Shadow Of Mordor

Chapitre 12 : Le Marais des morts

11842 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 26/12/2025 00:11

Chapitre 12 : Le Marais des Morts.



Partie II 


“Quelque part dans les terres sauvages, au Nord du Mordor… L'armée blanche se cache… Bientôt le Seigneur de lumière frappera.”




Le Mordor s’étend comme une plaie ouverte sous la lune. Ses plaines craquelées exhalent la chaleur du mal, et les vents du sud charrient l’odeur âcre des forges. Les montagnes d’Orodruin grondent encore, crachant parfois un souffle de feu qui éclaire les cieux d’une lueur sanglante. Plus à l’Est, les cimes enneigées de Seregost se découpent dans l’obscurité, silencieuses et froides, tandis qu’à l’Ouest, la tour de Barad-Dûr dresse son ombre démesurée sur les terres ravagées. Le mal grandit. Il se répand comme une marée noire, rongeant toute trace de vie. Les Uruks pullulent. Ils bâtissent de nouvelles forteresses, creusent la roche, dressent des murailles, forgent des armes en chantant les louanges de Sauron. Les villages humains autrefois disséminés le long des frontières du Mordor ne sont plus que des carcasses de pierre et de cendres. Les champs sont morts, les puits souillés, les routes désertes. Même les oiseaux ont fui ces terres…

Au sommet d’une montagne, au milieu des plaines sauvages du Nord, immobile dans la nuit, je contemple ce royaume d’ombre de mon regard d’aigle. Le vent hurle autour de moi, glacé, portant les échos lointains des tambours de guerre. Sous mes pieds, le sol est nu et froid, et la lune, haute dans le ciel, verse sa lumière argentée sur les plaines. Derrière moi, Kara, ma fidèle caragor blanche, veille en silence, sa respiration lente se mêlant à la mienne. Je regarde vers le sud, là où brûle encore le souvenir de Minas Ithil. La cité est perdue. Les cris de sa chute résonnent parfois dans mon esprit, mêlés aux visages de ceux que j’ai aimés. Ioreth. Dirhael. Des noms murmurés comme des prières à un dieu absent. Le vent se lève, balayant la cendre et les souvenirs. Je tourne le regard vers le nord. En contrebas, la plaine s’étend à perte de vue, et au cœur de cette étendue dévastée s’agite mon armée. L’armée blanche du Seigneur de Lumière. 

Deux cents Uruks, esclaves de ma volonté. Deux cents bêtes forgées dans la haine et la peur. Sous la lune, leurs armures grossières luisent faiblement, et leurs torches tracent des veines de feu dans la nuit. Un frisson me parcourt. Ce n’est pas le froid, c’est la conscience du chemin parcouru. Jadis, je servais le Gondor. Aujourd’hui, je commande une horde d’Orques. Et pourtant, dans ce chaos, une part de moi demeure. Celle qui se bat. Celle qui refuse de plier. Je fixe l’horizon, là où se dresse la première forteresse ennemie, ses remparts encore indistincts dans la brume. Il est temps. 



Les plaines des terres sauvages s’étirent dans un silence brisé seulement par le fracas des marteaux et le sifflement du métal plongé dans l’eau. L’odeur de la suie et du fer chaud sature l’air, épaisse et vivante. Des rangées d’Uruks s’affairent autour des forges improvisées, le torse nu, la peau noircie par la fumée, les muscles gonflés sous la lueur rouge des braises. Chaque coup porté sur l’enclume résonne comme un battement de guerre. Je marche parmi eux. Les flammes se reflètent sur mon armure de rôdeur tandis que les Uruks s’écartent à mon passage. Aucun ne parle. Tous baissent la tête, le regard fuyant, leurs respirations rauques se mêlant au grondement des fournaises. Ils savent qui je suis. Leur seigneur. Leur geôlier. Leur lumière et  aussi leur cauchemar…

Le fer qu’ils forgent porte ma marque. J’ai exigé que chaque armure soit peinte de blanc, symbole du Seigneur de Lumière. Cette blancheur tranche sur la suie du Mordor, pure et menaçante à la fois. Un signe que mes troupes ne sont pas celles de Sauron. Elles sont miennes. Nées de ma volonté, de ma guerre. Les Uruks obéissent sans relâche. Ils mangent peu, dorment moins encore. Le désir de plaire brûle dans leurs yeux bestiaux. Ils veulent se battre, mourir pour ma cause, pour l’éclat glacé de la lumière que je leur impose. Et je ne peux nier leur efficacité. Leur discipline brute. Leur férocité, qui a cessé d’être chaotique pour devenir une arme. 

Je traverse le campement, inspectant les rangs et les feux qui ne s’éteignent jamais. Les tentes sont alignées, les armes soigneusement rangées. Aucun cri, aucune querelle, seulement le travail acharné et le son du métal. Tout ici respire l’ordre et la guerre. Et plus loin, les chefs de guerre s’affairent auprès de leurs troupes. 

Azutra, le Faucon de l’Enfer, se tient droit comme un pilier d’acier au milieu des maraudeurs. Sa peau est tannée par les flammes, son bras gauche encore couvert de cicatrices anciennes. Ses yeux, d’un rouge profond, scrutent ses soldats qui s’exercent à manier l’arc et la lance. Il parle peu, mais sa présence seule suffit à imposer la peur. Autour de lui, les lances s’abattent à l’unisson, dans une harmonie brutale.

Plus loin, Bruz la Bête, mon Olog le plus ancien, supervise les défenseurs. Sa masse d’os repose sur son épaule, et son rire guttural résonne à travers le camp. Son armure de plaques épaisses semble taillée dans une montagne, et chaque mot qu’il prononce fait trembler la terre. Les Ologs et les porteurs de boucliers s’entraînent sous son regard, fracassant des troncs d’arbres réduits en miettes.

Non loin de là, deux nouveaux chefs s’imposent. Bolg le Blanc. Sa peau laiteuse luit sous la lueur des torches, presque spectrale. Ses yeux d’un bleu perçant rappellent la glace des hauteurs de Seregost. Immense, sculpté de muscles, il n’a besoin d’aucun cri pour que les assassins lui obéissent. Ses troupes se déplacent comme des ombres, rapides, silencieuses, affûtant leurs dagues recourbées à la chaîne. La mort les suit de près, discrète et docile.

Enfin, Gragor le Dresseur. Il se tient à la lisière du camp, au milieu des cages et des bêtes. Les Caragors grondent, les Wargs hurlent sous la lune. L’Uruk, large d’épaules et couvert de cicatrices anciennes, manie le fouet avec une précision chirurgicale. Son visage est marqué d’une morsure profonde qui lui traverse la joue, souvenir d’une bête récalcitrante. Il parle aux créatures comme à des frères d’armes, et elles lui obéissent. Autour de lui, les chevaucheurs s’entraînent à la lumière des feux, domptant les bêtes dans un mélange de rage et de respect. 

Je m’arrête un instant, observant l’ensemble. Une armée née du chaos, forgée dans la haine, mais disciplinée. Mienne… 


Sous la lune, les armures blanches reflètent une lueur spectrale. Et au milieu de ce silence d’acier et de feu, je sens le poids de ce que j’ai bâti. Un empire de ténèbres peint aux couleurs de la lumière. Alors, la voix de Celebrimbor s’élève en moi, calme, tranchante, presque fière.

  • « Regarde ce que nous avons accompli, Talion. Regarde ce qu’un mort et un spectre ont bâti ensemble. »

Je ne réponds pas. Mon regard glisse sur les Uruks qui travaille le fer, sur les chefs qui entraîne leur troupes, silhouettes massives contre le ciel noir. Oui, nous avons bâti quelque chose. Une armée. Une force que Sauron lui-même ne peut ignorer. Mais le goût de cette victoire est amer. Le dégoût pèse dans ma gorge... Chaque marteau qui s’abat, chaque hurlement de guerre, me rappelle que ces créatures étaient et sont mes ennemis… Que je me suis juré de les abattre, pas de les commander. Et maintenant, je marche parmi eux, leur seigneur, leur maître. Le Rôdeur du Gondor n’est plus qu’un souvenir… À mon plus grand désespoir...

Celebrimbor perçoit mes pensées avant même que je ne les formule. Sa voix se fait plus dure, plus froide.

  • « Tu doutes encore ? Ces Uruks ne sont que des outils. Des pions façonnés pour servir notre dessein. Ils se battent non pour eux-mêmes, mais pour nous. Pour notre vengeance. »

Ses mots résonnent en moi comme un écho de vérité que je ne peux nier. Oui, il a raison. Ils ne sont rien sans ma volonté. Rien d’autre que des armes entre mes mains. Et pourtant… La fatigue s’infiltre dans mes os, dans mon esprit. J’ai trop vu, trop perdu, trop commandé à la mort. Je ne réponds pas. Celebrimbor se tait à son tour, comme s’il comprenait que mes pensées n’ont plus la force d’argumenter.

