Shadow Of Mordor

Chapitre 7 : Le Maître de Lumière.

Par noctisshadow

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Chapitre 7 : Le maître de lumière. 



Le vent porte l’odeur de la cendre et du fer brûlé. La ville supérieure de Minas Ithil est un chaos vibrant : les cris des hommes se mêlent aux hurlements des Uruks, le fracas des armes et le roulement des pierres qui s’effondrent sous les assauts. Je marche parmi les décombres, hanté par le souvenir brûlant de la belle Arachne… mais toujours vigilant, les sens tendus comme un fil de métal. Chaque pas résonne sur les pierres, mais je ne cherche pas seulement à me faire entendre : je surveille. Les rues sont des pièges, et chaque silence peut être mortel. C’est alors que je les aperçois. Deux jeunes soldats, à peine plus d’une vingtaine d’années, recroquevillés derrière un amas de pierres, terrifiés. Leurs mains tremblent, serrant des épées mal maniées, tandis qu’un Uruk massif s’avance, dominant la ruelle de sa carrure et de sa sauvagerie. Les jeunes hommes n’osent même pas lever le bras pour attaquer. Je m’approche doucement par derrière. Le vent porte leur respiration haletante, leurs voix basses et précipitées. Ils ne me voient pas. Leurs regards restent figés sur le colosse devant eux qui commence à dévorer un cadavre d’Uruk encore tiède dans des râlement gutturaux, et je perçois enfin les mots qu’ils s’échangent… Le blond, aux yeux noisette, tente un rire nerveux.

L’autre, un jeune homme à la peau mate et aux cheveux châtains, écarquille les yeux.

L’Uruk rugit soudain, faisant sursauter les deux garçons qui se tassent encore davantage derrière leur abri, crispés sur leurs armes comme des enfants sur un jouet brisé. Je m’approche alors, silencieux. Un léger sourire m’échappe devant cette scène de bravoure mal assurée. Puis, d’une voix calme mais assez forte pour les faire tressaillir, je dis :

Les deux jeunes hommes se retournent d’un bond, les yeux écarquillés. Quand leurs regards croisent le mien, la peur se mue aussitôt en soulagement… puis en une admiration sincère.

Je m’accroupis à leurs côtés, dissimulé avec eux derrière les pierres brisées. Mon regard glisse vers l’Uruk qui rôde au milieu des cadavres. Sa peau épaisse reflète les flammes comme du cuir brûlé, striée de plaques métalliques soudées à même la chair.

Je les observe un instant. Leur souffle court, leurs doigts crispés sur leurs armes trop lourdes pour eux. Ils ont l’air de gamins jetés dans une guerre qui n’est pas la leur.

Le blond, nommé Elder, celui qui m’a reconnu, redresse un peu la tête.

Je pousse un léger soupir, détournant un instant le regard vers les flammes qui dévorent la cité.

Une voix glaciale, familière, s’élève alors dans mon esprit :

Je ferme brièvement les yeux, chassant le ton méprisant de Celebrimbor comme une ombre indésirable même si clairement pour une fois il a raison. Ses deux jeunes hommes n'ont visiblement rien à faire dans cette guerre. Je leur adresse un regard long, lourd de silence, avant de demander :

Alec baisse aussitôt les yeux. Sa main tremble sur la garde de son épée, couverte de poussière et de sang séché.

Il hésite, la honte le cloue au sol. Elder le fixe un instant, puis prend une grande inspiration.

Je grimace, mais pas de colère. De tristesse. Un instant, leurs visages se brouillent dans la brume du souvenir, et c’est un autre jeune visage que je vois à leur place, celui de Dirhael, mon fils. Il avait leur âge… la même ardeur maladroite, la même lumière dans les yeux avant que la guerre ne la dévore. Je détourne le regard, inspirant profondément pour chasser le poids qui m’écrase la poitrine. Je laisse ensuite échapper un léger rire, presque imperceptible, et un sourire, rare, sincère qui étire mes lèvres. Un sourire de père, sans armure ni gloire. Je tends la main et ébouriffe les cheveux blonds d’Elder, ce qui lui arrache un sursaut de surprise.

