La troisième semaine se poursuit sans encombre. À son terme, je dois revoir mon plan d'entraînement pour pouvoir pousser un peu plus mes performances.
Abigael est revenue voir Lucy pour discuter "entre vampires" et expliquer ce qu'est le clan "Nosferatu", des vampires déformés physiquement par leur "Étreinte" et obligés de se cacher. D'excellents espions, de ce que j'en comprends.
Je me rends au gym pour passer le temps et leur donner de l'espace ; je ne suis pas vampire, et je ne devrais pas avoir accès à ce genre de connaissance officiellement. Les goules non plus, d'ailleurs.
Louis est en pleine discussion avec Ferguson à mon entrée. Il me lance avec un sourire en coin:
- Et puis, mademoiselle TransAm, comment va la vie?
- Comme elle doit aller. Et toi, comment va la mort?
- En marchant, figure-toi donc.
- C'est beau, l'espoir, mais tu ne les auras pas.
- Quoi donc?
- Mes clés. Fais autant de belles manières que tu voudras, ma bagnole reste là où elle est.
- Oh, c'est peut-être pas les clés de la TransAm que j'aimerais avoir.
Je soupire.
- Putain de bad boys...
- Hey : à ma défense, ça fonctionne.
- Je ne suis pas un cœur à prendre.
- Un pion, ça se tasse... répond-il avec un haussement d'épaules amusé et un sourire de fausse prédation.
- Pas deux.
Son incompréhension me fait rire. Fang vient vers nous avec un regard de défi à l'endroit du Brujah:
- Oublie pas, Jessie : tu veux garder ton sang pour t'entraîner...
Il lève les mains et fait un pas de recul :
- Je plante pas mes crocs dans les goules du prince. Ça porte malheur.
- Mouais, c'est ça.
Le reste de la nuit se déroule bien, mais aucune trace de Lucy, que ce soit au gym ou au parcours.
À la fin, nous nous dirigeons vers les douches. Une fois séchées, nous nous rendons vers la cuisine quand nous sommes rattrapées par Oman.
- Fiset, je pense que j'ai pu ta protégée sur les caméras.
- C'est-à-dire?
- Je crois que elle et Audrey sont allées au parcours pour s'entraîner plus tôt, mais je ne vois plus la goule de Paty. Le soleil se lève dans moins d'une heure.
Oh non.
Immédiatement, je me remets en tête les interrogations de ma fille et un scénario délicat se crée. Sa première romance? Elle a l'âge. Mais à une heure du lever du soleil? J'ai le droit d'être un parent de vampire-ado inquiet. Et puis, elle est avec une femme clairement plus vieille...
Je déteste Audrey. Il faut parler à Paty.
- Merci, je vais aller les retrouver.
- Tu veux un coup de pouce? fait Fang.
- Bah, c'est embêtant... Oui? Mais je veux pas non plus la traumatiser, tu vois...
- Je comprends... On se mobilise pour les repérer et on t'avise si on les trouve avant toi. Je vais aller chercher Dunn. Elles ne peuvent pas être bien loin...
Oh que c'est désagréable. Comment je dois agir avec ça? Il est où, le mode d'emploi? L'envie de consulter la goule d'Abi me vient, mais il n'a pas eu à gérer d'adolescent, lui. Pour l'instant, à vouloir intervenir, je crois que je fais la bonne chose.
Je dépasse le parcours en joggant, me fiant à ce que j'estime être les limites des champs des caméras, tandis que le ciel devient un peu plus clair à peine. Des faisceaux lumineux m'indiquent que Dunn et Fang viennent me rejoindre dans mes recherches. Plus les minutes passent, plus j'accélère le pas.
Une branche qui craque attire mon oreille.
En accourant en direction du son, j'entends une petite voix qui déclare : "Ne t'inquiète pas, c'est presque terminé."
Et je les trouve.
Et je fige.
Mon cerveau a de la difficulté à accepter que Lucy a la tête en bas, suspendue dans les airs par une corde, un pieu dans le cœur, son sang se déversant, via un cathéter, dans une bassine tenue par... Audrey.
Mais qu'est-ce qu'elle fait à ma fille?
Je vois rouge, littéralement. Une fureur telle que je ne me souviens d'en avoir ressentie me submerge, menace de tout détruire sur son passage. Tout détruire. Surtout celle qui menace ma fille.
Je vais la tuer.
Audrey est à des lieux d'être une combattante, et toute son attention est dirigée sur la bassine qu'elle tient précieusement. J'arrive par derrière et quand je l'agrippe, elle émet un couinement semblable à celui que ferait un petit porc surprit.
Ça se saigne, un porc.
