Gambit Tome 3

Chapitre 10 : Une minute, une heure, une semaine...

1534 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 03/09/2026 11:40

 

La semaine passe doucement. Fang m’offre de m’enseigner le sabre et nous y passons des heures. Elle est gracieuse, rapide et d’une patience d’ange face à mes gestes plus empotés que jamais. C’est avec beaucoup d’humilité que j’apprends très tranquillement cet art, plus fluide et précis que l’épée médiévale à laquelle Erika m’a habituée.

 

Jim fait énormément d’entraînement en salle, et ça me coûte de le dire, mais je crois qu’il me couche. Ce qui tend à me mettre en rogne, puisque son attitude est questionnable : des commentaires acerbes aux regards foudroyants, il semble qu’il ait décidé de me montrer que je lui suis inférieure par tous les moyens. Devant lui, je fais tout mon possible pour éviter de donner des indices qui pourraient le laisser croire que ce qu’il fait m’atteint. La réalité, c’est que je deviens tellement violente après avoir été à son contact que j’ai de plus en plus de difficulté à me contenir, et ce sont les portes des vestiaires qui écopent.  

 

Ferguson et moi nous sommes croisés brièvement. Ni l’un ni l’autre n’a amorcé de conversation. On dirait que notre affrontement date d’une autre vie, à une époque où j’étais une autre personne… De toute façon, les sourires niais à notre endroit et les remarques à peine voilées des autres, qu’ils soient goules ou vampires, m’incitent à m’en tenir loin pour éviter d’aggraver sa situation. 

 

Surtout ceux de Jim.


Je suis habituée à être malmenée, là n’est pas la question. Mais lorsqu’il passe à côté de moi en me claquant une fesse, ou qu’il me demande d’aller lui préparer un sandwich, ou que je le vois murmurer des choses à Josh en me regardant… Mon esprit devient brumeux et les élans de violence qui devraient m’animer pour me défendre sont totalement absentes, comme si je lui donnais raison. En constatant le phénomène, je me dégoûte de moi-même. Mais qu’est-ce que je peux y faire? Candide l’a dit : donner le temps au temps.

 

Un peu plus chaque nuit, Audrey se rapproche de Lucy : la goule de Paty lui a laissé une fleur devant sa porte, et ma protégée guette les moments où elle vient vérifier que nous avons tout ce qu’il nous faut. Patricia est très occupée ces derniers temps, donc c’est Audrey qui a le mandat de s’assurer que tout est sous contrôle. Elle ne m’adresse pas la parole du tout, parlant avec Lucy à voix très basse. 

 

Mon adolescente s’adapte très vite à ce milieu. Déjà, elle marche avec la tête un peu plus haute et soutient quelques regards désapprobateurs. Abi est revenue, pendant la semaine, pour s’assurer que tout était sous contrôle et reviendra sous peu pour faire une leçon plus approfondie des règles vampiriques. 

 

Lucy accompagne Dunn pour se pratiquer au tir à l’arc. Quand elle le regarde, c’est avec une certaine réserve, comme si elle hésitait à se laisser aller à l’apprécier. L’idée qu’elle soit en train, inconsciemment, de se chercher une seconde figure parentale me traverse, et mon cœur se serre. Sans doute Fang remarque-t-elle la même chose que moi. 



  • Ça va aller? me demande-t-elle. 
  • Oui. Tu sais, c’est une bonne petite qui a eu des parents de merde pour débuter sa vie, et… Gab, c’était un gros morceau pour elle. Là, je sais pas ce que je dois faire pour l’aider à digérer tout ça.
  • Elle est pas la seule à devoir s’en remettre. Ne le prends pas mal, mais tu es moins solide. 

 


Un sourire misérable me prend. 



  • Ça va, ça vient… Je vis pas deux jours pareils. Aujourd’hui, c’est une bonne journée.
  • Ça dure depuis Gab, c’est ça? 
  • Je dois admettre que… Ça dure depuis un bon bout, en fait. C’est juste que j’avais pas le loisir de m’y attarder. Gab a été une espèce de coup de grâce. Maintenant, ça me rattrape.
  • Je connais quelqu’un qui pourrait te donner un coup de pouce. 
  • De quelle façon? 
  • T’es pas la seule à connaître des mages. Mais tiens ça entre toi et moi : tout le monde ne sait pas ça. 

