https://www.youtube.com/watch?v=Nndf0VrRH9I
Sergeï acquiesce et prend une dernière note dans le carnet qu’il a réservé à sa patiente.
La policière prend une grande inspiration et se concentre sur la question. Cette dernière rencontre avec le psychologue a lieu dans son bureau, en présentiel. En observant les deux mètres de distance requis et les masques lors des déplacements. Bon sang qu’elle a hâte que cette pandémie soit passée… Comme une majorité de la population, cela va de soi. Elle répond:
Le psychologue sourit doucement, ce qui étonne la policière.
Shelley ouvre grands les yeux : le bureau de Sergeï est situé en périphérie de la ville, tout près d’une montagne où les gens vont faire de la randonnée. L’endroit était un petit village, puis il fut avalé, selon les lois municipales, par la grande ville.
Cette fois, c’est sa bouche qui s’ouvre toute grande.
L’idée fait sourire le psychologue. Il conclut :
Encore étonnée de la révélation qui lui fut faite et un peu excitée à l’idée de rencontrer la fille de son “nouvel ancien psychologue”, Shelley ressort du bureau avec son masque bien posé. Elle a à peine conscience du trajet qu’elle fait pour revenir à la maison de James.
Le lendemain du mariage lui revient à l’esprit ; elle était revenue chez elle, épuisée et triste à la fois, se remettant en question. Après tout, James avait été clair au tout début de leur relation : il ne pourrait pas tout lui dire. À l’époque, elle comprenait et ne voulait surtout pas lui arracher de confidences, mais ni lui ni elle n’avaient prévu que d’autres personnes allaient s’en mêler, ce qui complique considérablement la situation.
Toutefois, s’il est une chose que James déteste, c’est de subir les contrecoups du destin sans réagir. Aussi s’était-elle réveillée dans son propre lit, certes, mais avec son amoureux qui s’était glissé contre elle. Elle n’avait même pas eu conscience de son arrivée, et pourtant, il était bel et bien avec elle, à l’admirer pensivement.
Puis, ils avaient fait l’amour tendrement, malgré son cellulaire qui vibrait de son retard.
Une fois n’est pas coutume, après tout.
Elle guette le moment où elle pourra lui parler du cimetière et de l’esprit du Gouverneur général avec beaucoup d’impatience, mais c’est le genre de conversation qui risque de déborder sur plusieurs heures. Quoi que le prochain week-end est censé être un temps entre amoureux, donc…
Elle attend.
Cette fois, avec espoir.
Une fois chez James, tandis qu’elle referme la portière de sa voiture, une petite brise soulève ses cheveux et lui donne l’impression d’une caresse. Elle s’arrête, se demande si elle a rêvé et s’immobilise, alerte. Pas d’odeur particulière, pas de bruit ni de murmure, mais un sentiment semblable à ce qu’elle a éprouvé le jour où Barbie lui a annoncé qu’elle allait se marier à Félix. Sortir le Ouija de son coffre de voiture et l’utiliser juste-là ne lui semble pas une bonne idée. Elle se tape un peu sur les doigts, se souvenant qu’elle l’a laissé au cimetière, caché sous le banc de granite, collé juste en dessous. Elle évalue le temps qu’elle mettrait à aller le chercher et revenir, puis se dit qu’elle pourrait bien en fabriquer un autre et…
Mais elle résiste à cette petite voix intérieure et décide de ne pas s’attarder plus longtemps sur l’émotion positive. Après tout, c’est positif ; ce n’est pas une menace.
Quelques heures plus tard, lorsque James revient du travail, elle est prête et attend avec impatience le moment du départ, coiffée, maquillée et portant une jolie robe de soirée. Le fait qu’elle soit déjà là à l’attendre fait bien rire son amoureux. Il change de vêtements pour en prendre de plus décontractés et lance :
Le procureur s’immobilise et devient grave. Immédiatement, une certaine tristesse se peint sur son visage, et peut-être un peu d’appréhension.