Alec relève la tête, les yeux brûlants d’une flamme neuve.

Elder acquiesce doucement, le regard fixé sur l’Uruk qui rôde plus loin.

Je soutiens son regard, et dans ses prunelles je vois ce même éclat fragile qu’avaient ceux que j’ai perdus. Un éclat qui vacille entre la peur et l’espérance.

Un instant, le silence s’étire entre nous, aussi solennel qu’une prière.  Je me tourne ensuite vers l’ombre mouvante au loin. L’Uruk massif, courbé sur un cadavre qu’il déchiquette. 

D’un pas souple, je me fonds dans les ténèbres. Le vent couvre le froissement de ma cape, et le râle de la bête masque ma présence. Lorsque j’arrive à sa hauteur, ma dague glisse hors de son fourreau comme un serpent silencieux. Un éclair d’acier, un souffle bref, la lame s’enfonce dans sa gorge. L’Uruk s’effondre sans un cri, la vie fuyant entre ses lèvres noires. Je retire ma lame et essuie le sang d’un geste calme avant de revenir vers les deux jeunes hommes. Ils me regardent, figés entre stupeur et admiration.

Elder hoche la tête, encore tremblant, mais un sourire sincère lui échappe.

Je réponds d’un simple signe de tête, le regard tourné vers les ruines. Leur foi est fragile… mais c’est une flamme, et pour l’instant, elle suffit.

Alec et Elder échangent un regard puis acquiescent, soulagés. Ils me suivent sans un mot, leurs pas résonnent faiblement sur les pierres fendues. Je sens leur excitation grandir à mesure que nous approchons des remparts, celle d’enfants marchant aux côtés d’un héros qu’ils croyaient perdu dans les légendes. Leurs yeux brillent d’admiration, et malgré moi, je ressens ce vieux pincement dans la poitrine… celui qu’éveille la confiance des innocents. Mais à peine avons-nous franchi le dernier pan de ruines qu’une ombre surgit devant nous. Un rugissement sourd, suivi d’un pas lourd qui fait vibrer le sol. Les jeunes hommes bondissent en arrière, tirant leurs lames.

L’Uruk s’avance, imposant, cuir noirci, regard brûlant de malice. Sa main agrippe le manche de sa hache, puis un rire grave roule entre les pierres.

Alec, pâle comme la lune, échappe son épée dans un fracas métallique qu'il récupère aussitôt en panique… Sa main ayant faibli avec la peur. Azutra, lui, tourne la tête vers lui un rictus moqueur, découvrant ses crocs.

Azutra ricane de plus belle, tapotant sa poitrine d’un poing massif.

Les deux jeunes restent pétrifiés, leurs doigts crispés sur leurs armes, sans trop savoir s’ils doivent croire à une trahison ou à un miracle. Je soupire, l’ombre d’un sourire au coin des lèvres.

Les deux jeunes hommes sursautent et se cachent derrière moi, les yeux écarquillés. Un sourire discret me vient malgré moi. La scène a quelque chose de presque comique, et cela faisait longtemps que le rire n’avait pas effleuré mes lèvres. Mais je le ravale aussitôt.

L’Uruk se redresse, le regard dur, reprenant aussitôt son ton de guerrier.

Ils acquiescent sans discuter cette fois. Alec incline la tête.

Je réponds d’un simple signe, la gorge serrée. Leur jeunesse, leur ferveur, tout cela me rappelle Dirhael, mon fils. J’aurais voulu lui dire les mêmes mots… lui enseigner à affronter la peur, comme à ces deux garçons. Ils s’éloignent en courant vers la lueur du château, et je les regarde disparaître dans la brume avant de reprendre ma marche. Azutra m’attend, massif, dans l’ombre d’un mur brisé. Je le rejoins sans un mot, et ensemble, nous nous enfonçons dans les ruines, vers le point d’embuscade où Bruz la Bête ne tardera pas à paraître. Le vent porte déjà l’odeur du sang et de la guerre à venir.



