Shadow Of Mordor

Chapitre 1 : Les cendres du Mordor.

Par noctisshadow

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Chapitre 1 : Les cendres du Mordor. 



Partie 1




Le Mordor ne dort jamais. Il respire, il rampe, il saigne. Sous ses cieux de cendre et de fumée, le sol lui-même semble geindre d’un passé oublié, un passé que seuls les morts osent murmurer. Je n’ai plus sommeil. Je n’ai plus faim. Je n’ai plus de foyer. Depuis que Sauron a brisé mon monde, je ne suis plus qu’une ombre parmi les ombres, condamné à arpenter cette terre maudite sans fin ni répit. Autrefois, j’étais un homme. Un mari. Un père. Un rôdeur du Gondor, gardien des frontières. Aujourd’hui, je suis un spectre lié à la haine. Un esprit égaré dans les ruines fumantes d’un royaume défiguré. Le Mordor n’est pas une terre. C’est une plaie ouverte. Une forge où l’on bat les chaînes de la domination. Chaque montagne noire, chaque tour de garde orque, chaque cri dans la nuit me rappelle ce que j’ai perdu. Ce qu’ils m’ont volé. Et pourtant… je reste… Pas par espoir. Pas par devoir. Par vengeance. Car dans ce gouffre de ténèbres, je suis le seul feu encore allumé. Pas un feu de justice, non… Mais celui d’une colère ancienne, attisée par le souvenir de mon fils, de ma femme, par la main ensanglantée de ceux qui m’ont arraché à eux. Je suis Talion. Je suis la lame cachée dans l’ombre. Et le Mordor… Le Mordor apprendra que même les morts peuvent se venger.

Mais c'est une vengeance que je n'exécute pas seul car il est là… Le Spectre est là… Il est en moi, toujours. Sa voix murmure dans les silences. Ses souvenirs s’imposent aux miens. Parfois, je ne sais plus si mes pensées sont les miennes… ou les siennes. Celebrimbor. Le seigneur-elfe déchu. Le forgeron de l'Anneau Unique. Mon geôlier, mon allié… mon fardeau.

Nous partageons le même corps, la même colère. Et pourtant, nous ne regardons pas le monde de la même façon. Lui voit des armes à façonner, des armées à soumettre. Moi, je vois des tombes. Des innocents brûlés vifs. Des enfants pleurent leurs pères. Il dit que la fin justifie les moyens. Que seule la domination peut vaincre Sauron. Mais à chaque victoire, je sens mon âme s’effriter un peu plus. Qui suis-je encore, si ce n’est le reflet de sa volonté ? Où finit Talion, et où commence Celebrimbor ? Nous avons besoin l’un de l’autre. C’est une vérité cruelle. Mais ce lien qui nous unit... ce n’est pas une alliance. C’est une guerre silencieuse. Une guerre que je suis déjà en train de perdre.



L’aube… 


Localisation : Frontière Ouest du Mordor, à 30 km de Minas Ithil.



L’aube se lève. Ou du moins, c’est ce que prétend ce ciel malade, couvert de cendres et de brume. Ici, la lumière ne naît jamais vraiment, elle se débat, suffoque, puis meurt, étouffée par le souffle du Mordor. Assis contre un pan de mur effondré, je regarde l’horizon en silence. Je ne dors plus. Je n’en ai plus besoin. Et quand bien même je le pourrais, je n’en aurais pas la force. Le sommeil est un luxe réservé aux vivants. Je me relève, lentement. Mon corps n’a plus de limites claires, plus de douleurs nettes, mais il m’arrive encore d’en garder les souvenirs. Un automatisme de ce que j’étais. De ce que je ne suis plus. 

Non loin de moi, un grognement rauque m’arrache à mes pensées. Je tourne légèrement la tête. Ratbag, un Uruk. Insolent, lâche, imprévisible... Et pourtant, toujours là. Son armure ne tient que par miracle, un amas de ferraille rouillée et de cuir trop usé, bricolé à l’instinct et à la débrouille. Son visage est un amas de cicatrices, de dents mal rangées, et d’yeux vifs, trop vifs pour un Uruk ordinaire. C’est sans doute ce qui le rend encore vivant.