Il acquiesce lourdement, laissant le silence prendre d’abord un peu de place. Puis il demande avec précaution :
James acquiesce en semblant rassuré, ce qui rend sa douce curieuse. Elle s’abstient quand même de le presser de questions.
Pour le moment.
Une heure plus tard, ils roulent dans la BMW du procureur, en direction d’un bar qui affiche fièrement les drapeaux de la communauté LGBTQIA+. La bâtisse, en soi, doit avoir été bâtie il y a plus de deux cents ans, évalue Shelley. Il lui arrive, en de très rares occasions, de venir y intervenir auprès de clients “compliqués” sortis par la sécurité, mais ce n’est pas une routine. La façade est haute, austère, présente toutes les particularités d’une demeure ancestrale, mais illuminée des couleurs de l’arc-en-ciel. Ce n’est, certes, pas l’esthétisme que recherche le quartier. En fait, les puérils de ce monde doivent interpréter ceci comme de la provocation.
Son compagnon éclate de rire et l’attire à lui, déposant un joyeux baiser sur ses lèvres, avant de répondre :
Il ouvre la bouche en présentant un triste sourire, va dire quelque chose quand une voix claironne derrière eux :
Candide, Jason ainsi qu’une troisième personne s’approchent. Immédiatement, la rousse fait une accolade à son amie avant de frapper gentiment James à l’épaule.
Jason, silencieux jusque-là, réagit à la petite pique que vient d’envoyer sa douce à l’endroit de James en levant les yeux au ciel et s’interpose :
La policière se sent traversée d’une petite décharge d’adrénaline lors de cette présentation : si elle a bien compris, Crit est un garou, et le rencontrer, sachant sa nature, lui fait l’effet de rencontrer une vedette.
Le silence se fait dans le groupe et James fronce les sourcils :
James passe un bras autour des épaules de sa douce au souvenir de la quantité de larmes qu’elle a versée pour la brave bête. Crit acquiesce :
Shelley hausse les sourcils de surprise tandis qu’un sourire naît sur son visage.
Le groupe acquiesce. James prend la main de son aimée qui est rayonnante de bonheur et qui déclare : “Je suis mamie! " Son amoureux éclate d’un grand rire sonore, imité par Crit.
Lorsqu’elle passe les portes du bar, Shelley ouvre grand les yeux : ses interventions se déroulaient à l’extérieur. Elle n’avait jamais eu le loisir d’entrer et se rend compte qu’elle a manqué quelque chose lorsqu’elle est face aux boiseries, aux arches et aux planchers qui respectent les critères historiques. La mezzanine est immense et la décoration a été pensée pour correspondre au nom de l’endroit, c’est-à-dire à l’année de fin de construction. Elle se souvient avoir déjà vu, sur un journal, que le “1743” figure sur la liste des lieux touristiques les plus fidèles au patrimoine.
Et elle comprend pourquoi.
À l’entrée, un immense homme, plus grand que James, aux yeux d’ébènes et à la peau tout aussi sombre, salue les nouveaux arrivants, les connaissant sans doute de longue date. James pousse son amoureuse un peu en avant:
Le grand homme s’incline très légèrement devant la policière :
La remarque fait mal, mais elle ne peut absolument pas nier ce qui s’est produit par le passé, se souvient-elle. Seulement travailler pour un meilleur avenir.
Voyant qu’elle est sur le point de se lancer dans cette conversation qui est tout à fait hors contexte, selon elle, et que James est sur le point d’en rajouter, Candide intervient :
Et elle pousse gentiment Shelley et James un peu plus loin à l’intérieur. Toutefois, le procureur ne peut retenir un regard interrogateur à l’endroit du portier qui ne cille pas. Shelley comprend qu’il est de la volonté de Candide d’éviter un malaise, alors elle prend la main de son amoureux, chose qu’ils ne font clairement pas assez souvent, et l’embrasse. Immédiatement, il tourne un regard vers elle et se détend un peu.