Le vent siffle entre les arches éventrées. Perché sur un toit écroulé, la main sur le manche de ma lame, j’observe, immobile, prêt à frapper au premier signe. En contrebas, Azutra avance d’un pas lourd mais sûr, la lance sur l’épaule. Son masque de faucon, d’acier sombre orné d’une crête de plumes bleues, renvoie des reflets froids sous le soleil du midi. Autour de lui, ses guerriers uruks patientent, silencieux, les yeux brillants de trahison. Tous portent, à leur manière, la marque bleutée de leur nouveau maître : un pan de tissu, une trace de peinture, une corde teinte. Le bleu du seigneur de lumière, celui du Rôdeur. Le mien… Face à eux s’avance Bruz la Bête. L’Olog est gigantesque, une montagne de chair et de muscles couverte d’une armure grossière martelée de crânes. Ses yeux, deux braises cruelles, brûlent d’un orgueil inébranlable. Chaque pas qu’il fait fait trembler les pierres, chaque souffle empeste la fange et le sang.

Azutra incline la tête, un sourire carnassier sous son masque.

Azutra esquisse un sourire qu’il dissimule mal. Sous le masque, ses yeux étincellent d’une haine froide. Il jette un rapide regard vers les hauteurs. Là, dans l’ombre, je l’observe, prêt. Il me fait un signe discret de la main, imperceptible pour quiconque d’autre. Le moment est venu. Azutra saisit sa lance à deux mains. Dans un sifflement sec, l’arme fend l’air et se plante dans le flanc de Bruz. Le hurlement de l’Olog déchire la nuit. Il chancelle, la surprise se muant en rage.

Ses yeux s’embrasent, sa massue s’élève, abattant un pan de mur dans une pluie de pierres. Azutra recule d’un bond, esquivant la fureur brute de la bête. Et moi, je plonge. Du haut du toit, je me laisse tomber dans un souffle, comme une ombre qui s’arrache au ciel. Ma dague brille une seconde, puis s’enfonce profondément dans l’épaule de l’Olog. Le monstre pousse un rugissement de douleur, s’agenouille, son souffle chaud et fétide éclatant contre mon visage.

Je pose ma main sur son front, et le monde vacille. Une lueur spectrale jaillit, bleue et glacée. Les runes de l’Anneau s’embrasent tandis que Celebrimbor surgit, son ombre se superposant à la mienne.

Bruz lutte. Il gronde, ses muscles se contractent, sa volonté rugit contre la mienne. Mais la puissance de l’Anneau le submerge comme une marée brûlante. Son regard vacille, sa colère s’éteint. Puis, lentement, il abaisse la tête.

Le silence retombe. Je retire ma main, haletant. Le souffle froid de Celebrimbor s’estompe derrière moi. Autour, les Uruks fidèles d’Azutra s’agenouillent à leur tour, tandis qu’Azutra, masque levé, observe Bruz avec un sourire de faucon satisfait. Le piège a fonctionné. La Bête est tombée.

Le silence s’installe après la soumission de Bruz. Le souffle lourd de l’Olog soulève la poussière tandis qu’il reste à genoux, la tête inclinée, prisonnier de la lumière bleue qui s’éteint peu à peu sur sa peau. Azutra s’avance, sa lance toujours en main, et observe son ancien ennemi avec un rictus triomphant.

Je rengaine lentement ma dague, le regard fixé sur l’Olog qui respire encore fort, mais sans résistance. Puis la voix glaciale de Celebrimbor s’élève derrière mes pensées, claire comme un éclat d’acier :

L’idée d’une armée sous mon commandement, composée de créatures qui, hier encore, massacraient les miens, me brûle le cœur autant qu’elle m’attire…

Un souffle spectral glisse contre mon oreille, comme un murmure de glace.

