Gambit - Les Dossiers Interdits

Chapitre 11 : Nom de code : MATRIMONIUM

Par LaVerdure

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https://www.youtube.com/watch?v=NdYWuo9OFAw

 

Shelley évite de justesse la mère de Barbara qui, dans son effervescence, passe à un cheveu de la bousculer, cherchant frénétiquement la broche de perle de sa propre mère. 




 

La mère de la mariée soupire lorsque la sœur de sa fille lui tend le précieux bijou. C’est que la femme de soixante ans est plus nerveuse que la mariée elle-même et tient à ce que tout soit parfait pour le grand jour de sa fille unique.

 

Ayant recueilli Barbara lorsqu’elle avait à peine un an, Denise et Réjean Proulx l’avaient adoptée au décès de leurs parents. La femme avait toujours été très protectrice à l’endroit de sa précieuse fille, et n’avait jamais hésité à inclure Shelley dans le noyau familial. Elle lui avait même offert de venir vivre avec eux à l’époque, mais la jeune fille était dans une mauvaise passe et refusait tout contact avec des gens bienveillants. Par chance, Charles avait été un filet de sécurité des plus adéquats, et les deux familles n’en formaient plus qu’une lors de ce genre d’événement.

 

Bref, les mains légèrement moites et tremblantes, Denise prend délicatement la broche que lui tend Shelley pour la placer sur la robe rose poudrée et courte qui tombe juste au-dessus des genoux. La mariée résume : 




 

Shelley lui tend un petit bracelet d’argent qu’elle porte lorsqu’elle n’est pas en service. 




 

Denise fouille dans son portefeuille et en sort une petite pièce de monnaie. Barbie retire son soulier et y glisse la petite pièce. 




 

Les deux soeurs rient tout bas tandis que Denise prend une photo qui les immortalise dans les bras l’une de l’autre. 

 

Pas de demoiselles d’honneur, pas de bouquetière, rien. Ce mariage est à l’image de Barbie : simple, un peu rebelle, mais respectant certaines traditions. Les mariés ont insisté pour que le tout se déroule de soir, à la nuit tombée, et font les choses totalement dans le désordre : le repas a d'abord lieu en fin d’après-midi dans des habits décontractés pour éviter de suffoquer à la chaleur. Maintenant que le soleil est tombé et qu’il fait plus frais, c’est le moment de sortir le grand jeu. 

 

Les deux mariés ont chacun un témoin : Barbara a choisi, sans surprise, sa sœur aînée, qu’elle a habillée d’une jolie robe bleu clair avec de petites fleurs dans les cheveux. Félix, le marié, a également choisi son frère aîné, débarqué du Togo avec une partie de la famille Mensah, dont les parents. Sur le coup, ceux-ci ont questionné le choix de leur fils de faire la cérémonie sous les étoiles et se sont montrés inquiets. Toutefois, en leur exposant les consignes sanitaires, ils ont compris ce choix. 

 

Le mariage en lui-même se déroule dans la cour située derrière leur restaurant dans le quartier touristique, à aire ouverte. Des lumières ont été installées un peu partout, de même que des voiles blancs qui bougent au gré d’une très légère brise. La mariée effectue ses derniers préparatifs dans le restaurant.

 

James a pu être présent toute la soirée : tout semble tranquille de son côté. Assis à la table de Charles et Shelley, il fait des efforts visibles pour montrer son intérêt, mais sa douce devine bien que ce genre d’événement n’est pas sa tasse de thé.

 

Pendant le repas, il avait demandé à Shelley : 




 

James avait grommelé quelque chose avant d’embrasser son amoureuse et de porter son attention sur autre chose.

 

L’un des beaux-frères annonce qu’il ne manque plus que la mariée. Barbie lance un sourire ému à Shelley qui l’encourage et lui remet son bouquet : une demi-douzaine de roses bleues. 

 

Puis, lorsque la marche nuptiale s’élève, Barbara prend une grande inspiration et traverse un rideau posé pour garder l’effet de surprise. En la voyant, l’assemblée l’applaudit. À l’autre bout, Félix, dans un superbe costume bleu nuit sertie d’une cravate rappelant le bleu des cheveux de sa bien-aimée, a un sourire ému en la voyant. Au rythme de la marche, Barbie avance vers lui, la gorge serrée par l’émotion. 

