Gambit Tome 3
Jack m’invite à entrer tandis qu’une personne me demande mes clés de voiture pour la déplacer. Une hésitation dans mon geste fait sourire mon hôte qui m’amène à une femme portant des des voiles par-dessus des vêtements classiques, un petit point rouge au front, les cheveux soigneusement coiffés et tout. Postée à un bureau d’accueil qui détonne de la salle blanche immaculée, elle s’incline respectueusement.
- Vos armes, je vous prie.
J’ai un regard de validation vers Jack qui acquiesce. Tandis que le tout est déposé sur le bureau, elle demande à celui qui m’accompagne :
- Alors, Dunn, comment tu te portes?
Dunn? Il semble contrarié, avec ses lèvres qui se pincent et ses sourcils froncés. Ce pourrait-il que “Jack” ne soit pas son vrai nom? Elle ne savait peut-être pas que je ne savais pas…
En déposant l’épée dans son fourreau, j’ajoute :
- Faites gaffe avec celle-ci. Y’a quelqu’un qui s’est coupé avec.
- Soyez sans crainte, elle ne quittera pas son fourreau.
Jack-Dunn m’invite à poursuivre notre chemin, non sans lancer un sourire serré à la jeune femme. Ce faisant, le bruit de talons hauts résonne sur le plancher de marbre, et indique que la personne qui les possède marche vite. Une voix, ravissante, mais contrariée, peste en murmurant :
- Nous serons chanceux si nous évitons le scandale diplomatique à l'international si ça se sait…
Un couple tourne le coin et la jeune femme passe à un cheveu de me rentrer dedans. Avec grâce, elle replace sa robe qui date d’une autre époque, un peu déstabilisée par son réflexe soudain, et pose les yeux sur moi. Elle doit lever la tête pour me regarder en face, et je constate qu’elle manque de mots pendant quelques secondes.
C’est une jeune femme blonde aux yeux d’un bleu très vif, vêtue d’une robe à la “Marie-Antoinette” qui doit valoir, à elle seule, au moins une maison. Derrière elle, un jeune homme, vêtu comme un soldat en parade, écarquille les yeux en m’apercevant.
Effectivement, à côté de la demoiselle, je détonne. Ça fait un bon moment que mes vêtements sont plus fonctionnels que beaux, et la tempête de la dernière année qui dure dans ma vie paraît sur mon visage. C’est difficile de leur en vouloir de figer un peu…
Mais ça n’explique pas pourquoi la jeune femme passe tout près d’éclater en sanglots en me voyant. Elle semble sur le point de me prendre dans ses bras pour pleurer…
Jack-Dunn a un petit rire carnassier et brise le moment:
- Salut, Lanceford!
- Bonsoir, monsieur Dunn.
Elle reprend contenance tandis que Jack-Dunn encaisse maintenant que sa couverture est plus que compromise. La nommée Lanceford me présente sa main droite. Je la lui serre, en essayant de ne pas l’écraser, si douce et délicate, mais ce n’était pas la chose à faire, vu la façon dont elle la retire. L’homme derrière elle baisse la tête pour éviter de rire, tandis que Jack-Dunn ne se prive pas.
Je n’ose plus bouger ou respirer. La demoiselle, ramenant sa main molestée à son coeur, ajoute :
- Les leçons de la cour vous seront utiles, mademoiselle. Dans mon Élysée, on baise la main des dames.
Cette vampire est donc si protocolaire? Chae-A me manque…
- Désolée, madame.
- On va aussi se souvenir que madame Fiset est l’invitée du prince et que c’est absolument pas le but de rendre sa présence récurrente, dame Lanceford.
- Voyons, Dunn, ne dites pas de sottises. Je sais reconnaître une future Brujah quand j’en vois une. Mieux vaut la préparer à entrer dans la jungle de la Nuit le plus tôt possible.
- Je crois que vous faites erreur sur les intentions de Sa Majesté.
Elle me lance encore un nouveau regard d’observation et rétorque avec un sourire en coin :
- Les paris sont ouverts. Soyez la bienvenue en mon Élysée, mademoiselle Fiset.
Gracieusement, elle s’incline et passe son chemin pour aller retrouver la femme à l’allure indienne. Le soldat qui la suit fait un signe de tête à Jack-Dunn qui me murmure :
- Fais pas attention : elle est un peu protocolaire. On la surnomme “cake topper”.
- Pourquoi ça?
- À la façon qu’elle se tient, pis sa façon de s’habiller, on dirait une mariée sur son gâteau.
- Maintenant que tu le dis… Et je dois t’appeler comment, maintenant?