 


Sa réflexion me bouscule un peu. 



  • C’est quoi, il me rentrerait dans la tête?
  • Seulement si tu veux. 
  • Merci, mais non merci. On m’a déjà fait le coup. 

 


Ma déclaration la surprend, et je rougis de la spontanéité avec laquelle je lui ai révélé ceci. J'explique vaguement: 



  • Mon père était copain avec un vampire. Rien de bon est à raconter de cette époque. 
  • Ouf… Dunn est notre privilégié avec son enfance banale… Je comprends tes réserves, sincèrement. Mais va falloir que tu regrimpes en selle bientôt, parce qu’en ce moment, Le Russe fait son possible pour vous garder en sécurité, mais il ne pourra pas vous protéger des autres indéfiniment. Et si tu me dis qu’aujourd’hui est un bon jour… Ce sera pas assez. Je t’ai vue dans les modules : t’es capable de mieux, mais tu ne voyais pas les prises autour de toi. On est avec des armes en bois et j’ai failli te tuer au moins trois fois depuis le début de la nuit, et tu es pourtant entraînée… Jessie, même si c’est un bon jour, tu n’es clairement pas à la hauteur de ce que tu étais face à Ferguson. Faut que tu reprennes pied. Ce sera quoi, un mauvais jour?

 


Je baisse la tête.



  • Je suis peut-être brisée, Fang.
  • Pas peut-être : tu es brisée. Je sais ce que j’ai vu, dans votre QG. Mais tu n’as pas le luxe de pouvoir rester à genoux au sol. 

 


Son regard se porte sur Lucy qui se met en position de tire, comme déjà appris au paravent avec Gab. Dunn la complimente, mais corrige un peu sa posture. 



  • Que tu serves Le Russe ou non, t’as une ado qui, elle, compte sur toi pour de vrai, ajoute-t-elle. Son existence entière compte sur toi, en fait. Sans lien de sang et sans jeu de pouvoir. 
  • Qui est la personne que tu proposes?

 


Elle me sourit doucement.



  • Demain soir, on va veiller, toi pis moi. Chicks-toi.
  • Hein?
  • Oui oui : tu te chicks. Avec de la couleur, s’il vous plaît. 
  • Je… j’ai rien amené qui corresponde à ton attente. 
  • Oh que ça tombe. Viens!

 


Nous délaissons les armes de bois et nous rendons dans les couloirs. D’un pas rapide, elle s’arrête parfois pour observer les salles et, à ma grande surprise, nous nous retrouvons tout près de la salle de bal. Lorsqu’elle le voit, Fang fait un geste de la main pour attirer l’attention du soldat qui accompagne dame Lanceford. Celui-ci délaisse sa contemplation du moment pour venir nous rejoindre. 



  • Monsieur Wolfe, bonsoir. le salue Fang. 
  • Mesdames, que me vaut l’honneur?
  • L’invité de Sa Majesté a une sortie mondaine dans la métropole, demain soir. Elle aura besoin d’une toilette convenable. 

 


Il me détaille à l’image d’une équation mathématique. 



  • Demain soir? Ce sera donc un prêt-à-porter. 
  • Bien sûr. Ce sera un lieu vivant : évitez le noir. 
  • C’est parfait. Quelle est l’intention? 
  • Une présentation solennelle…

 


Fang parle dans une langue que je ne connais pas, et mon attention se dirige sur la salle de bal. De forme circulaire, tout le monde n’y est pas vêtu comme dame Lanceford, mais en général, un effort est fait pour bien paraître : vestons pour les hommes, robes ou jupes pour les femmes… C’est une vingtaine de personnes qui parlent et se dévisagent, parfois, de loin. 

 

Dans le fond de la salle, je remarque Louis, le fouilleur à la langue bien pendue. Son regard s’attarde sur nous tandis qu’il sirote une coupe contenant un liquide rouge. 

 

C’est du sang à coup sûr. 

 

J’en reviens à Monsieur Wolfe qui conclut : 



  • Nous irons donc vers du violet, avec des chaussures assorties. Le colis sera déposé devant votre porte demain soir, mademoiselle Fiset. 
  • Merci, j’apprécie. 

 


Il s’incline et s’en retourne vers la salle. Fang sourit. 



  • Il faut bien le faire travailler un peu, pauvre lui…          


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