Partie 1.
1 an plus tôt.
La Porte Noire se dresse devant moi comme un colosse de pierre et de fer, sombre et imposante, gardienne silencieuse du Gondor face aux terres corrompues au-delà. Les tours massives s’élancent vers le ciel, percées de meurtrières étroites par lesquelles mes yeux scrutent l’horizon chaque jour. Le vent y hurle, chargé de poussière et de cendres venues du Mordor, et chaque souffle me rappelle la fragilité de ceux que je protège. Je marche le long des remparts, observant les plaines désertiques et les montagnes lointaines, là où le danger pourrait surgir à tout moment. Les rôdeurs de la Porte Noire me suivent d’un pas respectueux et discipliné. Mes hommes et moi sommes liés par le devoir et par la vie que nous menons ici, faite d’attente, d'entraînement et de vigilance constante. Le matin, nous nous levons avant l’aube pour surveiller les sentiers et patrouiller aux abords des murs. L’après-midi, nous pratiquons le maniement des armes, l’esquive, la furtivité. La nuit, nous restons à l’affût, les yeux et les oreilles ouverts à tout bruit suspect, prêts à bondir au moindre signe de menace. C’est une vie dure, mais je l’accepte. Je suis Talion, commandant des gardiens de la Porte Noire, et c’est ici que je me tiens debout, entre l’ombre et la lumière, entre l’homme et la mort qui rôde au-delà.
Pourtant, dans ce quotidien de pierre et de fer, il y a des instants de grâce. Et cet instant arrive maintenant, quand je la vois. Ioreth. Ma femme. Elle est là, un rayon de douceur au milieu des murs austères. Ses cheveux châtains foncés sont tressés sur le côté, laissant quelques mèches s’échapper pour encadrer son doux visage. Ses yeux noisette clair, en amande, captent la lumière de l’après-midi et brillent d’une chaleur qui me réchauffe. Son teint rosé est parfait, comme peint par les mains mêmes de la vie. Elle porte une robe bleu tendre, et un châle beige repose sur ses épaules, simple mais élégant. Je m’avance doucement, presque en silence, profitant de la surprise que je sais qu’elle aura. Dans mes mains, je tiens un bouquet de fleurs blanches cueillies à la hâte dans le petit jardin des remparts, un geste simple mais sincère. Je m’approche derrière elle, mon cœur battant un peu plus fort que d’habitude, et lui tends le bouquet avec un large sourire, celui que seule elle fait naître sur mon visage. Elle sursaute légèrement, puis se retourne, surprise et radieuse. Un sourire éclaire son visage, et je sens tout mon monde s’aligner. Les remparts, les tours, le vent hurlant… tout disparaît. Il n’y a qu’elle, et ce moment suspendu.
Ses yeux brillent, et un rire léger m’échappe avant même que je puisse le retenir. Ce n’est pas une vie facile que nous menons, mais avec elle à mes côtés… je me sens invincible. Ioreth prend délicatement les fleurs, ses doigts effleurant les miens. Ses yeux brillent d’un mélange de surprise et de chaleur.
Je souris, mon cœur battant plus fort. Un frisson parcourt mon échine, et je sens que je ne peux me contenter de ce seul geste. Avec douceur, je la prends par la main et la conduis vers nos quartiers, nichés dans l’une des tours les plus hautes de la Porte Noire. Chaque pas que nous faisons ensemble est une danse silencieuse, nos mains entrelacées, nos souffles se mêlant à chaque couloir que nous traversons. La tour est simple mais chaleureuse. Les pierres sombres sont adoucies par des tapis tissés à la main et des tentures qui filtrent la lumière du jour. Une cheminée gronde doucement dans le coin, et un parfum de bois et de fleurs fraîches flotte dans l’air. C’est un refuge, un monde à part, loin des murs austères et du vent chargé de cendres à l’extérieur. Nous marchons lentement, nos lèvres se retrouvant encore et encore, nos mains explorant avec tendresse. Chaque baiser est une promesse, chaque geste un souvenir que je veux graver dans mon âme. Ioreth glisse ses mains sur ma poitrine, et je sens son souffle chaud sur mon cou, un mélange de désir et de sécurité. Dans l’intimité de nos quartiers, je l’attire doucement contre moi. Nos fronts se touchent, nos respirations s’accordent. Il n’y a pas de hâte, seulement le temps suspendu, le monde réduit à nos corps et nos cœurs battant à l’unisson. Je la couvre de baisers légers, du menton jusqu’à ses épaules, caressant sa nuque, effleurant ses cheveux. Elle frissonne, mais pas de peur : un frisson de bonheur, de confiance et d’amour. Nos mains se perdent dans les replis de nos vêtements, effleurant la peau avec douceur, explorant chaque contour avec attention et tendresse. Nos lèvres ne se quittent jamais, échangeant murmures et soupirs. Chaque geste est une affirmation silencieuse : “je suis à toi, et tu es à moi”... Je l’allonge doucement sur le lit, nos corps s’emboîtant naturellement, comme si chaque morceau de nous avait été fait pour se rejoindre. Nos mains continuent leur danse, effleurant, caressant, gardant toujours cette délicatesse qui rend chaque contact plus profond que le simple désir. Nos âmes semblent se rejoindre autant que nos corps, chaque souffle partage une confession silencieuse. Je la contemple, la lumière tamisée des torches illuminant ses traits, et je sens un apaisement rare m’envahir. Elle sourit, ses yeux brillant d’un mélange d’amour et d’abandon. Je l’embrasse à nouveau, longuement, et je sens nos cœurs battre à l’unisson, perdus dans ce moment parfait, avant que le monde et la guerre ne reprennent leur place. Dans ce silence ponctué de respirations haletantes et de murmures tendres, nous ne sommes que Talion et Ioreth. Le commandant et son épouse. L’homme et la femme qui s’aiment au cœur d’un monde prêt à les briser. Et pour quelques instants, rien ne peut nous atteindre…
…
Nous restons blottis l’un contre l’autre après notre extase, mon bras entourant Ioreth, sa tête reposant contre mon torse. Mes doigts passent doucement dans ses cheveux, caressant chaque mèche avec tendresse.