Je ne lui réponds pas. Ratbag parle pour combler le silence. Pour oublier la peur qu’il ressent et que moi, je porte comme une seconde peau. Devant nous, loin à l’est, se dessine la silhouette de Minas Ithil, fière et immobile, malgré la fumé noir qui l'entoure. Mais je sens que quelque chose approche. Quelque chose de sournois. Un mal ancien qui n’attend qu’un souffle pour renverser cette cité. La guerre ne vient pas, elle est déjà là, tapie dans l’ombre.

Je me lève, serre la garde de mon épée, et jette un dernier regard vers la ville de la Lune. Ratbag lui, se racle la gorge, mal à l’aise.

Je tourne la tête vers lui. Mon regard le fige un instant. Je ne souris pas. Je ne plaisante jamais.Je n’ai plus ce luxe non plus.

Aussitôt nous reprenons notre route et le sentier se perd dans une forêt tordue, où les arbres semblent plus morts que vivants. Leurs branches desséchées griffent le ciel gris comme les doigts d’un condamné. Nous avancions en silence, Ratbag me suivant à contrecœur, jetant des regards nerveux derrière chaque tronc.

Je ne réponds pas car ses paroles ne sont que la carapace fragile de sa peur. Il sait aussi bien que moi qu’on approche du bord du monde civilisé. Là où même les ombres ont peur de rester… Et où il n'est pas le bienvenue. Puis, soudain, un bruit fend le silence. Des cors. Graves… Lointains. Multiples… Le genre de son qu’on ne souffle pas à la légère. Je m’arrête net et Ratbag aussi. Il est figé, les yeux écarquillés, la bouche entrouverte. Même lui comprend ce que cela signifie. Nous grimpons en vitesse les dernières pentes d’un petit escarpement, les buissons craquant sous nos pas et un vent froid s’engouffre entre les rochers. Et là, soudain, le monde s’ouvre devant nous…

Au sommet de la falaise, nous voyons la plaine s’étendre, vaste et noire, brisée seulement par la silhouette fière de Minas Ithil à l’horizon. Mais elle n’est plus seule…! Devant ses murailles, se déverse un cauchemar. Une armée… Innombrable… Des rangées entières d’Uruks, armés de haches, de lames dentelées, de lances trempées dans le poison. Leurs peaux sont couvertes de tatouages, de cicatrices rituelles. Des tambours résonnent, lourds, rythmant la marche de la guerre. Des Caragors grognent en première ligne, montés par des éclaireurs hurlants. Leurs griffes creusent la terre comme pour la labourer de peur. Et derrière eux, des Olog-Haï, hauts comme des tours, le dos chargé de balistes, de cages, de trônes de guerre. Chacun une forteresse vivante. Le sol tremble sous leur pas… Mais ce n’est pas ce qui glace le sang… Au centre, chevauchant un Caragor blanc aux yeux brûlants, s’avance un colosse en armure noire et or, couvert de chaînes, d’ossements, et de peaux humaines. Sa seule présence semble tordre l’air autour de lui. Ushak le Mange-Peur… Je n’ai jamais entendu ce nom avant. Mais Ratbag, lui, le connaît. Et ça se voit. Il recule d’un pas, bouche bée, ses jambes tremblant comme un chiot devant un warg.

Je reporte mon regard sur le chef de guerre. Sa simple allure commande l’obéissance absolue. Pas un Uruk n’ose détourner les yeux quand il passe. Pas un Olog ne grogne contre lui.

Je fixe Ushak, impassible. L’ombre grandit. La guerre arrive. Et Minas Ithil, malgré ses hauts murs, ne tiendra pas sans savoir ce qui s’apprête à la frapper. Ratbag, quant à lui, commence à reculer à pas lents.

Mais je sors ma lame. Elle chante doucement, soif de bataille…

Nous descendons la falaise lentement, à pas feutrés, nos corps collés à la pierre comme des ombres cherchant à se fondre dans la terre. Chaque pierre qui roule sous nos pieds pourrait signer notre fin. Les Uruks ne sont pas connus pour leur vue perçante, mais leur instinct de meute est affûté. Et ils sont des centaines, là-dessous. Ratbag me suit de près, trop près. Sa respiration est saccadée, bruyante, nerveuse. Je peux sentir son haleine chaude contre mon dos.

