OneShot - La greffe d'Allia par

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Side Story / Aventure

1 La greffe d'Allia

Catégorie: G , 2072 mots
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-Présente-toi au Conseil, jeune apprentie.

-Je suis Allia Sande, j'ai dix-huit ans.

-Offre-nous le nom de ton maître.

-Artion Silaënis.

Quelques murmures d'admirations s'élevèrent dans la salle. Bien qu'Artion n'était pas le marchombre le plus puissant de la Guilde, il n'en restait pas moins le plus réfléchi de tous, dépassant de loin la sagesse infinie d'Ehrlime, la marchombre qui soumettait actuellement l'apprentie au test.

-Allia, je vais te poser une série de questions. À ces questions, tu devras répondre dans l’instant, sans réfléchir, en laissant les mots jaillir de toi comme une cascade vive. Les mots sont un cours d’eau, la source est ton âme. C’est en remontant tes mots jusqu’à ton âme que je saurai discerner si tu peux avancer sur la voie des marchombres. Es-tu prête ?

-Toujours.

Ehrlime sourit et jeta un œil discret à Artion. Bien qu'il ne laissait rien paraître, elle le savait plus stressé que sa jeune élève.

-Crois-tu en tes savoirs ?

-Comme en ceux de mon maître.

-Que dévoile la lumière ?

-Ceux qui se cachent derrière les ombres.

-Quelle est l’arme du temps qui passe ?

-Le sable emporté par le vent

-Que ravive-t-elle ?

-Les souvenirs et les mémoires des défunts

-Est-ce une mauvaise chose ?

-Non.

-Que faire d’une épée émoussée par les combats ?

-L’affûter de nouveau.

-Que faire d’une épée émoussée par les combats ?

-Combattre avec elle.

Allia répondait rapidement avec sincérité. Les réponses sortaient naturellement, ne laissant pas le temps au doute de stopper leur course.

-L’Homme a besoin du Chien ou le Chien a besoin de l’Homme ?

-Les deux sont complémentaires

-Quel est le poids le plus léger ?

-Celui du rêve

-Où dort le vent ?

-Dans les bras du silence.

-L’avarice ou la cruauté ?

-Aucun des deux.

-Morsure du feu ou brûlure du froid ?

-Brûlure du froid.

-Qu’est-ce qui ne vaut pas le feu ?

-La solitude

-Que cache la lumière ?

-Le feu, l’espoir et les anges.

-Que dévoile la nuit ?

-La lune, le loup et le chat noir.

-Six réponses. Laquelle te représente ?

-Marchombre.

*********

Suite à l’autorisation du Conseil, Allia se présenta à l'épreuve de l'Ahn-Ju, qui lui permettrait d'aller revendiquer la greffe au Rentaï. Les trois épreuves, bien que difficiles, se passèrent sans embûche.

Artion mena son apprentie le jour suivant en direction de la Jungle d'Hulm où il devrait l'abandonner à son destin. Leur voyage dura plusieurs mois pendant lesquels Artion s'efforça de la préparer au mieux à l'épreuve qui l'attendait.

Mais rien ne pouvait la prévenir de ce qu'elle allait bientôt traverser.

Elle s’éclipsa un beau matin de la maison qu’ils avaient loué tandis que la fraîcheur de l'hiver prenait ses droits sur le sud-est de Gwendalivir. Quand Artion se réveilla, il était trop tard. Sur le seuil de la porte, dans la neige, avaient été tracés quelques mots.

Peur de l'inconnu,

Le jour où l'élève dépassera le maître,

Confiance.

Atrion regarda vers le sud. Entre les troncs des arbres, une silhouette dansait.

*********

La Jungle d'Hulm était peuplée d'animaux et de créatures plus atypiques les unes que les autres. Bien qu'elle ait croisé quelques ours élastiques en retard dans leur hibernation, Allia ne se sentit pas une seule seconde en danger.

Le chant marchombre faisait son œuvre.

La première fois qu'elle avait entendu ce son tenu avec la délicatesse d’une plume par les lèvres d’Atrion, elle avait été aussi hypnotisée que le tigre noir qui les avaient attaqué. Le chant marchombre ne s’entendait que par ceux qui s’ouvraient à lui.