Je baisse les yeux vers Bruz, qui reste agenouillé, soumis. Et je me demande, dans un éclat fugitif de lucidité, lequel de nous deux vient vraiment d’être enchaîné. 

L’olog se redresse dans un grognement, ses yeux jaunes pétillant d’une lueur mêlant crainte et enthousiasme. Ses crocs se découvrent dans un large sourire qui n’a rien d’humain.

Il bombe le torse, satisfait de sa propre déclaration, comme s’il venait d’inventer le titre. Je soutiens son regard, grave.  

Bruz ricane, son rire résonne dans la ruine comme un coup de tonnerre.

Je me rapproche, posant la main sur la garde de mon épée. 

Le colosse Uruk à mes côtés relève la tête, ses traits balafrés s’étirent en un sourire mauvais. 

Je les fixe tour à tour et ma voix se fait plus dure, plus glacée. 

Un silence épais suit mes mots. Même les mouches semblent suspendre leur vol. Puis Bruz acquiesce lentement, levant les mains. 

Ils échangent un regard entendu. Puis, en ricanant et se chamaillant déjà sur la question de qui commande qui, ils s’éloignent dans les ruelles noires, leurs voix s’éteignant peu à peu. Le silence retombe, et Celebrimbor murmure dans ma tête, un ton amusé dans sa froideur :

Et dans le vent froid de Minas Ithil, j’ignore encore lequel de nous trois vient de signer le plus noir des pactes… 

Je retourne dans la ville supérieure après cet instant suspendu… et c’est la guerre… Pur et véritable… Les murs tremblent sous les cris, les flammes dévorent les toits, les tambours d’Uruks résonnent jusque dans les entrailles de la cité. Partout, le chaos. Les hommes du Gondor reculent, blessés, à bout de forces. Certains traînent leurs camarades, d’autres jettent leurs épées en pleurant. Les survivants se ruent vers le château, dernier refuge dans ce carnage. Je m’avance à travers eux, Urfael à la main. Les ruelles sont inondées de sang et de corps inerte. Je frappe sans hésiter, taillant les Uruks qui poursuivent les soldats. Chaque cri arraché à leurs gorges éteint un peu plus le tumulte. Devant la grande porte du château, la situation dégénère : les gardes la referment déjà, de peur que des Uruks pénètrent la cour, laissant dehors les derniers blessés, les suppliant en vain. Mais je me place devant eux, en rempart. Les Uruks se figent, reconnaissant ma silhouette.

Certains reculent, mais d’autres hurlent de rage et se jettent sur moi. Je tranche, je pare, je renverse leurs corps. Le sang noir éclabousse mes bottes. Puis un rire grave fend le tumulte. Un Uruk massif s’avance, ses pas lourds faisant vibrer les pavés. Sa peau est lacérée, cousue de fil grossier ; des plaques de métal remplacent son œil et une partie de son bras… J'ai rarement vu un tel rafistolage…

Je serre la garde d’Urfael. La lame vibre, résonne d’un frisson bleu pâle. Et c'est avec un regard défiant que je réplique sans crainte : 

Son épée s’abat. Le choc secoue Urfael, le métal gémit, les étincelles volent. L’impact m’arrache un grognement.

Je pivote, pare un nouveau coup, et riposte de toute ma force. Le combat est engagé. Mogg s’avance, massif, son rire roulant comme un tonnerre moqueur.

Je ne réponds pas. Je me place entre lui et les derniers soldats du Gondor, qui reculent péniblement vers la porte. Derrière moi, j’entends leurs cris et leur coup contre la porte. Ils cherchent désespérément à ce qu'on leur ouvre… Ils n’ont plus de forces… alors je serai leur mur… Pas le choix… Le capitaine Uruk fonce. Ses coups sont plus lourds, plus précis qu’autrefois. Sa force brute secoue le pavé, fissure les dalles. Mais j’ai appris. Chaque impact, je l’esquive d’un pas fluide ; chaque ouverture, je la rends mortelle. Urfael siffle, fend la chair, entaille l’acier. Le sang noir jaillit.