Autour de moi, la nuit s’étire. Et dans le silence du Mordor, je reste là, debout entre lumière et ombre, prisonnier de ma propre guerre. Prisonnier de l’anneau à mon doigt…  Je regagne ma tente en silence. La toile gronde doucement au passage du vent, et l’ombre m’avale. 

L’abri est vaste et sombre, une chambre de guerre plutôt qu’un refuge. Les pans de tissu sont noirs, épaissis par la suie, une unique lanterne, pend à une poutre comme un œil mort. Un simple lit occupe un coin : un matelas grossier, recouvert d’un drap sombre que je n’ai jamais froissé. Je ne dors pas. Je ne mange pas. Les besoins des vivants me sont étrangers. Je vis dans le creux entre deux mondes.

Sur une table, les cartes sont étalées, la géographie du Mordor, les routes, les côtes. Mes doigts passent sur les traits à l’encre, suivent les noms qui résonnent encore comme des menaces : Seregost, Gorgoroth, Thaurband. Nous, nous sommes cachés dans les plaines sauvages au Nord du Mordor... Dissimulé le temps que notre armée grandisse. Bientôt, nous frapperons la forteresse de Nurnen pour en faire un avant-post, une marche-station qui ouvrira la porte vers le reste du pays. Plus au sud, proche de la grande mer, se dresse Thaurband. Port sordide, antre du commerce d’esclaves. Reprendre ce port, c’est assécher la veine du Mordor, c’est couper l’ennemi là où il fait le plus de profit. Je trace des lignes sur la carte, je compte des distances, j’imagine le déploiement des chefs, le balancement des arcs, la cadence des charges. Mon esprit refuse de lâcher ces chiffres, ces mouvements précis : une guerre est une mécanique, et chaque pièce doit être huilée. Celebrimbor apparaît à mes côtés comme il le fait toujours, une présence qui glace et aiguise. Il parcourt la carte d’un regard bref, puis son attention glisse vers ma main. L’anneau repose à mon doigt et pulse sous la peau, une petite lune sombre qui bat au rythme de ma volonté.

  • « Maintenant que tu le manies mieux, » murmure-t-il, « ta puissance n’aura aucune limite. »

Je sens l’affirmation glisser dans mes os, vérité et promesse entremêlées. C’est vrai. L’anneau répond. Les ordres traversent le camp comme un vent : les Uruks obéissent plus vite, plus docilement. Je tends la main et certains se redressent, leurs yeux vides se fixent sur une volonté qui n’est plus la leur. Je murmure un impératif muet, presque, et des blessures se referment, la lumière noire de l’anneau détourne la douleur, colle les chairs déchirées. Je peux imposer ma volonté sans toucher, plier l’esprit des plus faibles, stimuler la force des plus brutes. Les possibilités s’ouvrent, glacées et immenses. Pourtant, un goût amer me ronge. Je hais la dépendance qui s’immisce. Et pourtant, mes mains tremblent d’une attente secrète quand je porte le regard sur ce cercle sombre. Il m’offre l’ordre, la puissance, la guérison. Il m’offre l’armure la plus solide contre le chaos. Il me rend maître. Il pulse. Il me promet. Et pour rien au monde je ne le laisserai…

La silhouette de Celebrimbor flotte au-dessus des cartes et des armes, froide et souveraine. Puis, ses yeux d’azur se posent sur moi, et sa voix, calme comme la pierre, tranche le silence…

  • « Ton esprit a trop lutté, Talion. Même la mort a ses limites. Repose-toi. »

Je laisse échapper un souffle bref, presque un rire sans joie.

  • Dormir ? Tu sais que je n’en ai ni le besoin, ni le goût.

Il ne sourit pas. Il demeure immobile, tel un jugement.

  • « Le corps peut s’épargner la fatigue… mais l’âme, non. Si tu veux tenir, tu dois apprendre à apaiser ce qui te ronge. »

Je baisse les yeux, conscient qu’il ne cédera pas. Il a raison, une fois encore. Le poids des jours, la tension des batailles, l’usure du commandement s’accumulent en moi comme une cendre qui ne s’éteint jamais. Je hoche la tête lentement.

  • Très bien… j’essaierai.

Je ne retire ni mon armure, ni mon épée. Trop dangereux, même ici, au milieu des miens. Ces Uruks obéissent à ma volonté, mais leur loyauté est faite de peur, non de fidélité. Je me couche sur le lit froid, raide sous le métal et le cuir. Celebrimbor s’efface lentement, son halo pâlit jusqu’à se fondre dans la nuit. Je ferme doucement les yeux, et pour apaiser la tempête de mon âme, je laisse mon esprit s’égarer vers les femmes et la tiédeur de la chair, cette chaleur que la mort m’avait dérobée, mais que j’ai, récemment, retrouvée.

D’abord avec Lithariel... Je revois ses cheveux, d’un blond presque blanc, retombant sur ses épaules comme la lumière d’une aurore sur le sable de Nurn. Sa peau hâlée, dorée par le soleil et la poussière des batailles. Ses yeux bleus, clairs comme l’eau des sources cachées au cœur du désert, me transperçant à chaque regard. Son corps mince et souple, taillé dans la force et la discipline, mais d’une grâce presque irréelle quand elle se mouvait. Et cette poitrine, ferme et fière, que son armure peinait à dissimuler, non par coquetterie, mais parce qu’aucune forge n’aurait pu contenir une femme pareille. Elle était la flamme et la lame tout à la fois. Sa force, sa fierté, et cette douceur rare qui perçait parfois derrière son regard dur. Son souffle contre ma peau. Le souvenir de ses lèvres. De sa lumière… 

Puis Idril… Son courage fragile, son feu dissimulé sous l’ombre de la peur. Elle n’a rien de la puissance farouche de Lithariel, elle est plus petite, plus frêle, comme si la lumière elle-même avait craint de la briser en la façonnant. Sa peau porte une jolie teinte rosée, comme celui de l’aube sur les pierres claires de Minas Ithil. Ses cheveux, blonds comme le blé mûr, frôlent à peine ses épaules. Ses yeux, d’un bleu profond, portent ce mélange d’espoir et de chagrin que seuls les cœurs purs savent encore ressentir. Ses lèvres rosées esquissent souvent un sourire qu’elle n’ose offrir entièrement, comme si la joie lui appartenait moins qu’aux autres. Idril est douce. Trop douce pour le monde qui l’entoure. Et pourtant, dans cette douceur, il y a un feu, timide, caché, mais réel, un éclat de vie qui me rappelait ce que j’avais été avant tout cela. Avant la haine. Avant la mort. Je sais qu’elle m’aimait. Et il m’est arrivé de désirer cet amour, de vouloir le lui rendre, d’oublier un instant ce que j’étais devenu. Mais ce n’aurait pas été juste. Ni pour elle… ni pour Baranor, mon ami, dont le regard disait bien plus que les mots qu’il n’osait prononcer. Et pourtant… Je ne peux nier ce que j’ai ressenti. Je l’ai désirée. Je la désire encore, parfois, non pour l’amour qu’elle portait, mais pour la chaleur qu’elle aurait pu m’offrir. Pour ce qu’elle représentait : la vie, simple et humaine, celle qu’on ne retrouve plus quand on a trop longtemps marché parmi les morts.

Et enfin, Arachne. Cette passion étrange, envoûtante, dangereuse. Ses cheveux, noirs comme la nuit de Mordor, glissaient entre mes doigts comme des fils de soie. Sa peau, d’une blancheur presque spectrale, douce comme le souffle d’un rêve. Ses yeux, d’un vert d’émeraude, semblaient lire en moi ce que je refusais de voir. Et sa bouche… cette bouche rouge, pleine, brûlante, où chaque baiser mêlait le venin et la promesse. Je revois ses formes, la courbe de ses hanches, la fermeté de son corps, sa poitrine lourde qu’elle portait comme une arme, et ce regard où se confondaient la faim et la pitié. Elle était le danger incarné, mais je ne pouvais m’en détourner. Je savais ce qu’elle était, une créature, une illusion, un piège tissé de désir, et pourtant… Je la voyais comme une femme. Une femme que j’ai désirée au point d’en perdre le souffle. Et ce désir ne s’éteint pas. Il ronge, il brûle, il revient chaque nuit, quand le silence se fait trop lourd et que ma chair se souvient encore de la sienne. Elle me manque. Non comme manquent les vivants, mais comme manque la chaleur à un corps glacé. Avec elle, je me sentais vivant. Je voulais qu’elle reste, qu’elle me parle, qu’elle me touche encore. Encore et encore. Et chaque fois que son souvenir me frôle, c’est comme une morsure douce, une caresse qui ne s’efface pas. Six mois ont passé. Six mois de silence, de guerre, de solitude. Je suis seul… Seul face à mes propres ombres. Seul face à cette guerre sans fin. Et dans ce vide, il ne reste d’elle qu’un souffle, un parfum, un goût sur mes lèvres… assez pour me hanter… 

Mais soudain, le silence se brise. Un battement lourd résonne au loin. Un tambour. Un signal du camp indiquant le retour des éclaireurs, indiquant qu'il ramène quelque chose ou quelqu'un… Je me redresse aussitôt, les sens en alerte. Le repos s’évanouit, remplacé par cette tension familière qui coule dans mes veines comme une vieille habitude. Je saisis ma lame, repousse le rideau de la tente et sors dans la nuit.