Arrêtant gracieusement son envoûtement, elle reprit sa route sur la neige, s'enfonçant de temps à autre sur sa fine couche d'un blanc immaculé.

Le silence était pesant et lourd, mais il était d'or. C’était une règle que respectaient les habitants de cette jungle. Les pas d'Allia étaient légers et souples, mais même ses trois années d'entraînements n'avaient suffi à effacer le bruit de sa marche sur cette surface craquante.

Rien n'équivalait à cette atmosphère de paix. Les flocons tombaient paresseusement à travers les branches dénudées des arbres, couvrant les derniers germes de l’automne.

Elle atteignit la Grande Faille juste avant que la lune ne s’élève dans le ciel. Les parois étaient déjà gelées et glissantes, mais cela ne l’empêcha pas de rire en s'agrippant au bord du ravin : elle avait passé trois ans de sa vie à escalader et descendre les tours d’Al-Jeit, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente.

Le Désert des Murmures dévoilait toutes ses promesses. Avec les bourrasques de l’hiver, des tempêtes de sable balayaient son corps, la détournant plusieurs fois de son objectif. Quelque fois, le soir, sa solitude la travaillait, d’autant plus si elle tournait son regard vers les étoiles. Avant que le vent ne l’efface, elle sortit sa dague courte et enfonça sa lame dans le sable.

Écrasement,

Infini et infranchissable,

Mur.

Elle pliait sous ces puissances galactiques, sentant leurs poids s'affaisser sur ses épaules. Allait-elle vraiment finir sa course ici, dans le Désert, seule et désespérée ?

Comme pour chasser ses démons, Allia se releva.

*********

Le Rentaï montra ses racines au bout de deux jours d'une marche exténuante. Allia n’avait pas fait que traverser cette partie du désert, elle en avait goutté le sable, à force de tomber, de se relever, de rouler sur les flancs des collines et de se battre contre le vent et la chaleur étouffante. L’eau glacée de la Voleuse lui permit de se rafraîchir l’esprit, bien qu’elle grelottait de froid pour n’avoir eu le temps de laisser sécher ses vêtements.

Trop excitée à l’idée de commencer son aventure, Allia débuta sa montée.

Son ascension démarra par une course en petites foulées sur des pentes abruptes et glissantes et continua en escalades vertigineuses. Bien qu’elle n’ait pas dormi, chacun de ses gestes était précis et calculé, ses muscles répondant au moindre de ses ordres. Elle s'agrippait, s’élançait, se collait aux parois et s’accrochait aux stalagmites, mais jamais ses jambes ne cédèrent.

Une faille se présenta à elle. De l’autre côté, une corniche sur laquelle elle pouvait atterrir. Allia recula tout en gardant son objectif des yeux. Elle prit deux inspirations profondes, calma le rythme de son cœur, ferma les yeux puis s’élança. Entraînée dans sa folle course, elle ne fit pas attention à la plaque de givre qui se tenait au bord du précipice. Glissant, elle sauta comme elle put, plongeant au-dessus du vide avec la grâce d’un aigle. Elle tendit les mains à mi-chemin et mit ses pieds devant elle, puis se rattrapa aux rebords en une parfaite réception. Elle se laissa quelques secondes de répit et, en évitant de regarder le gouffre, se tira sur le sol et s’allongea sur la couche de blanc.

La neige tombait toujours, lentement, comme si le temps voulait s’arrêter. Pour la première fois, ses muscles ne répondirent plus à ses appels.

Les flocons se posaient sur son visage et fondaient en fines gouttes. Le froid du sol remonta le long de son corps, déchirant ses muscles chauds et son échine.

*********

Allia ignora combien de temps elle s’était assoupie au sol, mais ses mains recouvertes de neige lui donnèrent une réponse approximative.

Était-ce la mort qui l’avait tiré de son sommeil ? Ou peut-être était-ce la faim ? Ou encore la peur de décevoir Atrion ?

