tandis qu’elle range l’instrument à cordes dans le coffre de sa voiture, elle aperçoit LaVerdure qui lui fait un signe de la main : 



  • Hey, agent Doyon, attends un peu…

 


Baronne vampire… Un frisson traverse Shelley qui s’en veut un peu, à ce moment. Lorsque Barbie avait traversé sa crise d’adolescence, c’est LaVerdure et sa maison des jeunes qui a servi de filet de sécurité. Sans elle, sa cadette serait peut-être paumée dans une ruelle avec une aiguille dans le bras. En tout cas, à l’époque, c’était bien parti… “Et si James avait de mauvaises informations, sur ce coup-là?” Le temps que met la punk à s’approcher, elle se résume ce qu’elle sait de celle qui, à ses yeux, a toujours été une intervenante de rue : elle est française, elle est bad ass, elle organise des marches pour souligner le jour des droits des femmes ou de la Fierté en donnant toujours ses itinéraires à la police… D’accord, elle n’est pas aussi proche d’elle que Barbara l’est elle-même, mais il n’empêche… Une baronne vampire?

 

LaVerdure est encore secondée par la jeune femme latine que Shelley avait repérée. De longs cheveux bruns, de sombres et grands yeux, des courbes vertigineuses… Une beauté. Cette femme pourrait clairement faire du mannequinat si elle le désirait. Lorsqu’elles sont à portée de voix, la femme aux cheveux verts commence : 



  • Comment ça va? Ça fait un bail!
  • Oui! Ça va… La pandémie rend la vie compliquée, mais “Ça va bien aller”, qu’ils disent. 
  • Tu parles… Mes jeunes sont démunis. Y’a pas pires circonstances pour être un kiddo ou un ado. Les SDFs, ça doit être pareil…
  • C’est l’enfer. J’ai pas d’autres mots. 
  • Dis donc, j’ai pas rêvé : tu étais bien accompagnée du proc “The Great White” tout à l’heure, non? 

 


La question étonne la policière qui sent ses gardes se monter doucement. Mais d’un autre côté, LaVerdure travaille avec des jeunes qui sont à risque de se retrouver judiciarisés quand ils ne le sont pas déjà. Ce n’est pas si étonnant qu’elle sache qui il est.



  • Oui, c’est ça. 
  • Dis donc, joli, mademoiselle! Et bien sûr, ça n’a rien à avoir avec ce cher Étienne sur le pont, pas vrai? Tu dirais quoi qu’on s’assoie dans ta voiture pour une petite conversation?


 

Cette fois, Shelley se sent blêmir à son tour. Non seulement la peur la prend au ventre, mais en plus une certaine dose de colère menace d’exploser, combinée à un sentiment de trahison. Ses mains se mettent à trembler en devenant moites à nouveau tandis qu’elle dit tout bas : 



  • Pas toi…
  • Quoi, pas moi? demande LaVerdure.
  • Merde… T’es une redresseuse de tort, un pilier de la rue, ça fait des années que tu sauves des vies… 
  • Et qu’est-ce que ça change, dis-moi? Ah! Je comprends. “The Great White” ne te dit pas tout, c’est ça? 


 

Humiliée, Shelley s’adosse à sa voiture, les yeux remplis de larmes. La punk continue : 



  • Ou ce qu’il t’a dit vient de sa maîtresse et ce qu’il sait est biaisé. Si t’écoutais ma version? Mais pas à l’air libre. Au moins dans ta voiture. 