Le camp s’agite déjà. Les Uruks courent, grognent, s'arment impatients de voir ce qui arrive. Les torches s’allument une à une, dessinant des cercles de feu dans l’obscurité. Je m’avance, et aussitôt, un espace se forme autour de moi. Bolg et Azutra se glissent à mes côtés, instinctivement. Le premier, lourd et nerveux, les yeux plissés comme un fauve prêt à bondir ; le second, massif et silencieux, ses muscles tendus sous la lumière vacillante. Tous deux se tiennent entre moi et la foule, prêts à abattre le premier qui tenterait un geste inconsidéré.

Les tambours s’arrêtent. Un grondement parcourt la troupe. Puis, deux Wargs surgissent entre les rangs, les crocs couverts d’écume, montés par deux éclaireurs. Ils s’avancent jusqu’à moi, sautent à bas de leurs montures, et jettent à mes pieds deux formes ligotées.

  • On les a trouvés près du camp, chef, grogne l’un d’eux. Ces sales Nains rôdaient dans les ombres. Ils nous observaient.

Je baisse les yeux. Les deux prisonniers sont à genoux, capuchonnés, les mains liées dans le dos.

Ils ne disent rien. Mais quelque chose cloche. Même à travers les tissus et la boue, je distingue leurs silhouettes : trop petites, trop fines. Des Nains ? Non. Pas tout à fait. Leurs épaules sont étroites, leurs gestes nerveux, presque graciles. Je plisse les yeux.

  • Azutra. Ma voix claque dans la nuit. Le colosse s’avance d’un pas. Dévoilez-les.

Azutra fait signe à un Uruk proche, un grand au visage tatoué. L’Uruk tire violemment sur les capuchons, les arrache d’un geste. Et ce que je découvre alors me fait marquer une pause. Je reste un instant figé, surpris. Ce ne sont pas des Nains. Rien à voir avec ces bâtisseurs trapus et hargneux qu’on croise dans les montagnes. Non. Ces deux-là… Je les reconnais. Ou plutôt, je reconnais ce qu’ils sont : Des Hobbits.

J’en ai entendu parler, autrefois, à la Porte Noire, dans les rares récits des soldats de l’Ouest. De petits êtres paisibles, sans malice, vivant loin des guerres et des ombres, dans leurs collines verdoyantes. Des gens simples, amis des bonnes choses, du repos et des rires. Mais jamais je n’en avais vu de mes propres yeux. Ils sont là, agenouillés devant moi, tremblants comme deux lièvres pris dans un piège. De grandes oreilles pointues, presque elfes, des visages ronds et imberbes, l’expression figée entre l’étonnement et la peur. L’un a les cheveux bruns, bouclés comme une mousse sombre, et de grands yeux verts qui brillent sous la torche. L’autre, plus clair, porte une tignasse blond foncé et des yeux d’un marron orangé, pleins d’une inquiétude qu’il tente mal de cacher. Leurs pieds nus sont larges, recouverts d’une épaisse toison, et leurs habits, simples et usés, trahissent un long voyage. De petits sacs pendent encore à leurs épaules, pleins d’objets domestiques, inutiles en ces terres. 

Je vois leurs regards glisser d’Azutra à Bolg, puis revenir vers moi, comme s’ils peinaient à croire qu’un homme puisse se trouver ici, au milieu de ces bêtes. Ils ont peur, et à juste titre…

Je m’avance lentement, sans brusquerie. Mes gardes se tendent, ayant peur du danger que représentent ses hobbits, bien qu'il soit mince, mais je lève la main : qu’ils n’approchent pas. Je m’accroupis devant eux, pour réduire la distance, pour ne pas les écraser de ma stature. De près, ils me paraissent encore plus jeunes... Trop jeunes pour porter déjà tant de terreur dans leurs yeux.

  • Que font deux Hobbits si loin de leurs collines ? dis-je d’une voix calme. Aussi loin de toute lumière, dans ces terres de cendres et de sang ?

D’une voix tremblante, le petit brun prend la parole.

  • Nous… nous sommes des Hobbits explorateurs… Mon nom est Fendrel Brindebois et…

Mais le blond l’interrompt, fronçant les sourcils de peur : 

  • Fen ! Ne parle pas à cet homme ! Il est sûrement dangereux !

Fendrel, que son ami appelle Fen, inspire profondément et répond, ferme mais un peu nerveux :

  • Je sais, Milo… et c’est bien pour ça que je lui réponds…! Je laisse échapper un sourire amusé.
  • Ces terres sont dangereuses, vous savez… Pas faites pour être explorées. Surtout pour de si petites créatures. Non armée qui plus est…  Fen baisse les yeux un instant, puis murmure :
  • Nous nous sommes… perdus. Milo roule des yeux, l’accusant : 
  • Par ta faute !
  • Par ma faute ?! s’indigne Fen. C’est toi qui as voulu suivre ce chemin !
  • Moi ?! Je t’avais prévenu que ce sentier était mauvais !
  • Mauvais ?! Ce n’était pas toi qui insistais pour couper par les collines !

Leurs voix se mêlent, rapides et tremblantes, chacun se renvoyant la faute, et je ne peux m’empêcher d’éclater d’un petit rire sec. La scène est presque charmante, ces deux minuscules créatures s’invectivant avec tant de sérieux… Je me redresse enfin, imposant le silence.

  • Écoutez bien. Vous vous êtes bien perdus. À quelques lieues d’ici, la frontière du Mordor se dessine… et là-bas pullulent les Orques de Sauron.

Leurs visages blanchissent instantanément. Milo bégaie, les yeux grands comme des lunes :

  • Le… Le Mordor ? Vraiment ?

Fen, en regardant autour de lui, désigne les Uruks qui nous entourent :

  • Mais… eux… ce ne sont pas des Orques ? Je souris, légèrement amusé et presque indulgent.
  • Ceux-là… Ce sont les serviteurs du Seigneur de Lumière, me désigne-je en posant une main sur mon torse. 

Fendrel me fixe, surpris, l’air intrigué, comme si chaque mot me révélait un peu plus mystérieusement. Milo, lui, semble complètement perdu, et ses lèvres s’entrouvrent dans une innocence touchante :

  • Ah… ? Et… c’est qui, ce Seigneur de Lumière ? Fen, en regardant Milo d’un air dépité, souffle d’une voix tremblante :
  • Triple andouille…! C’est cet homme étrange le Seigneur de Lumière !

Milo cligne des yeux, confus, ses boucles blondes foncées tremblant légèrement sous le vent nocturne qui soulève les poussières de cendres autour du camp.

  • Aaah… ohh… mais… pourquoi Seigneur de Lumière ?
  • Tais-toi un peu…! Ne le contrarie pas…! Lui souffle Fen en lui donnant un petit coup d’épaule. 
  • Aïe…! Ne me tape pas…! Se plaint le petit blond. 
  • Alors chut…!
  • Non, toi chut ! 
  • Chuuut…!
  • Chuuuut !

Et pendant qu'il continue leur gamineries, dans ma tête, Celebrimbor ricane, glacé et sarcastique :

  • "Bien des Hobbits… innocents et… stupides."

Je souris amusé, sentant un mélange étrange de tendresse et de divertissement. Je fais un geste sec de la main, et les Uruks s’inclinent et tranchent les cordes qui entravent les petits êtres. Le froissement du tissu et le claquement des liens se mêlent aux gémissements étouffés de peur des Hobbits.

  • Reprenez vos tâches, ordonne-je, ma voix résonnant dans la nuit et au-delà, se mêlant aux bruits métalliques des armes et aux craquements des torches.

Azutra, imposant, se rapproche. Ses pas lourds font vibrer la terre, et l’air semble se tendre autour de lui.

  • Et les semi-hommes ? Que faisons-nous d’eux ?
  • Je m’en occupe, dis-je calmement, mes yeux glissant sur leurs petits visages tremblants.

