La pièce est à la fois austère par sa hauteur et ses fausses fenêtres peintes en perspectives, et chaleureuse grâce aux boiseries et au feu de cheminée. La peau d’un ours repose juste devant le foyer, la gueule grande ouverte. Deux fauteuils de cuir font face aux flammes, mais, en ce moment, il ne s’y trouve personne.
Celui qui m’attend est dos à la fenêtre, assis à un bureau équivalent, je crois, au salaire d’un ministre. Si c’est bien lui, Le Russe n’est pas particulièrement bel homme, à première vue : des cheveux très courts, des yeux noirs et un costume sombre. Cass aurait trouvé qu’il manque de vie… Mais lorsqu’il pose les yeux sur moi, j’ai l’impression d’entrer sur un ring. Non pas devant un ennemi à détruire, plutôt devant un adversaire lors d’un vrai match. Il impose par son immobilité, par la petite étincelle qui s’allume dans son œil, par le sourire en coin qui le gagne quand j’approche, dissimulé par ses mains jointes stratégiquement, posées devant ses lèvres.
Derrière lui se tient un homme de ma hauteur, avec des cheveux châtains mi-longs et des yeux pâles, posés sur moi comme si j’étais l’une des pires choses qu’il ait vues de sa vie. Ou non-vie? Dans son costume d’un bleu foncé, il aurait sa place à la télévision pour annoncer les numéros gagnants au loto.
À mon approche, l’homme en noir se lève. Il cherche quelque chose dans mon visage, dans mes yeux, dans ma posture. Sa main se tend tandis que l’homme derrière lui annonce d’une voix solennelle :
- Bienvenue à l’Élysée de la métropole. Pour les besoins protocolaires, vous vous adresserez à cette personne avec le titre de : Le Russe, lors de vos discussions.
Je lui serre la main, et je suis un peu surprise de sa fermeté. Bien sûr, elle est froide, c’est un vampire. Mais elle est énergisante, confiante.
Il me désigne le fauteuil libre devant son bureau avant de se rassoir.
- Mademoiselle Fiset, bienvenue. Avez-vous été bien accueillie?
- Oui, tout le monde est très gentil. Mais je crois que j’ai froissé madame Lanceford. Mes excuses.
- Je suis certain qu’elle ne vous en tiendra pas rigueur.
L’homme derrière lui a une mimique sceptique.
- Vous avez accepté mon invitation, malgré ce qui s’est produit. Il aurait été légitime de remettre votre engagement en jeu.
- J’ai cru comprendre que vous travailliez à sécuriser la métropole. Cela a suffi à éveiller mon intérêt.
Cette fois, ses mains ne sont pas devant sa bouche pour cacher le sourire qui trahit l’amusement sur son visage tandis que l’homme derrière lui semble se fâcher.
- Vous avez l’habitude des vampires, n’est-ce pas? Je ne vous sens pas du tout intimidée…
C’est vrai, maintenant qu’il me le fait remarquer…
- Intimidée, non. Sur mes gardes, tout à fait.
- Maintenez cette attitude. Entrons dans le vif du sujet, voulez-vous? Que savez-vous des nôtres, mademoiselle Fiset?
- Pas grand chose. Vous étiez humains avant vos Étreintes respectives. Certains ont eu le choix, d’autres se le sont fait imposer. Le soleil est une menace pour tous, les pieux vous immobilisent. L’ail, le miroir et les croix sont des légendes urbaines, de même que les reflets dans le miroir ou la répulsion de la croix. Le feu est la meilleure arme contre vous, ainsi que quelques artefacts réputés pour être bénis ou magiques. Vos corps ne tombent pas tous en poussière. Vous êtes particulièrement résistants aux armes à feu et contondantes. Vous pouvez refermer les plaies des gens sur qui vous vous nourrissez. Vous êtes divisés en clan, et si on vous coupe une main, elle peut repousser. La politique est basée sur un système féodal. Je crois que je n’ai rien oublié.
Du mépris apparaît sur le visage du châtain tandis que Le Russe approuve d’un signe de la tête:
- Excellent. Une vraie Hunter.
Je ne démens plus les gens qui disent ça. Ça devient lassant.
Il poursuit plus sérieusement :
- Nous sommes en guerre. Dans le camp qui s’oppose à nous, il y a quelques têtes que vous recherchez, si je ne m’abuse.
Le châtain s’avance et me tend un dossier. Une première photo me laisse perplexe : l’homme présenté me semble malade, avec le dos bossu, une langue anormalement longue et épaisse, des pustules recouvrant ses avant-bras visibles. Le genre de personne qui décroche des regards de pitié ou de dégoût dans le métro. Il est identifié “dark santa close”.
J’ai le vague souvenir qu’Erika m'a déjà parlé de vampires déformés, mais elle m’a dit tellement de choses que je n’ai pas tout retenu. Une page le présente comme “Thierry Winner, originaire de Californie, arrivé au Canada en 1992, piège à Hunters”.
Gab… L’espace d’un moment, je sens encore ses cheveux sous mes doigts et ses larmes contre ma joue, notre dernier secret... Son décès est donc la conséquence de cet homme… Ce n’est certainement pas le moment de me montrer vulnérable, alors je passe à l’autre sujet.