 

La policière acquiesce et laisse les portes se déverrouiller. Lors que les trois femmes sont assises, LaVerdure côté passager et la demoiselle qui l’accompagne sur les bancs arrière, la punk reprend : 



  • T’inquiètes. C’est vraiment juste pour discuter. 
  • Tu m’excuseras si je suis nerveuse : tu es devenue pas mal plus intimidante en moins de trente secondes. 
  • C’était pas déjà le cas avec les cheveux? blague-t-elle. Aller. Qu’est-ce que ce cher Étienne ou le beau maître Leblanc t’ont révélé?
  • Je sais qu’il existe des gens comme Étienne, comme toi. Que vous avez une espèce de société. Est-ce que tu es venue cette nuit pour moi, ou vraiment pour ma soeur?
  • Je te jure que je suis là pour Barbie. Parce que c’est pas tous mes jeunes qui se rendent là où elle est cette nuit, et que ça me fait du bien de voir qu’il y en a qui s’en sortent. Après, quand je t’ai vu avec ce cher et sexy procureur, l’incident du pont m’est revenu. Et je me suis demandé où tu en étais, si tu étais de l’équipe de Chae-A ou pas. 
  • Chae-A?

 


LaVerdure a un pauvre sourire : 



  • D’habitude, tu vois, j’aime provoquer une bonne dose de chaos, mais j’irai pas plus loin dans ton cas, agent Doyon. Pas au sujet de ce qui tourne autour de Leblanc, en tout cas. Mais je vais faire un doigt d’honneur à une partie des secrets généraux et au moins te présenter Lola Lopez.

 


La jeune femme brune a un sourire compatissant et incline doucement la tête en guise de salutations. Shelley lui répond d’un signe de tête et LaVerdure continue : 



  • Elle est mon ombre pour quelques mois encore. Tu connais le défunt “Paul Fiset”, l’ancien chef des motards criminalisés de la ville? 
  • Oui, répond Shelley avec un effort visible pour mettre de l’ordre dans ses pensées qui se bousculent. Il se murmure que sa fille aurait jeté l’entreprise familiale au sol, mais je suis au communautaire, pas tant dans le crime organisé. 
  • Vous aurez probablement à vous côtoyer, Lola et toi, dans la rue. La fille de Fiset a pas détruit ce que son père a fait : elle l’a réformé et a tout légué à la demoiselle ici présente. Elle a pour mandat d’intervenir auprès des prostituées et des jeunes vendeurs pour continuer la réforme.
  • Ce sera un plaisir de travailler avec vous, agent Doyon. 

 


La blonde lui adresse un sourire difficile malgré tout. Dans la voiture, avec des mots à peine couverts, c’est difficile, pense-t-elle, de les prendre pour des… Elle ne veut pas employer ce mot. LaVerdure a un hochement de tête : 



  • Je sais pas tout ce que tu sais ou si tu joues les naïves, alors je vais me fier à ta parole. Depuis le décès d’Étienne, tu as tout géré de la bonne façon. Continue comme ça. Je tiens pour acquis que tu vas répéter tout ce qu’on se dit à ton copain, alors pas de stress. Mais si jamais l’envie de refaire le monde te prend, la porte est toute grande ouverte de notre côté, agent Doyon.

 


L’affirmation surprend la policière. Son étonnement est total quand la punk ouvre la portière pour descendre du véhicule, imitée par la brune. LaVerdure ajoute avant de refermer la porte :



  • À propos, merci pour Sophie. La jeune que tu as raisonnée au BLASPHÈME. On ne la laissera pas ressortir sans filet de sécurité, c’est promis. 

 


Shelley sourit à la punk et démarre la voiture quand la portière se referme. 

 

Le bon sens voudrait qu’elle se rende chez James ou chez elle. Peut-être même au chalet de son père. Ensuite, elle attendrait le retour de son amoureux, le ventre noué d’angoisse, en tentant de mettre de l’ordre dans ses pensées ou en redoutant qu’un vampire défonce la porte. Combiné à la lourdeur des derniers mois de pandémie, au fait d’être tenue dans l’ignorance même si elle en comprend la pertinence, au deuil de son Brutus adoré qui lui manque atrocement, quelque chose craque, cette nuit. L’envie de se cacher sous un lit et d’y rester avec un doudou la prend, même si c’est totalement irrationnel. 