Je pare encore, je frappe. Un autre Uruk surgit à ma droite, je le décapite sans même tourner la tête. Un second tente de me prendre de flanc, ma dague perce son œil, et il s’effondre. Le vent porte le cri des hommes derrière moi qui ont enfin été récupérés. Ils sont saufs, à présent. Je fixe Mogg. Ses crocs s’étirent en un rictus satisfait, persuadé de ma fatigue. Je feins de céder du terrain, puis bondis. Mon élan me propulse au-dessus de lui, il lève la tête, surpris et je retombe derrière son dos, ma main gauche déjà tendue. L’anneau brille. Un froid spectral se répand, mordant l’air et les chairs. Mogg hurle, son corps figé par la glace qui grimpe le long de ses cicatrices de fer.

Je n’attends pas. Urfael s’abat, une fois, deux fois, trois fois, l’acier rencontre la chair, puis le métal. Des éclats gèlent dans l’air. Le dernier coup pulvérise son torse, et Mogg s’écroule, brisé, son crâne frappant la pierre dans un craquement sourd. Son sang noir fume sur le sol. Je recule lentement, essoufflé. Les murmures de Celebrimbor s’élèvent dans ma tête, calmes et glacés :

Je fixe les restes de Mogg. Ses yeux morts me semblent encore ricaner.

Mais les tambours grondent encore. Deux hordes d’Uruks déferlent sur la plaine, menées par leurs capitaines, masses hurlantes et couvertes d’acier noir. Celebrimbor murmure dans mon esprit, sa voix glacée.

Je serre la mâchoire. Fuir… encore... Cela me contrarie… Et pourtant, je sais que je ne dois pas périre maintenant. Pas ici, pas face à une armée entière. Si je tombe maintenant, je renaîtrai loin de Minas Ithil. Je ne peux pas risquer ça. Pas quand Baranor et Idril comptent sur moi. Je me glisse donc dans l’ombre du mur, puis bondis, escaladant la pierre comme une bête traquée. Le soleil tape sur mes épaules, et la chaleur me brûle les doigts et les yeux. En haut, je me hisse sur les remparts où les hommes m’attendent, tremblants, les arcs bandés vers la horde. En contrebas, la marée noire s’avance, leurs armures étincelant sous le soleil de midi. La poussière de leurs pas s’élève, formant un nuage qui gronde comme un écho de leur rage. Deux capitaines émergent en premier : Snagogue le Démembré et Bagga le Bleu. L’un lève sa hache déformée par le sang et le feu, l’autre brandit une masse qui semble avaler la lumière. Tous deux me fixent, et leurs voix grondent à l’unisson :

Le rire bestial des Uruks secoue leurs rangs. Ils frappent leurs armes contre leurs boucliers, scandant mon nom dans la poussière et le vent. Je reste immobile, le regard fixé sur eux, mon esprit pesé par l’urgence. Je ne peux pas me permettre de mourir maintenant. Pas ici. Pas loin de Baranor et d’Idril. Celebrimbor chuchote encore :

Je ne réponds pas. Je sens seulement le poids de ma lame, tiède sous ma paume, et la haine qui pulse dans ma poitrine. Oui… le temps viendra. Et quand ils tomberont, Snagogue et Bagga crieront mon nom jusqu’à ce que s’écoule la dernière goutte de leur sang…