Le groupe monte à la mezzanine réservée pour l’évènement. Une fois isolé des autres clients, James fait un signe de la tête à quelqu’un que Shelley ne voit pas ; sans doute un esprit. Lorsqu’ils sont tous installés autour d’une table qui permet de voir la piste de danse un étage plus bas, James pose un bras autour des épaules de sa belle avant de demander :
Un superbe brun, qui vient à peine de monter l’escalier qui mène à la mezzanine, arbore un sourire à la fois rêveur et complice tandis qu’il continue:
Peter… En l’observant, ainsi que l’attitude du couple de Candide et Jason qui semble presque s’attendrir, Shelley comprend des choses. Est-ce le fameux Peter Campbell qui serait porté sur l'autosabotage selon Candide? Fort probablement. Derrière lui, une femme brune, souriante et chaleureuse, est accompagnée par un jeune homme un peu fort au regard doux et aux cheveux châtains et bouclés. Par déduction, la jeune femme doit être Laurie… D’ailleurs, la policière remarque qu’elle a de jolis yeux gris qui lui rappellent un peu ceux de Sergeï.
Ceux qui se connaissent se prennent dans leurs bras, et dès qu’elle le peut, Laurie vient à Shelley et lui fait une grande accolade.
Elle adresse un signe de la tête au bellâtre qui le lui rend avec un sublime sourire à la fois amical et chaleureux. Il lance, sur un ton qui porte à la taquinerie à l’endroit du procureur:
Une serveuse vient prendre les commandes et les festivités débutent avec un shooter de téquila chacun. Tranquillement, les langues se délient au gré des sujets abordés : les combats anciens, un peu plus récents également. À ce sujet, Laurie déclare à l’endroit de Shelley:
Puis la brune lui fait un gros câlin tandis que Shelley lui tape un peu les épaules :
La policière éclate de rire tandis que son amoureux lui embrasse l’épaule sous l'œil ému de Peter. Crit dit d’une voix forte en levant son verre :
Le procureur met deux mains autour des épaules de sa douce qui rigole tandis que Peter déclare à l’adresse de Pascal qui est bien silencieux, et surtout encore très sobre :
Cette fois, le fou rire est généralisé.
Une nouvelle venue, une jeune femme fort bien coiffée, vêtue de couleurs discrètes et aux traits asiatiques, s’approche du groupe et reste un peu en retrait. Elle fait un signe de la main à Peter sur se lève en embrassant Laurie sur la tête. Le silence se fait à la table, voir devient grave, tandis que James murmure un “Esti” entre ses dents. Shelley lui lance un regard interrogateur et Peter revient vers la table :
Elle regarde son amoureux dans les yeux, s’y perd un peu.
Les deux amoureux s’embrassent, puis James demande à voix basse :
James embrasse encore Shelley, puis se lève en même temps que Laurie qui dévisageait les deux tourtereaux, le menton dans une main. En passant près de Shelley, elle lance tout bas :
La policière lui sourit, et les quatre s’en vont. Avec Pascal, Candy et Jason, Shelley reste derrière. Elle lance un regard un peu confus à Pascal :
Un peu trop saoule pour remarquer immédiatement ce qui vient de se produire, Shelley se met à parler du cimetière, de tous ce qu’elle y a fait et ce qu’il y a à faire, puis parle du Gouverneur général sans vraiment se méfier. Elle ne remarque pas Jason qui, silencieux, fait un câlin à Candide qui a passé à un cheveu de paniquer.