 

Elle laisse ses pensées vagabonder et réalise à la dernière minute qu’elle se rend au cimetière. 

 

Finalement, est-ce que le dessous de lit ne serait pas  plus rationnel ? 

 

Mais elle éteint ses phares, prend son sac et sa guitare, ouvre les grilles qui se dressent désormais fièrement dans la nuit et entre dans le lieu, lampe de poche à la main. L’impression étrange d’être “rentrée à la maison” la prend, comme si elle débarquait au chalet. Son prochain projet à rénover figurant sur sa liste, c’est le mausolée qui menace de s’effondrer. En ce moment, elle s’applique, jour après jour, à tenter de réparer l’affront qui a été fait à l’arbre. 

 

Elle en apprend, des choses, dans ce cimetière. L’immense feuillu est un chêne à gros fruit, présentant une épaisseur d’écorce assez intense. Après avoir consulté divers professionnels, sa routine du moment consiste à retirer une partie de l’écorce autour des symboles gravés avec un ciseau à bois désinfecté à l’alcool et un maillet. Le défi est d’éviter d’aller trop profondément pour ne pas rompre de veine de sève. Elle applique ensuite un pansement d'argile mélangé à un antifongique sur la cicatrice et veille à ce qu’il n’y ait pas de mauvaises herbes autour des racines tout en l’arrosant régulièrement pour aider le géant à cicatriser. L’arbre en a pour des années à se réparer, et il faudra le garder à l'œil pour le soigner s’il tombe malade, mais il lui survivra, elle en est certaine. 

 

Quant aux retailles qui ont touché les symboles, elle ne prend pas de chance et les incinère loin du cimetière, dans le cercle de feu devant le chalet de son père. 

 

Cette nuit, toutefois, elle n’ira travailler l’écorce, même si elle est sur le point de terminer : elle profite de la chaleur collante pour s’asseoir sur l’un des bancs qui étaient cachés par les mauvaises herbes, guitare en main, et se met à gratter “Stairway to heaven” en chantant tout bas, entourée de l’air nocturne et de la noirceur du lieu. Depuis quand se sent-elle en sécurité dans un cimetière? Elle ne saurait le dire. 

 

Un bruissement d’aile lui indique que Edgard est tout près. Un croassement lui indique à peu près sur quelle pierre tombale il s’est posé.



  • Salut, mon ami, fait Shelley sans cesser de jouer. Comment se passe ta nuit?

 


Le corbeau croasse encore, et l’agent de police s’imagine une conversation farfelue :



  • Comment a été le mariage? Oh… À peu près tout s’est bien déroulé. Ma soeur est heureuse, c’est ce qui compte. Mais mon mec s’est tiré, et je crois qu’il croit que je lui ai tendu un guet-apens. Je te jure, ça devient fatiguant et compliqué… 

 


Comme s’il lui répondait, le corbeau croasse encore et bat des ailes sans s’envoler. Elle continue en jouant encore : 



  • Et mon chien me manque, mais tellement… Il a laissé un gros trou.


 

Le silence s’ensuit : elle cesse de jouer et demande à Edgard, dans l’obscurité du lieu : 



  • Est-ce que tous les chiens vont au paradis pour de vrai? 



Edgard ne répond pas. 

 

Shelley soupire et reprend la triste mélodie à la guitare. 

 

Sans voir le temps qu’il passe, elle reste ainsi à jouer, parfois en chantant tout bas pour ne pas déranger ou attirer l’attention. Au loin, la noirceur du ciel se transforme pour laisser place à l’indigo. De petites perles de rosée se forment sur le sol. 

 

Elle pense à la Dame Blanche du “Couvent”, au fait de l’avoir vue réellement, au petit livre en italien qu’elle traduit, mot à mot et à ses cours. Ses doigts parcourent encore l’instrument tandis que la question se pose : y a-t-il des esprits, dans ce cimetière? Puis viennent d'autres questions : est-elle en train de les déranger à jouer ainsi? Pourrait-elle voir des esprits, ici, cette nuit? Le rituel pour lui permettre de les voir serait facile à exécuter, ici, ce soir. Est-ce que ça fonctionnerait?