 

Derrière elle, Shelley regarde James et Charles, tout sourire. Elle note également qu’une table, inoccupée un peu plus tôt, a maintenant deux invitées tardives : une jeune femme aux traits latins portant une robe rouge et une punk aux cheveux verts et hérissés. LaVerdure est la propriétaire d’une maison des jeunes que Barbie et elle ont fréquentées à l’adolescence. La policière sait que la punk est devenue une amie de longue date de sa sœur avec le temps, et il lui arrive de travailler avec elle dans certains dossiers. Ça lui fait plaisir de la voir là, mais elle ne peut pas passer par-dessus le malaise palpable sur le visage des deux jeunes femmes qui fixent maintenant James. Le regard du procureur suit celui de sa propre amoureuse et se fige. Lorsqu’il revient à Shelley, elle remarque qu’il a un peu pâli et que ses traits se sont endurcis. 

 

Une fois devant le célébrant, c’est-à-dire le père de Félix, monsieur Mensah prend la parole, raconte la première rencontre entre son fils et sa belle-fille. 

 

Shelley fait un effort titanesque pour éviter de se retourner. Une part d’elle s’en veut énormément de ne plus être capable de se concentrer sur sa soeur. Mais une autre est inquiète. James n’a pas simplement l’air mécontent : il a blêmi.

 

Qu’est-ce qui se passe?

 

La cérémonie ne dure que dix minutes. Et pourtant, la jeune blonde pourrait jurer que cela fait des heures qu’elle attend que ça se termine. Lorsqu’enfin les mariés peuvent échanger un baiser, elle risque un nouveau regard vers James : il a repris des couleurs, mais il lui semble aussi raide qu’une tige de métal. Au moment des signatures du papier officiel, une fois son nom posé en tant que témoin de la mariée, elle revient vers son amoureux qui l’attrape par la taille pour glisser à son oreille :



 


Les yeux de la belle passent de la punk à son amoureux avant qu’elle ne réponde : 




 

Le visage de Shelley s’affaisse. Un frisson la traverse tandis qu’elle voit la punk mettre un masque sanitaire pour s’approcher de la mariée et la féliciter, toujours secondée de sa compagne. 




 

Barbara éclate de rire lors de sa conversation avec la punk. Ce faisant, son regard se pose sur sa soeur et comprend que quelque chose ne va pas. 

 

James semble presque en colère, chose qui attire également l'œil de Charles. 




 

Le procureur fait un pas de recul, refusant tout contact supplémentaire avec la policière. À ce moment, son cellulaire retentit de ce son qui irrite son amoureuse : un message de mission.



 


Il adresse un signe de la tête à Charles avant de lancer un dernier regard douloureux à l’endroit de Shelley et de se diriger vers la sortie. De son côté, l’ex-policier retient sa fille qui, sous le choc, ne sait plus où se placer.



 


Déterminée à ce que l’horaire du mariage soit respecté, Denise vient vers elle et coupe court à la conversation : 



 


La policière arbore un sourire crispé et prend une grande inspiration pour se calmer : son instinct lui hurle d’aller retrouver James pour s’expliquer dès maintenant, de ne pas le laisser simplement partir comme ça. 

 

Mais il a une mission. Et elle aussi. 

 

De loin, Barbie lui mimique les mots : “U OK?”. 

 

“Pour ma sœur, se dit-elle.” Ce jour est d’une importance majeure pour sa cadette, et il n’est pas question de le lui ternir. Shelley lève un pouce en arborant le sourire rassurant de l’aînée qui est en plein contrôle et déclare à Denise : 



 


En montant sur la petite scène aménagée pour l’occasion, elle met le micro à sa hauteur, les mains moites et le cœur gonflé de douleur. Elle prend ensuite sa guitare tout en se souvenant du texte qu’elle a griffonné il y a déjà quelques jours.