Je me baisse derrière un buisson épais. Ratbag se jette à mes côtés, haletant, et me tire presque en arrière…

Mais je ne l’écoute déjà plus… Mon regard se porte sur les rangs qui défilent. Une marée noire et verte, un fleuve de métal, de chaînes, et de cris. Certains Uruks chantent, d’autres grognent. Quelques-uns se battent entre eux dans la file, pour une insulte ou un regard de travers. Des barils de graug sont traînés dans des charrettes rudimentaires, déversant leur puanteur dans l’air lourd. Une odeur de levure pourrie, de bile et de mort. C’est là que je sens la présence de l’Elfe déchu. Sa voix traverse mon esprit, tranchante et glaciale…

Celebrimbor… Toujours aussi direct. Toujours aussi... supérieur…. Les Elfes sont-ils tous comme ça…? Je ferme les yeux un instant, puis les ouvre avec ce regard qui n’est plus vraiment le mien. Ce regard spectral qui transperce la chair et dévoile l’âme. Le monde autour de moi se teinte de gris et de brume. Les contours vibrent, les formes deviennent des silhouettes d’ombres, sauf pour une. Là, dans la file... un Uruk à l’armure fendue, le regard fuyant, la marque de la peur gravée dans le cœur. Une lueur verte pulse dans son esprit. Un "Vert". Un porteur d'informations. Je le désigne discrètement du menton.

Ratbag se hisse sur la pointe des pieds, plissant les yeux. Puis, il s'effondre immédiatement derrière moi, se recroquevillant.

Je serre la mâchoire, contrarié. Je n’ai pas choisi cette compagnie, ni l’Uruk à mes côtés, ni l’elfe dans mon crâne. Mais dans un monde en ruines, on prend ce qu’il reste…

Et sans un mot de plus, je glisse hors de ma cachette, l’ombre de la mort sur les talons. Je m’extrais des buissons comme une ombre décollée du sol. Mes pas sont silencieux, rapides, trop fluides pour appartenir encore à un homme. Le spectre en moi guide mes mouvements, instinct, concentration, prédation. Un battement de cœur, un souffle, et j’ai déjà quitté la couverture de la falaise… Mais derrière moi, j’entends cet idiot de Ratbag glousser de peur…

Je ne l’écoute pas. Mon regard transperce la brume… Le campement grouille d’Uruks, tous plus difformes, suintants et hurlants les uns que les autres. L’odeur de sueur, de sang séché et de graug fermentée sature l’air. Ça pue la guerre et l’alcool à brûler. Une armée de brutes, de bêtes et de monstres. Mais je ne cherche pas leur nombre. Je cherche une faiblesse. Une faille. Mon œil scintille… L’œil spectral que Celebrimbor a forgé en moi. Le monde bascule dans une autre lumière : le bleu spectral remplace les couleurs ternes du Mordor, révélant les traces de pouvoir, les auras, les liens de domination. Et je le vois. Le fameux “Vert”. Un de ces Uruks porteurs d’informations, subalternes infectés par la peur, faibles d’esprit mais utiles. Il s’écarte à peine de la meute pour uriner contre un rocher. Mauvais réflexe. Mauvais endroit….Je me fonds dans son ombre et un cri bref… Une main plaquée contre sa bouche. Un genou à terre. Il se débat, un instant, avant que je ne pose ma main sur son visage. Ma main marquée de l’Anneau. L’anneau qui brille d’une lumière bleue intense, froide et affamée. Les lignes elfiques gravées en spirale sur sa surface s’illuminent, crépitent de pouvoir. C’est une œuvre de domination, de volonté, de mémoire brisée devenue arme. Les yeux de l’Uruk s’écarquillent, sa respiration se bloque. Un mélange de panique et d’extase s’empare de lui. Son regard devient vitreux, vidé de résistance. Il est à nous, maintenant. La voix de Celebrimbor s’élève dans mon esprit, nette, dure, impérieuse.