Il penche la tête, jaugeant les deux Hobbits. Son regard est une menace silencieuse. Sa voix, basse et grave, fend le silence :

  • Si vous touchez à notre seigneur… Vous serez vidés de vos entrailles…!

Fen et Milo sursautent presque, reculant instinctivement. Ils se pressent contre moi, petits corps frêles cherchant refuge. Leurs jambes tremblent, et je sens leurs cœurs battre à toute vitesse sous la peur. Milo se recroqueville légèrement derrière moi, et Fen le suit en jetant des coups d’œil nerveux aux silhouettes sombres des Uruks. Je pose une main sur l’épaule de chacun, ferme mais rassurante. La chaleur de ma peau contraste avec le vent froid qui soulève les fumées de la tente.

  • Ça va aller… Retourne surveiller le camp. Ce soir, c’est toi qui gère, moi je m’occupe d’eux. 

Azutra hoche la tête, ses muscles tendus sous la lumière des torches, et retourne silencieusement vers les ombres mouvantes du camp. Je me penche légèrement, les yeux dans les leurs, et les voix basses des Hobbits semblent presque étouffées par le grondement lointain des tambours et les hurlements des Wargs.

  • Venez. Suivez-moi.

Ils s’avancent, collés à mes pas, Fendrel sur ma gauche, Milo sur ma droite. Leurs petites mains se crispent sur mes vêtements, et leurs pas hésitants font bruisser la poussière et les feuilles mortes. Leurs visages sont encore marqués par la peur, mais aussi par une curiosité timide. Je les guide jusqu’à ma tente, sentant le mélange de crainte et d’émerveillement qui les parcourt. Le vent souffle à travers les toiles, transportant l’odeur âcre du feu et du métal chaud, mêlée à celle plus douce et étrangère des Hobbits. Ils s’arrêtent juste derrière moi, respirant à peine, comme pour ne pas attirer l’attention des géants qui peuplent ce camp.

La tente est un refuge par rapport au tumulte du camp. Les torches projettent des ombres tremblantes sur les toiles. Les Hobbits déposent leurs sacs sur le sol, frottant leurs poignets douloureux. Ils restent accroupis, respirant encore vite, leurs petits corps frêles frémissant à chaque souffle. Je les observe un instant, le regard dur, la voix grave :

  • Écoutez-moi bien. Ces terres… elles ne sont pas un terrain de jeu. Votre vie est précieuse. Si vous marchez sans savoir où vous allez, si vous ignorez les dangers… vous mourrez. Je marque une pause, laissant mes mots peser dans l’air chargé de fumée. Avant de partir, on étudie une carte. On planifie. On ne s’aventure pas au hasard sur des terres où des monstres rôdent. Vous avez eu de la chance que je sois là. Sans moi, vous auriez été… de simples encas pour les Orques. Fen baisse les yeux, la voix tremblante :
  • Nous sommes désolés… ce n’était pas notre intention d’atterrir ici…

Milo, haussant les épaules, tente de dédramatiser :

  • Ce n’est pas si grave, vraiment… Vu que vous êtes là, sourit-il innocemment. Mais Fen le foudroie du regard et répond vivement :
  • Si, idiot ! On n’aurait pu mourir ! 
  • C’est exactement ce que j’essaie de vous dire. Votre vie est précieuse. Vous devez apprendre à respecter ces terres. Étudiez vos cartes avant de vous lancer… et souvenez-vous que marcher sans savoir où l’on va, c’est se mettre en danger pour rien, répète-je surtout à l’intention du petit blond qui semble bien naïf. Fen relève timidement la tête.
  • Pour tout vous dire, nous ne sommes pas partis sans savoir où l'on allait. Nous avions des projets. Nous venons de Hobbitebourg… souffle-t-il. Nous avons… fugué, je suppose. Personne ne croyait que nous pourrions quitter la Comté, encore moins aller si loin.

Milo hoche la tête avec fierté, même s’il garde les joues rouges.

  • Et on a étudié les cartes, pourtant ! On voulait voir la Cité Blanche. On a promis à nos familles qu’on y arriverait. Je laisse échapper un long soupir.
  • Vous avez marché beaucoup trop vers l’Est… murmure-je en me penchant sur la table. À ce rythme, vous finirez par tomber sur le Mordor avant même d’apercevoir Minas Tirith. Je leur fais signe d’approcher. Venez. Regardez la carte.

Les deux petits s’avancent, hésitants. Mais la table de campagne, massive et haute, leur arrive aux épaules. Milo saute plusieurs fois, tentant de jeter un œil par-dessus le bord, tandis que Fen se hisse sur la pointe des pieds, tirant sur la toile pour mieux voir. Derrière moi, la voix glacée de Celebrimbor résonne, moqueuse :

  • “De redoutables aventuriers. Des conquérants en culottes courtes.”

Je retiens un léger sourire, malgré moi, et passe une main lasse sur mon visage.

  • Rah… Par les Valar… Je me penche alors vers eux. Dites-moi, quel âge avez-vous donc ? Fen se redresse, un brin fier.
  • Trente-trois ans ! Mon seigneur ! 
  • Et moi, trente-deux et demi ! ajoute Milo aussitôt, comme s’il craignait d’être devancé.

Celebrimbor ricane doucement dans un souffle que seules mes pensées peuvent entendre.

  • “Trente-trois ans… Pour un Hobbit, c’est tout juste la majorité. Chez les Hommes, cela reviendrait à dix-huit, dix-neuf hivers tout au plus.”

Je hoche imperceptiblement la tête, songeant que ces deux petits n’ont donc à peine quitté l’enfance. Des enfants, perdus au milieu d’un monde qui ne pardonne rien.

  • Alors vous n’êtes que des enfants, murmure-je, plus pour moi-même que pour eux. Fen fronce les sourcils, la mine soudain offensée.
  • Des enfants, peut-être… mais des enfants courageux ! 

Milo hoche vigoureusement la tête, le menton haut.

  • De vrais courageux Hobbits, mon seigneur !

Je les fixe un instant, partagé entre une ironie lasse et une inquiétude sincère.

  • Le courage, dis-je enfin, ne suffit pas à survivre sur ces terres.

Un silence s’installe. Dehors, le vent siffle à travers les décombres de la forteresse. Celebrimbor, lui, reste muet, comme si, pour une fois, il n’avait rien à ajouter. Je reste un moment immobile, les mains appuyées sur la table. Mon regard glisse sur les cartes étalées, tachées d’encre et de cendre. Les lignes tracées à la hâte tremblent sous la lueur vacillante de la lampe à huile. Je cherche, dans ce chaos de routes effacées et de montagnes déchiquetées, un lieu sûr… quelque part où ces deux petits pourraient respirer sans craindre d’être dévorés par les ténèbres. Je pivote lentement, observe leurs visages. Fen garde la tête haute, les yeux clairs pleins d’un faux courage. Milo, lui, frotte ses mains l’une contre l’autre, nerveux. Les renvoyer ? Autant les condamner à la mort…

  • “Tu ne peux pas te charger d’eux, souffle la voix glacée dans mon esprit. Ils seront un fardeau, tu as d'autres choses à faire. Laisse les répartir.”  Je ferme les yeux un instant, retenant un soupir. 
  • “Depuis le temps, Celebrimbor, tu devrais savoir que je ne ferai jamais une chose pareille.”

Je rouvre les yeux, fixe la carte devant moi. Mon doigt glisse sur les reliefs dessinés, montagnes, plaines, marécages, avant de s’arrêter sur un nom : Amon Dîn. Le premier des feux de garde du Gondor. Près de la forêt de Drúadan. Pas si loin de Minas Tirith. Un lieu encore tenu, si les Valar ont un tant soit peu de pitié. Mais pour y parvenir… il faudra traverser le Marais des Morts.

  • “C’est risqué, murmure Celebrimbor. Ce marais est maudit. Rempli de choses que même les ténèbres redoutent.”
  • “Avec l’Anneau, je ne risque rien, dis-je en pensée.”
  • “Ce n'est pas un lieu sûr ni pour toi, ni pour moi et encore moins pour eux…”

Je laisse un léger sourire se dessiner sur mes lèvres.

  • “Pas plus dangereux que de longer le Mordor, du moins pour eux.”

Je détourne enfin les yeux de la carte. Derrière moi, un éclat de voix. Les deux Hobbits se chamaillent à présent pour un quignon de pain. Fen, triomphant, en tend un morceau à Milo, qui proteste aussitôt :

  • Le tiens est plus gros ! C'est injuste !

Leurs voix résonnent dans la tente comme une étrange mélodie d’un autre temps, si naïve qu’elle en devient presque irréelle. Je les regarde, à moitié amusé, à moitié consterné. Deux inconscients, songe-je, le coin des lèvres tressaillant. Deux inconscients perdus au bord du monde… Alors, un agacement amer monte en moi face à autant de naïveté.

