Shadow Of Mordor

Chapitre 6 : Mise en garde.

Par noctisshadow

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Chapitre 6 : Mise en garde.



L’eau froide coule sur ma peau, traçant son chemin entre les cicatrices et les muscles tendus, emportant la crasse, le sang séché et la poussière du combat. La salle des gardes résonne d’un silence apaisant, à peine troublé par les gouttes qui frappent la pierre. J’ai retiré l’armure gondorienne, lourde de coups et de cendres, et je sens enfin mon corps respirer. Chaque inspiration semble laver une part du poids que je porte. Idril m’a conduit ici sans un mot, son regard oscillant entre la sollicitude et une pudeur timide. Puis elle est partie, me laissant seul face à ce corps qui n’est plus tout à fait le mien. Je me lave longuement, jusqu’à ce que ma peau brûle sous la morsure de l’eau fraîche. Le reflet dans le métal poli d’un bouclier m’observe : un visage marqué par les guerres, les pertes, les morts… et pourtant encore humain. Le spectre reste silencieux, tapi dans les recoins de mon esprit. Pour la première fois depuis ma mort, il se tait. Peut-être médite-t-il, ou peut-être savoure-t-il, lui aussi, ce bref moment de paix que je n’ose pas nommer. Quand je m’allonge sur la couche grossière d’un garde, la fatigue me submerge aussitôt. Mes paupières se ferment, lourdes comme la pierre, et le sommeil me prend sans combat. Pas de visions. Pas de cris. Pas de murmures elfiques dans ma tête. Juste… le silence.


… 


Je me réveille deux heures plus tard. Le jour se lève, une lueur dorée perce à travers les meurtrières étroites, caressant la poussière suspendue dans l’air. La pièce respire la fatigue et la résignation : trois soldats dorment encore, leurs visages blêmes marqués par la guerre, les mains crispées sur leurs armes même dans le sommeil. Le feu, presque éteint, projette des ombres vacillantes sur les murs de pierre. L’odeur de fer et de sueur flotte encore, mêlée à celle du bois humide et des herbes médicinales. Je me redresse lentement, torse nu, la couverture glissant sur mes hanches. Ma peau est striée de cicatrices, certaines anciennes, d’autres récentes, toutes souvenirs d’un monde où la mort est devenue ma compagne. Mes épaules sont larges, mon corps solide, forgé par les batailles… mais chaque muscle semble porter la mémoire des coups. Le calme me surprend. Il y a dans cette lumière mourante quelque chose d’irréel, un parfum de répit avant la tempête. Je passe une main sur mon visage, puis sur ma poitrine, le cœur bat lentement, régulier, presque vivant. Et dans ce silence suspendu, la voix de Celebrimbor glisse enfin, douce, lointaine :

Ses mots s’éteignent comme un souffle. Je lève les yeux vers la lueur du jour qui pointe le bout de son nez derrière la fenêtre. Oui… la lumière meurt. Mais tant que je respire, elle ne mourra pas seule.

Je me lève lentement, encore engourdi par ce sommeil trop court, mais étrangement réparateur. Mes muscles protestent, raides, lourds, marqués par la veille et la guerre. J’enfile mon pantalon de cuir et m’approche de la table où repose mon armure gondorienne, cabossée, déjà ternie par les flammes et le sang. Je tends la main vers elle, prêt à la remettre, quand la porte s’ouvre sans prévenir. Idril entre, la lumière de l’aube glissant sur sa chevelure dorée, et dans ses bras… mon ancienne armure de rôdeur. Celle de la Porte Noire. Réparée, nettoyée, presque neuve.

Je reste un instant sans voix, fixant la cuirasse sombre, les mailles reforgées, les pièces d’acier ressoudées. Ce n’est plus l’armure du Gondor… c’est la mienne. Celle que j’avais portée avant la mort, avant la malédiction. Celle de l’homme que j’étais. Un sourire sincère m’échappe, rare, presque oublié.

Elle baisse un instant les yeux, rougissante, puis son regard s’élève à nouveau vers moi. Et je sens son trouble, lorsqu’elle dévisage mon torse nu, les cicatrices, les marques de coups, le souvenir de mille batailles gravées sur ma peau. Son souffle se fait plus court. Elle s’approche, hésitante, et sa main vient se poser sur mon cou, juste à l’endroit où une large cicatrice blanchâtre serpente jusqu’à mon épaule.