Shelley penche la tête sur le côté et rit un peu :
Une heure plus tard, tandis que les effets de l’alcool redescendent un peu, l’heure du départ sonne. Candide et Jason offrent à Pascal de le reconduire, ce qu’il accepte volontiers. Au tour de Shelley, cette dernière refuse poliment :
Chacun se fait la bise devant l’entrée du “1743”. En les observant s’éloigner tous les trois, elle sourit, heureuse de sa soirée. Derrière elle, Khalid surveille encore la porte d’entrée, les bras croisés. Il lui demande :
Lorsqu’elle termine sa question, elle aperçoit le taxi qui tourne le coin pour venir s’immobiliser devant le bar tandis que Khalid répond :
Shelley va répondre quand un fulgurant mal de tête la frappe de plein fouet, si violent qu’il la fait un peu tituber. Instinctivement, elle monte une main à sa tempe et se force un peu les yeux pour tenter de percevoir ce qu’il y a autour d’elle, mais tout devient à la fois flou et lumineux.
Elle ne perçoit plus la rue.
En un flash de douleur, elle est au cimetière et vient de percuter une pierre tombale de plein fouet. Elle sent une douleur aiguë à son bras et un étourdissement qui lui donne la nausée. En levant la tête avec toutes les peines du monde, elle aperçoit un homme bien plus grand qu’elle. Bonne policière malgré la boisson, elle note ses traits durs, ses vêtements modernes, la plaie béante à sa gorge, ses yeux entièrement noirs. Le sourire qu’il présente est un rictus fort cruel tandis qu’il s’avance vers elle, un poignard à la main.
Cette voix, c’est celle du Gouverneur. Soulagée, Shelley le voit dans l’angle mort de l’inconnu.
La vision s’arrête brutalement au moment où les deux hommes en viennent aux mains. La voilà de retour dans cette espèce de brume où les formes et les couleurs s’entremêlent.
Quelqu’un lui touche l’épaule et l’appelle par son nom.
Shelley prend une grande inspiration et réalise qu’elle est de retour. Encore saoule, certes, mais tellement sous l’adrénaline que l’alcool semble avoir moins d’emprise sur son corps. À la fois chamboulée et désorientée, elle s’aperçoit que Khalid semble inquiet et la soutient tandis qu’elle s’est accroupie pour éviter de tomber. Son bras droit lui fait tellement mal qu’une nausée la prend et elle se demande si elle n’a pas une fracture.
Au prix de toute la volonté dont elle est capable, elle finit par se calmer et demande ensuite :
Son cœur bondit : le piaf. Son corbeau. Serait-ce une prémonition? Est-ce quelque chose qui s’est passé pendant la soirée? Est-ce en train d’arriver? Est-elle devenue complètement folle?
Elle se redresse avec une grimace : son bras présente une équimose qui grandit à vue d'œil, comme si quelqu’un l’avait frappée avec un objet contondant. En constatant la blessure, le portier fronce les sourcils :
Sur ce, elle retire ses souliers à talons hauts et se dirige maladroitement vers le taxi. Étourdie et soutenant son bras qui enfle sous la douleur, elle est incapable de marcher droit.
Une seule certitude résonne dans sa tête alors : elle doit se rendre au cimetière, coûte que coûte.
Au chauffeur, elle donne l’adresse du lieu et lui demande de se presser.
Nerveuse, elle joue avec ses doigts tandis qu’une migraine lui mitraille les tempes et qu’un froid intense s’empare d’elle. Elle prend son cellulaire et écrit à James : “Mon amour, je suis vraiment désolée, je sais que tu es en mission, mais quand tu seras disponible, peux-tu venir me rejoindre au cimetière?”. Puis elle ajoute en se disant qu’il pourrait être déconcentré s’il la croit en position fâcheuse : “Mais te mets pas en danger!”.
Lorsque la voiture s’arrête devant la grille, elle paye rapidement de chauffeur, s’impatiente contre la machine de paiement qui prend tout son temps et se précipite vers l’entrée. Ses mains tremblent tandis que la clé qui défait le cadenas bataille pour défaire les chaînes. “Edgard?” appelle-t-elle. Elle attend d’entendre le croassement du corbeau en retenant son souffle. Au fil des secondes, le froid devient de plus en plus intense. “Edgard?”
