Le couple habite un immeuble gigantesque, insonorisé, très cher et sécurisé. Le gardien m’arrête à la porte d’entrée, vérifie que j’ai bien rendez-vous avant de me laisser passer. Il y a tellement de lumières et de couleurs, autour, que je garde la tête baissée, concentrée à suivre les indications du gardien afin de trouver l’ascenseur.
Au dix-huitième étage, je me retrouve à devoir choisir entre la droite ou la gauche pour trouver l’appartement. Le choix est pourtant facile, et il y a une pancarte, juste devant, qui pourrait m’indiquer où me rendre : pourquoi est-ce que je me sens si empotée?
Jason, mon sauveur, sort dans le couloir et m’appelle. Lorsqu’il m’atteint, il me fait un fort et lent câlin qui me fait frissonner de bien-être.
Lorsque nous rentrons dans leur domicile, Candide me saute dans les bras avec un rire très doux :
- J’espère que tu as faim : je nous ai fait quelques côtes levées !
- Quoi? Ça se mange pas juste dans les restaurants?
Ma réflexion la fait rire. Jason prépare la table tandis que mon hôtesse me fait faire le tour du proprio. La vue est incroyable, et j’ignorais qu’elle avait un chien : un beau molosse très affectueux et fort bien dressé.
Ensuite, la chambre des maîtres, et finalement, sans surprise, leur playroom.
Et ils sont très bien installés.
- Ça prend un peu la poussière, depuis un an, mais c’est ouvert aux visiteurs… dit-elle sans même tenter de cacher son allusion.
De mémoire, jamais je n’ai ressenti une pulsion sexuelle aussi franche et violente que celle qui me malmène, en ce moment.
L’envie de la plaquer au mur, de l’embrasser, de la caresser.
D’oublier…
Mais c’est tellement soudain que je ne sais absolument pas quoi faire de cette impulsion, sinon simplement figer. Jason me sauve de mes pensées en nous appelant à table.
Le repas est délicieux. J’accepte une coupe de vin blanc, et les langues se délient un peu. Candide parle de ses projets professionnels, qui consistent à relier psychologie et surnaturel, Jason parle un peu de son travail.
J’espère que mon tour ne viendra pas, mais il vient. Alors…
- Je vais faire un stage d’un mois à la métropole auprès d’un groupe de goules entraînées à l’élimination de vampires le jour.
Un silence suit cette déclaration, brisé par Candide qui agrandit les yeux :
- Oh my God. Jess ! Est-ce que toi aussi, tu vas devenir une goule?
- Il y a des chances.
- La goule de qui? Est-ce qu’on le connaît?
Aucune fermeture de sa part. Au contraire, le sujet l’intéresse. Jason, quant à lui, garde le silence.
- Je pense pas. dis-je. Et il ne viendra pas en ville, c’est certain. Je sais pas trop ce que j’ai le droit de dire ou non à son sujet pour l’instant.
- Tu l’as rencontré?
- Oui. Il a l’air bien. Et son combat ressemble beaucoup à celui que je mène.
- Cool! Et tu crois que toi et lui…
- Ça ne deviendra pas intime, non. Il a l’air plutôt “militaire”. Chaque chose à sa place, chaque personne à son rang.
- Oh allons. lance Jason avec un superbe sourire. Comme si on ne savait pas que tu aimes bien les hommes capables d’avoir du pouvoir sur toi…
Le rouge me monte furieusement aux joues et quelque chose se délie dans ma poitrine.
- Je le vois mal m’attacher ou me donner des ordres coquins…
- Il pourrait te surprendre! fait Candide, pleine d’espoir. En attendant, de ce côté, tu ne vois personne?
- Avec Gab, c’était.. Compliqué. À défaut de savoir si on était ensemble ou non, et bien… On ne fréquentait personne d’autre. Et puis il se passait tellement de choses…
Candide me prend la main et me laisse poursuivre :
- Il m’aimait. Et c’était réciproque, mais j’ai jamais été capable d’assumer notre relation. Il y avait tellement de choses entre nous qui nous opposaient… Des points névralgiques que j’ai sous-estimés. Jamais j’aurais pu croire qu’il ferait… ce qu’il a fait aux filles. Il était avec moi quand on les a sorties de l’enfer où elles se trouvaient, il a vu ce qui s’est passé là-bas. Et pourtant…
- Est-ce que tu lui en veux?
La voix de ma tendre amie ne porte aucun jugement.
- Je me sens terrible de dire ça… Mais oui, je lui en veux tellement… Pourtant, c’est moi qui l’a…
- Tu lui en veux, parce que s’il avait suivi le plan, il serait encore en vie. C’est pour ça, ma douce.
Avec une certaine frustration, car je ne les ai pas sentis venir, j’assume les larmes qui roulent bien involontairement sur mon visage. Je ne sais pas si c’est le vin ou Candide et Jason ou tout à la fois, mais une vulnérabilité brûlante me serre la poitrine, si fort que j’en ressens de la douleur physique.
- C’est comme s’il m’avait pris une partie de moi. J’ai l’impression d’être en train de sombrer dans une espèce de lac et de pas pouvoir respirer. Je sais pu quoi faire… Des fois, je me sens devenir dangereuse, j’ai de la difficulté à me gérer, peu importe ce que je fais, et y’a d’autres fois où je suis dans une espèce de brume et j’arrive pas à identifier ce qui se passe autour de moi. Juste respirer, c’est un bordel de défi.
- C’est ce qui se passe après un choc intense. Quand on regarde tout ce qui t’es arrivé en une année, la table a été mise pour que ce coup soit particulièrement dur à encaisser.
- Qu’est-ce que je dois faire?
La Dre Candide Beaumont se rapproche et me prend dans ses bras :
- Accepter d'être vulnérable pendant un certain temps, c’est tout. Ça ne durera pas toute ta vie, ma douce : ça va se replacer. Et ça va se replacer plus vite si tu dors bien, t’alimente bien, si tu fais de l'activité physique et que tu t’entoures de personnes qui vont te soutenir.
Jason se lève et s’approche : en sandwich entre les deux, mon esprit se calme. La jeune femme continue :
- Tu vas avoir tout un mois devant toi, sans avoir à prendre de décision et à redécouvrir tes limites. Prends-la. Vis chaque seconde et laisse-toi porter, un peu.
J’ignore combien de temps nous passons ainsi. Ce que je sais, c’est qu’au réveil, le lendemain matin, Jason prépare du café. La nuit s’est déroulée dans leur bras, sans plus que des baisers partagés ça et là et d’immenses et longs câlins, pour témoigner de l’amour et du soutien. Rien de sexuel, juste du soutien.
Mon cœur est un peu plus léger, à mon départ.