Mon attention se détourne vers la cape grise pliée sur la table. Le tissu, usé mais noble, garde encore la douceur du tissage elfique. Je la prends entre mes doigts, caressant machinalement la matière. Une odeur presque effacée, familière, s’en échappe, un parfum de foyer, de foyer perdu. Idril s’avance à son tour, frôlant la cape de ses doigts.

Elle esquisse un sourire ému, ses yeux brillent d’une compassion sincère. Sa main se pose alors sur la mienne, légère, tremblante.

Je la regarde. Un instant, le temps suspend son souffle. Je lui rends son sourire, plus doux, plus humain que je ne l’aurais cru possible.

C’est alors que Celebrimbor murmure, sa voix pour une fois dénuée de moquerie :

Je baisse la tête, un souffle d’émotion passant dans ma poitrine. Peut-être… Peut-être qu’un jour, au-delà de ces ombres, je verrai de nouveau leurs visages. Idril observe mon visage un instant, et je vois dans ses yeux clairs un éclat d’émotion qu’elle tente de dissimuler. Ses lèvres s’entrouvrent, hésitantes, puis elle souffle d’une voix douce :

La question me surprend. Je la fixe, un peu décontenancé, incapable de répondre tout de suite. Son regard ne fuit pas, sincère, empreint d’une chaleur fragile. J’acquiesce lentement, du bout des lèvres. Alors elle s’avance, ses pas feutrés sur la pierre froide, et vient glisser ses bras autour de moi. Son étreinte est légère d’abord, puis plus sûre. Ses doigts s’accrochent à ma nuque, et je sens sa respiration contre ma peau, son cœur bat vite. Sa voix s’élève, presque un murmure, tout contre mon oreille :

Les mots s’enfoncent en moi comme une flèche silencieuse. Je ferme les yeux. Mes bras, d’abord immobiles, finissent par répondre à son geste. Je la serre à mon tour, doucement, sentant sous mes doigts la chaleur vivante de cette femme qui, malgré tout, continue d’espérer.

Elle reste blottie contre moi quelques minutes encore. Le silence entre nous n’est pas gênant, il est plein, vibrant, presque apaisé. Puis, soudainement, elle se détache, gênée par sa propre audace. Ses joues se teintent d’un rose léger, et elle détourne le regard.

Je la regarde s’éloigner, la cape légère frôlant la pierre, son pas rapide trahissant son trouble. La porte se referme derrière elle, et le silence retombe. Celebrimbor ne dit rien et c’est peut-être ce qui me frappe le plus. Je reste là, un moment, à contempler la lumière de l’aube qui glisse sur mon armure de rôdeur. Un souffle passe, presque un serment : le monde peut bien s’effondrer, mais tant qu’il restera une flamme à défendre, je la porterai.



Je boucle la dernière sangle de mon armure de rôdeur. Le cuir sombre craque sous mes doigts, imprégné d’années de sang et de pluie. Sur mes épaules, je laisse retomber la cape, l’Étreinte d’Ioreth… Ma belle et défunte épouse… Le tissu, usé mais soyeux encore, garde le parfum lointain de celle que j’ai aimée. Chaque fois que je la porte, c’est comme si sa main se posait sur mon dos… un souvenir, une promesse, une douleur.  Quand je franchis les grandes portes du hall, la lumière du matin m’aveugle un instant. Dans la cour, Baranor m’attend, debout, le visage fermé mais la stature droite, digne d’un soldat qui n’a jamais appris à plier. À ses côtés, Idril parle à voix basse avec Hirgon et Lithariel. Hirgon est fidèle à lui-même : grand, les épaules larges, la barbe rousse encadrant un visage durci par le vent et la guerre. Ses yeux bleu-gris scrutent tout, comme ceux d’un faucon en éveil. Malgré son allure d’homme des bois, il émane de lui une présence calme, presque fraternelle. Lithariel, elle, se tient légèrement en retrait, les bras croisés sous sa poitrine, la lumière du jour glissant sur ses cheveux blonds comme une rivière d’or pâle. Ses yeux, d’un vert clair presque transparent, se posent sur moi dès mon arrivée. Et ce regard… Ce regard me transperce, me brûle. Un instant, je revois la nuit passée, sa peau contre la mienne, le parfum sauvage de ses cheveux, son souffle saccadé quand nos corps se sont unis dans l’ombre. Une étreinte brève, insensée, entre deux batailles, comme si nous avions cherché dans la chair un répit à la guerre. Nos regards se croisent à nouveau, et je sens la même tension vibrer entre nous. Puis, d’une voix grave, Hirgon me ramène sur terre :

Baranor hoche la tête, les bras croisés sur sa cuirasse.