 


Les regards se tournent vers elle et Shelley continue : 



 


Le marié lève sa coupe en direction de sa belle-soeur avant d’en prendre une gorgée et de la déposer sur une table tout près. Mais Barbara, silencieuse, continue de percer Shelley du regard. Ce sont les yeux de quelqu’un qui dirait : “Tu ne me la feras pas à moi. Je sais que tu ne vas pas bien.” 

 

Et pourtant, la policière réussit à mettre ses sentiments de côté avant de poursuivre :



 


Elle fait s’élever les premières notes de la chanson “Iris” du groupe “The Goo Goo Dolls”. Barbara met ses réserves de côté tandis que Félix vient vers elle et s’incline. La punk désignée comme “baronne des vampires” s’éloigne tranquillement et ainsi valsent enfin les mariés, au rythme de la balade que Shelley a volontairement ralentie pour l’occasion. 

 

Après cinq minutes de danse, les gens applaudissent les mariés qui s’embrassent doucement. Shelley se retire de la scène pour donner le loisir à Denise de rappeler les consignes sanitaires et clore l’événement. 

 

Tandis que les invités se retirent, la mariée vient vers sa soeur et l’arrête juste avant qu’elle ne quitte : 



 


La policière se tait : comment pourrait-elle expliquer à Barbara sans lui révéler les raisons de James? Elle-même n’est pas certaine d’avoir tout compris. 



 


Les deux sœurs se font une accolade avant que la mariée ne retrouve l’homme de sa vie. Shelley reprend sa guitare et se dirige à son tour vers la sortie. 

 

Dans le stationnement, tandis qu’elle range l’instrument à cordes dans le coffre de sa voiture, elle aperçoit LaVerdure qui lui fait un signe de la main : 



 


Baronne vampire… Un frisson traverse Shelley qui s’en veut un peu, à ce moment. Lorsque Barbie avait traversé sa crise d’adolescence, c’est LaVerdure et sa maison des jeunes qui a servi de filet de sécurité. Sans elle, sa cadette serait peut-être paumée dans une ruelle avec une aiguille dans le bras. En tout cas, à l’époque, c’était bien parti… “Et si James avait de mauvaises informations, sur ce coup-là?” Le temps que met la punk à s’approcher, elle se résume ce qu’elle sait de celle qui, à ses yeux, a toujours été une intervenante de rue : elle est française, elle est bad ass, elle organise des marches pour souligner le jour des droits des femmes ou de la Fierté en donnant toujours ses itinéraires à la police… D’accord, elle n’est pas aussi proche d’elle que Barbara l’est elle-même, mais il n’empêche… Une baronne vampire?

 

LaVerdure est encore secondée par la jeune femme latine que Shelley avait repérée. De longs cheveux bruns, de sombres et grands yeux, des courbes vertigineuses… Une beauté. Cette femme pourrait clairement faire du mannequinat si elle le désirait. Lorsqu’elles sont à portée de voix, la femme aux cheveux verts commence : 



 


La question étonne la policière qui sent ses gardes se monter doucement. Mais d’un autre côté, LaVerdure travaille avec des jeunes qui sont à risque de se retrouver judiciarisés quand ils ne le sont pas déjà. Ce n’est pas si étonnant qu’elle sache qui il est.




 

Cette fois, Shelley se sent blêmir à son tour. Non seulement la peur la prend au ventre, mais en plus une certaine dose de colère menace d’exploser, combinée à un sentiment de trahison. Ses mains se mettent à trembler en devenant moites à nouveau tandis qu’elle dit tout bas : 




 

Humiliée, Shelley s’adosse à sa voiture, les yeux remplis de larmes. La punk continue : 




 

La policière acquiesce et laisse les portes se déverrouiller. Lors que les trois femmes sont assises, LaVerdure côté passager et la demoiselle qui l’accompagne sur les bancs arrière, la punk reprend : 



 


LaVerdure a un pauvre sourire : 



 


La jeune femme brune a un sourire compatissant et incline doucement la tête en guise de salutations. Shelley lui répond d’un signe de tête et LaVerdure continue : 



 


La blonde lui adresse un sourire difficile malgré tout. Dans la voiture, avec des mots à peine couverts, c’est difficile, pense-t-elle, de les prendre pour des… Elle ne veut pas employer ce mot. LaVerdure a un hochement de tête : 



 


L’affirmation surprend la policière. Son étonnement est total quand la punk ouvre la portière pour descendre du véhicule, imitée par la brune. LaVerdure ajoute avant de refermer la porte :



 


Shelley sourit à la punk et démarre la voiture quand la portière se referme. 