L’Uruk gémit, puis hurle mais ce cri n’est audible que dans notre lien. Il cède. Son esprit s’effondre et le monde s’efface… De là une vision sombre m’apparaît… 



“Un feu rouge crépite au milieu d’un campement.

Ushak le Mange-Peur se tient debout, imposant, son armure d’os et de chaînes vibrant de pouvoir. Il ne parle pas. Il gronde. Sa voix est une lame tirée d’un fourreau, sèche et froide et face à lui, trois silhouettes.

Le premier : Un Olog-Haï, gigantesque, le torse nu, couvert de peintures de guerre rouges comme du sang frais. Il tient une massue aussi longue qu’un tronc d’arbre. Sa respiration est rauque, mais ses yeux brillent d’une obéissance bestiale.

Le second : un Uruk massif, boueux, pourri, infesté de vers. Ils rampent sur sa peau, dans ses orbites, jusque dans ses oreilles. Un rire étouffé lui échappe alors qu’il croque l’un d’eux entre ses dents pour le plaisir.

Et le troisième... il est différent, plus mince. La peau blanche comme le lait, mais peinte de noir, en longues marques tribales qui dessinent un masque cruel sur son visage. Il tient une lance, fine et tordue, d’où s’échappe une lueur noire, vivante, rampante, comme une ombre affamée. Son regard fixe Ushak sans ciller. Pas de peur. Plutôt une étrange admiration et Ushak parle enfin dévoilant ses sombres paroles : 




Puis la vision explose en fragments de flammes noires. Je rouvre les yeux. L’Uruk vert s’effondre, l’âme vidée, la tête explosant en mille morceaux, m’éclaboussant de sang noir odorant. Ratbag, qui s’était approché entre temps, sans que je le remarque, pousse un cri étouffé.

Je lève les yeux vers Minas Ithil. Le vent transporte à présent une odeur de mort à venir.

Je rengaine ma lame, l’esprit déjà en marche pour la cité. Je me redresse lentement, l’Uruk que j’ai interrogé gisant à mes pieds, et je sens Celebrimbor, présent dans un recoin de mon esprit. Toujours là. Toujours à regarder, me donnant sans cesse des ordres… 

Mais agacé par sa débilité, je lève une main pour le faire taire, allant droit au but : 

Et soudain Ratbag blêmit. Son regard vacille. Il hésite… Puis il recule d’un pas, les mains levées comme s’il conjurait un mauvais sort.

Il frissonne, visiblement encore traumatisé rien qu’à y penser… Je souffle agacé… Le genre de souffle qui vient quand l’ennemi est plus grand que prévu… et qu’on n’a pas le temps d’attendre. Et dans mon esprit, je sens Celebrimbor s’agiter.

Je plisse les yeux, le regard fixé vers les murs de la cité lointaine. Le Palantír… Un artefact ancien, puissant. Capable de voir à travers les ténèbres… Il nous le faut à tout prix… 

Je me tourne, prêt à partir. Ratbag me regarde avec son éternel mélange de peur et de curiosité.

Je ne lui réponds pas. Il sait déjà… Il soupire, jette un œil nerveux à l’armée en contrebas, puis à moi.

Je m’engage sur le chemin, le pas vif, le regard fixe. Minas Ithil nous attend mais l’ombre grandit…

Nous arrivons au sommet d’une crête rocheuse, et tout ce que je vois me serre le cœur. Minas Ithil brûle… Des colonnes de fumée noire s’élèvent haut dans le ciel, s’enroulant autour des tours blanches comme des serpents de cendre. La cité de la Lune, jadis éclatante, pure et fière, vacille sous la marée noire qui se répand dans ses rues. Des flammes rouges lèchent les murs extérieurs, transformant la beauté elfique de son architecture en un théâtre d’ombres et de feu. Les bannières du Gondor, déchirées par les vents de guerre, pendent telles des linceuls au-dessus d’un champ de ruines. 

Dans la ville basse, les Uruks déferlent comme une mer de bêtes. Ils brisent les portes, éventrent les maisons, traquent les derniers civils. Des cris, des tambours, des éclats de lames… Un chaos assourdissant… Et parmi eux, des Olog-Haï chargent, leur masse écrasant tout sur leur passage. Certains portent des balistes de guerre sur le dos, abattant les défenses avec des projectiles aussi grands que des arbres. Des Graugs, massifs, caparaçonnés, hurlent leur rage, guidés par des dompteurs aux yeux brûlants de haine. Mais dans cette mer de flammes, une étincelle persiste. Les Gondoriens se battent ! 