Idril, droite malgré la fatigue, s’avance. Sa voix tremble légèrement :

Lithariel tourne alors la tête vers elle, les yeux froids, la mâchoire serrée.

Le silence s’abat sur nous, lourd, presque sacré. Personne ne répond. Sans un mot de plus, nous suivons Hirgon. Il nous guide à travers les arrières du château, entre les arches fendues et les murailles lézardées, là où la pierre suinte l’humidité et l’oubli. Le sol descend en pente douce, jusqu’à un pan de mur nu, apparemment banal. Hirgon s’accroupit, glisse ses doigts dans une fissure à peine visible, puis tire un levier dissimulé dans la pierre. Un grondement sourd s’élève, et lentement, une porte se dessine, massive, gravée d’inscriptions naines à demi effacées par le temps. Quand elle s’ouvre, un souffle glacé s’échappe des profondeurs. Derrière s’étire un long couloir creusé dans la roche, soutenu par des arches basses, humides et couvertes de mousse. La montagne elle-même semble retenir son souffle. Je m’avance d’un pas, scrutant l’obscurité qui s’étend au-delà. Ce passage… ce sera peut-être notre dernier refuge. Ou notre tombe.

Je m’approche de la porte, intriguée. Sous la mousse, les symboles gravés dans la pierre sont d’une facture singulière, angles précis, lignes brisées, runes puissantes. Pas de doute possible.

Je serre la mâchoire et repousse la voix de Celebrimbor, ignorant ses sarcasmes. Ce n’est ni le lieu, ni le moment. Je me tourne vers Hirgon, le regard fixé sur lui.

Je vois la surprise dans les yeux d’Idril et de Baranor, même eux semblent l’apprendre. Hirgon sourit, sa barbe rousse frémissant dans la lumière vacillante.

Je ne peux m’empêcher de sourire. Torvin. Le souvenir du vieux nain me traverse comme un écho d’un autre temps. Je revois sa hache, son rire tonitruant, et cette folie farouche qui l’animait lorsqu’il traquait les Graugs dans les collines de Núrn. Un compagnon de guerre… et d’ivresse.

Baranor s’avance alors, posant une main sur l’épaule de l’exilé.

Lithariel esquisse un bref sourire, poli, sans chaleur. Entre les deux femmes, le silence se fait dense, presque électrique. Je le ressens, comme une tension suspendue dans l’air. Celebrimbor, lui, observe à travers mes yeux, amusé. Je sens son ironie muette, mais pour une fois, je ne partage pas son cynisme. Devant moi, la porte reste ouverte sur les ténèbres. Un souffle froid s’en échappe, comme un présage.

Hirgon se tourne vers nous, la main posée sur la garde de sa lame. Son regard passe lentement sur chacun de nous, grave, mais empreint d’une chaleur rare chez un homme qui a trop vu la mort.

Moi, je hoche simplement la tête. Les mots ne suffisent pas toujours à exprimer la reconnaissance, ni la peine. Hirgon esquisse un dernier sourire, puis recule de quelques pas.

Mais la princesse de Núrn ne bouge pas. Ses yeux d’un vert pâle restent fixés sur moi, et je sens mon souffle se suspendre. Sans un mot, elle s’avance, son pas souple glissant sur la pierre. Lorsqu’elle arrive devant moi, elle me saisit la main et m’entraîne légèrement à l’écart, à quelques pas du groupe, assez pour que leurs voix se fassent lointaines, mais pas leurs regards. Lithariel plonge alors la main dans la bourse à sa ceinture et en sort un collier de cuir sombre. Un petit sifflet en bois y pend, poli par l’usage, orné d’un symbole de Núrn. Elle le passe autour de mon cou, ses doigts effleurant ma peau.