 

Le bon sens voudrait qu’elle se rende chez James ou chez elle. Peut-être même au chalet de son père. Ensuite, elle attendrait le retour de son amoureux, le ventre noué d’angoisse, en tentant de mettre de l’ordre dans ses pensées ou en redoutant qu’un vampire défonce la porte. Combiné à la lourdeur des derniers mois de pandémie, au fait d’être tenue dans l’ignorance même si elle en comprend la pertinence, au deuil de son Brutus adoré qui lui manque atrocement, quelque chose craque, cette nuit. L’envie de se cacher sous un lit et d’y rester avec un doudou la prend, même si c’est totalement irrationnel. 

 

Elle laisse ses pensées vagabonder et réalise à la dernière minute qu’elle se rend au cimetière. 

 

Finalement, est-ce que le dessous de lit ne serait pas  plus rationnel ? 

 

Mais elle éteint ses phares, prend son sac et sa guitare, ouvre les grilles qui se dressent désormais fièrement dans la nuit et entre dans le lieu, lampe de poche à la main. L’impression étrange d’être “rentrée à la maison” la prend, comme si elle débarquait au chalet. Son prochain projet à rénover figurant sur sa liste, c’est le mausolée qui menace de s’effondrer. En ce moment, elle s’applique, jour après jour, à tenter de réparer l’affront qui a été fait à l’arbre. 

 

Elle en apprend, des choses, dans ce cimetière. L’immense feuillu est un chêne à gros fruit, présentant une épaisseur d’écorce assez intense. Après avoir consulté divers professionnels, sa routine du moment consiste à retirer une partie de l’écorce autour des symboles gravés avec un ciseau à bois désinfecté à l’alcool et un maillet. Le défi est d’éviter d’aller trop profondément pour ne pas rompre de veine de sève. Elle applique ensuite un pansement d'argile mélangé à un antifongique sur la cicatrice et veille à ce qu’il n’y ait pas de mauvaises herbes autour des racines tout en l’arrosant régulièrement pour aider le géant à cicatriser. L’arbre en a pour des années à se réparer, et il faudra le garder à l'œil pour le soigner s’il tombe malade, mais il lui survivra, elle en est certaine. 

 

Quant aux retailles qui ont touché les symboles, elle ne prend pas de chance et les incinère loin du cimetière, dans le cercle de feu devant le chalet de son père. 

 

Cette nuit, toutefois, elle n’ira travailler l’écorce, même si elle est sur le point de terminer : elle profite de la chaleur collante pour s’asseoir sur l’un des bancs qui étaient cachés par les mauvaises herbes, guitare en main, et se met à gratter “Stairway to heaven” en chantant tout bas, entourée de l’air nocturne et de la noirceur du lieu. Depuis quand se sent-elle en sécurité dans un cimetière? Elle ne saurait le dire. 

 

Un bruissement d’aile lui indique que Edgard est tout près. Un croassement lui indique à peu près sur quelle pierre tombale il s’est posé.



 


Le corbeau croasse encore, et l’agent de police s’imagine une conversation farfelue :



 


Comme s’il lui répondait, le corbeau croasse encore et bat des ailes sans s’envoler. Elle continue en jouant encore : 




 

Le silence s’ensuit : elle cesse de jouer et demande à Edgard, dans l’obscurité du lieu : 





Edgard ne répond pas. 

 

Shelley soupire et reprend la triste mélodie à la guitare. 

 

Sans voir le temps qu’il passe, elle reste ainsi à jouer, parfois en chantant tout bas pour ne pas déranger ou attirer l’attention. Au loin, la noirceur du ciel se transforme pour laisser place à l’indigo. De petites perles de rosée se forment sur le sol. 