Ioreth pousse doucement mon visage avec un air espiègle et s’assoit sur le lit pour remettre sa robe.
Son sourire éclaire son visage et mes yeux se posent sur elle, admirant la perfection de ses courbes, la délicatesse de sa peau, ses hanches, ses seins… même ses grains de beauté me semblent sculptés par la vie elle-même. Elle croise mon regard et rougit légèrement.
Elle laisse ses mots flotter dans l’air, un sous-entendu clair. Je comprends aussitôt : Dirhael a jeté son dévolu sur une fille du village. Je soupire, sec et amusé à la fois.
Ioreth sourit amusé en remettant sa robe bien en place, et ajoute malicieusement, m’expliquant ce que j’ai loupé au village de Cendrebois.
Ioreth s’approche, venant me câliner de nouveau. Ses doigts passent dans mes cheveux, les remettant en place avec douceur.
Je soupire, résigné mais amusé, et je me laisse faire. Fièrement, je sens un pincement au cœur. Oui… fier d’être le père d’un fils amoureux, prêt à apprendre la vie, les erreurs et les joies que nous connaissons tous. Je lui adresse un sourire, apaisé.
Ioreth me regarde avec douceur, puis je l’embrasse tendrement, goûtant encore à la chaleur de ses lèvres avant de quitter nos quartiers. Je franchis la porte, le cœur léger mais attentif. Dans le couloir, la pierre froide de la tour m’enveloppe à nouveau, me rappelant le poids de mes responsabilités. En descendant les marches, je croise mon second, un rôdeur solide aux traits marqués par les années de service.
Je hoche la tête et poursuis ma descente jusqu’aux écuries. L’odeur du foin et du cuir m’accueille, familière, presque rassurante. Là, je retrouve Araw, mon fidèle destrier. Sa robe d’un gris cendré luit sous la lumière filtrée, et ses yeux sombres me fixent avec une intelligence presque humaine. Sa crinière, argentée comme la brume de l’aube, retombe sur son encolure puissante. Je passe une main sur son front, sentant le souffle chaud de l’animal contre ma paume.
Je resserre la sangle, monte en selle, et d’un léger mouvement de rênes, nous quittons la Porte Noire. Le vent s’engouffre dans ma cape, soulevant la poussière du chemin. Devant moi s’étendent les plaines sauvages du nord, battues par le vent, ponctuées ici et là de roches sombres et d’herbes sèches. Le ciel est voilé, teinté d’une lueur orangée, celle du soleil luttant contre les nuées de cendre venues de l’est. Le Mordor n’est jamais loin. Il veille, silencieux. Mais aujourd’hui, je ne chevauche pas vers la guerre. Aujourd’hui, je chevauche vers la vie.
Le galop d’Araw résonne sur la terre dure, puissant, régulier. Le vent fouette mon visage, et mes yeux se plissent face à l’horizon. À mesure que nous approchons, les terres s’adoucissent. Les plaines arides laissent place à des collines plus verdoyantes, puis à une forêt clairsemée, aux troncs noueux et aux feuilles frémissantes. L’air y est plus pur, plus doux. L’odeur du bois humide et de la sève me rappelle d’autres temps, ceux d’avant la guerre, d’avant la Porte Noire. Araw ralentit d’instinct à l’orée des arbres. La lumière du jour filtre à travers les branches, dessinant sur ma cape des éclats mouvants. Des oiseaux s’envolent sur notre passage, et le craquement des branches sous les sabots rompt le silence paisible de la forêt. Quand j’en émerge enfin, Cendrebois se dévoile devant moi. Un petit village de pierre et de bois, blotti entre les collines et les champs dorés, à la frontière des Terres Brunes. Pas plus de deux cents âmes y vivent, mais chacune semble taillée dans la même endurance que la terre qu’elle cultive. Des champs d’orge et de blé s’étendent autour, bercés par le vent. Des enfants courent entre les clôtures, poursuivant des poules affolées. Des forgerons frappent le métal au loin, tandis que des fermières étendent le linge près des puits. L’odeur du pain chaud et du feu de bois flotte dans l’air. Les villageois me remarquent aussitôt. Certains me saluent d’un signe de tête, d’autres s’inclinent légèrement.
Le respect qu’ils me portent n’a rien de forcé. Ici, les rôdeurs de la Porte Noire ne sont pas de simples soldats : ils sont les protecteurs, les frères, les fils du pays. Je ralentis la monture, redresse la tête. Araw trotte fièrement, sa crinière argentée flottant au vent. Je sens les regards se poser sur moi, et sans le vouloir, je retrouve cette prestance que la guerre m’a forgée. Cape noire, cuir sombre, lame à la ceinture, et ce regard que le temps a durci. Pourtant, au fond, je ne suis qu’un père à la recherche de son fils.