Mais avant que je ne termine, elle s’avance, se dresse sur la pointe des pieds, et saisit mon visage entre ses mains. Son regard brille un instant, mélange de tristesse, de feu et de tendresse. Puis ses lèvres se posent sur les miennes. Un baiser bref, fiévreux, presque désespéré. Lorsqu’elle se recule, une larme roule le long de sa joue.

Je reste immobile. Troublé. Ses mots s’enfoncent en moi comme une lame que je ne peux ni repousser, ni retenir. Mon cœur, ce cœur que la mort aurait dû figer depuis longtemps, bat à tout rompre. Lithariel détourne le regard, se tourne vers Hirgon. Elle avance d’un pas décidé, la tête basse, ses épaules tremblant sous le poids du silence. Hirgon l’attend, grave, puis la guide vers la porte. Les runes naines s’illuminent un bref instant avant de s’éteindre. La lourde pierre se referme dans un grondement sourd, étouffant le dernier souffle du jour. Je reste seul, le sifflet battant contre ma poitrine. Et dans mon esprit, Celebrimbor murmure, d’une voix presque compatissante :

Je passe mes doigts sur son présent, sentant le bois poli, le cuir chaud. Une promesse, une arme, un lien… tout à la fois. Les pas se sont tus. La lourde porte naine a refermé leur passage, emportant avec eux la chaleur de leurs corps, leurs voix, leur présence. Un silence pesant s’installe, interrompu seulement par le vent qui s’engouffre dans les pierres de la cité. Le souvenir du baiser me brûle encore, la douceur et la force de Lithariel, ses mains sur moi, ses yeux humides de tristesse. Une part de moi voudrait hurler, courir après elle… mais je reste là, immobile, comme figé par l’absence. Puis, un pas léger me tire de ma torpeur. Idril. Elle s’avance lentement, le visage pâle, les yeux baissés. Je sens le tremblement de son souffle, son cœur battre contre ma conscience. Elle ne sait pas quoi dire. Aucun mot ne vient. Et dans ce silence, je lis tout : l’inquiétude, la tendresse… et cette douleur brûlante, cette jalousie qu’elle tente de dissimuler. Elle reste un instant à quelques pas de moi, immobile. Puis, sans un mot, elle détourne les yeux et recule. Son silence est une flèche dans ma poitrine, plus incisive que n’importe quelle lame. Elle s’éloigne doucement, disparaissant derrière un pan de mur, laissant derrière elle la fragilité d’un amour non exprimé et la solitude qui m’enserre.

Mais un pas léger me fait relever la tête. Baranor s’avance, le visage marqué par la fatigue, mais son regard est calme, mesuré. Il ne crie pas, ne menace pas. Il parle avec une douceur contenue, une fermeté tranquille.

Sans attendre de réponse, il recule, incline légèrement la tête en un geste de respect, et disparaît dans le couloir de pierre, laissant derrière lui une impression de calme mais de gravité.  La voix de Celebrimbor glisse alors dans mon esprit, moqueuse et glaciale :

Je ferme les yeux un instant, laissant le souvenir de Lithariel et la présence silencieuse d’Idril flotter dans mon esprit. Le poids des émotions est là, mais la guerre nous attend… Je dois passer à autre chose. 

Je reste un moment devant la porte naine, les runes éteintes, le vent frais glissant sur la pierre. Le silence pèse, seulement troublé par le battement lointain d’un étendard dans la brise du matin. Je finis par me détourner. Il me faut de l’acier, du fil, du tranchant. Je traverse la cour intérieure, là où quelques forges fument encore. Les flammes vacillent dans la lumière grise de l’aube, jetant sur les murs des ombres dansantes. Le forgeron, un vieil homme au visage noirci par la suie, me regarde approcher sans un mot. Ses mains calleuses tremblent à peine lorsqu’il prend mon épée.

J’acquiesce simplement. Le métal chante quand il l’aiguise. Chaque coup de pierre sur la lame résonne dans ma poitrine. J’y entends l’écho d’un serment ancien, et d’un sang versé depuis trop longtemps. Puis vient ma dague. Je la pose sur l’établi, la lumière pâle glissant sur son acier brisé. Acharné. Le nom me traverse comme une prière étouffée. L’arme de mon fils, brisée le jour où tout a commencé. Je la garde toujours sur moi, comme un rappel, une plaie ouverte. Le forgeron la prend avec respect, ajuste le fil, polit la garde.