  • Assez !

Ma voix claque dans l’air lourd de la tente, plus dure que je ne l’aurais voulu. Les deux petits sursautent aussitôt. Fen garde le pain à moitié levé, Milo baisse la tête, honteux. Un silence s’installe, troublé seulement par le souffle du vent qui s’infiltre sous la toile, faisant vaciller la flamme de la lampe. Je les fixe longuement, les mains sur les hanches.

  • Vous n’avez pas compris, on dirait. Vous croyez peut-être être encore chez vous, à vous chamailler pour un repas ? Ici, chaque bouchée peut être la dernière. Êtes-vous stupides à ce point ?!

Fen détourne le regard, les joues rouges. Milo renifle, se tortillant sur place. Leur malaise est presque enfantin. Et malgré moi, je ressens un pincement au cœur. Je pousse un soupir et m’écarte, rassemblant les cartes sur la table.

  • Nous partons dès que possible. Je vais vous conduire jusqu’à Amon Dîn. C’est le seul endroit le plus proche d’ici, encore sûr, à ma connaissance.

Je prends un sac de cuir, y glisse quelques morceaux de pain dur, des gourdes d’eau, deux couvertures. Le cuir craque sous mes doigts, les gestes me semblent mécaniques. Fen, lui, se redresse d’un bond.

  • Nous partons… maintenant ?
  • Oui, maintenant, dis-je sans lever les yeux. La nuit nous cachera.

Milo, qui triture toujours le quignon rescapé, demande timidement :

  • Et… où c’est, Amon Dîn ? Je me tourne vers lui, exaspéré, puis lui jette la carte.
  • Regarde toi-même.

Le Hobbit attrape la carte de justesse, la déplie, la scrute longuement, les sourcils froncés. Ses doigts gras d’un reste de mie laissent des traces pâles sur le parchemin.

  • Et… où sommes-nous, exactement ? Semble-t-il perdue. 

Je pousse un autre soupir, plus lourd. Abandonnant mon sac, je m’approche d’eux. Fen se penche par-dessus l’épaule de son ami, la lampe projette sa petite ombre tremblante sur la carte. J’y pose un doigt.

  • Ici. Trop à l’Est. Vous avez marché à contresens pendant des jours, leur indique-je. Fen écarquille les yeux.
  • Par les Valar… pas étonnant qu’on soit perdu… Nous sommes au milieu de nulle part.

Milo, lui, redresse soudain la tête, une lueur d’enthousiasme dans le regard.

  • Mais regarde ! Minas Tirith n’est pas si loin d’Amon Dîn ! On pourrait aller la visiter ! Tu imagines, Fen ? Les grandes tours blanches, les marchés, les gardes en armure ! La vraie cité des rois !

Il agite la carte comme s’il tenait un trésor. Fen esquisse un sourire ravi. Leur joie résonne comme une bulle de lumière dans la pénombre. Et cette lumière, cruelle dans ce monde dévoré par l’ombre, m’irrite autant qu’elle me bouleverse.

  • Minas Tirith… répéte-je, un grondement au fond de la gorge. Vous n’avez donc rien compris ? La guerre approche ! Le Mordor vomit des Orques par centaines ! Bientôt, les plaines du Gondor seront un champ de cendres. Ce n’est pas le moment de jouer aux touristes !

Leur sourire s’efface aussitôt. Milo baisse les yeux, Fen serre la mâchoire, et le silence retombe comme une chape. Je reprends, plus froid :

  • Vous resterez ici. J’ai des ordres à donner avant le départ. N’essayez pas de sortir.

Je n’attends pas leur réponse. Je sors de la tente d’un pas vif, le froid de la nuit me saisit aussitôt. Dehors, le vent hurle entre les ruines, charriant des cendres et l’odeur du métal brûlé. Je m’arrête à quelques pas, la tête lourde. Je passe une main sur mon visage, sentant la crasse et la fatigue sous mes doigts. Leurs visages me hantent déjà. Cette innocence… ces rires légers, absurdes au milieu de la guerre. Ils ne comprennent pas. Ils ne voient pas le gouffre autour d’eux.

  • “Ce ne sont pas tes problèmes,” dit Celebrimbor dans mon esprit, sa voix aussi tranchante que la glace.
  • “Ce sont des enfants,” réplique-je en pensée. Un long silence. Puis le murmure méprisant de l’Elfe :
  • “Des enfants… ou des morts en sursis.”

Je ferme les yeux, le cœur serré. Peut-être a-t-il raison. Mais je ne peux pas… pas encore les abandonner. Pas après tout ce que j’ai déjà laissé mourir. Je reste un instant immobile à l’extérieur, la main toujours sur mon visage. Ma décision est prise… Je les mènerai à Amon Dîn. Par le Marais des Morts, puis le long du fleuve de Clair Andros. C’est le seul chemin possible… et le moins dangereux pour eux. Dans mon esprit, Celebrimbor s’insinue à nouveau, froid comme le givre.

  • “Et ton armée ? Que vas-tu en faire ?”

Je serre la mâchoire. Aucune réponse. Je refuse de céder à cette voix. Qu’il parle de stratégie et de conquête s’il veut… moi, je me bats encore pour autre chose. Pour ce qu’il reste d’humain dans ce monde. Pour les vies que lui juge inutiles.

Je tourne les talons, traverse le camp. Autour de moi, le sol résonne sous les pas lourds des Uruks, les marteaux frappent le métal dans les forges, les bêtes grognent dans leurs enclos. Des torches oscillent au vent, dessinant sur les murs de pierre les silhouettes tordues des guerriers du Mordor… à présent sous ma bannière.

  • Prévenez vos chefs de guerre, dis-je d’une voix forte à un éclaireur orque. Qu’ils viennent me rejoindre.

Quelques instants plus tard, la cour du camp s’emplit d’un grondement rauque. Les pas résonnent, les plates d’armure s’entrechoquent, les bannières de peau se dressent. Bolg, le colosse au regard de braise, s’avance le premier. Ses cicatrices luisent sous la flamme des torches. À sa gauche, Azutra, plus massif encore, couvert de cendres, le torse nu tatoué des symboles de la Main Blanche. Vient ensuite Gargor, au visage de bête, la mâchoire ornée d’anneaux, tenant dans ses griffes un fouet de cuir noir. Et enfin Bruz, le Olog au sourire carnassier, l’air toujours moqueur. Derrière eux, leurs capitaines respectifs se rangent, trois par chef, chacun suivi d’une dizaine de guerriers. Des centaines d’yeux d’Orques fixent ma silhouette dans la lueur rougeoyante. Le silence retombe. Je m’avance d’un pas. La brise nocturne me soulève la cape, le vent hurle au-dessus du camp.

  • Enfants du Mordor… Ma voix résonne entre les rochers. Des têtes se lèvent. Demain… Nous marchons vers le sud. Vers la guerre ! Des grognements parcourent les rangs. Je poursuis, la main levée. Longez les montagnes d’ombre. Traversez les plaines noires. Rejoignez le Gués du Poros, au sud de l’Ithilien. C’est là que je vous retrouverai. Là que commencera notre marche vers Nurn, vers la forteresse que nous prendrons… et que nous ferons brûler de notre lumière !

Un rugissement s’élève. Des poings frappent les boucliers, des cris de guerre éclatent, gutturaux, puissants, déchirant la nuit. L’air lui-même vibre de leur fureur. Je lève la main pour réclamer le silence.

  • À la prochaine lune, vous lèverez le camp. Que la lumière blanche de ma marque guide vos pas et dévore nos ennemis. Je désigne Gargor d’un signe du menton. Chaque Uruk aura une monture. Je veux une armée qui se déplace vite et frappe fort. Trouve-les, dresse-les, force la terre elle-même à obéir s’il le faut. Gargor incline la tête, son fouet claque dans l’air.
  • Ce sera fait, seigneur. J’en ferai des cavaliers à faire trembler les Hommes. Je me tourne ensuite vers Bruz.
  • Et toi, Olog… trouve-moi un Graug. Dompte-le.

Bruz éclate de rire, son rire rocailleux résonne à travers tout le camp.

  • Un Graug ? Ha ! Facile ! Ces bestioles m’aiment bien, tu verras. Je lui mettrai une selle, on en fera la mascotte de la troupe !

Quelques orques éclatent de rire derrière lui, puis se taisent aussitôt quand je les fusille du regard. Je me tourne enfin vers Azutra.

  • Tu commanderas en mon absence. Bolg sera ton bras droit. Mène-les vers le sud et ne t’arrête pas avant le Poros. Azutra bombe le torse, ses yeux flamboyants d’orgueil.
  • Ce sera un honneur, mon seigneur. J’te décevrai pas, parole d’Uruk.

