L’autoroute défile sous les rayons du soleil couchant. Seule dans ma TransAm, c’est à peine si mon attention se porte, de temps à autre, à la musique qui joue à tue-tête. Engourdie de mes émotions, j’ai promis à Ti-Poe d’être prudente et à Lucy de revenir. Mes promesses seront respectées.
Si mon corps va mieux, mon esprit est épuisé. Il m’arrive, parfois, de ressentir des émotions si fortes qu’elles me font littéralement mal. C’est alors une bataille qui se livre pour tenter de canaliser le tout et éviter quelques dérapages. Par exemple : “acheter un immeuble à logements sur un coup de tête” ou “sonner un homme qui m’a regardé de travers dans la rue”. D’autrefois, j’erre, un peu désorientée, incapable de tolérer la présence d’autrui, agressive au moindre son. Les regards que me lancent les gens me brûlent et l’idée de me cacher dans un mur est terriblement séduisante.
Et il y a des moments, comme aujourd’hui, où toute forme d’émotion est imperceptible, comme si elles m’étaient toutes inconnues. L’image qui me vient, instinctivement, c’est celle d'un brouillard lourd et épais qui m’entoure et ne laisse rien filtrer. J’ai besoin, alors, de toute la concentration dont je suis capable pour bien interpréter ce que disent les gens ou ce qui se trouve autour de moi, et je n’y arrive qu’une fois sur deux.
C’est épuisant.
Sur la banquette arrière, l’épée d’Erika repose dans son étui. À ma ceinture, une arme à feu. Dans mes poches, des poings américains. Comme suggéré par Le Russe, il y a une semaine. Être armée en cas de besoin.
Les quelques heures de mon trajet passent sans être perçues. Arrivée devant la métropole dont les tours se dressent comme une tentative d’intimidation à l’endroit des nouveaux venus, je prends une sortie qui donne tout près du centre d’accueil où j’ai habité, adolescente. Si autrefois cet édifice bétonné et austère était ma maison, aujourd’hui, il me semble particulièrement froid et impersonnel. À 21h15, toutes les lumières des chambres s’éteignent presque en même temps. Il y a des choses qui ne changent pas…
À 21h30 précisément, mon cellulaire s’illumine.
La voix de Jack fait :
Donc, ils me tracent ou me surveillent…
L’appel sur main libre, il me fait prendre une tonne de détours, me fait parfois revenir sur mes pas, emprunter des ruelles... Ce petit manège dure une bonne demi-heure et me conduit dans un secteur boisé, réservé aux militaires.
Puis, il raccroche.
Effectivement, moins d’une minute plus tard, un groupe de six personnes me fait signe de ralentir. En baissant la fenêtre, une femme d’une cinquantaine d’années, bien coiffée et portant un manteau de cuir entretenu, me demande de sortir du véhicule.
J’obtempère et, avant qu’ils ne fouillent la TransAm, l’un des hommes qui l’accompagne se permet de dire : “J’ai une putain d’érection…” en regardant ma voiture. Lui-même semble avoir dans la trentaine, des yeux bruns et une chevelure brune un peu rebelle. La femme lui lance un regard noir, et le groupe fouille le tout.
L’un de ses gars ressort justement de la voiture avec l’épée dans la main, fait quelques moulinets maladroits et s’écrit :
La nommée Maryse me demande :
Trop tard. Le nommé Martin a la mauvaise idée d’aller se mettre la main sur la lame pour la tenir à l’horizontale, comme le font tous les débutants, et une partie de sa main se retrouve au sol.
J’ai une très légère grimace douloureuse tandis qu’il hurle en laissant l’épée tomber. Il tient sa main contre lui, et les autres hommes dégainent leurs armes à feu en me visant. Maryse leur fait signe de ne pas tirer, engueulant plutôt Martin :
Les armes pointées sur moi me dérangent moins que l’excès de colère de la femme. Le pauvre homme obéit et commence à remonter le tunnel au pas de course. Elle hurle aux hommes qui me tiennent en joug :
Les hommes obéissent aussitôt. Je n’ai pas remué d’un cil. Quand elle revient vers moi, elle se passe une main sur le visage en soupirant. Un réflexe bien humain pour une vampire…
Je ne la corrige pas et garde plutôt le silence. Les hommes s’éloignent de ma TransAm et celui qui allait avoir une érection, disait-il si poétiquement, déclare :
Mes bras s’écartent. Ce n’est pas comme si cette habitude s’oubliait… L’homme s’approche avec un sourire de prédateur sans que je ne bronche, et il me fouille. Il passe des commentaires salaces et déplacés, mais ses mains ne sont pas baladeuses du tout. Il trouve les poings américains, l’arme à feu, regarde le cellulaire… Finalement, il me redonne mes armes tandis que je remarque une caméra de surveillance pointée sur l’entrée. À l’angle qu’elle a, je déduis qu’elle est directement braquée sur moi.
Son regard me pique la nuque tandis que je reprends l’épée pour la remettre dans son fourreau. Pendant cette simple action, ceux qui fouillaient ma voiture observent chacun de mes gestes, redoutant sans doute que je décide de les charger avec. Lorsque je mets le contact, le son du moteur provoque une mimique lascive sur le visage de l’homme qui m’a fouillée, et j’entreprends le long tunnel.
Chemin faisant, je ralentis derrière le pauvre Martin qui se pousse un peu sur le côté, sa main encore contre lui. Le tunnel n’est assez grand que pour un véhicule à la fois, sans voie réservée aux piétons ou autres. Je descends ma fenêtre :
Il hésite, lance un regard vers l’épée sur la banquette arrière, mais acquiesce quand même. Ma TransAm s’élance encore :
Hey bien : ça repousse…
Il va falloir qu’on m’explique, un jour, ce que c’est un ou une Bruj…
Il dit ça comme si j’avais fait un tour de magie, s’attendant à ce que je rie de son jeu de mots. Et c’est son attente qui me fait un peu sourire.
Encore un nouveau mot… Mais il se livre comme s’il n’y avait pas de lendemain, donc…
Je vais avoir besoin de Lucy pour comprendre tout ça.
Lorsqu’enfin le tunnel se termine, c’est pour accéder à l’entrée d’une base souterraine. Tout y est blanc et aseptisé.
Devant la porte, Jack se tient droit et attend que la TransAm se soit complètement immobilisée avant de venir vers nous. En sortant, Martin le salue de sa main amputée, toujours en rigolant…
Martin me lance un regard horrifié : il doit savoir qui est Erika, car, soudainement, il a peur. Je force un petit sourire de compassion avant de suivre Jack qui hoche la tête de découragement.