Il ne répond pas. Il n’a pas besoin. Quand je ressors, le jour s’est levé sur Minas Ithil. Le soleil perce à peine à travers les brumes, éclairant les tours en ruine d’une lueur blanche et glacée. Le vent porte l’odeur du fer et des cendres. Au détour d’un couloir, je l’aperçois. Idril. Son armure étincelle sous la lumière du matin, son épée pend à la hanche. Elle ajuste ses gants, le visage fermé, concentré. Je m’avance, mais à peine tourne-t-elle la tête qu’elle s’écarte, fuyant mon regard. Son pas s’accélère, glissant entre les colonnes comme une ombre. Celebrimbor ricane dans mon esprit, d’un ton moqueur.

Je l’ignore, mais mes pas se font plus rapides. Je la suis. Elle tourne dans un couloir latéral, le pas vif, presque nerveux.

Pas de réponse. Alors je tends la main et saisis son poignet. Elle s’arrête net, son souffle court. Ses yeux s’écarquillent, brillants d’une émotion qu’elle tente de dissimuler. Le silence s’étire entre nous, chargé d’un feu que ni la guerre ni la peur n’ont su éteindre.

Ma voix résonne faiblement dans le couloir de pierre. Elle s’immobilise, mais ne se retourne pas.

Mensonge. Son dos est raide, son souffle trop rapide. Je fais un pas vers elle, puis un autre, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un souffle entre nous.

Cette fois, elle se retourne, brusquement. Ses yeux brillent d’un éclat mêlé de fierté et de douleur.

Je soutiens son regard, sans chercher à me défendre.

Elle détourne le regard, et je vois la tristesse lui creuser les traits.

Je reste silencieux. Le vent s’engouffre dans le couloir, soulevant quelques mèches de ses cheveux. Elle inspire profondément, comme pour contenir quelque chose de trop grand, trop douloureux. Mais je lis tout dans ses yeux : la peine, la colère… et cette part d’elle qui refuse encore d’accepter que je ne sois plus qu’une ombre parmi les vivants. Celebrimbor apparaît dans un frisson d’ombre à ma droite, les bras croisés, son visage taillé dans le mépris.

Ses yeux s’enflamment. Elle repousse vivement ma main lorsqu’elle voit que je tente de la poser sur son épaule.

Elle s’interrompt, la voix tremblante. Puis, sans un mot de plus, elle tourne les talons et s’éloigne, le pas vif, furieux. Son armure tinte dans le couloir, jusqu’à ce que le son s’éteigne. Celebrimbor ricane, son rire résonnant dans ma tête comme un écho de fer froid.

Je ferme les yeux un instant. Peut-être a-t-il raison. Peut-être que ce qui me rattache encore à ce monde… finira par m’y perdre. Je rejoins Baranor dans la cour principale. Le vent porte avec lui les échos des Uruks retranchés dans la ville supérieure. Le sol est noirci de suie et  Baranor se tient penché sur une carte posée à même un tonneau, ses traits marqués par la fatigue mais son regard brûlant d’une résolution implacable.

Derrière lui, les soldats attendent. Certains serrent leur arme à s’en blanchir les jointures, d’autres dissimulent leur peur derrière un masque de bravoure. C’est alors qu’Idril arrive. Elle avance d’un pas décidé, suivie d’une garnison d’hommes et de femmes jeunes, trop jeunes. Je vois dans leurs yeux à la fois la peur et la fierté.

J’incline légèrement la tête. Le plan est risqué, mais solide. Il n’y a plus de place pour l’hésitation. Je cherche le regard d’Idril… mais elle le fuit, les lèvres serrées, le visage fermé. La colère n’a pas quitté ses traits.  Celebrimbor laisse échapper un souffle moqueur dans un coin de mon esprit.

Je l’ignore. Les ordres fusent, les armures s’entrechoquent. Les portes s’ouvrent dans un grincement de métal. Le vent froid s’engouffre, portant avec lui l’odeur âcre des cendres et de la guerre. Je resserre la prise sur ma lame. Le temps des paroles est passé. La reconquête de la ville supérieure commence.