 

Elle pense à la Dame Blanche du “Couvent”, au fait de l’avoir vue réellement, au petit livre en italien qu’elle traduit, mot à mot et à ses cours. Ses doigts parcourent encore l’instrument tandis que la question se pose : y a-t-il des esprits, dans ce cimetière? Puis viennent d'autres questions : est-elle en train de les déranger à jouer ainsi? Pourrait-elle voir des esprits, ici, cette nuit? Le rituel pour lui permettre de les voir serait facile à exécuter, ici, ce soir. Est-ce que ça fonctionnerait?

 

Il n’y a qu’une façon de le savoir.




 

Avec la lampe de poche, elle retourne à sa voiture, y range sa guitare pour revenir vers le banc de pierre, cette fois avec le Ouija de fortune qu’elle a fabriquée avec Candide et le petit livre d’Angelo. C’est une opération “cascade”, puisqu’elle doit loger sa source de lumière entre sa joue et son épaule en essayant des positions franchement inconfortables pour pouvoir relire ses notes et actualiser le Ouija avec le crayon-feutre, mais à force de patience, elle y parvient. 

 

Quelques symboles sont ajoutés ci et là pour plus de protection. Le ciel prend une légère teinte de rose lorsqu’elle juge son travail terminé et qu’elle lance à Edgard : 




 

Le coeur battant, elle éteint sa lampe de poche et pose les mains sur la goutte de fortune en prenant une grande et profonde inspiration. Une chair de poule l’assaille, comme à l’auberge. Puisque ses connaissances lui viennent du livre d’Angelo, doit-elle réciter en italien ou en français? Elle décide de commencer dans la langue du vampire, et si elle n’a pas de réponse, elle adaptera. 



 


Elle attend, les yeux fermés, et écoute. Devant elle, si près qu’elle sursaute et ouvre les yeux d’un coup, une voix lui répond avec un accent britannique : 



 


D’un bond, elle se lève et passe à un cheveu de crier devant le spectacle qui s’offre à elle.

 

L’homme qui lui a répondu semble terne, comme si sa forme n’était pas tout à fait définie dans l’air ambiant, un peu translucide. Il porte ce qu’elle considère être un costume historique avec une longue redingote de couleur rouge qui présente broderies et or. Des épaulettes accentuent sa carrure et lui donnent une image autoritaire. Une perruque blanche pend sur les côtés du crâne de l’individu, car fendue en deux. Crâne qui offre, d’ailleurs, l’image d’un effroyable orifice sur le dessus, comme si l’homme venait tout juste de recevoir un violent coup de hache sur la tête. Du sang s'étend sur le visage tuméfié qui présente une sévérité inébranlable. 

 

Les yeux exorbités et la bouche entrouverte, Shelley peine à reprendre son souffle tandis que l’homme continue : 



 


La gorge sèche, Shelley tente péniblement de déglutir en tâchant de maîtriser le tremblement de ses mains avant de répondre ironiquement : 



 


Quelques secondes passent encore tandis que ses yeux parcourent les ornements décoratifs sur la veste de l’homme : si ce sont là de véritables décorations militaires, cet homme ne fut pas n’importe qui. 



 


Son accent n’est pas aussi horrible qu’il le disait, constate Shelley. Elle incline la tête respectueusement en gagnant un peu de calme tandis que Edgard se met à croasser, comme s’il se moquait d’elle. Shelley demande : 



 


La policière acquiesce.



 


La question adoucit un peu les traits de l’anglais qui répond : 



 


Son cellulaire vibre dans sa poche. Le ciel, devenu entièrement rose, lui indique que la nuit est bel et bien terminée. Elle conclut donc : 



 


L’anglais prend un air condescendant : 



 


Elle s’incline encore avec respect. Son coeur bat encore à tout rompre lorsqu’elle reprend son Ouija et sa lampe de poche qui devient de plus en plus inutile. 

 

En revenant vers sa voiture, un sourire de soulagement émerge sur son visage. L’expérience est… grisante. “Quand je vais raconter ça à Candide…” Derrière le volant, elle remarque le texto de son amoureux : “Faut qu’on parle.” 