Des larmes montent tandis qu’une notification lui indique que James a répondu par un pouce à sa demande. Elle reprend son souffle en sentant ses larmes rouler sur ses joues : où est l’oiseau? La nuit noire ne lui facilite pas du tout la vie. C’est avec la lampe de poche de son cellulaire qu’elle réussit à se rendre au banc de pierre où son Ouija est caché, collé sous le granite. Transite par le froid qui la fait grelotter, elle décolle l’objet et le mets sur le banc. Agenouillée à même le sol, une seule main sur la goutte, car l’autre bras est trop douloureux, elle invoque :
Elle attend : le silence demeure. Ses yeux scrutent les ombres et sa gorge se serre un peu plus au gré des secondes tandis qu’elle recommence :
Toujours rien. Seul le silence obstiné recouvre l’endroit comme une couverture et la plonge dans une détresse qu’elle peine à comprendre. Depuis quand est-elle si attachée à Edgard? Est-ce une conséquence à la perte de Brutus? L’engourdissement dans ses doigts est bien réel, de même que son bras qui élance furieusement. “Ne meurs pas à côté de moi sans que je ne te voie, je t’en prie…”
Une vieille dame au dos droit, aux cheveux coiffés en un chignon serré et vêtus d’une longue robe noir sort des ombres. Son visage marqué par les années dégage de l’austérité. À son cou, un camée entoure sa gorge. Elle détaille Shelley de son lourd regard et demande :
La policière fait un effort gargantuesque pour reprendre son calme : quelqu’un lui répond enfin.
Le visage de Shelley se décompose. Sur un ton de reproche, la dame déclare :
Le jugement et la sévérité sur les traits de la vieille lady en disent long sur sa façon de penser. La dame pince les lèvres et fait signe à Shelley de la suivre. Bien plus loin, presque au fin fond du cimetière, elle perçoit enfin les formes fantomatiques du Gouverneur général et d’une autre personne à ses côtés, morte probablement à la même période que le premier fantôme à en juger par les vêtements qu’il porte. Les deux sont translucides, l’inconnu plus transparent que le Gouverneur général. Chose émouvante, le haut gradé tient le second contre lui en lui caressant les cheveux.
Non seulement sont-ils translucides, constate Shelley, mais en plus sont-ils recouverts d’une substance de couleur argentée, comme le serait une personne qui aurait été blessée par arme blanche. Lorsqu’il s’aperçoit qu’elle les voit, le Gouverneur général resserre son étreinte autour des épaules de celui qui menace de disparaître.
Elle trouve enfin le corbeau en piteux état. La pauvre bête remue une aile maladroitement, couchée de son long sur le sol. Avec précautions, elle s’agenouille aux côtés du volatile en retirant la mince veste de fin de soirée qu’elle porte pour l’envelopper. Ses propres lèvres deviennent graduellement bleues sous le froid qui la transperce, mais maintenant qu’elle est proche de lui, elle sent que quelque chose d’autre ne va pas.
Aidée par son blouson, elle soulève un peu la tête du corbeau. Une pensée la traverse : celle d’une rune de protection figurant chez James. “Protection contre les esprits, avait-il dit. Y’en a des tannants qui te siphonnent les émotions. C’pas cool.” Instinctivement, elle prend un peu de terre et trace maladroitement la rune sur l’oiseau. Edgard émet un roucoulement étrange, mais Shelley le sent se réchauffer un peu.
Elle prend son cellulaire et compose le numéro de Candide. Cette dernière répond aussitôt :
La voix étouffée de Pascal répond et Candide déclare :
À ce moment, Shelley se rend compte qu’elle n’a pas complètement tort : et si le spectre revenait? Elle n’a pas du tout pensé à ça…
Puis elle raccroche et réalise le silence.
Les trois fantômes la regardent, incrédules.