Deux heures que la bataille fait rage. Je frappe sans relâche, bondissant d’une ombre à l’autre. Les Uruks tombent avant même d’avoir vu le fil de ma lame. Les ruelles de la ville supérieure sont noyées de cris, de fer et de sang. Là où les Gondoriens faiblissent, j’interviens. Une frappe, puis une autre, et le silence revient, aussi brutal que la mort que je sème. Azkâr, l’arc des Elfes, chante entre mes doigts. Les flèches de Celebrimbor s’abattent comme des éclairs bleus, transperçant la chair et la pierre. Certains Uruks fuient, d’autres hurlent, incapables de comprendre ce qui les pourchasse. Pour l’heure, les hommes tiennent. Baranor manœuvre avec précision, Idril commande avec un feu farouche. Je passe d’un front à l’autre, gardant un œil sur eux, veillant à ce qu’aucun d’eux ne tombe sous le nombre. Mon regard traverse la brume. Grâce aux sens que Celebrimbor a forgés en moi, je vois plus loin que tout mortel. Pas de capitaines en vue. Pas encore. Les Uruks ont été pris de court, désarçonnés par l’assaut. Je grimpe sur une tour à demi effondrée. D’ici, la ville se déploie sous mes yeux, lacérée de flammes et de fumée.

Je garde le silence. Il a raison. Cette cité est perdue depuis longtemps. Nous tuons, mais rien ne change. Le mal grouille sous chaque pierre, comme une vermine qu’on ne peut éradiquer. Je cherche une autre voie. Une issue. En vain.

Puis soudain, une douleur aiguë me traverse la main. Je sursaute, recule d’un pas. Une araignée noire, fine et luisante, vient de me mordre. Son corps minuscule se dresse, et ses pattes tracent un cercle dans la poussière, comme une invitation. Je fronce les sourcils.

Je l’ignore. Quelque chose m’appelle. L’araignée s’engouffre à l’intérieur de la tour. Je la suis, lentement, méfiant. Mes pas résonnent sur les dalles. La lumière faiblit à mesure que je descends, jusqu’à ce qu’une pièce apparaisse, dissimulée dans les ombres. Tout indique que quelqu’un a quitté les lieux précipitamment : une lampe renversée, un drap froissé, des empreintes légères dans la poussière. Et elle est là. Assise sur le bord du lit, dans un halo de clarté filtrant à travers une fissure du mur. Arachne. Ses cheveux sombres glissent sur ses épaules, ses yeux luisent d’une intelligence malicieuse. Ses lèvres esquissent un sourire qui n’appartient qu’à elle, un mélange de promesse et de danger. Je reste figé. Son visage est d’une beauté presque insoutenable, comme taillé pour troubler la raison des hommes. Mon regard glisse malgré moi, effleurant les courbes qu’elle ne cherche pas à dissimuler. Son corps semble fait d’ombre et de chair mêlées, d’une grâce venimeuse. Je sens le souvenir brûlant de ses baisers remonter en moi, souvenir trop vif, trop humain. Mon souffle se bloque. Elle sourit davantage, comme si elle lisait dans mes pensées.

Je m’avance, irrésistiblement attiré, comme soumis à la créature qui se tient devant moi. Chaque pas résonne dans la pièce, chaque battement de mon cœur amplifie le poids de son regard.

Je l’ignore. Mon attention est toute pour elle. Je m’arrête au pied du lit. Arachne se lève, et dans un mouvement fluide et imprévisible, elle s’accroche à ma nuque. La proximité de son corps électrise mes sens. Ses yeux me brûlent et ses lèvres esquissent un sourire à la fois doux et cruel.

La main d’Arachne glisse lentement sur mon torse, traçant un chemin brûlant jusqu’à ma ceinture. Je frémis malgré moi. La chaleur de sa peau, le poids de son regard, l’intensité de son souffle m’emprisonnent. Difficilement, le visage rouge d’envie, je viens tenir son poignet.

Elle me sourit, malicieusement, un sourire à la fois séducteur et cruel, qui semble mesurer chaque souffle, chaque hésitation.

Arachne tourne la tête vers l’ombre où l’elfe apparaît, ses yeux brillants de mépris et d’ironie.