 

Il n’y a qu’une façon de le savoir.



  • Je reviens, bouge pas, lance-t-elle à Edgard. 


 

Avec la lampe de poche, elle retourne à sa voiture, y range sa guitare pour revenir vers le banc de pierre, cette fois avec le Ouija de fortune qu’elle a fabriquée avec Candide et le petit livre d’Angelo. C’est une opération “cascade”, puisqu’elle doit loger sa source de lumière entre sa joue et son épaule en essayant des positions franchement inconfortables pour pouvoir relire ses notes et actualiser le Ouija avec le crayon-feutre, mais à force de patience, elle y parvient. 

 

Quelques symboles sont ajoutés ci et là pour plus de protection. Le ciel prend une légère teinte de rose lorsqu’elle juge son travail terminé et qu’elle lance à Edgard : 



  • Voyons s’il y a des fantômes en ces lieux. Ou peut-être que je me goure royalement, mais bon… 


 

Le coeur battant, elle éteint sa lampe de poche et pose les mains sur la goutte de fortune en prenant une grande et profonde inspiration. Une chair de poule l’assaille, comme à l’auberge. Puisque ses connaissances lui viennent du livre d’Angelo, doit-elle réciter en italien ou en français? Elle décide de commencer dans la langue du vampire, et si elle n’a pas de réponse, elle adaptera. 



  • Buonasera, Spiriti. Ci siete?

 


Elle attend, les yeux fermés, et écoute. Devant elle, si près qu’elle sursaute et ouvre les yeux d’un coup, une voix lui répond avec un accent britannique : 



  • Yes, madam. But I do not speak italian. 

 


D’un bond, elle se lève et passe à un cheveu de crier devant le spectacle qui s’offre à elle.

 

L’homme qui lui a répondu semble terne, comme si sa forme n’était pas tout à fait définie dans l’air ambiant, un peu translucide. Il porte ce qu’elle considère être un costume historique avec une longue redingote de couleur rouge qui présente broderies et or. Des épaulettes accentuent sa carrure et lui donnent une image autoritaire. Une perruque blanche pend sur les côtés du crâne de l’individu, car fendue en deux. Crâne qui offre, d’ailleurs, l’image d’un effroyable orifice sur le dessus, comme si l’homme venait tout juste de recevoir un violent coup de hache sur la tête. Du sang s'étend sur le visage tuméfié qui présente une sévérité inébranlable. 

 

Les yeux exorbités et la bouche entrouverte, Shelley peine à reprendre son souffle tandis que l’homme continue : 



  • If you wish, I can speak to you in French, but you will have to forgive my horrible accent. 

 


La gorge sèche, Shelley tente péniblement de déglutir en tâchant de maîtriser le tremblement de ses mains avant de répondre ironiquement : 



  • En français, s'il vous plaît. 

 


Quelques secondes passent encore tandis que ses yeux parcourent les ornements décoratifs sur la veste de l’homme : si ce sont là de véritables décorations militaires, cet homme ne fut pas n’importe qui. 



  • Je… Je me présente à vous avec respect : je suis Shelley Doyon… À qui aie-je l’honneur? 
  • Je suis le gouverneur général, commandant en chef des garnisons militaires de la ville, Frank Carneton.