 

Son sourire la quitte et elle baisse un peu la tête tandis que ses épaules s’affaissent. Cette fois, des larmes fusent sur son visage et elle ferme les yeux en laissant son front se poser contre son volant. 

 

À ce moment, elle se sent complètement dépassée. 

 

La pandémie, les interventions, ce qui s’est produit au mariage, tout ce qu’elle ne sait pas au sujet de son amoureux, ce qui vient de se produire au cimetière… Tout éclate. Peur, colère et anxiété menacent son équilibre déjà affecté par tous ces éléments, et l’envie de simplement partir en laissant tout derrière elle l’effleure pendant une fraction de seconde. 

 

Un deuxième message texte lui indique : “On se retrouve chez-moi. J’arrive dans une heure.”

 

Elle répond : “D’accord, à tantôt.”

 

Puis elle met sa ceinture et décide d’accepter ce qui va se passer.

 

La fatigue l’étreint de plus en plus, accentuée par l’adrénaline de la rencontre avec le Gouverneur général qui descend graduellement. 

 

Elle est la première arrivée au domicile de James. Le soleil a maintenant bien sa place dans le ciel, et la chaleur qui prend déjà de l’ampleur laisse présager que la journée sera des plus collantes. Toujours dans sa petite robe de demoiselle d’honneur, elle s’assoit dans l’escalier de la maison et réalise qu’elle a encore les fleurs bleues dans ses cheveux. En attendant son amoureux, elle les retire une à une et les pose à côté d’elle, parfaitement alignée. 

 

Enfin, la BMW de James arrive. Lorsqu’il coupe le moteur, il met quelques secondes à en descendre, ce qui effraie un peu plus Shelley dont les scénarios catastrophes s’alignent graduellement dans son imagination. 

 

Puis, il en sort, l’air sombre et fatigué. 

 

Et ce qu’il porte la laisse sans mot. 

 

Vêtu encore de ses habits d’intervention, toutefois sans le masque, l’armure de kevlar a été si éprouvée qu’elle pend par endroit. Une partie au niveau du flanc a été arrachée et laisse voir des traces de sang séché. Sa poche de hockey dans une main, il s’approche tandis qu’elle se lève en retrouvant la parole, oubliant son propre inconfort momentanément : 



 


Elle évalue ce qu’elle voit de sa peau : effectivement, il n’y a pas de plaie visible. Elle acquiesce et il lui fait signe d’entrer.

 

Une fois à l’intérieur, à l’air sec et climatisé, il souffle un peu et laisse son bagage dans l’entrée. Sans se consulter et très naturellement, ils se dirigent vers le salon et s’assoient sur le sofa. 



 


La réponse laisse James pantois ; il regarde sa douce bizarrement tandis qu’elle poursuit : 



 


Le procureur hoche la tête en observant son amoureuse, tentant de deviner si elle dit la vérité, et semble-t-il que ce qu’elle dit le satisfait. Elle ajoute : 



 


Il s’assombrit et elle poursuit : 



 


Ça y est, le nom est dit. Le visage de James s’affaisse tandis que, bizarrement, Shelley s’en sent soulagée. 



 


James acquiesce longuement, soucieux et… Une autre émotion passe sur son visage. Difficile de dire s’il est contrarié ou inquiet. 



 


Cette fois, la jeune femme ne prend pas la peine de contrôler son ton de voix. Même si elle le voulait, elle ne le pourrait pas. Elle continue :



 


Cette fois, c’est lui qui est étonné. Ses paupières battent rapidement et il éclate de rire. Indignée, elle demande : 



 


James calme son fou rire et reprend son sérieux tandis qu’elle dit encore : 



 


Elle est interrompue par un texto reçu sur le cellulaire de James. Il le regarde et soupire. 



 


Il tourne un regard à la fois triste et étonné vers elle. Shelley explique : 



 


Shelley se lève, maintenant habité d’une immense tristesse.



 


Silencieusement, il approuve d’un signe de la tête. En passant à côté de lui, elle l’embrasse sur le front. Il lui demande : 



 


Puis, elle part.  

 

  

 

                              

 






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