Ses suivants hurlent leur approbation. Des cris de guerre, des rugissements, des armes levées. Les torches brûlent plus fort sous le vent. Je sens la puissance de cette armée battre autour de moi, vivante, terrible… et pourtant, mon cœur demeure lourd. Je lève une dernière fois la main. 

  • Levez le camp demain, à la tombée de la nuit. Nous frapperons ensemble, bientôt. 

Un rugissement collectif répond à mes mots, un écho sauvage qui se perd dans la plaine. Les tambours de guerre reprennent, lourds et graves, faisant vibrer le sol sous mes pieds.  Je tourne les talons, quittant la clameur. Derrière moi, l’armée s’agite déjà, préparant les armes, rassemblant les meutes de Caragors. Les marteaux résonnent à nouveau, les cris d’ordres fusent, les feux se rallument dans la nuit. Je m’éloigne, le souffle brûlant du camp derrière moi, la brume glacée du nord devant. Ils sont prêts pour la guerre. Moi, je pars protéger deux enfants d’un monde qu’ils ne comprennent pas encore.




Quelques heures plus tard… 



Le jour s’est levé, mais aucune lumière ne perce vraiment le voile gris du ciel. Je marche d’un pas large et rapide, les bottes heurtant la terre humide. Le vent souffle du sud, charriant déjà des relents de vase et de pourriture. Derrière moi, j’entends les petits haleter, leurs pas précipités résonnant faiblement dans la brume qui s’épaissit à chaque minute.

  • Attendez… attendez un peu ! gémit Milo, la voix à peine audible dans le vent.

Je ne ralentis pas. Le temps joue contre nous. Chaque heure perdue rapproche les ombres de l’Ouest. Mais leurs petits pieds peinent à suivre. Fen trébuche sur une racine, rattrapé par Milo de justesse. Ils sont couverts de poussière, le souffle court, la peur déjà peinte sur leurs visages fatigués. Mais nous sommes loin de notre objectif. La plaine devant nous s’étend, vide, étranglée par la brume. Au loin, là où la terre s’affaisse, un voile blanchâtre recouvre l’horizon : Le Marais des Morts… 

Même de loin, son odeur flotte déjà dans l’air : un mélange de chair en décomposition, d’eau stagnante et de cendres anciennes. L’air devient plus lourd, plus froid. Les oiseaux se sont tus. Pas un cri, pas un battement d’ailes. Même le vent semble s’essouffler.

  • Où… où allons-nous ? L’horizon n'est pas rassurant… demande enfin Milo, la voix tremblante. Il court à côté de Fen, les joues rouges, les yeux pleins d’effroi.

Je ralentis, juste assez pour qu’ils puissent me suivre sans tomber.

  • Vers le sud-est, dis-je sans me retourner. Vers Amon Dîn.
  • Et c'est encore loin ? Demande Fen, essoufflé.
  • Oui. Et entre nous et là-bas, il y a le marais des morts.

Le mot semble s’accrocher à leurs lèvres, lourd, glacial. Je les entends avaler leur salive, nerveux. Milo fronce le nez, une main sur la bouche.

  • Ça sent… comme un cadavre.
  • C’est pire, murmure-je. Ce que tu sens, ce sont les morts. Ceux qui ne dorment jamais…

Ils se regardent, blêmissent. Fen serre plus fort la sangle de son sac, comme si ce simple geste pouvait le protéger. Milo, lui, baisse la tête et accélère, sans un mot. Autour de nous, la lumière pâlit encore. Le ciel s’efface derrière le brouillard. La terre devient plus molle sous nos pas, suintante, noire… Chaque respiration a le goût du fer et de la cendre… Je jette un bref regard par-dessus mon épaule. Les deux petits suivent toujours, épuisés, mais ils tiennent bon. Leurs silhouettes minuscules avancent dans cette mer de brume, fragiles, dérisoires, et pourtant obstinées. Un instant, je crois revoir Dirhael, mon fils, courant dans la poussière de la Porte Noire, riant aux éclats sous le soleil… Je détourne vite le regard car… le soleil n’existe plus ici… Seule la brume demeure. Et la mort qui nous attend dans le marais…

Plus on s’approche et plus la brume s’épaissit. L’air devient plus lourd encore, plus humide… À chaque pas, mes bottes s’enfoncent dans la terre gorgée d’eau et en ressortent avec un bruit visqueux. Le jour s’est levé depuis longtemps, mais sous ce ciel gris, nul rayon ne traverse le voile opaque qui s’étend à perte de vue. La plaine s’efface. Devant nous, s’étend un désert de mares stagnantes et d’herbes mortes. Le Marais des Morts, nous y sommes. Même sans y être encore entrés, son odeur chatouille déjà nos narines, un mélange d’œufs pourris, de chair humide et de cendres froides… Celebrimbor murmure dans mon esprit, sa voix aussi glaciale que la brume :

  • “Ne suis pas les lumières, Talion… Trompeuses. Elles attirent les hommes dans l’eau. Elles s’emparent d’eux.”

Je ne réponds pas, mais je grave ses mots dans ma mémoire. Je m’arrête au bord du marais. Les deux semi-hommes me rejoignent, épuisés, les joues rouges et les yeux larmoyants à cause du froid et de la puanteur. Je m’accroupis à leur hauteur, plantant mon regard dans le leur.

  • Écoutez-moi bien. Ne suivez pas les lumières, quoi qu’il arrive. Ne regardez pas les visages dans l’eau. Et surtout, restez près de moi… collés, si possible.

Milo hoche la tête, l’air grave, puis pose une main sur sa poitrine, haletant :

  • D’accord… mais… est-ce qu’on pourrait… ralentir un peu ? Fen, lui, se penche légèrement, les mains sur les genoux.
  • C’est grand, ce marais ? On en a pour longtemps ?
  • Assez pour vous épuiser, réponds-je d’un ton sec. Nous n’aurons pas le luxe de faire une pause là-dedans. Alors si vous avez besoin… c’est maintenant ou jamais. Milo se redresse aussitôt, les yeux ronds :
  • Dans ce cas… pause pipi !

Je soupire… Et Celebrimbor, s’il avait encore un corps, lèverait sûrement les yeux au ciel. Les deux Hobbits trottinent jusqu’à un arbre tordu en bordure du marais. Leurs rires étouffés percent un instant le silence morbide. Et malgré moi, un léger sourire m’effleure les lèvres… Cette scène simple, dérisoire, me rappelle que je n’ai plus vraiment ces besoins-là. Oui, je peux encore manger, boire, uriner… mais rien de tout cela n’est vital. Mon corps n’est plus qu’une coquille animée par la volonté d’un spectre. Je me rends compte que la dernière fois que j’ai goûté le pain chaud ou l’eau claire, c’était à Minas Ithil. Avant que tout ne bascule… 

Milo et Fen reviennent en trottinant, leurs visages illuminés d’un sourire fier.

  • C’est bon, lance Milo, on est prêts ! Avec nos vessies vides, on sera peut-être plus rapides !

Je le fixe un instant, amusé malgré moi. Leur innocence me touche. Leur rire, dans ce monde de mort, a quelque chose d’infiniment précieux. Je baisse les yeux, songeur. Je n’ai pas su sauver mon fils… mais ceux-là, je les protégerai…

  • Allons-y, dis-je simplement. Et gardez les yeux au sol.

Nous entrons dans le marais. Le silence est total. Pas un oiseau. Pas un souffle de vent. Juste le bruit mouillé de nos pas dans la boue. La brume colle à ma peau, froide et épaisse comme du voile de linceul. Autour de nous, tout semble immobile, suspendu entre le monde des vivants et celui des morts. L’eau noire miroite sous nos pieds, reflétant parfois des éclats pâles, comme des flammes lointaines. Les deux semi-hommes se tiennent tout près de moi, accrochés à ma cape comme deux enfants terrifiés. Je marche plus lentement, le regard rivé sur le sol pour éviter les traîtrises du terrain. Chaque pas en avant s’accompagne d’un bruit d’aspiration humide, comme si la terre voulait nous avaler. Fen garde le silence, les yeux plissés, méfiants. Son sérieux me surprend, il ne tremble pas, il observe… Milo, lui, respire fort, son souffle se mêle à la brume. Je sens sa peur, et pourtant, sa curiosité l’emporte. Il lève soudain un doigt tremblant vers l’eau.

  • Seigneur Talion… regardez… ils sont là-dessous.