Je traverse lentement la rue principale de Cendrebois, laissant Araw ralentir son allure. Le bruit des sabots sur les pavés attire les regards ; les conversations se taisent un instant. Les villageois me saluent, certains d’un signe de tête, d’autres avec un sourire sincère. L’odeur du pain chaud et de la bière me guide vers le cœur battant du village : l’auberge du Chêne Gris. C’est là que tout se passe à Cendrebois, les nouvelles, les rires, les disputes, les marchés. Et comme toujours, une silhouette massive m’attend sur le seuil. Brandir, le maître du village et aubergiste, se tient là, les bras croisés, un large sourire sous sa barbe brune bien fournie. Ses yeux marron pétillent d’intelligence et de malice. Sa carrure imposante, son ventre rond et ses mains calleuses parlent d’une vie de travail, pas de paresse. Il est l’âme de ce lieu, le gardien silencieux de tout ce qui bouge entre ces murs. Père de deux fils, Tarmund son ainé et Eldric le second, deux gaillards solides qui s’affairent souvent derrière le comptoir. Brandir à tout vu, tout entendu. Et il a toujours veillé sur ce village comme sur sa propre famille.
Je fais pivoter mon cheval jusqu’à l’enclos devant l’écurie. Déjà, quelques têtes féminines se tournent dans ma direction. Des chuchotements s’élèvent, discrets mais audibles.
Je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire en coin. L’habitude du regard des autres ne m’a jamais quitté, même ici, loin du fracas de la guerre. Je redresse légèrement le torse, fier, presque amusé. La popularité n’est pas un fardeau désagréable. Je descends de cheval d’un mouvement fluide, confiant les rênes d’Araw au palefrenier, un jeune garçon timide qui baisse aussitôt la tête avec respect.
Je passe la main sur l’encolure d’Araw, puis me tourne vers l’auberge où Brandir m’attend déjà à l’intérieur. L’auberge du Chêne Gris est comme dans mon souvenir : les poutres noircies, les bancs solides, le feu qui crépite dans l’âtre. L’odeur du vin chaud et du bois humide s’y mêle agréablement. Quelques hommes lèvent leurs chopes à mon entrée, d’autres murmurent mon nom. Je les salue d’un signe de tête avant de rejoindre le comptoir. Brandir s’y tient, déjà en train de remplir deux chopes d’une bière ambrée qui mousse généreusement. Il pousse l’une d’elles vers moi avec un sourire.
Nous trinquons. La bière est fraîche, robuste, un goût d’orge et de terre. Elle me rappelle les soirs d’hiver, les moments où la guerre semble loin. Je pose ma chope sur le bois du comptoir, essuie la mousse du revers de la main, puis croise le regard de mon vieil ami. Il a cette expression qu’il prend toujours avant d’aborder un sujet sérieux.
Brandir soupire doucement, son regard se faisant plus grave. Il pose ses deux mains sur le comptoir, penche la tête, et dit d’une voix basse :
Je garde le silence tandis que Brandir baisse la voix. Son regard, d’ordinaire calme et jovial, se fait grave.
Je fronce les sourcils. Ce genre d’hommes… j’en ai déjà vu sur les routes. Des fuyards, des déserteurs, ou pire.
Un silence s’installe. Derrière nous, le bois du comptoir craque doucement. C’est alors que Tarmund, le fils aîné de Brandir, s’approche en essuyant ses mains sur son tablier.
Mon regard se durcit. La nièce du père Edris… c’est elle. Celle dont Dirhael ne cesse de parler à sa mère ces derniers temps. Je sens ma mâchoire se crisper.
Je reste un moment immobile, le verre oublié entre mes doigts. Un pressentiment froid se glisse dans mon esprit. Les Uruks ne sont pas les seuls à hanter ces terres. Les hommes, eux aussi, savent être des bêtes quand la peur ou le profit les guide. Des bandits, des pirates, des marchands d’esclaves, j’en ai pendu plus d’un. Et pourtant, il y en a toujours d’autres. Je repose le verre avec lenteur, fixant le bois du comptoir sans vraiment le voir. Quelque part, dans ces bois que j’ai juré de protéger, un inconnu rôde… Et il s’intéresse aux filles du village… Ce qui n'est pas rassurant. Je fixe Brandir avec sérieux.
Les habitants m’adressent des salutations chaleureuses alors que je m’avance vers la porte de l’auberge. Mais au moment de la pousser, je me heurte à une jeune femme qui surgit devant moi. Elle est frêle, délicate, sa peau claire parsemée de taches de rousseur. Ses cheveux roux très bouclés sont attachés par un bandeau bleu ciel, laissant quelques mèches libres encadrer son visage. Ses yeux bleu foncé brillent d’une lueur à la fois timide et malicieuse.
Je pose doucement ma main sur son bras pour lui signifier qu’il n’y a pas de mal, avec une douceur calme qui me caractérise.
Elle rougit violemment, ne s’attendant pas à ce que je connaisse son nom et son lien.
Pourtant, elle insiste et me suit jusqu’à Araw, que le palefrenier tient par les rênes. Elle marche légèrement derrière moi, essayant de se rapprocher, avec un sourire à la fois timide et audacieux.
Je lève un sourcil, amusé et légèrement surpris par sa délicatesse. Son message est subtil, presque caché, mais je comprends l’intention. Un moment de complicité se crée, silencieux, dans le bruissement du vent et le hennissement d’Araw.