Ils tiennent les remparts supérieurs. Chaque homme, chaque femme encore debout frappe avec la détermination de ceux qui savent qu’ils n’ont plus rien à perdre. Ils se battent avec mérite, avec courage… avec honneur… Des archers tirent à en briser leurs cordes, des fantassins repoussent vague après vague d’assaillants… Mais la ville basse est perdue. Et la chute des hauts quartiers n’est plus qu’une question d’heures. Je sens mon cœur se serrer. Chaque flèche lancée, chaque cri résonne dans ma poitrine comme un écho de ce que j’ai perdu à la Porte Noire. Famille. Foi. Humanité… Et pourtant…

Je serre la mâchoire, agacé. Mon regard reste fixé sur les flammes…

Agacé, je l'ignore. Il n’a jamais compris. Il ne comprendra jamais… Derrière moi, Ratbag s’accroupit, tremblant, la bouche ouverte face au carnage qui se déroule en contrebas…

Ratbag blêmit, encore plus que d’habitude. Il acquiesce, à contrecœur, et s’enfonce derrière un rocher, jetant des regards affolés à chaque bruit de tambour au loin… Je me redresse. Je regarde Minas Ithil, encore une fois. Elle se tient fièrement, mais pour combien de temps ? Je ressens une douleur sourde en moi, quelque chose de profondément humain que Celebrimbor ne pourra jamais comprendre. Je ne suis pas ici pour regarder des innocents mourir. Je descends vers la guerre !

Je franchis le dernier rebord du mur, mon corps se mouvant comme un prédateur dans la nuit. Mes mains trouvent des prises que seul un spectre ou un elfe pourrait voir. Les flammes lèchent la pierre, les cendres me collent à la peau, mais je ne ralentis pas. Je grimpe, bondis, tranche, sans m’arrêter. Là où les Uruks patrouillent, je les fais tomber. Silencieusement. Efficacement. La ville est un champ de guerre, un tombeau en devenir mais je refuse qu’elle soit celui de tous ses défenseurs. Je cherche les remparts supérieurs, là où les soldats encore en vie tentent de contenir la marée noire. Mais alors que je bondis de toit en toit, mon élan se fige. Un cri fend le tumulte.

Je m’arrête, les pieds calés sur une poutre carbonisée, le regard attiré par la voix. En contrebas, sur une place dévastée, un soldat du Gondor fend les rangs ennemis avec une puissance rare. Il est grand, large d’épaules, la peau sombre, les yeux durs comme l’acier. Il manie une lame et un bouclier avec une précision militaire, chaque coup est un jugement, chaque mouvement une discipline forgée au feu du devoir. Son armure, celle de Minas Ithil est noircie par la suie, mais fièrement portée. Il n’est pas seul : des soldats se battent à ses côtés, galvanisés par sa présence. Leur cohésion, leur détermination… c’est un souffle d’espoir au milieu de l’enfer. Je ressens un pincement au cœur. Fierté. Oui. Ce sont mes semblables. Des hommes qui refusent de céder à la peur, même face à l’anéantissement. Je m’apprête à les rejoindre mais un cri de détresse détourne mon regard, perçant le vacarme comme une flèche… Je la vois… Une femme. Une soldate. Blonde, en armure gondorienne, entourée de flammes et de ruines. Elle combat vaillamment, mais un Uruk colossal fond sur elle. Sa peau est un cauchemar de muscles et de métal, des barres de fer tordues plantées dans son torse et ses bras comme des trophées de douleur. Ses yeux sont fous, avides de sang… Je n’hésite pas ! 