Un message texte de la part de son amoureux illumine son cellulaire : “OMW, il se passe quoi?” Elle répond : “Possible spectre.” Puis, elle se redresse décidée à ne pas attendre la fatalité:
Shelley ne les écoute plus, déjà entreprise de sa mission. “Un cercle de protection, qu’est-ce que j’ai pour faire ça, ici…” Son regard tombe sur le tas de branches qu’elle a elle-même ramassé et mis dans un coin lors des dernières semaines, se disant qu’elle les ramènerait éventuellement au chalet pour faire du feu. Immédiatement, elle entreprend d’encercler les trois esprits et son corbeau, ce qui lui prend quelques minutes. Pendant ce temps, celle qui fut appelée “Madame White” par le Gouverneur argumente encore :
Elle place une dernière branche et observe son travail, réalisant qu’il n’est même pas tout à fait rond et fort mince. “C’est pas la taille qui compte.”
Au pas de course, elle retourne au banc de pierre et prend le crayon sharpie qu’elle garde caché près du Ouija, au cas où elle aurait à faire de nouveaux symboles. Elle ramène ensuite le tout en se blessant les pieds, maudissant cette idée de merde qu’elle a eue de porter des talons hauts et une robe aussi courte.
De retour, elle dépose le Ouija près des esprits, car mieux vaut éviter de laisser un tel outil à portée de main d’un spectre, se dit-elle. Les mains tremblantes encore un peu de froid et un bras encore hypothéqué, elle se met à tracer les runes qu’elle voit chez James, celles dont elle connaît la signification et celles qui en sont proches, même sans en connaître concrètement les effets. “Si elles sont proches, c’est qu’il y a une raison, non?”
Elle y met tout son cœur, désireuse de contribuer, même juste un peu, à la protection de son Edgard.
Tandis qu’elle s’exécute, à l’extérieur du cercle et encore aidée de la lampe de poche sur son cellulaire, elle déclare :
Shelley acquiesce en terminant sa dernière rune. Un sentiment étrange l’envahit alors, se sentant devenir étrangement agressive sans raison apparente. Elle n’a pas le temps de se relever qu’elle est violemment propulsé vers la droite, l’impact provenant du côté où son bras est douloureux.
Madame White pousse un cri de surprise ; devant le cercle, sorti de la nuit noire et opaque, un quatrième esprit se redresse. Traversé de plaies, dont une principale à la gorge, qui laisse suinter une substance argentée, ses yeux entièrement noirs fixent Shelley avec une haine féroce. Sa bouche entrouverte présente un profond rictus, exactement celui qu’elle a perçu un peu plus tôt, devant le “1743”.
Une décharge d’horreur s’empare de la policière qui pousse un cri d’effroi. Son instinct de survie la pousse à reculer en se traînant au sol et sa respiration devient trop rapide.
Le défunt anglais se redresse, ce qui attire l’attention du spectre. Shelley perçoit les doigts atypiquement longs de l’ennemi. Atypiquement longs, pointues, acérés. L’assaillant lance un cri si fort et strident que la jeune femme se recouvre les oreilles et des larmes de terreur lui échappent, maintenant complètement figée au sol. Il se jette sur le Gouverneur général, provocant un cri de terreur de la part de madame White, mais se recule presque immédiatement, comme frappé par une main invisible.
Stupéfaite, la policière perçoit une nouvelle plaie qui s’est formée sur le torse de l’adversaire qui se replie sur lui-même.
Sa protection fonctionne…
Elle fonctionne!
Nourrie d’un nouvel espoir, Shelley se redresse un peu et échange un regard surpris avec le Gouverneur général. Tandis que le spectre gémit de douleur, le défunt anglais tente de sortir du cercle pour venir prêter main-forte, mais recule aussitôt en grimaçant, soutenu par la vieille lady.