Elle rougit de nouveau et hoche la tête, satisfaite de ce court échange, tandis que je m’élance vers le chemin menant à la ferme du père Edris. Araw avance d’un pas assuré, les sabots résonnant doucement sur la terre humide. Je songe à Lysandra, à ses boucles rousses et à son sourire timide. Un léger frisson me parcourt. Oui, c’est flatteur, ce regard et ces paroles murmurées, ce désir discret qu’elle laisse transparaître… Et, une part de moi y trouve un brin d’excitation, consciente de son audace. Mais ce sont des pensées que je repousse aussitôt. Ma vie, mon cœur, sont déjà pris. Ioreth. Ma belle, ma divine épouse. La femme de ma vie. Celle à qui je pense nuit et jour, celle que j’aime plus que tout, la mère de mon fils. Rien ni personne ne pourra me détourner de l’amour que je lui porte. Et mes yeux se replient alors sur Dirhael, mon fils, sur le devoir qui m’attend. Bientôt, la ferme apparaît entre les collines et les champs verdoyants. Devant la barrière, je remarque les chevaux de Dirhael et de Faran, solidement attachés. J’y laisse également Arwa et je rejoins seul la ferme. La scène respire la tranquillité simple et la vie laborieuse. Dans un champ, un vieil homme s’avance vers moi, les bras légèrement écartés et un sourire chaleureux illuminant son visage buriné par les années et le soleil.
Je reconnais Edris, le père attentif de la ferme, vêtu modestement d’une chemise de toile un peu usée et d’un pantalon brun rapiécé. Ses mains sont rugueuses, témoins d’une vie de labeur. Son regard est franc et généreux, ses cheveux blancs mêlés de gris, son dos légèrement voûté mais digne. Ses bottes portent encore la terre des champs. Je m’avance et lui serre la main, ferme et respectueuse.
Une ombre traverse mes pensées. Je pose une main sur l’épaule du vieil homme, compatissant :
Je salue Edris d’un signe de tête et me dirige vers l’étable en bois au fond de la ferme. Autour de nous, la ferme vit, malgré les horreurs qui se passent dans ce monde. Des poussins picorent dans la cour, des moutons bêlent au loin. Les légumes poussent en rangs serrés, et l’air sent la terre et l’effort. Les animaux semblent connaître chaque bruit et chaque geste, et les champs sont une symphonie de vie simple et laborieuse. Le chien du vieil homme me suit, trottinant à mes pieds.
Je m’approche de l’étable avec prudence, le bois massif craquant légèrement sous mes pas. Le chien d’Edris toujours derrière moi, vigilant mais calme. À travers l’ouverture de l’étable, je peux distinguer mon fils et Faran en train de se montrer devant Roselda, qui se tient à quelques pas, le sourire timide mais amusé. Dirhael qui est déjà un jeune homme affirmé. Ses cheveux châtains courts encadrent un visage carré et déterminé. Ses larges épaules et sa carrure cisaillée trahissent l’entraînement qu’il reçoit depuis des années, tandis que ses yeux bleus, tout droit hérités de moi, brillent d’un mélange de malice et de défi. Une petite barbe naissante encadre ses lèvres, qu’il laisse pousser pour paraître plus mature et impressionner les jeunes filles. Chaque mouvement de son corps dégage cette assurance que j’ai souvent ressentie moi-même dans mes années de commandement. À côté de lui, Faran, son ami et compagnon de formation, est plus élancé, avec des cheveux noirs ébène tombant légèrement sur son front, des yeux noisette pétillants et un sourire charmeur. Sa silhouette est fine mais athlétique, souple et rapide. On devine l’agilité qu’il a acquise au fil des entraînements avec les rôdeurs, et sa manière de se déplacer trahit une confiance juvénile, presque théâtrale, lorsqu’il tente de rivaliser avec Dirhael pour attirer l’attention de Roselda. Et puis il y a Roselda, la nièce du père Edris. La jeune femme est d’une beauté frappante, à la fois délicate et lumineuse. Ses cheveux châtains clairs, légèrement ondulés, tombent en cascade sur ses épaules et encadrent un visage fin aux traits harmonieux. Ses yeux verts scintillent d’une vivacité intelligente et d’un amusement malicieux. Son teint est doux, légèrement hâlé par le soleil des champs, et sa silhouette, fine et élancée, est empreinte d’une grâce naturelle. Même en demeurant debout parmi le chaos de l’étable et le bruissement des animaux, elle semble rayonner d’une élégance que rien ne peut entacher.
Je me glisse un peu plus près, m’adossant contre le bois froid de l’étable, et laisse mes oreilles capter la conversation des jeunes.
Faran s’incline théâtralement, un sourire malicieux aux lèvres.
Un petit rire s’échappe de Roselda, doux et léger.
Puis, sans prévenir, je surgis de l’ombre, la voix ferme mais teintée d’humour.
Les deux garçons sursautent, leurs épaules se raidissant. Leurs yeux s’écarquillent, la peur de la réprimande les paralysant un instant. Même Roselda recule légèrement, soudain intimidée par ma présence imposante. Dirhael passe une main dans ses cheveux, surpris de me voir ici, et bafouille.
Faran reste silencieux, les yeux fixés au sol, comme s’il pressentait déjà ma réaction. Je m’avance, le regard sévère.
Les deux garçons baissent la tête et murmurent des excuses.
Dirhael relève les yeux vers Roselda, un léger sourire sur les lèvres.
Je les observe s’éloigner, les mains croisées derrière le dos, un sourire à peine perceptible sur mes lèvres. Mon fils semble amoureux d’une jeune femme remarquable, et elle semble lui rendre son intérêt. Je sens une fierté sourde monter en moi. Même dans ces instants simples, la vie continue… et mon fils avance, léger, prometteur, loin des ombres qui grandissent dans le Mordor.