Une photo montre un très bel homme aux cheveux châtains, portant une chemise entrouverte, courtisant une jeune femme dans la rue. Je me redresse un peu dans ma chaise : le visage m’est globalement inconnu mais ses lèvres… Une douleur fulgurante résonne dans ma cuisse droite, brûlante comme si on y apposait une barre de fer chauffée. Des cris, mes propres cris, me reviennent aux oreilles, lointains, comme s’ils m’appelaient du souvenir que je refuse de revisiter. Tandis que mon visage se ferme plus qu’il ne l’est déjà, le Russe sourit calmement. Il y est écrit : “Lance Houston, entrepreneur, directeur des sewers de la métropole. Amant de Paul Fiset dit “Le Flot”. Originaire de Winnipeg, a changé de province en 2003. Goule connue : Jacob Clark.”
Les images de mon père agressant Clovis me repassent sous les yeux. Mon père porte le poids de ce qu’il a fait. Mais ce qu’il m’a fait, à moi, ça lui a été appris par quelqu’un. Ce qui est arrivé aux filles, à Clovis, à chaque victime, ça vient de quelqu’un. Et maintenant, je connais son putain de visage.
Je referme le dossier en pinçant les lèvres avec une grande inspiration. Le Russe déclare :
- J’ai besoin de plus de personnes capables d’effectuer des frappes de jour, mademoiselle Fiset. Vous l’avez dit vous-même : les vampires sont vulnérables, le jour. Je serai franc : ce besoin est un coupe-gorge, pour vous. Les chances sont grandes que vous y restiez.
Un sourire douloureux me prend :
- Vous savez, je venais ici pour vous offrir une alliance pour mettre un terme aux agissements de dark santa et de Houston… Je m’attends à un défi de taille colossale.
- J’ai compris que vous n’êtes pas seule?
- J’ai six hommes qui me suivent. Cinq autres resteront à garder la ville.
- Ils savent se battre?
- Adéquatement contre des humains.
- C’est un bon début. Voici ma nouvelle offre : je vous laisse la semaine pour vous préparer. Vous passez ensuite un mois dans l’équipe de Dunn. Vous subissez tout : entraînement, régime, tout. Vous prenez l’enseignement qui convient à vos hommes et vous appliquez. Dans une année, vous serez prêts à entrer en scène et à soutenir l’équipe de mon serviteur sur le terrain.
Dunn me lance un sourire défiant qui perce un peu ma brume. Je demande :
- Dans une semaine, vous dites?
Il acquiesce.
- Je vous recommande d’avoir une profonde discussion avec vos hommes. Placez-les tout de suite devant la possibilité de devoir choisir entre la mort ou la servitude. Dans votre cas, si vous êtes ici, devant moi, je crois que j’ai raison si je dis que vous avez déjà pris votre décision.
- Lucy?
- Elle peut venir avec vous. En fait, je crois qu’il vous fera du bien, à toutes les deux, de rencontrer dame Abigael, qui relève le même défi quant à son existence que mademoiselle Lucy. Cette vampire sera sans doute de précieux conseils pour votre adolescente. Considérez que mademoiselle Lucy sera ici tolérée. Disons que c’est un bonus pour ce qui s’est produit à la ville : le fait d’avoir sous-estimé Gaël Brown m’a rappelé que l’être humain conserve son libre arbitre et s’adapte aux changements plus rapidement que nous, détail que je n’oublierai plus.
Je me retiens de lui faire remarquer que ce n’est pas Gaël qui a été sous-estimé.
- Maintenant, vous m’excuserez, mais j’ai un autre rendez-vous à ne pas manquer.
En me levant, je vois Dunn s’incliner solennellement devant lui. Une hésitation me prend : est-ce qu’il faut que je fasse ça? Trop tard, le momentum est passé. Lorsque nous sommes sortis du bureau, il a un sourire triomphant :
- Y’est sympathique, avoue.
- Il a beaucoup de leadership. Il donne envie de se joindre à lui.
- Oh ouiiii… N’est-ce pas, Oman?
Le gardien de la porte semble surpris de se faire ainsi impliquer dans la conversation.
- Je te présente la future goule du prince! déclare fièrement Dunn.
- Oh non… fait Oman. Dahlia va vouloir te tuer, toi aussi…
- Dahlia?
- C’est la première goule du Russe. Celle qui a pris tes armes, tantôt. C’t’une bitch.
- Mais là… Doucement, y’a absolument rien de fait… Il n’a pas dit clairement que je deviendrais sa goule.
- Quand il a dit que tu avais déjà pris ta décision, tu te souviens? Il va certainement pas vouloir que tu te mettes à servir quelqu’un d’autre que lui. Ou peut-être Miles, mais à voir la face qu’il faisait…
- Miles?
- La belle-gueule derrière lui avec les cheveux châtains.
- Humm… Donc les vampires sont possessifs de leurs goules?
- Presque tous. me répond Oman. Les vampires disent qu’on est leur serviteur. C’est bien beau… Mais tu vas comprendre que c’est l’inverse, dans le fond : ça devient TON vampire. Faut le protéger, voir venir les coups, en prendre soins… Mais ça, tu gardes ça pour toi.