Je me penche un peu. Et je les vois. Sous la surface, des visages pâles flottent, figés dans la mort. Des yeux éteints me fixent, ouverts sur un monde qu’ils ne quitteront jamais. Certains portent encore des casques gondoriens. D’autres ont les traits fins et lointains des Elfes. Et parmi eux, je distingue aussi des gueules d’Orques, aux crocs jaunis, aux yeux vitreux.

  • Qui… qui sont-ils ? demande Milo d’une voix tremblante.

Je reste un moment silencieux. La brume bouge à peine autour de nous. Puis je réponds, bas :

  • Des morts de la Dernière Alliance. Quand les armées de Sauron furent brisées à Dagorlad, les champs autour furent noyés par la pluie et le sang. Des milliers périrent ici. Elfes, Hommes, Orques… Tous mêlés dans la même boue. Le marais s’est étendu sur leurs tombes. Et leurs esprits… sont restés prisonniers de ces eaux.

Milo serre plus fort ma cape. Fen baisse les yeux, ses traits se durcissent.

  • Ils regardent, murmure-t-il. Comme s’ils voulaient qu’on les rejoigne. Je hoche lentement la tête.
  • C’est exactement ce qu’ils veulent.

Une flamme pâle s’allume soudain à quelques pas de nous. Une lumière douce, dansante, presque belle. Milo fait un pas vers elle, mais je l’attrape aussitôt par le bras.

  • Ne la regarde pas. Jamais. Ce sont des pièges. Des esprits trompeurs. Ils te montrent ce que tu veux voir… et t’attirent vers les profondeurs.

Il acquiesce, les lèvres tremblantes. Nous reprenons la marche rapidement. Les eaux frémissent doucement à notre passage. Et, dans le silence, j’ai la certitude que les morts nous suivent du regard, des milliers d’yeux invisibles, noyés dans l’ombre…

Fen me suit de près, le visage fermé, le regard d'émeraude fixé sur chaque ombre. Milo halète, tremble, les yeux grands ouverts. Je m’arrête un instant, tendu, évaluant le terrain entre deux mares profondes. Celebrimbor murmure dans mon esprit, glacé :

  • “Continue tout droit. Ne regarde ni les lumières, ni les visages. Ils ne veulent qu’une chose : t’entraîner dans leurs ténèbres.”

Je hoche la tête, distrait, les yeux fixés sur la boue mouvante. Et juste un instant, je détourne le regard… Milo a disparu… Un frisson me transperce.

  • Milo ?

Mais rien… Fen pivote sur lui-même, la panique crispant sa mâchoire. Et à travers le voile de brume, une flamme pâle scintille, dansante, presque vivante… Milo se tient là, hypnotisé, tendant la main vers elle. Ses yeux reflètent la lueur trompeuse, écarquillés. Et soudain, il tombe dans l’eau noire… Comme aspiré par les morts.

  • MILO !

Sans réfléchir, je plonge. La vase me saisit les jambes, glacée, collante, brûlante et gelée à la fois. Autour de moi, ils émergent : des doigts osseux s’enroulent autour de mes bras, mes jambes, griffent, mordent. Les visages me frôlent, des yeux vides me fixent, leurs bouches ouvertes dans des cris silencieux. Je sens la peau glacée des morts, la boue qui s’accroche à leurs os, le froid qui m’électrise les veines. Certains essaient de m’agripper par la gorge, d’autres par le torse. Des cadavres d’elfes, d’hommes et d’orques se pressent contre moi, leurs bras comme des serres. Leurs yeux me scrutent, avides, affamés, emplis de haine. La chair pourrie me colle aux doigts, me brûle…!

  • “Sort vite d'ici Talion ! tonne Celebrimbor. Ils peuvent retenir nos âmes ici ! C'est trop tard pour le Hobbit ! ”

Mais je n’écoute pas. Milo s’agite sous la surface, ses petits bras se débattant, son corps entraîné vers le fond… Je tends la main, repousse les cadavres, frappe dans l’eau. Des mains s’accrochent à moi, m’agrippent, m’entaillent la peau, mais je continue, rugit, hurle…! Les morts veulent me tirer vers eux, me mêler à eux, m’engloutir. Leurs visages surgissent, humides, décomposés, certains encore humains mais la peau fondue sur les os, d’autres monstrueux, déformés par la haine, les yeux vitreux, les dents jaunes et brisées. Je sens leurs crocs, leurs ongles, leurs doigts glacés me saisir, me frapper, mais je continue. Là… Milo. Son petit corps disparaît dans les ténèbres…

Je plonge vers lui, frappant, repoussant, griffant la vase et les cadavres. Une force glaciale me saisit le bras, tente de m’entraîner sous l’eau, mais je rugis et déchaîne l’Anneau de pouvoir. Une vague lumineuse repousse les morts, les éloigne quelques secondes. Je l’attrape enfin…! Milo, frêle et tremblant. Je le tire hors de l’eau. Ses mains me cherchent. Ses bras s’accrochent à moi avec force. L’eau explose autour de nous alors que je refais surface. Je le jette sur la rive, haletant, couvert de boue et d’eau noire. Fen surgit, hurlant, les yeux remplis de terreur.

  • Milo ! Milo !!!

Mais le petit Hobbit semble inconscient. Sa respiration est bloquée par l’eau sombre. Je presse mes mains sur la poitrine tremblante du petit semi-homme. Un gargouillement, un toussotement et il recrache l’eau noirâtre et halète ! Ouf… il respire…  Je ferme les yeux, le souffle court… Il est vivant mais… les doigts glacés des morts, leurs visages en décomposition… Tout ça est répugnant et ont choqué mon âme… Oui, il y a pire que la mort... Le marais… c’est pire que l’enfer lui-même…

Milo, lui aussi choqué, se blottit contre moi, tremblant. Fen l’enlace de l'autre côté et moi, je passe un bras autour des deux, silencieux, sentant la peur, la vulnérabilité, le soulagement se mêler dans nos corps… Puis doucement, je relève le menton de Milo, ma main caresse sa joue froide.

  • Milo. Ne suis jamais les lumières. Elles ne mènent qu’à la fin… Reste près de moi. Ferme les yeux si besoin. Je te guiderais.

Il hoche la tête, les yeux brillants de larmes. Fen serre encore plus fort son ami. Je tente un sourire, fragile, humain, presque un écho du temps où j’avais encore un cœur entier… 

Mais même si à cet instant nos corps et surtout nos âmes traumatisé réclame le repos. Nous ne pouvons nous arrêter. Je les force à se relever et nous reprenons la traversée du Marais.  La brume se fait encore plus dense. L’air devient presque tangible, glacial et humide, comme s’il voulait nous saisir la peau et nous aspirer dans la vase noire. Chaque pas est un effort, chaque mouvement une lutte contre le sol mouvant. Les flaques reflètent la pâle lumière du ciel voilé, et les silhouettes fantomatiques des morts semblent nous suivre à chaque instant. Milo avance péniblement derrière moi, ses petits pieds glissant dans la boue. Son corps tremble, secoué par le froid, et son souffle se fait court et irrégulier. Il est trempé, glacé, et le silence qui l’accompagne est lourd, oppressant. Il ne parle plus, comme figé par le choc de sa rencontre avec les morts. Malheureusement, la nuit commence à tomber, et nous n’avons encore fait que la moitié du chemin. Le marais est plus dur à traverser que prévu, chaque pas enfoncé dans la vase semblant nous aspirer un peu plus profondément. Mais je continue d’avancer, mon corps mort propulsé par la puissance de l’Anneau. Mes yeux restent sur Milo et Fen… Fixant chacun de leurs gestes. Seulement soudain, Milo s’effondre dans la boue, incapable de se relever. Fen se précipite vers lui, le visage crispé par l’inquiétude.

  • Milo !

Je m’approche à mon tour. Le petit Hobbits me regarde, ses yeux pleins de détresse :

  • Je… je n’ai plus de force…
  • Mais si ! Il faut continuer !! Le pousse son ami Fen désespéré. 
  • J’peux pas… se laisse-t-il tomber au sol. Vraiment épuisé…

Une ombre glacée passe dans mon esprit. Celebrimbor murmure toujours aussi froidement :

  • “Les morts ont dû lui prendre ce qui lui restait…”

Je serre les dents. Je n’ai pas le choix. Je me baisse et le prends dans mes bras. Sa légèreté est presque irréelle, comme s’il n’était qu’une plume trempée et gelée.

  • Je vais te porter alors, dis-je à Milo qui semble surpris mais aussi apaisé… 
  • Merci Seigneur Talion ! Me dit Fen qui m’emboite le pas une fois son ami sur mon épaule. 
  • Avançons. Rapidement. Impose-je, pressé de quitter cet enfer. 

Fen suit, courageux, inquiet, ses pas ralentis par la fatigue et le sol traître… Mais essayant de me suivre aussi vite que possible.