Je bondis du toit, l’épée levée, guidé par une colère que je croyais étouffée. J’atterris entre elle et la bête, ma lame transperçant l’Uruk en un éclair. Il titube, grogne, mais je n’attends pas sa riposte. Je pivote, tranche ses jarrets, puis lui enfonce ma dague dans le cou. Il s’écroule avec un gargouillis étouffé, la tête la première dans la poussière enflammée. La femme chancelle, ses forces à bout. Je tends les bras sans réfléchir. Elle tombe contre moi, haletante. Son souffle est chaud, tremblant… Nos regards se croisent et je la regarde. Ses yeux sont d’un gris acier, perçants, intelligents, chargés d’un feu intérieur. Son visage est marqué par la guerre, par la fatigue, mais sa beauté n’en est que plus réelle. Cheveux blonds tirés en arrière, la mâchoire tendue par l’effort, elle incarne la noblesse des derniers défenseurs de Minas Ithil. C’est une capitaine. Une meneuse. Une survivante.

Je la soutiens, doucement, posant ma main contre son épaule pour la maintenir debout. Elle ne dit rien au début. Son regard sonde le mien, surprise, méfiante… puis curieuse. Comme si elle savait que je n’étais pas un soldat comme les autres. Et elle aurait raison.

Je baisse légèrement la tête, un mince sourire amer au coin des lèvres.

Je l’aide à se redresser doucement. Son armure est marquée de sang et de cendres, mais elle tient debout. Droite, fière.

Elle me jauge, droite malgré l’épuisement. Son regard n’est pas celui d’une jeune recrue éblouie, mais d’une capitaine qui a vu la guerre et sait en lire les visages. Il y a dans ses yeux un mélange de prudence... et d’intérêt. Pas de peur, pas de soumission. Une forme de respect silencieux. Mais elle garde ses distances.

Elle le dit sans orgueil, comme un fait, une charge à porter plus qu’un titre à afficher. Puis, son regard se tourne vers l’horizon embrasé. Elle plisse les yeux.

Mais Idril ne tremble pas. Elle se dégage de mes bras avec autorité, redressant sa lame d’un geste net.

Je la regarde s’élancer, puis je la suis, en silence. Nos pas résonnent dans les décombres alors que nous serpentons à travers les ruelles dévastées. Les flammes se rapprochent. Les cris aussi. Idril ne ralentit pas, même si sa voix trahit une tension contenue.

Je sens la colère monter. Pas contre elle. Mais contre ceux qui ont lancé cette guerre. Ushak. Sauron. Tous ceux qui pensent que la peur est une arme.

Elle tourne brièvement la tête vers moi, sans rien répondre. Mais dans son regard… Une flamme vient de naître. Et ensemble, nous marchons vers le cœur de la guerre.

Nous arrivons sur la place centrale de la ville haute, là où les derniers défenseurs tiennent encore tête aux envahisseurs. Des corps d’Uruks jonchent le sol, percés de flèches, égorgés, empalés. La fumée noire se mêle au vent, charriant l’odeur du sang chaud et des cendres. Au centre de la mêlée, je le vois. Le capitaine à la peau sombre, celui que j’ai vu se battre plus tôt. Il est en première ligne, son bouclier fendu, son armure cabossée, mais son regard toujours aussi vif. Il donne des ordres, coordonne les troupes comme un stratège, un meneur-né. Quand il aperçoit Idril, un soulagement discret passe sur son visage.

Le grondement sourd de béliers Uruks résonne déjà au loin, comme une respiration monstrueuse contre les portes de pierre. Chaque coup les rapproche du cauchemar. Idril serre les dents. Elle observe les murs, le feu, ses hommes épuisés. Mais elle garde la tête droite.

Tous deux me regardent, surpris. Le silence s’installe un instant, tendu. Je continue d'un ton calme, mais ferme.

Je le regarde. Je ne souris pas… Je n’ai pas besoin.

Idril semble déstabilisée. Une hésitation passe dans ses yeux, ce n’est pas de la peur. C’est autre chose. Un doute. Ou peut-être… un pressentiment. Baranor secoue la tête…

Je m’approche du bord de la muraille, là où l’on peut voir la mer d’ennemis qui gronde et frappe contre les portes massives. Les torches des Uruks brûlent comme une armée de spectres. Les hurlements, les tambours, les griffes sur le bois, tout annonce l’effondrement imminent. Je prends une grande inspiration. Mon regard reste fixé droit devant.