- Ma couverture est grillée. Appelle-moi Dunn. Mais j’apprécierais que ça reste Jack pour tes gars.
Il me fait passer dans un couloir qui change complètement du style blanc aseptisé, avec des boiseries aux murs et de riches tableaux présentés. Parfois, de lourdes draperies qui touchent le sol encadrent ce qui semble être des fenêtres. En m’approchant, je me rends compte qu’il s’agit, en fait, de peintures faites à même le mur, représentant des fenêtres banales. D’où je suis, je vois, au bout du couloir, ce qui semble être une salle de bal.
Dissimulé derrière l’un rideau très lourd, Dunn me fait emprunter un couloir dont les murs de béton illuminés par des néons clairs détonnent gravement du couloir. L’air ambiant y est également un peu plus froid.
- Je te fais passer par les passages des goules. m’explique-t-il. Ça va t’éviter des malaises et des regards un peu trop persistants.
- Dis, c’est quoi, un ou une Bruj ou Brujah?
En marchant, il fait une grimace :
- Ouin… ça va devenir difficile de te le cacher, t’entends ce genre d’affaires là trop souvent. C’est un… une catégorie de vamps.
- Ah oui, c’est vrai. Je crois qu’Erika y a fait allusion.
- Oui. Pis y’en a, comme les Bruj, qui sont plus faciles à identifier que les autres. Un Brujah, ça a le sang chaud la plupart du temps, pis c’est pas full protocolaire. Mais je suis pas tant à l’aise de te briefer plus que ça pour le moment.
- Non, c’est bon… C’est juste que j’entends ce mot tellement souvent… Et une goule, c’est prédestiné à devenir vampire?
- Nooon. En fait, ça arrive, mais c’est très loin d’être une norme. Perso, je veux rien savoir de devenir un vamp. J’ai ben trop d’fun à être une goule. Pis sinon, toi? On a hésité à te rappeler pour pas garder la plaie ouverte, mais la question se pose… Comment tu vas?
Un haussement d’épaules lui répond.
- Je suis debout.
- Ce que t’as vécu, c’est dur.
- J’ai l’impression qu’on m’a coupé un bras, et que j’apprends à vivre avec. Je pense que c’est la meilleure image…
Dunn hoche la tête:
- Je connais ça.
Puis, il observe le silence jusqu’à ce que nous ayons pris un escalier. Il tire une porte, soulève un drap et nous nous retrouvons dans un nouveau couloir luxueux. Une porte est gardée par un homme aux cheveux rasés et à la barbe un peu négligée. Il porte une oreillette qui est bien visible. En nous apercevant, il lance :
- Pas disponible pour encore cinq minutes.
- On a de l’avance, un peu. Ça le fait.
- Qui est cette beauté?
Il dit ceci sans chaleur, sans séduction, juste comme ça. Probablement pour me déstabiliser. C’est drôle : ils font beaucoup ça, ici, tester les gens…
- Voyons Oman… Vas-tu falloir qu’elle te sacre une volée sur un ring pour que tu la replaces?
Le nommé Oman plisse les yeux, puis semble me reconnaître. Et il est bien le seul, car il ne me dit rien.
- Mademoiselle Fiset ! Hey, je vous pensais pas si grande dans la vraie vie… J’ai vu vos combats disponibles sur le web : vous êtes solide…
- Merci beaucoup.
- Fergusson, il est jeune, mais bordel… Ça reste une goule ! L’avez-vous croisé? Dunn, lui as-tu montré Fergusson?
- Non, pas encore. J’essaye de rester discret : je me disais que ça prendrait l’aval du prince si elle veut rencontrer du monde…
- JESSIE !
Mon nom est crié à l’autre bout du couloir ; heureuse et dans une jolie robe de satin noire, Paty presse le pas jusqu’à nous et me prend dans ses bras, complètement folle de joie.
Oman murmure à Dunn :
- On repassera pour la discrétion…
- Bah, elle est sympathique… Contrairement à toi.
Patricia fait un pas de recul et me détaille :
- Désolée ! Dame Lanceford vient de me prévenir que tu étais arrivée! As-tu déjà rencontré Le Russe?
- Non, on attend…
- Parfait. Tu vas voir, il est sympathique. Bonsoir, monsieur Dunn !
Oman ferme les yeux devant le commentaire de Patricia sur Le Russe tandis que Dunn s’incline poliment devant elle. Au même moment, le gardien met un doigt sur son oreillette et acquiesce :
- Vous pouvez entrer.
Paty me serre la main en guise d’encouragement avec le sourire le plus lumineux du monde. J’aimerais pouvoir lui rendre ce sourire.