Je ne lui donne pas le temps d'expliquer, de supplier ou de pleurer : mon poing s'écrase sur elle, la mitraille. Ses os qui craquent sous mes assauts me font brusquement plaisir, et bon sang que si j'avais besoin d'une thérapie, la voilà. La vue de son sang sur son joli visage me provoque une euphorie bienfaitrice, et l'idée raper sa tête sur un arbre me traverse l'esprit.
Mais je m'arrête.
La bague à mon doigt pulse doucement, calme les battements de mon cœur, ramène ma vision à la normale, m'aide à gérer ma respiration.
Audrey lève les mains, tente tant bien que mal de se protéger, hurle qu'elle s'excuse en pleurant. "C'est la goule de Paty, fais pas ça." me dit ma conscience. Je m'en détourne avec dédain et laisse passer un hurlement pour canaliser ce qu'il reste de ma rage et de mon indignation. Fang et Dunn m'appellent, et la voix de Patricia se joint à eux.
Ma fille.
Je détache la corde avec précaution, tandis qu'Audrey reste en position foetale au sol, secouée de douleur et de violents sanglots. Le corps frêle de Lucy est délicatement déposé au moment où Fang et Dunn arrivent sur la scène.
Le serviteur du Russe blêmit.
La goule battue sanglote :
- Elle est pas morte... promis... Elle est pas morte, je vous jure, je... voulais juste goûter les ombres.. Goûter les ombres...
Paty arrive à ce moment et s'arrête net devant le spectacle. Dépassée, elle garde un silence grave tandis que je prends ma fille dans mes bras en la rassurant malgré son immobilité.
Pour avoir déjà retiré des pieux, je sais que si celui de Lucy est enlevé tout de suite, elle sera difficile à contrôler. Combien de sang a-t-elle perdu? J'entreprends de la prendre en princesse, contre moi, et nous quittons le groupe.
Fang me suit, non sans un regard à l'endroit de Dunn qui s'approche d'Audrey.
Pas question de la laisser à qui que ce soit. En repassant devant les structures de bois, je croise Louis et Maryse qui s'arrêtent net.
La Brujah lance :
- Ça va, vous l'avez retrouvé, la p'tite...
Fang se dirige vers elle et lui explique rapidement ce qui s'est produit. Louis prend la décision de nous escorter, et la voix de Maryse éclate :
- COMMENT ÇA, PERSONNE LUI A DIT POUR LES MALKAVIENS? ÊTES-VOUS COMPLÈTEMENT BARJOTS DE LAISSER UNE ENFANT VULNÉRABLE AVEC UNE GOULE EXPÉRIMEN...
La porte se referme sans me laisser percevoir la fin de l'exaspération de Maryse. Louis attrape un serviteur par le bras et lui fait livrer des sacs de sang à nos appartements en vitesse.
Devant la porte, n'ayant pas assez de bras pour tout faire, je lui demande de prendre mes clés dans ma poche. Il nous ouvre et entreprend de libérer le divan.
- La table, s'il te plait.
- Quoi?
- Libère la table, fais-moi confiance.
Il s'exécute. Le serviteur mobilisé par ses soins arrive avec une glacière. Lucy est délicatement déposée sur la surface, toujours en lui parlant. Je place un sac de sang juste devant ses crocs et la préviens de ce qui va suivre.
Enfin, le pieu est retiré.
Ses petites dents percent le plastique, et le liquide cuivré se répand autour d'elle. Comme je le redoutais, elle se met à tenter d'agripper n'importe qui. Alors, je la tiens contre moi et l'incite à boire la poche, toujours avec le ton le plus calme possible. Elle se tranquillise un peu et prend la seconde avec plus de contenance, sans la déchiqueter.
Une pensée pour mes filles tombées au combat me traverse. Les souvenirs encore intacts de chacune d'entre elles s'appliquent à Lucy, cette nuit, et la bague pulse encore, m'évitant d'éclater en sanglots.
Constatant que tout est sous contrôle, le serviteur repart. Lucy se jette sur la troisième poche de sang et Louis me lance un drôle de regard.
- Je vais te recommander de passer sous la douche avant de ressortir de votre appartement. C'est pas pour faire une mauvaise blague, je te jure, mais...
Il me pointe mes vêtements, recouverts du sang de la première poche qui m'a éclaboussé, ainsi que celui d'Audrey. Avant de sortir, il ajoute :
- Si y'a quoi que ce soit, appelle.
Mon regard ne quitte pas Lucy des yeux, mais j'acquiesce pour lui faire savoir que je l'ai entendu.
Lorsqu'il est sorti, mon adolescente éclate en sanglots en buvant sa poche. Elle se blottit contre moi :
- T'avais raison, t'avais raison... Je suis désolée...