Je ne leur laisse pas le temps de répondre et je saute. Le vent siffle. Mon manteau fouette l’air. Et j’atterris en plein cœur de la horde, lame dégainée, comme une ombre surgie de nulle part. Les Uruks hurlent de surprise. 

Je me dresse seul devant les portes de la ville supérieure de Minas Ithil. La lumière des torches fait danser les ombres des Uruks, des Ologs, des Caragors qui s’assemblent en une vague monstrueuse, prête à tout engloutir. Leurs hurlements résonnent entre les murs, mais une étrange hésitation traverse leurs rangs. Puis, l’un d’eux me désigne du doigt, les yeux écarquillés.

Un silence tendu précède l’assaut. Même les plus brutaux semblent retenir leur souffle. Puis une voix intérieure perce le tumulte.

Je ferme les yeux une seconde. L’anneau bleu pulse à mon doigt, une lueur froide, éthérée. Je sens la puissance remonter le long de mon bras. L’ombre m’envahit, familière, presque douce. Puis je me mets à bouger. La première ligne d’Uruks s’abat sous ma lame avant même d’avoir levé la leur. Je frappe vite, sauvagement, précisément. L’ombre me transporte, me projette à travers les rangs. Des exécutions éclairs, des frappes spectrales, des étreintes de ténèbres arrachent des cris de peur. Je bondis sur un Caragor, le décapite net, puis saute sur un Olog qui s’apprêtait à défoncer la porte. Je le tranche à la cheville, grimpe sur son dos et plante ma lame dans son crâne, jusqu’à l’arrêter net dans un grognement étouffé. Des flèches fusent des remparts. Les archers gondoriens me couvrent, abattant ceux que je ne peux atteindre à temps. Ensemble, sans un mot, nous tenons la ligne. Mais je suis partout à la fois. Là, un Uruk. Là, un autre. Je disparais en une Frappe de l’Ombre, surgissant derrière une sentinelle pour l’égorger, enchaînant sur une exécution aussi brutale que précise. Chaque coup est un avertissement. Chaque mort, un message. Je ne suis pas un homme. Je suis leur jugement. Et bientôt, la peur prend racine.

Comme une mer qui recule, la horde commence à battre en retraite. Les Ologs blessés rampent, les Uruks hurlent de terreur, certains abandonnant leurs armes dans leur fuite. Puis vient le silence… Un silence percé d’abord par des halètements. Puis… par des acclamations. Les soldats du Gondor, sur les murs, crient victoire. Les poings levés. Le cœur plus fort. Ils savent que ce n’est pas la fin. Mais ils ont gagné une bataille. Et dans ces temps-là, c’est déjà un miracle. Je reste debout un court moment… Le sang bat dans mes tempes. Mon flanc est entaillé profondément. Mes côtes brûlent. Mais je ne tombe pas… Et pourtant… ma jambe cède… Je pose un genou à terre, les doigts serrés sur la poignée de mon épée. Non. Je ne peux pas mourir. Mais je peux faiblir. Je peux disparaître… un moment. Je lève les yeux et Idril et Baranor accourent vers moi. Leurs visages sont marqués par la surprise, l’incrédulité… et une forme de respect que je n’ai pas vu depuis longtemps. Idril s’agenouille à mes côtés.

Baranor garde sa distance, mais son regard est fixe, calculateur.

Je ne réponds pas tout de suite. Le vent s’est levé. Il charrie l’odeur des morts, du feu… et d’un répit. Je me redresse lentement, en m’appuyant sur ma lame.

Ils restent silencieux, puis Baranor incline brièvement la tête, sans un mot. Un remerciement silencieux. Idril, elle, garde son regard posé sur moi un peu plus longtemps. Et dans ce regard, je vois à la fois la gratitude, le respect… et quelque chose d’autre. Quelque chose de plus humain. Je me tourne vers eux.

Idril acquiesce aussitôt, reprenant son rôle de capitaine…

Baranor hoche la tête et s’éloigne d’un pas rapide. Mais Idril, elle, reste encore un instant. Elle s’approche de moi, posant doucement sa main sur mon épaule. Son contact est léger… mais réel.