Un ordre s’élève sur les remparts. Le capitaine gondorien lève la main et commande aux archers de faire feu. Dans un chuintement soudain, une pluie de flèches s’abat sur les Uruks. La majorité hurle et recule, fuyant en désordre. Quelques-uns, pris de rage, tentent de lancer des lances ou de brandir des haches, mais chaque geste est puni par une flèche précise, frappant le front, le cou ou la poitrine. Le vent emporte leurs cris et la poussière, et bientôt, le champ redevient silencieux, seulement troublé par la pluie fine qui tombe sur la pierre chaude. Je détourne le regard et mon cœur se serre. La bataille se calme, mais je n’y trouve aucun repos. Mes yeux glissent vers la grande cour, cherchant Idril et Baranor parmi les survivants. Mais ce n’est pas eux que je vois. Alec est assis seul, recroquevillé, ses épaules tremblantes, les larmes traçant des sillons sur ses joues. Mon souffle se fait plus lourd, et l’inquiétude me serre la gorge. Je descends vers lui, lentement, les mains ouvertes.

Le garçon lève des yeux rougis, remplis de douleur et de culpabilité. Sa voix se brise :

Je m’agenouille à côté de lui, posant ma main sur son épaule tremblante. Le souvenir de mon fils m’effleure, une douleur douce-amère dans la poitrine. Je laisse la pluie tiède tomber sur nous deux.

Le garçon hoche timidement la tête, encore tremblant, et ses yeux rencontrent les miens, brillants d’une émotion fragile.

Une évidence que je ne peux pas nier… Et je pense qu'il est temps que Castamir évacue la ville avant que tout le monde ne meurt… Car s'ils restent en ses murs… Leurs destins est déjà écrit de sang.

Mais un léger sourire fend mes lèvres, froid et tendre à la fois.

Il incline la tête, la gratitude et l’émerveillement dans ses yeux :

Je me relève lentement, l’entraînant avec moi en le tenant par le bras, sentant le poids et la lumière de mes mots flotter autour de nous.

Il hoche la tête et s’éloigne d’un pas plus sûr, déjà guidé par l’espoir. Alors Baranor approche, silencieux d’abord, ayant entendu mes paroles. Ses yeux brillent d’émotion contenue :

Je ferme les yeux un instant, laissant le vent et la pluie effleurer mon visage. La bonté, la grandeur d’âme… ce sont des armes aussi puissantes que la lame. Je me tourne vers Baranor. Mon regard s’attarde sur son armure éraflée, cabossée, tachée de sang et de boue. Chaque entaille, chaque marque raconte la violence de la bataille. Mon estomac se serre.

Son visage se crispe immédiatement, les traits tirés par la fatigue et l’agacement. Ses lèvres se pincent, ses mâchoires se serrent, et ses yeux sombres brillent d’une colère sourde. Il secoue la tête, ses épaules tremblant légèrement sous le poids du corps et du fardeau qu’il porte.

Je reste silencieux. Il n’y a pas besoin de mots. La rage contenue dans son regard parle pour lui, surtout envers Castamir. Je sens sa frustration comme une lame froide qui pourrait se retourner contre n’importe qui. 

Baranor détourne légèrement les yeux, un voile d’inquiétude traversant son expression avant qu’il ne réponde :

Je pose ma main sur son épaule, ferme mais rassurante :

Un bref échange de regards suffit à sceller la compréhension. Sans un mot de plus, nous descendons la grande cour, la pluie ruisselant sur nos visages, mêlée à la poussière et à la fatigue. L’air est lourd, chargé de fer et de pluie, et chaque pas sur la pierre humide résonne comme un écho de la bataille à peine terminée. Je sens la tension qui ne quitte pas Baranor, ses poings serrés et sa colère envers Castamir bouillonnant sous son armure. Nous avançons côte à côte vers la tour où se trouve Castamir, prêts à affronter ce qui nous attend, le silence et la gravité entre nous plus lourds que les armes que nous portons. Nous entrons dans la pièce où se tiennent Idril et Castamir. Le silence nous accueille. Je m’arrête aux côtés de Baranor, et nos regards scrutent les visages devant nous. Idril semble contrariée, ses sourcils froncés, ses lèvres serrées. La fatigue et l’inquiétude se lisent dans ses yeux brillants. Castamir se tourne vers Baranor, la voix dure et assurée :

Idril ose enfin contredire son père, sa voix tremblante mais ferme :

Castamir la foudroie du regard et la remet sèchement à sa place :

Je reste silencieux, mais mon regard se tourne vers Idril et Baranor. Leur inquiétude me semble juste, légitime. Je vais dans leur sens, muet, mes poings serrés, le souffle lourd de cette tension.