La policière hausse les sourcils tandis qu’un flash douloureux lui transperce le cerveau. Si fort qu’elle remet un genou au sol. C’est une image, d’abord. Celle d’un père penché sur son enfant, un rictus sur son visage. L’impression de sentir des mains sur son corps. Puis, c’est une succession d’images et d’émotions : l’humiliation d’être nue devant des gens qui rit, une gifle, puis une autre, puis… La faim, dévorant son estomac au point de vomir de la bile, la soif, poussant une personne à boire sa propre urine. L’amour brisé à chaque parole, l’espoir brisé à chaque coup de poing sur la tête, la haine, alimenté par des gestes d’amour douloureux qui n’en sont pas. La confiance trahie. La survie perpétuelle. La solitude, grande créature sans forme à la gueule immense qui l'avale dans son entièreté, telle une vision de l'apocalypse.
Cette fois, elle hurle. Elle hurle d’indignation et d’une immense détresse. Elle hurle en sentant cette haine en elle qui a sournoisement grandi, alimentée par les années de négligence et de maltraitance. Elle hurle de sentir le froid du mois de janvier mordre sa peau, n’ayant plus nulle part où aller. Elle hurle lorsqu’elle se voit, munie d’un couteau de cuisine, saignant à mort ces porcs qui l’ont ainsi détruite.
Débordée par toutes ces émotions et ces sensations, Shelley ne voit pas le spectre qui s’est redressé, maintenant devant elle. Mais elle sent très bien toutefois, les lames qui percent ses épaules dans une éclaire de violence et de domination: le froid, la douleur, la défaite, la mort qui menace de prendre le pas. Le Gouverneur général en est à hurler, maintenu par madame White qui l’empêche de se jeter contre les protections qui pourraient bien l’achever s’il tente de les traverser, tandis que le spectre soulève la policière, ses longs doigts acérés plantés dans ses épaules. Il la soulève à sa bouche qui s’ouvre ridiculement trop tandis que, épuisée, elle cesse de se débattre et de crier. Elle se laisse doucement glisser dans ce désespoir, cette morbidité, cette horreur, corps et esprit violés par l’entité de haine.
Puis, quelque chose percute le spectre.
Sans délicatesse, Shelley tombe mollement au sol. Elle n’est plus qu’un amas de chair sanguinolente en douleur, chaque parcelle de son être tremblant de froid et de souffrance.
Puis, elle le voit. Quelqu’un se dresse entre le spectre et elle, armé d’une épée sur laquelle flamboie d’une lueur bleue les mêmes runes qu’elle voit chez James depuis près d'un an.
Ghost.
D’un mouvement rapide, il se jette sur le spectre sans un son et malmène fermement l’ennemi de ses coups précis. Chaque coup est calculé pour faire le plus de mal possible, et l’adversaire gémit à chaque fois, incapable d’atteindre la machine de guerre sous son armure. Après seulement quelques secondes de combat qu’il ne gagnera clairement pas, le spectre se retrouve en position fœtal au sol et lève une main implorante vers Ghost : “ARRÊTE PAPA! »
Ce cri de détresse déchire Shelley qui éclate en sanglots.
Car elle comprend, à ce moment, la haine et la détresse du spectre. Il n’est pas né ainsi.
Personne ne naît ainsi.
Sa propre douleur physique l’empêche de se relever. Au loin, elle entend la voix de Candide qui appelle son nom tandis que son défenseur martèle encore le spectre de son épée luisante avec toute la rage dont il est capable. Des éclats de liquide argentés fusent encore et encore, et enfin, l’antagoniste se fond dans le sol comme s’il n’était plus assez matériel pour rester à la surface, laissant derrière lui une flaque luisante. En reprenant son souffle, Ghost se précipite vers Shelley au moment où Candide, Jason et Pascal arrivent à portée de vue.
James retire son masque et observe les blessures aux épaules de son amoureuse qui grelotte violemment. Cette fois, pas moyen de la prendre contre lui sans lui faire plus mal encore.