Celebrimbor grimace, sa voix glaciale tranchant l’air, mais je l’ignore. Arachne revient à moi, ses yeux brûlant d’une intensité presque douloureuse.

Je m’immobilise, un mélange de surprise et d’appréhension me saisissant. Mon cœur s’accélère tandis que mes mains se posent sur sa taille, hésitantes, tremblantes presque. Son corps est chaud sous mes doigts, fragile et puissant à la fois. Chaque souffle qu’elle expulse me touche, m’attire. Je me penche lentement, chaque mouvement mesuré, comme si la moindre hâte pouvait briser ce fragile équilibre. Mon visage se rapproche de son cou, et un frisson m’électrise à l’idée de ce contact interdit, de ce geste intime qui pourrait tout révéler. Mes lèvres effleurent enfin sa peau, blanche et douce, et le monde semble suspendu. Arachne pousse un léger soupir, tremblant presque sous mes doigts, et ses mains s’accrochent à mes cheveux, hésitantes, me guidant, mais trahissant une peur douce, délicieuse, que je sens vibrer entre nous. Chaque instant devient une danse fragile entre désir et crainte, où le temps semble à la fois brûlant et suspendu.

Le monde semble se suspendre, la pièce disparaît. Tout ce qui reste, c’est ce frisson, ce lien fragile entre nos corps et ses mots qui ouvrent une porte sur l’inconnu…



“Les images me frappent comme des éclats de verre, rapides, floues, agressives. Je vois les soldats, les civils… captifs dans le camp des Uruks. Leurs cris, leurs supplications, les blessures ouvertes, les corps violés… certains mangés devant moi. Mon estomac se retourne, une nausée brûlante me serre la gorge. Puis, dans un souffle plus noir encore, la vision change. Je me vois moi-même, enchaîné, torturé, incapable de bouger. La terre autour de moi est en flammes, le Mordor brûle au loin, les cris des Uruks et le souffle de la guerre me suffoquent. Une silhouette approche. Ushak la Mange-Peur. Il s’accroupit devant moi, saisit mon menton dans sa main massive. Ses yeux noirs percés de malice et de cruauté rencontrent mes yeux bleus. Son sourire est un acier froid, ses dents pointues tranchantes comme des dagues. Il ne dit rien, mais la menace qui s’en dégage est totale. Puis, dans un éclair de visions plus obscures encore, mon regard est attiré par une lance dressée dans l’ombre, noire comme la nuit, son acier brillant d’une lueur malsaine. Une aura noire, brûlante et presque vivante, semble danser autour de sa pointe, comme si elle aspirait la lumière elle-même. Mon souffle se bloque, un frisson glacé me parcourt : cette arme n’est pas seulement un outil de mort… elle est la promesse d’un cauchemar à venir.”


Puis tout s’évanouit. Les flammes, les cris, Ushak… tout disparaît. Je tombe à genou, haletant, le souffle coupé, le cœur battant comme si la mort elle-même avait pressé sa main contre ma poitrine. Mes mains tremblent sur le sol. La vision me laisse un goût de cendre et de peur, un poids que je ne peux chasser. Arachne s’agenouille face à moi, son regard sombre accroché au mien.

Pour la première fois, Celebrimbor ne se moque pas. Il approuve ses paroles. Je grimace, une main pressée contre ma bouche encore écœurée par les visions.

Elle me regarde, un éclat triste dans les yeux. La peur pour moi se lit sur son visage. Elle avance encore, et sans prévenir, ses lèvres viennent se presser contre les miennes. Je me laisse faire, incapable de repousser la chaleur de ce contact.

Je reste figé, hypnotisé par la beauté d’Arachne. Ses yeux sombres, profonds, capturent tout mon être, et je me sens à la fois attiré et suspendu dans le temps. Elle s’approche encore, et sans un mot, ses lèvres trouvent les miennes, encore. C’est un baiser qui consume et caresse, brûlant de désir et de tendresse, sans retenue. Je me laisse faire, chaque souffle, chaque frôlement, chaque chaleur me fait vaciller. Mais dans mon esprit, la voix glaciale de Celebrimbor retentit, tranchante et alarmante :

Je tressaille, et le baiser se fissure un instant dans ma conscience. Arachne recule légèrement, une grimace de tristesse et de défi traverse son visage. Ses yeux cherchent les miens, brûlants de vulnérabilité.