Castamir se redresse, son visage durci par la détermination et la colère :

Sans un mot de plus, il quitte la pièce, suivi de ses conseillers, laissant derrière lui un silence pesant. Je tourne la tête vers Idril, mais avant que je ne puisse dire quoi que ce soit, elle s’éloigne, les larmes aux yeux, ses pas rapides résonnant sur le sol. Mon instinct me pousse à la suivre, mais Baranor passe une main devant moi, ferme et protectrice :

Je reste seul en arrière, le regard suivant son dos, impuissant. La pièce vide respire encore de la tension et des émotions contenues. Celebrimbor brise le silence, sa voix glaciale et sarcastique :

Je hoche la tête, approuvant ses paroles. Une part de moi sait qu’il a raison. Ce château recèle encore des secrets, et si nous voulons tenir notre vengeance… ou survivre… il faut agir maintenant.



Je passe d’une pièce à l’autre, les bottes glissant sur les dalles froides, mes pas résonnant dans les couloirs déserts. Les murs du château, noircis par la suie et les flammes passées, suintent encore la peur et l’orgueil. Chaque salle que j’ouvre ne me livre que du vide, des cartes froissées, des plumes brisées, quelques soldats qui me dévisagent avec méfiance. Je réponds d’un simple signe de tête. Qu’ils me prennent pour un rôdeur dérangé, peu m’importe. Rien. Toujours rien. Je poursuis, ouvrant une lourde porte de bois sculpté, dont les gonds grincent comme des os sous la contrainte. Une lumière pâle filtre par une meurtrière, caressant une montagne d’objets entassés là, pêle-mêle. Des reliques. Des fragments d’histoires oubliées. Je m’avance lentement. Une hache naine, gravée de runes effacées par le temps. Une bague elfique, si fine qu’elle semble tissée de lune. Des parures, des armes, des coffres éventrés. Tout un amas de gloires éteintes. Je tends la main, soulève un vieux bouclier gondorien. L’écu est fendu, mais le symbole du Soleil blanc s’y devine encore. Celebrimbor ricane doucement dans mon esprit.

Je fronce les sourcils, mais ne réponds pas. Mon regard s’arrête sur une petite pipe, sculptée dans un bois clair, et noircit par les usages. Une pipe de Hobbit. Je la tourne entre mes doigts, étonné.

Je m’interromps. Je ne sais pas pourquoi cette simple relique me serre le cœur. Peut-être parce qu’elle me rappelle un temps où les choses simples existaient encore. Une carte attire alors mon attention. Dépliée, usée, elle décrit les Mines des Montagnes Bleues, avec des annotations en langue naine.

Et puis, derrière moi, une voix douce, familière, fend le silence : 

Je me retourne brusquement. Idril se tient sur le seuil. Ses yeux encore rougis par les larmes, mais son maintien est digne, calme. La lumière effleure ses cheveux d’or comme un souvenir de soleil perdu. Elle s’avance lentement, ses doigts glissant sur les objets.

Je la regarde, surpris, mais aussi… soulagé. Qu’elle me parle à nouveau, malgré la colère, malgré la douleur.

Je m’approche, sans un mot. Autour de nous, les reliques semblent observer, témoins silencieux d’un instant fragile. Celebrimbor ne dit rien. Pour une fois, il se tait. Idril, elle, s’avance d’un pas, les yeux brillants d’une lueur tremblante, mélange de chagrin et de courage. La lumière tombant de la meurtrière caresse son visage, glisse sur sa peau pâle et lisse comme le marbre. Ses cheveux blonds, défaits par la fatigue et la poussière, captent la clarté comme des fils d’or vivant. Ses yeux, d’un bleu pur, presque argenté, me fixent avec une intensité désarmante.