Elle redresse la tête vers son cercle de protection pour s’assurer qu’Edgard et les fantômes vont bien, mais s’aperçoit qu’elle ne voit plus de l’autre côté du Voile. Paniquée et sans réfléchir, elle tente de se redresser sur les coudes, ce qui lui arrache une plainte de douleur tandis que James la force à se rallonger :
Il redresse la tête vers le cercle de protection :
Puis il écoute. Une fois tout près, Candide se recouvre la bouche d’horreur en réalisant l’état de son amie tandis que Jason et Pascal se jettent sur elle. James se recule pour laisser de la place à l’infirmier et au mage et s’approche plutôt du cercle de protection qu’a réalisé Shelley. Il écoute le vide, acquiesce, répond en grommelant et retire l’une des branches pour défaire la protection de sa douce.
Pendant ce temps, Jason immobilise la tête de Shelley en évaluant son état :
Un haut-le-cœur menace de la faire vomir. Le mage semble plus que surpris : il semble carrément terrifié. Jason lui demande :
Il sort un pot sans étiquette de sa veste et se met un peu de ce qu’il contient sur ses mains qu’il frotte ensemble. Il badigeonne ensuite les épaules lacérées de la jeune femme en disant d’une voix distraite :
Une douleur vive venant d’un endroit qu’elle ne peut absolument pas identifier la traverse et la fait se cambrer, provoquant une décharge d’adrénaline et des visions qu’elle n’a jamais eu. Elle aurait le réflexe de se rouler en boule, mais Jason l’en empêche en la maintenant et en lui parlant doucement pour la rassurer. Pascal lance un regard angoissé à James :
Le procureur pince les lèvres. Au loin, les premières lueurs de l’aube commencent à poindre.
La psychologue s’éloigne du groupe, cellulaire en main. En comprenant que son amoureux parle de quitter cimetière, elle demande, son esprit encore brumeux:
Le procureur ouvre la bouche.
Quelqu’un semble parler dans l’au-delà, car James lève les yeux vers un point fixe dans le vide, de même que Pascal qui approuve d’un signe de la tête en désignant ce même vide de la main. Jason, qui tient toujours la tête de Shelley, semble embarrassé.
Shelley ne répond pas, épuisée. Submergée par une nouvelle vague d’émotions qui ne sont pas les siennes, elle tente de tempérer le tout. Ses épaules lui font moins mal, certes, mais tout n’est pas rentré dans l’ordre.
Loin de là.
La cohérence de ses pensées refuse de s’aligner tout à fait avec ce qui se passe autour d’elle. Un moment, elle se sent transportée dans les bras de quelqu’un, l’autre elle sent ses pieds presque gelés se blesser contre la pierre du cimetière, ou encore est-elle assaillie de visions ou de sensations de gifles ou… pire encore.
Le bruit de la portière de la voiture qui s’ouvre lui ramène une suite logique. James va pour l’aider à s’asseoir quand elle s’arrête, un peu confuse :
La jeune femme obtempère. Une fois en sécurité dans la voiture, Jason dépose sur ses genoux Edgard qui roucoule encore douloureusement, toujours enveloppé de sa veste de fin de soirée. Pascal sur la banquette arrière, James prend le volant.
Sa tête reposant contre la fenêtre, elle accuse encore des images, des sons, même des goûts qu’elle ne connaît pas, qu’elle ne veut pas connaître. Dégoutée, elle s’accroche à la vie de Edgard qui lutte sur ses genoux.
Plusieurs minutes plus tard, la voiture s’arrête devant la maison de son psychologue. Sur le balcon, Sergeï observe la scène de loin, le visage sévère. Pascal prend délicatement le corbeau des bras de Shelley tandis que James aide sa douce à descendre du véhicule avec toute la tendresse du monde. Une fois devant le psychologue, ce dernier déclare sur un ton très stricte, à l’endroit de l’homme :
Le procureur serre les dents et raffermit sa prise sur sa douce :
Sergeï fait signe à Pascal de guider la jeune femme vers une chambre d’ami et ajoute à l’intention de l’homme :
James devient grave.
Le procureur acquiesce.