Je relève les yeux vers elle. Son visage est tendu, marqué par la fatigue, mais dans sa question… Il y a plus qu’un simple devoir de capitaine. Je hoche doucement la tête, esquissant un sourire discret, rare.

Elle marque une brève pause. Puis approuve, presque timidement.

Mais l’instant est brisé car Baranor revient sur ses pas, la voix un peu plus tranchante que nécessaire.

Elle se redresse, reprenant son sérieux, comme si rien ne s’était passé.

Elle me jette un dernier regard, puis part rejoindre Baranor dans les ruelles calcinées. Je reste là un instant, seul à nouveau. Mais ce n’est plus le même silence qu’avant… 

Je serre les dents, avançant lentement à travers les décombres encore fumants. Mon regard suit Idril, qui donne ses ordres aux soldats, infatigable malgré la fatigue évidente dans ses gestes.

Peut-être a-t-il raison. Peut-être suis-je au-delà de ça. Mais chaque fois que je regarde ces gens fuir la guerre, chaque fois que je vois un enfant pleurer ou une mère porter son fils blessé… Je sais que je ne suis pas totalement mort. Pas encore…! Je presse le pas. Un appelle à l’aide perce l’air, un cri de femme. Je me retourne, et la vois : une mère en haillons, tirant par la main une petite fille, tandis qu’un garçon blessé, à peine dix ans, essaie de suivre en boitant. Son bras pend, ensanglanté, son visage est pâle comme la cendre. Je me précipite vers eux sans réfléchir pour leur venir en aide.

La mère hésite, effrayée. Mais la peur cède vite à la fatigue. Elle me confie l’enfant, tremblante. 

Je le soulève dans mes bras. Il est léger. Trop léger et son corps brûle de fièvre.

Je passe un bras sous l’épaule de la mère, et d’un mot calme, je la guide.

Elle hoche la tête, les larmes aux yeux. La fillette s’accroche à son jupon. Nous avançons ensemble, entre les ruines, sous les sifflements lointains des flèches et les hurlements des blessés. Au détour d’un mur, Idril surgit, menant une colonne de civils vers les portes intérieures du château. Nos regards se croisent et son visage reste dur… mais ses yeux parlent pour elle. Une surprise sincère. Peut-être même une admiration silencieuse. Elle me regarde avec une expression que je n’ai pas vue depuis longtemps. Elle détourne les yeux, mais pas sans un léger sourire, presque imperceptible. Pas de mots. Pas besoin…

Je continue à marcher. Garet gémit faiblement dans mes bras, mais il respire encore. Un pas après l’autre, je l’amène en sécurité. J’arrive aux portes du château, encore ouvertes pour laisser entrer les derniers groupes de civils. Les soldats crient des ordres, organisent les files, soutiennent les blessés. L’odeur de sueur, de fumée et de peur est partout. Je m’approche d’un garde en armure, le souffle court, et lui tends le garçon.

Le soldat acquiesce sans poser de questions et prend Garet dans ses bras avec précaution. La mère, les yeux baignés de larmes, pose une main sur mon bras.

Je ne suis pas fait pour les remerciements. Mais à peine ai-je fait quelques pas qu’une silhouette s’approche dans mon dos, rapide, fluide. Je la reconnais sans même me retourner, il s’agit Idril.

Je reprends ma marche, mais elle attrape mon bras. Son geste est franc, mais pas brutal. Je la regarde enfin, intriguée. Son regard est posé, mais plus doux que d’habitude.

Je la fixe un instant, surpris par la chaleur dans ses mots. Dans ses yeux. Un sourire, discret, naît au coin de mes lèvres. Je prends doucement sa main dans la mienne, la serrant juste un instant. Ce n’est pas une promesse. Mais c’est un lien.

Derrière elle, un peu plus loin sur les marches, Baranor observe la scène, immobile. Son regard ne laisse rien transparaître… mais je sens la tension. Lui aussi a compris… Je relâche doucement la main d’Idril, puis je tourne les talons. Sans un mot de plus, je disparais dans les ombres, reprenant la route vers la ville basse, là où les flammes dansent encore et où les Uruks attendent dans le silence de la guerre à venir.


A suivre...!




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