Je la contemple sans un mot. Une partie de moi, celle que Celebrimbor juge faible, se laisse happer par cette image : la grâce d’une femme qui refuse d’abandonner la lumière, même au bord de la ruine. Je sens mon regard s’attarder sur les traits de son visage, sur la délicatesse de sa bouche, sur la courbe fragile de sa nuque. Elle est belle, terriblement belle et cette beauté, dans ce lieu de cendres et de fer, a quelque chose d’irréel… 

Je serre la mâchoire, sans répondre. Car il a raison sur un point : Idril éveille en moi quelque chose que je croyais mort depuis longtemps. Non pas un amour, mais une chaleur, un désir de vie… De plaisir…

Elle s’avance, si près que son souffle frôle ma peau. L’air se charge d’un parfum discret de fleurs fanées et de cuir.

Je la fixe un instant, intrigué. Puis j’obéis. L’obscurité me gagne. Le silence devient presque solennel. Je sens à peine le bruissement de son armure, le pas léger qui s’approche encore. Et soudain, ses mains se posent sur moi, hésitantes, puis assurées. Elle se hisse, ses doigts s’accrochent à mon plastron, et je sens la chaleur de son corps à travers le métal froid. Son souffle glisse contre ma joue. Puis, un contact léger, presque irréel : ses lèvres sur les miennes. Un baiser bref, sincère, qui brûle sans consumer. Quand je rouvre les yeux, elle s’est déjà reculée. Ses joues sont rouges, ses yeux humides, mais son sourire est vrai.

Je reste figé, incapable de parler. La lumière vacillante danse sur elle, et je me dis que jamais les ténèbres ne devraient oser la toucher. Celebrimbor alors souffle avec mépris :

Je détourne le regard, troublé. Peut-être. Mais au milieu des ombres, cette femme vient de me rappeler que j’existe encore. Idril ne dit plus rien. Son regard reste un instant accroché au mien, plein de douceur, mais aussi d’une mélancolie que je ne comprends pas encore. Puis elle tourne les talons, sans un mot, et quitte la pièce. Le silence retombe, lourd, presque sacré. Je reste là, immobile, le cœur battant, les lèvres encore tièdes du contact de son baiser. Une part de moi voudrait la suivre… lui dire quelque chose, n’importe quoi. Mais les mots se meurent avant même d’exister. Je soupire, passe une main sur mon visage.

Ses mots me transpercent. Pas par leur cruauté, j’y suis habitué, mais parce qu’ils sonnent juste. Je laisse échapper un rictus amer.

Je baisse les yeux vers la petite pipe que je tiens encore dans ma main. Bois usé, poli par le temps et les souvenirs. Je la range dans ma ceinture, comme un vestige d’un autre monde, d’une paix révolue. Un souvenir, ou peut-être un rappel de ce qui vient de se produire… Un moment volé au monde des ombres. D’un pas lourd, je quitte la salle, la torche vacillante dessinant sur les murs des ombres tremblantes. Dehors, le soleil de midi s’écrase sur les ruines de la cité. Les cris des soldats, les coups de marteau sur les palissades, tout cela me ramène brutalement à la réalité. Je ne suis pas un homme fait pour les doux instants. Je suis un chasseur. Et la chasse reprend. Je descends les marches, rejoint les ruelles éventrées de la ville basse. Là, au milieu des décombres et de la suie, je sens déjà l’odeur fétide des Uruks. Mon souffle se calme. Mes doigts se resserrent sur le pommeau de ma lame. Le Palantír attendra. Ce soir, une autre mission m’attend, celle que m’a montrée Arachne dans ses visions. Une mission décisive. Et je sais, au fond de moi, que la nuit à venir baignera dans le sang et la vérité.


A suivre,





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