Non, c’était autre chose. Un étrange murmure, doux. Pendant un instant, la jeune femme se demanda si ce n’était pas le fruit de son imagination. Mais le son, improbable mariage des arpèges d’un instrument à cordes, du vent et d’une voix cristalline, finit par se glisser jusqu’à ses oreilles. Il s’éloignait d’elle, puis se rapprochait, inlassablement. Oubliant sa fatigue et nourrie par la curiosité, Allia se releva et suivit le Murmure.

Le chant jouait avec les échos du Rentaï, rebondissant contre les parois, se déployant autour d’elle. Elle suivait une piste montante qui zigzaguait entre les roches enneigées. Allia tomba finalement devant l’entrée d’une grotte et, poursuivant son ami sonore, s’y engouffra sans tarder.

Un lac reposait ici, immobile. Au fond de cette étendue d’eau, une lumière tamisée brillait, aux couleurs se mélangeant entre le vert azur et le blanc immaculé. Le murmure avait cessé. Tout était calme.

Allia enleva ses bottes comme si elle ne voulait pas souiller cet endroit. Peut-être était-elle finalement morte, allongée dans la neige, mais peu lui importait à présent.

L’eau était étonnamment tiède et apaisante. En entrant dans le bassin, des fines fumées s’évaporaient, lui carressant les côtes. Dans le même temps,des ondulations d'eau se propagèrent autour d’elle.

Quand elle arriva au centre du bassin, une force la tira sous l’eau. Elle ne chercha pas une seconde à résister, consciente que, morte ou non, elle s’engouffrait jusqu’au coeur du Rentaï. On ne pouvait assister à ce spectacle qu’en étant digne de cette montagne sacrée.

La lumière l’envahit, puis les paumes de ses mains se mirent à la brûler. En tentant de les frotter, elle hurla de douleur. L’eau noya immédiatement ses poumons, emportant avec elle son corps meurtri et fatigué. Elle sentit soudainement crucifiée sur sa propre croix. Ses paumes étaient trouées, son sang se mêlait à l’eau pure en englobant la seule responsable de cette infamie. Des chaînes retenaient ses pieds. Elle essaya par tous les moyens de les desserrer, mais les profondeurs insondables du Rentaï eurent raison d’elle.

*********

Quand elle se réveilla, elle était allongée dans la neige. Le murmure ne la guidait plus, laissant sa place au silence.

Un silence insoutenable.

Allia se redressa. Elle avait faim et était frigorifiée. Elle attrapa dans son sac un morceau de viande séchée et se mit à le mâchouiller, ses dents refusant de le déchirer.

Ce n’était qu’un rêve ? Un cauchemar idyllique où elle se voyait remettre la Greffe ?

Le Rentaï l’avait-il rejetée ? Elle mit ses mains sur ses yeux, mais le froid empêcha toute larme de couler.

-Ainsi soit-il, dit-elle en brisant le silence.

Son murmure disparut dans les hauteurs du Rentaï. Le cœur lourd, elle décida de rebrousser chemin.

*********

Le descente s’avéra beaucoup plus dangereuse que la montée. Contrariée et déçue, Allia faisait des détours interminables pour suivre un sentier brisé. Elle marchait sur une plateforme de glace quand un craquement morbide s’éleva dans les airs. Elle sauta en avant, fit une roulade acrobatique et se cramponna au bord opposé.

Pourquoi donc devait-elle rentrer ? Pour annoncer son échec ? Voir la mine déconfite de son maître ?

Elle lui avait écrit une promesse et cette promesse était déchirée depuis qu’elle s’était crue capable de passer cette épreuve.

L’Ahn-Ju ne permettait pas la greffe. L’Ahn-Ju ne permettait que de pouvoir y prétendre, et seuls les élus réussissaient.

Allia restait une marchombre, mais une marchombre avec un trou béant dans son amour propre.

Ses mains glissèrent, elle tomba, dos au vide. Sa vie ne défila pas devant ses yeux ; c’était un mythe auquel elle ne croyait pas. Elle tendit les mains vers l’avant, paume au ciel et ferma les yeux. Un bruit de chaînes retentit, sa chute fut brutalement stoppée. Ses muscles du bras subirent une tension insurmontable, elle échappa un cri de douleur.

Elle était suspendue dans le vide, au bout de deux longues chaînes qui sortaient directement de ses mains.

Le Rentaï lui avait accordé la greffe.

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