Nous quittons l’étable et rejoignons nos montures. L’air est frais, chargé de l’odeur de la terre humide et du foin écrasé. Les rayons du soleil commencent à décliner derrière les collines, projetant de longues ombres sur le chemin poussiéreux. Le vent léger fait bruisser les feuilles des arbres alentour et fait voler quelques brins de paille égarés. Je me tourne vers Faran lui ordonnant :
Il hoche la tête sans un mot, grimpe sur sa monture agile et disparaît bientôt dans la lumière dorée du soir, laissant derrière lui un nuage de poussière. Je reste un instant avec Dirhael. Je le regarde, et mon regard croise le sien. L’air autour de nous semble plus lourd, chargé d’une tension légère, comme si le village retenait son souffle. Le vent joue avec ses cheveux châtains et soulève doucement sa petite barbe naissante. Je sens la nervosité vibrer dans ses épaules, mais aussi la force et la détermination qui émanent de lui.
Il baisse les yeux un instant, puis relève la tête. Je perçois dans son regard une combinaison d’inquiétude et de respect, mais aussi la hargne qu’il met dans ses excuses :
Un sourire léger se dessine sur mes lèvres malgré moi… et j’enchaîne :
Dirhael rougit, le visage légèrement chauffé par le vent du soir.
Je le soutiens d’un regard amusé, tandis que le soleil couchant fait briller ses yeux bleus d’un éclat presque surnaturel.
Dirhael fronce les sourcils, intrigué. Ses yeux sondent les alentours, comme s’il cherchait déjà la source de la menace.
Autour de nous, le village semble tranquille, presque trop calme, et cette apparente sérénité rend le murmure du vent et le bruit des sabots sur le sol encore plus présents. Je sens la responsabilité peser sur mes épaules, mais aussi sur celles de mon fils, et je sais qu’il doit apprendre à lire ces signes du monde qui l’entoure. Je me penche légèrement vers Dirhael, le regard perçant.
Je balaie la forêt du regard, la lumière du soir filtrant entre les branches, jetant des ombres mouvantes sur le sol couvert de feuilles mortes.
Dirhael acquiesce sans hésiter, une lueur de détermination dans ses yeux.
Nous nous glissons dans la forêt, le silence presque absolu sauf pour le bruissement des feuilles et le craquement occasionnel d’une branche sous nos pieds. Je guide Dirhael pour qu’on cache nos chevaux. L’ombre de la nuit qui tombe préserve notre présence. Je m’arrête un instant, observant mon fils.
Je poursuis, levant les yeux vers un arbre gigantesque dont les branches s’étendent comme des bras protecteurs.
Nous nous préparons alors, chacun à sa place, le cœur battant dans l’attente silencieuse. La forêt semble retenir son souffle avec nous, et le danger invisible plane entre les troncs et les ombres.
Une heure s’écoule. Le silence pèse comme une couverture humide sur la forêt. Aucun bruit, sinon le craquement lointain d’une branche, le froissement des feuilles qu’agite un souffle tiède. Le village, là-bas, est plongé dans la quiétude trompeuse des soirs d’automne. Même les chiens semblent s’être tus. Perché sur ma branche, j’écoute, je respire. Mon regard parcourt la ligne sombre des toits, les sentiers vides, les palissades. Rien… Puis soudain… Une odeur. Subtile d’abord, puis plus insistante. Une odeur âcre et reconnaissable entre mille : la fumée. Je redresse la tête, le regard fouillant le ciel étoilé. Aucune trace. Pas le moindre panache gris. Pourtant, mes sens ne me trompent pas. Il y a du feu quelque part, tout près. Je descends de l’arbre sans bruit, les doigts crispés sur la garde de ma lame. Chaque pas fait craquer les feuilles mortes comme un murmure d’avertissement. L’odeur se fait plus forte. Je distingue bientôt un faible éclat entre deux troncs : une lumière vacillante, orangée. Je m’approche. Et le campement apparaît. Un cercle de pierres retient les braises rougeoyantes d’un feu presque étouffé sous une toile. Une ruse pour que la fumée ne monte pas au-dessus des arbres… L’homme sait se cacher… Autour, tout respire la sauvagerie. Des chaînes lourdes pendues à une souche, encore tâchées de sang séché. Une corde effilochée traîne au sol, comme si on avait arraché quelqu’un à son sort. Un manteau noir jeté sur un rocher. Une outre renversée, et l’odeur métallique du sang frais qui persiste, âcre, écœurante. Je me penche sur une planche grossière qui sert de table. Des parchemins s’y entassent. L’un d’eux attire mon regard : une carte, marquée d’une croix rouge… notre village. Mon estomac se serre. À côté, un autre papier, un bon de commande, griffonné à la hâte, scellé d’un cachet étranger. Les mots me glacent : “jeunes femmes, belles et vierges.” Des esclavagistes. Des marchands de chair humaine. Je ferme les poings, le cœur battant à m’en fendre la poitrine. Ce monstre est ici. Et il ne chassera pas ailleurs…
Je me redresse, les yeux rivés sur le sol. Des traces fraîches de sabots s’éloignent du camp, encore humides dans la terre molle. Il est parti il y a peu, peut-être même à cet instant. Un frisson me traverse. Je le sens… c’est ce soir qu’il frappera. Sans perdre un instant, je parcours les bois à grandes enjambées. Les arbres défilent autour de moi, leurs ombres tordues comme des bras qui veulent me retenir. Arwa m’attend, calme et fidèle, là où je l’ai laissée. Je saisis la bride, monte d’un bond et talonne.
Nous filons à travers la forêt, le vent fouettant mon visage, le sol tremblant sous les sabots. Le village n’est plus qu’à quelques minutes. Et dans mon esprit, une seule pensée s’impose, brûlante : Tant que je respire, il n’emportera aucune fille de ce village.