 


Son accent n’est pas aussi horrible qu’il le disait, constate Shelley. Elle incline la tête respectueusement en gagnant un peu de calme tandis que Edgard se met à croasser, comme s’il se moquait d’elle. Shelley demande : 



  • C’est un honneur de vous rencontrer, Gouverneur général. Je comprends que ce lieu est votre demeure?
  • Vous vous trouvez sur mes terres, tout à fait.
  • D’accord, et hum… Est-ce que… Les travaux que j’y fais vous dérangent?
  • Non, au contraire. Même s’il est perturbant de voir une femme en pantalon, je dois l’admettre, vos travaux sont bienvenus. En êtes-vous la Fossoyeuse?
  • Je crois qu’il n’y aura plus de nouvelle personne qui sera enterrée ici, Gouverneur général. Mais j’y effectue une partie de l’entretien, et je vous jouerai un peu de musique, si ça vous dit. 
  • Et y ferez-vous des sacrifices? 
  • Sacrifices?
  • Il y eut des groupes de… Witches… Sorciers, qui sont venus ici à moult reprises pour effectuer des sacrifices. Des enfants, à une certaine époque, un non-vivant récemment.
  • Je comprends… Non : il n’est pas dans mes intentions de faire ici des sacrifices. 
  • À la bonne heure. 
  • Êtes-vous seul en ces lieux, Gouverneur général? 
  • Non, nous sommes cinq esprits en tout. Les autres se méfient encore de vous. 

 


La policière acquiesce.



  • Gouverneur général, je sais que c’est un peu personnel comme question, mais… Votre blessure vous fait-elle encore mal?

 


La question adoucit un peu les traits de l’anglais qui répond : 



  • Non, madame. Je ne ressens plus cette douleur. 
  • Je suis heureuse de l’entendre.  

 


Son cellulaire vibre dans sa poche. Le ciel, devenu entièrement rose, lui indique que la nuit est bel et bien terminée. Elle conclut donc : 



  • Voyez-vous une objection à ce que je vous recontacte?
  • Pourquoi donc, madame? Vous avez la vie devant vous.
  • J’aimerais que nous collaborions. Voyez-vous, j’aime bien ce cimetière, et j’aimerais contribuer à sa sécurité. 

 


L’anglais prend un air condescendant : 



  • Alors soit. Mais ne soyez pas surprise si les autres se gardent de vous approcher. Je dois admettre, toutefois, que madame White vous est très reconnaissante de la rénovation effectuée sur sa pierre tombale.
  • C’est un plaisir. Alors… Nous nous reverrons bientôt.

 


Elle s’incline encore avec respect. Son coeur bat encore à tout rompre lorsqu’elle reprend son Ouija et sa lampe de poche qui devient de plus en plus inutile. 

 

En revenant vers sa voiture, un sourire de soulagement émerge sur son visage. L’expérience est… grisante. “Quand je vais raconter ça à Candide…” Derrière le volant, elle remarque le texto de son amoureux : “Faut qu’on parle.” 

 

Son sourire la quitte et elle baisse un peu la tête tandis que ses épaules s’affaissent. Cette fois, des larmes fusent sur son visage et elle ferme les yeux en laissant son front se poser contre son volant. 

 

À ce moment, elle se sent complètement dépassée. 

 

La pandémie, les interventions, ce qui s’est produit au mariage, tout ce qu’elle ne sait pas au sujet de son amoureux, ce qui vient de se produire au cimetière… Tout éclate. Peur, colère et anxiété menacent son équilibre déjà affecté par tous ces éléments, et l’envie de simplement partir en laissant tout derrière elle l’effleure pendant une fraction de seconde. 

 

Un deuxième message texte lui indique : “On se retrouve chez-moi. J’arrive dans une heure.”

 

Elle répond : “D’accord, à tantôt.”

 

Puis elle met sa ceinture et décide d’accepter ce qui va se passer.

 

La fatigue l’étreint de plus en plus, accentuée par l’adrénaline de la rencontre avec le Gouverneur général qui descend graduellement. 

 

Elle est la première arrivée au domicile de James. Le soleil a maintenant bien sa place dans le ciel, et la chaleur qui prend déjà de l’ampleur laisse présager que la journée sera des plus collantes. Toujours dans sa petite robe de demoiselle d’honneur, elle s’assoit dans l’escalier de la maison et réalise qu’elle a encore les fleurs bleues dans ses cheveux. En attendant son amoureux, elle les retire une à une et les pose à côté d’elle, parfaitement alignée. 