Je sens chaque mot résonner dans ma poitrine, me traverser comme un éclair. Son regard se dépose sur moi, vulnérable et ardent, et je découvre la fragilité qu’elle ose m’offrir. La féminité, la douleur, le désir et la tendresse se mêlent dans ce silence brûlant. Puis, sans prévenir, elle m’embrasse de nouveau, plus fort, plus intense. Je lui rends son baiser avec la même force, mes mains parcourant son dos, glissant doucement jusqu’à la naissance de ses fesses, sentant la douceur et la chaleur de sa peau. Nos souffles se mêlent, nos corps se pressent l’un contre l’autre, comme si le monde entier avait disparu autour de nous. Elle cherche à me guider vers le lit, ses mains sur mes épaules, ses doigts s’accrochant à moi comme pour sceller ce moment. Mais je la repousse doucement, d’un geste lourd de désir et de douleur, comme si chaque seconde loin de ce baiser me déchirait le cœur.

Elle s’arrête, hésitante, ses yeux fixant les miens. Une ombre de tristesse, de frustration et d’incompréhension passe sur son visage. Le souffle lourd, le cœur battant, nous restons ainsi, suspendus dans le temps, deux âmes brûlantes au milieu des cendres et des ombres.

Je reste sans voix. Pas une seconde je ne pense cela, mais les mots refusent de franchir mes lèvres. Le silence pèse, lourd et brûlant. Dans mon esprit, la voix glaciale de Celebrimbor tranche :

Un frisson me parcourt. Arachne grimace, le souffle coupé, et un mélange de douleur et de colère éclate dans ses yeux. Elle secoue légèrement la tête, comme pour chasser cette vision imposée par les Elfes. Sa voix devient plus ferme, plus décidée :

Elle me tend le défi silencieux, suspendue dans ce moment de tension, vulnérable et forte à la fois. Son souffle chaud effleure mon visage, et mon cœur se serre sous le poids de ses mots, de sa fragilité, et de cette vérité qu’elle cherche à lire en moi.

Elle grimace de douleur, se tient droite devant moi. Ses yeux sombres brûlent d’une intensité nouvelle.

Elle se détourne et croise les bras. L’air autour d’elle devient lourd, chargé d’une émotion que je n’attendais pas. Ce n’est pas la tristesse d’un monstre ou d’une créature, mais celle d’une femme… réelle. Je m’avance, posant mes mains sur ses épaules, cherchant à briser la distance.

Elle se retourne, me fixe avec une intensité qui me laisse presque nu.

Elle recule vers la fenêtre, ses doigts effleurant le rebord de pierre. La lumière du matin dessine son profil dans l’ombre.

Nos regards se croisent une dernière fois. Elle semble désemparée, fragile malgré son apparente maîtrise. Puis, elle disparaît dans l’ombre de la tour, fuyant le contact, me fuyant moi…

Je reste là, troublé, le poing serré, le visage crispé par l’incompréhension et la frustration. Celebrimbor, lui, pour changer, ricane, glacé :

Je reste silencieux. Les mots restent bloqués dans ma gorge. Mon esprit vacille, tourbillonne. Que ressens‑je vraiment ? Je n’en sais rien. Mes souvenirs s’emmêlent, s’entrechoquent. Arachne… Son image s’impose, brûlante, fragile, insolente. Je ne sais pas si je l’aime. Mais je sais que je la désire. Et je ne supporte pas de la voir triste, abandonnée à son néant. Elle n’est pas un monstre à mes yeux. Je voudrais… je voudrais lui dire… mais les mots se perdent avant même d’atteindre mes lèvres… par peur… Peur que tout ne soit qu’illusion…  Et soudain… une déflagration me tire de mes pensées. Le sol tremble, les pierres vibrent sous le souffle de l’explosion. Je tourne la tête. La ville supérieure est encore en flammes. Les cris des hommes et des Uruks se mêlent au fracas du métal et au vacarme de la guerre. Cette parenthèse… cette illusion d’intimité… s’évanouit. Le monde reprend ses droits. Je serre les poings, respirant profondément. Il n’y a plus de temps pour les regrets. La bataille continue, implacable, et le Palantír reste mon objectif… Bien que la vision de la charmante brune reste hantée mes pensées…



A suivre,






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