Je pousse Arwa au galop et chaque pas de ma monture résonne comme un battement de cœur affolé. Quand enfin la lueur des torches du village perce à travers les branches, mon ventre se noue. Quelque chose ne va pas. Je distingue une silhouette au sol, près de la ferme d’Edris. Puis une autre, penchée au-dessus.
Je tire brutalement sur les rênes, saute à terre avant même qu’Arwa s’arrête.
Ma voix déchire la nuit. Je me précipite vers lui, le cœur cognant si fort que j’en perds le souffle. Mon fils est assis contre la palissade, l’épaule rougie de sang. Roselda est agenouillée près de lui, le visage blême, ses mains tremblantes tentant de contenir la plaie. Edris est là aussi, arc à la main, son chien grondant et aboyant vers les bois, prêt à mordre. Je tombe à genoux devant Dirhael.
Mes doigts serrent son bras sans ménagement, mes yeux cherchent la blessure, la peur me mord les entrailles…
Il grince des dents, mais un sourire, fier, presque insolent, étire ses lèvres.
Je souffle, le cœur battant toujours trop vite, entre soulagement et rage. La plaie saigne, mais elle n’est pas profonde. Il est vivant. Par les Valar, il est vivant. Dirhael redresse la tête, le regard brûlant.
Roselda, les larmes aux yeux, serre la main de mon fils.
Je sens ma colère remonter, plus forte que tout. Une chaleur noire qui me monte à la gorge, qui me fait trembler. Cet homme a osé s’en prendre à mon fils. À une enfant du village. Edris s’avance, la mâchoire crispée.
Je n’attends pas sa réponse. J’enfonce les talons dans les flancs d’Arwa, et le galop reprend, plus rapide, plus furieux encore. Le vent hurle à mes oreilles. Mon sang bouillonne. Cet homme a touché à ce qui m’est cher. Il a fait couler le sang de mon fils. Et il croit pouvoir s’enfuir ? Qu’il prie pour que je le trouve avant l’aube…!
…
J’entre dans le village au galop, le cœur battant à rompre ma poitrine. Des torches s’allument les unes après les autres, déchirant la nuit d’éclats dorés. Des silhouettes surgissent des maisons, des cris fusent. L’air sent la panique, la peur et le sang. Brandir est là, l’épée à la main, entouré de ses fils et de plusieurs hommes du village. Tous se tiennent autour d’un corps étendu sur le sol. Je tire sur les rênes. Arwa s’arrête dans un nuage de poussière.nLe visage blême, les yeux vides… Madame Javotte. Son tablier est maculé de rouge. Elle gémit faiblement, et deux femmes se penchent sur elle pour comprimer la plaie à son flanc.
Je n’écoute que ça. Le sang se glace dans mes veines, puis tout brûle. Je lance un dernier regard à la blessée.
Et j’enfonce les talons dans les flancs d’Arwa. Ma jument bondit en avant, ses sabots frappant la terre humide dans une cadence folle. Le vent siffle à mes oreilles, emportant les cris derrière moi. L’homme galope devant, silhouette sombre contre la pâleur de la lune. Il tient Lysandra en travers de sa selle, comme un fardeau. Elle se débat, ses mains frappent son ravisseur, mais il la maintient d’un bras de fer.
Ma compagne hennit, devine ma fureur, et redouble d’effort. Les branches fouettent nos visages tandis que nous traversons la forêt à une vitesse insensée. Des éclats de lune dansent sur la crinière d’Arwa, sur la lame à ma cuisse, sur les ombres qui fuient. Puis la clairière. La plaine s’ouvre devant nous, vaste et froide. Là-bas, le cavalier noir…! Je le distingue nettement maintenant. Sa cape bat comme une aile de corbeau dans le vent. Il file vers la forêt opposée. Encore quelques instants et il disparaîtra dans l’ombre.
J’attrape mon arc, d’un geste sec, sans ralentir. La corde chante entre mes doigts. Mon regard se fixe sur la monture ennemie. Le monde autour de moi s’efface. Il n’y a plus que le bruit du vent, le martèlement d’Arwa, le cœur dans ma poitrine.
Je bande l’arc.
Je respire.
Je décoche.
La flèche fend l’air dans un sifflement mortel. Un cri, pas humain, mais équin. Le cheval du bandit chancelle, atteint à la hanche, puis s’effondre lourdement dans un nuage de poussière. L’homme et Lysandra roulent au sol, projetés dans l’herbe haute. Arwa bondit, hennissant, et je tire sur les rênes juste à temps. Ma lame chante en quittant son fourreau. Devant moi, le bandit se relève, la rage au visage, son épée dégainée. Son manteau s’est arraché, révélant un torse couvert de cicatrices, un regard noir d’une cruauté sauvage.
J'avance, les yeux fixés sur lui, et dans ma poitrine, ce n’est plus la peur qui bat, c’est la colère pure. La colère d’un père, d’un rôdeur, d’un homme qui ne laissera plus le mal s’enfuir. L’homme me fixe, un rictus déformant son visage blafard. Ses cheveux noirs, sales, lui collent aux joues. Ses yeux étroits et brillants, deux fentes de serpent, reflètent la lueur froide de la lune. Quand il parle, sa voix est râpeuse, pleine d’un mépris suintant.