 

Enfin, la BMW de James arrive. Lorsqu’il coupe le moteur, il met quelques secondes à en descendre, ce qui effraie un peu plus Shelley dont les scénarios catastrophes s’alignent graduellement dans son imagination. 

 

Puis, il en sort, l’air sombre et fatigué. 

 

Et ce qu’il porte la laisse sans mot. 

 

Vêtu encore de ses habits d’intervention, toutefois sans le masque, l’armure de kevlar a été si éprouvée qu’elle pend par endroit. Une partie au niveau du flanc a été arrachée et laisse voir des traces de sang séché. Sa poche de hockey dans une main, il s’approche tandis qu’elle se lève en retrouvant la parole, oubliant son propre inconfort momentanément : 



  • Mais… Qu’est-ce que…
  • Laisse, j’vais bien. 
  • James… 
  • J’te dis qu’c’est correct. J’avais un médic sur place.

 


Elle évalue ce qu’elle voit de sa peau : effectivement, il n’y a pas de plaie visible. Elle acquiesce et il lui fait signe d’entrer.

 

Une fois à l’intérieur, à l’air sec et climatisé, il souffle un peu et laisse son bagage dans l’entrée. Sans se consulter et très naturellement, ils se dirigent vers le salon et s’assoient sur le sofa. 



  • OK, dit-il en soupirant. Là, chérie, faut qu’tu m’dises why the fuck que LaVerdure était au mariage de ta soeur. 
  • C’était notre intervenante quand on était ado. 

 


La réponse laisse James pantois ; il regarde sa douce bizarrement tandis qu’elle poursuit : 



  • Barbie a fait le mur à quinze ans. Elle était remontée et cherchait son identité. LaVerdure tient une maison pour les jeunes de la rue dans le quartier défavorisé, et c’est elle qui a géré Barbara tandis qu’elle consommait. Elle a fait un filet de sécurité pour ma soeur et la crise a passé. Quand Barbara est revenue chez Denise et Réjean, elle était prête pour la désintox. Après, elle nous a présentés et on a continué d’aller à la maison des jeunes pour encourager l’endroit. Pour moi et pour Barbie, LaVerdure, c’est une intervenante de rue. 

 


Le procureur hoche la tête en observant son amoureuse, tentant de deviner si elle dit la vérité, et semble-t-il que ce qu’elle dit le satisfait. Elle ajoute : 



  • Mais nous avons discuté après le mariage.

 


Il s’assombrit et elle poursuit : 



  • Elle t’a remarqué, et elle a tenu pour acquis qu’après ce qui s’est produit sur le pont, j’étais au courant de tout, mais elle a compris que ce n’est pas le cas et a décidé de ne pas se mêler des affaires de Chae-A.

 


Ça y est, le nom est dit. Le visage de James s’affaisse tandis que, bizarrement, Shelley s’en sent soulagée. 



  • LaVerdure m’a présenté Lola Lopez, qui reprend le cartel de “Paul Fiset” dans la rue pour tâcher de démanteler le réseau. 
  • Qui ça?
  • Lola Lopez. Elle était avec elle au mariage. 
  • OK, ouin. Autre chose?
  • Elle a dit qu’elle prenait pour acquis que je te répèterais tout ce qu’elle me dit, et que si j’avais envie de refaire le monde, la porte m’était grande ouverte. Et elle m’a remercié pour Sophie. 

 


James acquiesce longuement, soucieux et… Une autre émotion passe sur son visage. Difficile de dire s’il est contrarié ou inquiet. 



  • OK. Pis le Hunter, Thomas? 
  • C’est un ami de mon père qui va manger régulièrement au restaurant de Barbara et qui est souvent très seul.
  • Shelley, mon amour, est-ce que tu me caches que’que chose?
  • Ce que je ne te dis pas, c’est parce qu’on ne prend pas le temps d’en parler. 