Je continue d’avancer, déterminé, le souffle court mais régulier. Milo s’est assoupi contre moi, blotti dans le creux de mon bras comme un enfant qu’on arrache au cauchemar. Son front brûlant repose contre ma cuirasse froide, mais je sens encore ses tremblements, vestiges de la peur que les morts ont semée dans son esprit. Je garde un œil sur Fen, derrière moi. Le petit refuse de céder, ses pas s’enfoncent dans la vase à chaque foulée, mais il s’obstine. Sa respiration est rauque, son visage maculé de suie et d’humidité, ses boucles trempées collées à sa nuque. Trois heures passent ainsi, dans un silence entrecoupé de plaintes lointaines et de bulles qui éclatent à la surface du marais. Puis soudain, un cri étouffé, Fen trébuche sur une racine morte et s’effondre dans la vase noire. Il tente de se relever, mais ses jambes refusent d’obéir, tremblantes et lourdes comme du plomb. L’eau stagnante lui monte jusqu’à la taille, aspirant ses forces comme un bras de mort. Je reviens sur mes pas sans hésiter. Le marais aspire mes bottes à chaque pas, mais j’atteins Fen en quelques secondes. Son corps frêle s’enfonce dans la vase, englouti jusqu’à la taille. D’un bras puissant, je le saisis par le col et le hisse hors de l’eau noire. La boue dégouline de ses cheveux, glisse le long de mes gantelets. Je le charge sur mon autre épaule, serrant Milo contre moi de l’autre bras. Les deux Hobbits pèsent à peine plus que des ombres, mais leur chaleur est bien réelle, et je sens leurs cœurs battre contre ma cuirasse.

  • Je... je ne veux pas vous épuiser, souffle Fen d’une voix brisée. Je suis désolé... Je ne peux plus suivre... J’aurais jamais dû quitter la Comté… Se met-il à sangloter. 

Je tourne légèrement la tête vers lui. Ses mots tremblent plus de honte que de peur.

  • Ne t’en fais pas, dis-je d’un ton bas. Tu ne m’épuises pas. Je renforce ma prise et avance encore, les épaules ployées sous le poids du froid et de la fatigue.  Je vais vous sortir de là. Tous les deux.

Après tout, je suis le seul responsable de leur état… Je les ai conduits ici et c'est donc à moi de les sauver de ce cauchemar.


Je poursuis donc mon chemin, vaillamment, les branches basses me fouettent le visage, et le vent transporte des odeurs de mort et d’eau croupie. Mais je continue, porté par l’Anneau, mes bras serrant les deux petits contre moi. Milo frissonne, Fen tente de s’accrocher à ma cape, et je sens leur peur et leur fatigue se mêler à la mienne, à cette volonté de les protéger coûte que coûte. Le marais semble respirer autour de nous, vivant, menaçant, essayant de nous avaler à chaque instant. Mais je marche, pas après pas, chaque effort un acte de volonté, chaque respiration une lutte contre l’ombre qui nous entoure. Et tout cela ne fait que renforcer ma détermination : je ne laisserai aucun d’eux tomber ici.

Mais le marais ne se contente pas de nous laisser passer. Il grogne, souffle entre les arbres morts et les racines noires. La vase frémit sous mes bottes comme si elle voulait m’aspirer. Les flaques boueuses éclaboussent mes jambes, et à chaque pas, je sens des doigts froids, glissants, remonter des profondeurs, attraper mes chevilles, mes mollets… Les morts du marais semblent s’éveiller autour de nous, leur présence palpable, glaciale.

  • Talion, ils nous poursuivent… ! souffle Milo, tremblant, accroché à mon cou, ses petites mains se cramponnant à ma cape et à mes bras comme à des fils à leur père. Fen, de son côté, s'agrippent à mon épaule, ses yeux grands ouverts de peur, les dents serrées, refusant de lâcher.

J’avance malgré tout. Mais les silhouettes fantomatiques surgissent de l’eau. Des visages humains, elfes, Orques, déformés par la putréfaction et la haine, apparaissent à la surface. Leurs orbites vides nous fixent, leurs bouches sans voix s’ouvrent en rictus grotesques. 

  • “Ne les regarde pas ! hurle Celebrimbor dans mon esprit. Chaque visage que tu vois, chaque lumière que tu suis… ils veulent vos âmes “

Milo pousse un petit cri étouffé et serre ma nuque de toutes ses forces. Fen le suit, cramponné à ma cape, les bras autour de moi. Leur peur est tangible, brûlante dans ma poitrine, et leur confiance absolue me serre le cœur. Ils sont minuscules, fragiles, et pourtant, ils me font ressentir toute l’horreur du marais avec une intensité nouvelle.

Une main osseuse jaillit de la boue devant nous. Je la repousse, sentant sous mes doigts la peau humide et pourrie, les ongles qui s’accrochent à ma tunique. D’autres mains suivent, agrippant mes bras, mes épaules, mes jambes. Le marais semble respirer, s’agiter, se refermer sur nous. La vase éclabousse, la boue s’infiltre partout. Les morts hurlent sans son, et je sens le froid les accompagner dans chaque fibre de mon corps…

  • Tenez bon ! murmure-je, ma voix tremblante mais ferme. Ne lâchez rien !

Milo serre mes cheveux, Fen mon épaule. Je sens la peur dans leur étreinte, mais aussi la volonté de survivre. Je continue d’avancer, poussant la vase, repoussant les mains froides et les visages qui se pressent contre nous. Mais un éclat de lumière bleue à mon doigt, l’Anneau. Une onde lumineuse explose autour de moi, repoussant les mains et les corps putréfiés. Mais les spectres se pressent à nouveau, insidieux, presque moqueurs. Le marais ne lâchera pas sa proie facilement…!

Une heure de lutte plus tard… Chaque pas est un combat. Chaque instant, le marais essaye de nous avaler. Mais je marche encore, poussé par la force de l’Anneau, ma volonté, et cette responsabilité que je n’ai jamais pu fuir : protéger ceux qui ne peuvent pas se protéger eux-mêmes. Milo et Fen s’accrochent à moi comme si je représentais la seule sécurité au monde. Je ne dois pas faillir. La brume s’épaissit encore, les ombres s’étirent autour de nous. Mais nous avançons. Lentement. Laborieusement. Trempés, glacés, terrifiés… mais vivants. Le marais rugit autour de nous, mais je ne faiblis pas.



Après des heures à marcher dans les ténèbres, mes jambes finissent par trouver un sol plus ferme. La vase se retire, remplacée par un tapis d’herbe humide. Je franchis les derniers mètres, haletant, et m’écroule dans la clairière. Milo glisse de mon bras, Fen retombe doucement à côté de moi. L’air ici n’a plus l’odeur de la pourriture, il sent la terre, la mousse, la pluie fraîche. Je ferme les yeux un instant, laissant le vent chasser la puanteur du marais qui colle encore à ma peau. Le cauchemar est terminé. Du moins pour cette nuit. Fen roule sur le dos, le visage tourné vers le ciel.

  • Par les Valar… plus jamais, souffle-t-il. Plus jamais je ne quitterai la Comté. Sa voix tremble, mais un petit sourire s’y accroche.
  • Pareil… approuve Milo, le visage encore pâle. 

Je les observe un moment. Deux petites âmes exténuées, maculées de boue et de peur, mais vivantes. Et contre toute raison, cela suffit à me rendre un peu de force. Je pousse un soupir et me redresse lentement, mes muscles protestent, mes épaules brûlent encore du poids que j’ai porté.

  • Le chemin est encore long, dis-je en fixant l’horizon. Je désigne la forêt qui s’étend devant nous, à peine deux kilomètres plus loin. On fera halte là-bas. Une fois à l’abri sous les arbres.

Derrière nous, le marais s’étire jusqu’à l’horizon, morne et noir, ponctué de feux-follets qui flottent comme des âmes perdues. Les eaux mortes reflètent une lueur livide, semblable à celle des yeux des spectres qu’elles abritent. Devant, la forêt s’ouvre comme une promesse : des troncs hauts et droits, des feuillages d’un vert profond, le murmure d’un ruisseau caché. La vie, fragile mais tenace. Entre ces deux mondes, je reste un instant immobile, les pieds dans la boue séchée, le regard tourné vers la lumière.

  • En route, dis-je finalement.

Les deux Hobbits se lèvent à contre cœur et me suivent lentement. Épuisé par cette journée et ce début de nuit épuisant…  Je jette un dernier regard en arrière, vers l’étendue fétide que nous venons de traverser. J’avais cru pouvoir la franchir sans peine, sûr de ma force, aveugle à la leur. J’ai eu tort. Le marais ne pardonne pas l’arrogance… et je ne me le pardonnerai pas non plus.


A suivre,



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