Il découvre ses dents, aiguisées, taillées comme celles d’un animal, dans un sourire qui glace le sang. Je ne réponds pas. Ma colère parle pour moi et je charge. Nos lames se heurtent dans un fracas sec, un éclat d’étincelles. Il pare avec une force surprenante. Son épée est lourde, forgée pour tuer vite, sans élégance. La mienne cherche les ouvertures. Le choc résonne dans mes bras, la vibration mord mes muscles. Il riposte. Un revers violent. Je bloque de justesse, recule d’un pas, glisse dans la boue. Son pied s’abat sur ma jambe, me déséquilibre, et sa lame fend l’air, je me jette de côté. Mais trop lent… Une brûlure m’arrache un grognement…! Je baisse les yeux et mon ventre est touché. Une entaille profonde, rouge et chaude, qui suinte déjà à travers le cuir.
Sa voix siffle comme un serpent. Il s’avance, sûr de lui, savourant sa victoire avant l’heure. Mais il ignore la vérité : je n’ai jamais reculé devant la douleur…! Je serre les dents, m’essuie le sang du poing, et fonce de nouveau. Le choc est brutal, nos épées claquent, s’entrechoquent dans une série de frappes rapides. Le métal hurle, nos respirations se mêlent. Je frappe au torse, il pare, il vise mon flanc, je contre. Un éclat de rage me traverse ! Je feinte à droite, pivote, et ma lame mord son bras ! Il hurle, sa main tremble, mais il se jette encore sur moi avec une violence de bête acculée. Nos visages se frôlent, nos souffles se mélangent. L’odeur de sang et de sueur emplit l’air. Il tente de m’empoigner, je le repousse d’un coup de genou dans le ventre. Il titube, crache, puis se rue à nouveau…! Je bloque son coup, nos lames s’enchevêtrent. Je pivote, écrase ma tête contre la sienne et là un craquement sourd. Son nez éclate dans une gerbe rouge…! Je profite de l’ouverture et mon poing s’abat sur sa mâchoire. Une fois. Deux fois. Trois fois..! Il chancelle, le regard flou. Je hurle, et d’un dernier coup de pommeau, je lui fracasse la tempe ! Le bandit s’effondre dans l’herbe, lourdement, sa lame retombant dans un bruit mat. Son corps reste inerte.
Je reste un instant immobile, haletant, le ventre en feu, le sang coulant le long de ma tunique. Arwa hennit derrière moi. Lysandra sanglote, recroquevillée contre un arbre… Je baisse les yeux vers l’homme étendu, la main encore crispée sur mon épée. Il respire faiblement. Je le regarde avec une haine froide...
Je range ma lame, le souffle court, et tombe à genoux, la main plaquée contre ma plaie. Le sang chaud coule entre mes doigts. Mais en me voyant à terre, Lysandra se redresse d'un bond.
Sa voix brise le silence, tremblante. Elle court vers moi, les yeux écarquillés, les mains couvertes de terre et de larmes. Je lève la tête, vacillant. Ma main poisseuse de sang glisse le long de mon flanc.
Elle s’agenouille, paniquée, voulant voir la blessure, mais je secoue la tête. Je déchire un pan de ma cape d’un geste sec, la douleur m’arrache un grognement. Le tissu est rude, trempé de sueur et de sang. Je le plie, le noue autour de ma taille, serrant jusqu’à sentir la brûlure du cuir contre la chair.
Je me redresse lentement, mes jambes tremblant sous le poids de la fatigue. Lysandra me regarde, les yeux pleins d’admiration et de peur mêlées.
Je désigne le marchand d’esclaves étendu dans l’herbe, inconscient. Son visage mutilé n’a plus rien d’humain, et même ainsi, il semble encore suinter la haine. Je m’avance, récupère une corde dans son paquetage, et la passe autour de ses poignets, puis de ses chevilles. Chaque nœud claque comme un serment silencieux.
Je tire la corde, la fixe à la selle d’Arwa, laissant le corps du bandit traîner dans la boue, le visage contre la terre. La justice des rôdeurs n’a pas besoin de mots. Je tourne alors les yeux vers Lysandra. Derrière elle, le cheval du bandit gémit, boitant, la hanche entaillée par ma flèche. Ses yeux roulent, affolés. Je serre la mâchoire n’aimant pas voir la souffrance de créatures innocentes…
Elle hoche la tête, essuie ses larmes, et saisit les rênes de la pauvre bête. Une fois attaché, je monte sur Arwa, le souffle court. Le cuir de la selle colle à mon sang. Lysandra grimpe derrière moi, hésitante, puis s’accroche fermement. Et pendant que Arwa trotte doucement, je sens ses bras entourer ma taille, tremblants.
Je pose ma main sur la sienne, posée contre mon torse.
Dans ce silence, sous les étoiles, nous poursuivons notre chemin. Arwa avance d’un pas lent, régulier, ramenant vers le village les deux survivants et leur prisonnier. La nuit est lourde, le vent froid. Je sens le poids du sang, de la douleur, de la peur… mais aussi celui d’une vie sauvée. Oui, le cheval a souffert. Oui, moi aussi. Mais peut-être que ce soir, j’ai empêché un mal bien plus grand. Et cela suffit à me tenir droit.
Les torches brillent haut dans la nuit lorsque j’entre dans le village, couvert de poussière et de sang séché. Des cris s’élèvent, des applaudissements éclatent. Les visages fatigués s’illuminent d’espoir. Je sens leurs regards sur moi, lourds d’admiration et de gratitude. Lysandra saute de la selle avant même qu’Arwa s’arrête et court vers l’auberge où sa sœur a été emmenée. À mon tour je descends de ma monture, je confie le cheval blessé à Tarmund. Et je me tourne, cherchant mon fils dans la foule. Dirhael arrive vers moi, suivi de Roselda et d’Edris. Son visage se fige en voyant la plaie à mon flanc.
Je pose ma main sur son épaule, l’air calme malgré la brûlure dans ma chair.