 


Cette fois, la jeune femme ne prend pas la peine de contrôler son ton de voix. Même si elle le voulait, elle ne le pourrait pas. Elle continue :



  • On s’est promis, après le “Couvent” qu’on ferait attention à notre couple et qu’on en prendrait soin, mais la putain de pandémie a frappé et je fais temps supplémentaire par-dessus temps supplémentaire et tu pars en mission à n’importe qu’elle heure du jour sou de la nuit. Donc non, tu ne sais pas tout ce qui se passe en ce moment dans ma vie et vice versa! On survit, l’un à côté de l’autre, sans savoir ce qui se passe dans la vie de l’autre et, Saint-Ciboire-de-Christ, ça me frustre parce que j’ai l’impression de te cacher des choses et c’est pas du tout mon intention, et ensuite je te vois t’emporter et je me sens coupable, mais où est-ce qu’il est, ce temps qu’on s’est promis pour se parler, hein?

 


Cette fois, c’est lui qui est étonné. Ses paupières battent rapidement et il éclate de rire. Indignée, elle demande : 



  • Quoi? Qu’est-ce qui te fait rire?
  • Comment t’as dit ça? Saint-Ciboire-de-... Christ?
  • Mais oui! 
  • C’est Criss, Shelley, pas Christ!
  • Pis je sacre mal, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse?

 


James calme son fou rire et reprend son sérieux tandis qu’elle dit encore : 



  • Ce que tu ignores à mon sujet, ce sont des choses récentes qui se sont produites pendant la pandémie parce qu’on a pas eu le temps de s’en parler. Mais je te jure, mon amour, les deux mains sur la Bible s’il le faut, que dans ma vie d’avant le pont, si j’ai croisé des personnes surnaturelles, je ne le savais pas, et que je ne te cache rien intentionnellement qui pourrait te nuire ou nuire à qui que ce soit que tu connaisses. 

 


Elle est interrompue par un texto reçu sur le cellulaire de James. Il le regarde et soupire. 



  • Je repars en mission cet après-midi. Tes sombres révélations vont devoir attendre, mais c’est bon, je suis rassuré. 
  • Pas moi. 

 


Il tourne un regard à la fois triste et étonné vers elle. Shelley explique : 



  • C’est pas normal que j’apprenne de Candide que tu as des Mages autour de toi, ou de la part de LaVerdure que tu es dans l’équipe d’une vampire qui s’appelle Chae-A. Sergeï l’a dit : plus le temps passe et plus je suis éveillée à la réalité du surnaturel. J’essaye de rester patiente, mais des bribes d’informations importantes me parviennent par d’autres personnes que toi, et ça me fait peur. Ça donne beaucoup de pouvoir aux gens qui me font des révélations, et j’ai peur que ça nous nuise. Je sais que tu veux protéger Chae-A et d’autres personnes, mais plus le temps passe, et plus l’étau se resserre. 

 


Shelley se lève, maintenant habité d’une immense tristesse.



  • Je t’aime, tu es l’homme de ma vie. J’ai accepté d’être patiente et je n’ai aucun regret à ce sujet. Sache toutefois qu’en ce moment, et c’est souvent le cas dans les couples, le véritable danger entre toi et moi, c’est l’absence d’informations partagées entre nous, et le fait qu’elles proviennent de l’extérieur. Je ne te fais aucune demande, ce matin : je t’expose un danger. 

 


Silencieusement, il approuve d’un signe de la tête. En passant à côté de lui, elle l’embrasse sur le front. Il lui demande : 



  • Tu restes pas ici?
  • Tant qu’à me réveiller seule, ce soir, ce sera chez moi. Appelle-moi quand tu seras rentré. 

 


Puis, elle part.  

 

  

 

                              

 



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