Je redresse la tête, car je sens que tous m’observent. Je ne peux pas vaciller. Pas devant eux. Pas devant lui. Brandir s’approche, la barbe encore trempée de sueur.
Un soupir m’échappe. Je ferme brièvement les yeux, soulagé. Pendant ce temps, Dirhael s’est éloigné une seconde avec Roselda. Je les aperçois un peu plus loin, dans la lueur dorée des torches. Elle parle doucement, puis rit nerveusement. Et quand elle se penche, leurs lèvres se rencontrent, un baiser hésitant, tendre, plein d’une innocence que j’envie presque. Puis, Dirhael revient vers moi, le regard fuyant et les joues rouges, tandis que Roselda s’éloigne pour rejoindre Edris.
Je m’apprête à enfourcher Arwa, quand la porte de l’auberge s’ouvre brusquement. Lysandra en sort, les cheveux défaits, les yeux brillants de larmes et de joie mêlées. Elle court jusqu’à moi, et avant que je ne dise un mot, elle m’enlace, s’accrochant à ma nuque.
Ses doigts effleurent mon visage avant qu’elle ne s’écarte, rougissante, et file de nouveau dans l’auberge… Je reste figé un instant, un peu embarrassé. Dirhael, lui, ne cache pas son amusement.
Je laisse échapper un petit rire, fatigué mais sincère, le vantant un peu au passage.
Dirhael rit doucement, puis monte à son tour sur son cheval. Les sabots claquent sur la terre, l’air de la nuit se charge de froid. Derrière nous, traîné dans la poussière, le marchand d’esclaves inconscient oscille au rythme des pas d’Arwa. Et quand les torches du village s’éteignent derrière nous, je sens le silence retomber… La nuit s’étend au-dessus de nous comme un voile d’encre, constellée d’étoiles silencieuses. La Porte Noire n’est plus très loin. Je reconnais, au loin, les pics sombres qui s’élèvent contre le ciel. Le vent du Mordor soulève la poussière autour de nous, sifflant dans les crevasses des collines. Arwa avance d’un pas régulier, fière malgré la fatigue. Dirhael chevauche à ma droite, le regard perdu dans les ténèbres, pensif. Je brise le silence, un sourire au coin des lèvres.
Dirhael tourne vivement la tête, les joues rougissantes sous la lumière pâle des étoiles.
Il baisse un instant les yeux, gêné. Le silence dure, troublé seulement par le bruit des sabots sur la terre. Puis il finit par murmurer :
Dirhael garde le silence, le regard perdu vers les montagnes. Puis, d’une voix plus basse, il reprend :
Je reste silencieux un moment, observant son profil éclairé par la lueur des étoiles. Son visage est celui d’un homme désormais, pas d’un enfant. Un homme plein de doutes, comme je l’étais jadis.
Dirhael tourne la tête vers moi. Dans ses yeux brille une lueur d’émotion contenue.
Je hoche lentement la tête, un sourire sincère aux lèvres.
Le silence retombe entre nous, paisible cette fois. Nous chevauchons côte à côte, tandis que le vent siffle à travers les pierres et que la lune éclaire le chemin vers la Porte Noire. Devant nous, le Mordor se dresse dans sa majesté sombre, et pourtant, en cet instant, malgré la fatigue et la douleur de ma plaie, je ressens une étrange chaleur dans ma poitrine. Celle d’un père qui sait que, quoi qu’il advienne, son fils suivra sa voie.
…
Le matin se lève pâle et tranquille sur la Porte Noire. Les montagnes jettent encore leur ombre froide sur le fort, mais déjà le feu du foyer réchauffe la pierre. Je me réveille lentement, le corps lourd et engourdi. La douleur sourde de ma plaie me rappelle la veille, ce qu'il s’est passé. Ioreth m’a soigné avec soin jusqu’à ce que je sombre dans un sommeil épuisé. Le bandit dort derrière les barreaux. Tout est bien qui finit bien. Une caresse effleure mon torse.
J’ouvre les yeux. Ioreth est là, assise au bord du lit, la lumière matinale glissant sur ses cheveux bruns. Ses doigts suivent la ligne du bandage avec une tendresse mêlée d’inquiétude. Je prends doucement sa main dans la mienne et la tire vers moi. Elle se laisse aller contre mes lèvres. Son baiser à la chaleur d’un foyer retrouvé, la douceur des jours d’avant. Quand elle se recule, un sourire joue sur ses lèvres.
Je souris, la fierté me serre la poitrine. Ioreth plisse les yeux d’un air malicieux et me pince doucement la joue.
Je ris et la tire à nouveau contre moi. La tension de la veille s’efface peu à peu, remplacée par la paix simple, rare et fragile, que seule la présence de ma famille m’offre. Je souris à Ioreth, secouant légèrement la tête.
Elle me regarde avec ses yeux malicieux et répond, presque espiègle :
Je la fixe un instant, le cœur brûlant. Puis je la plaque doucement contre le lit, la serrant contre moi.
Nos lèvres se trouvent dans un baiser doux, presque fragile dans cette intimité retrouvée. Elle saisit mon visage entre ses mains et, les yeux brillants, me murmure :
Je souris, et contre elle, je me blottis encore plus, laissant la chaleur de notre étreinte effacer les ombres du monde pour un instant… mon cœur emplie d'un immense bonheur…
…
De nos jours…
À cet instant, je ne savais pas encore que dans une semaine, ma famille, mes amis… Tout sera fauché par la main implacable de Sauron. Mais ce souvenir-là restera pour toujours une parenthèse de bonheur. Une parenthèse avant que la guerre ne commence réellement…
Fin partie 1 du Bonus sur la famille de Talion.