Après le cauchemar du Marais.
Le silence retombe, seulement troublé par le bruit de nos pas dans les herbes hautes. La forêt s’étend devant nous, baignée de lueurs argentées. L’air y est plus doux, presque tiède. Après les miasmes du marais, ce simple souffle de vent me paraît être une bénédiction.
Je ne réponds pas. Je continue d’avancer, le regard fixé sur le sentier qui s’enfonce sous les arbres. Mais au fond de moi, je sais déjà la vérité : tant qu’il y aura une vie à sauver, je ne pourrai pas détourner les yeux. C’est ma malédiction… ou mon dernier reste d’humanité.
Nous marchons encore un moment, puis la forêt s’ouvre soudain sur une petite rivière. L’eau y est claire comme du cristal, illuminée par la lune. Elle coule doucement entre les rochers, faisant danser ses reflets d’argent sur la mousse. Milo pousse un cri de joie et lâche son sac dans l’herbe. Fen rit à son tour, d’un rire sincère, presque enfantin. Sans attendre, ils se déshabillent, dévoilant leur corps nu de Hobbit, semblable à des enfants à mes yeux, et plongent dans l’eau, éclaboussant la surface en riant, oubliant pour un instant la peur et la fatigue. Je les regarde faire, un mince sourire aux lèvres. Leurs voix résonnent entre les troncs, légères, puis, à mon tour, j’ôte mes gantelets, ma cuirasse, et laisse glisser la boue séchée de mes vêtements. L’eau m’accueille dans un frisson. Le froid mord ma peau, mais il m’arrache aussi la crasse, le sang, la puanteur du marais. Pour la première fois depuis longtemps… Je me sens presque vivant. Et Milo, qui barbotte près des rochers, s’interrompt soudain en me voyant entrer dans l’eau et me fixe avec de grands yeux ronds.
Je baisse le regard vers eux. Leur reconnaissance me touche plus que je ne veux l’admettre.
Milo me fixe un instant, les yeux brillants, puis s’élance soudain et saute sur mon dos en éclatant de rire.
J’essaie de le faire descendre, mais le petit refuse, agrippé à mon cou comme une sangsue.
Avant que je puisse répondre, il tire de toutes ses forces, éclaboussant partout. L’eau gicle, froide et vive, m’arrache un rire que je n’avais plus laissé échapper depuis… trop longtemps. Je l’attrape à la taille et, d’un geste rapide, le lance plus loin dans la rivière.
Fen se joint aussitôt à la bataille, riant à gorge déployée. Ensemble, ils essaient de m’attraper, de me pousser sous l’eau. Leurs cris résonnent entre les arbres, joyeux et clairs, comme une musique oubliée. Pendant une dizaine de minutes, le monde semble suspendu. Le marais, les morts, la guerre… tout disparaît. Je ris de bon cœur avec eux, et dans ce rire, je retrouve un souvenir presque douloureux : celui de mon fils, Dirhael, riant aux éclats dans la rivière près de la Porte Noire. Le même éclat d’innocence, la même lumière dans ses yeux… avant que tout ne sombre…
Nous sortons de l’eau, trempés mais apaisés. L’air de la nuit nous mord la peau, pourtant je n’ai pas froid. Fen rit encore, les joues rouges, tandis que Milo tente d’essorer sa chemise boueuse. Je m’assieds sur un rocher plat, observant la vapeur s’élever de nos corps. L’eau a emporté la crasse, le sang et l’ombre du marais. Pour la première fois depuis longtemps, je sens l’odeur pure du bois et de la terre humide. Milo s’éloigne un moment, cueillant des baies dans les fourrés, pendant que Fen aligne quelques pierres et allume un petit feu. Bientôt, une flamme timide danse entre nous, réchauffant nos visages. Nous restons là, seulement vêtus de nos sous-vêtements, nos vêtements lavés étendus autour du brasier.
Fen mâche déjà un morceau de pain, Milo l’imite, affamés tous deux. Puis, Milo tend vers moi un quignon sur lequel il a écrasé quelques baies rouges.
Je préfère ne pas leur dévoiler la vérité à mon sujet. Trop compliqué à comprendre pour eux. Qu’ils profitent de ce qu’ils ont à manger, de ces plaisirs simples. Ils hochent la tête, un peu intrigués, mais n’insistent pas. Le feu crépite, le vent s’adoucit. Puis Milo relève les yeux vers moi, hésitant :
La question me frappe plus fort que je ne l’aurais cru. Je détourne le regard, troublé, fixant les flammes…
Ma voix se brise à peine. Un instant, le silence s’installe, seulement ponctué par le crépitement du feu. Fen et Milo échangent un regard triste… comprenant que la mort l’avait emporté il y a des lunes… Milo finit par murmurer, avec une douceur désarmante :
Je sens quelque chose se serrer en moi. Un sourire fatigué effleure mes lèvres.
Fen, qui semble hésiter depuis un moment, prend soudain la parole, changeant ainsi le sujet de conversation qui faisait peser une tension dans l'air :
Je me tourne vers lui, l’air amusé. J’avance la main et ébouriffe ses cheveux trempés.
Ils m’écoutent en silence, les yeux brillants dans la lueur du feu. La rivière murmure tout près, la forêt nous enveloppe. Pour une fois, la nuit ne me semble pas ennemie. Milo relève la tête, les joues encore rouges de chaleur.
Derrière moi, la voix glacée de Celebrimbor s’élève, amusée :
Milo me fixe, l’air songeur, tandis que Fen détourne les yeux vers le feu. Il se tasse sur lui-même, serrant ses genoux contre sa poitrine. Ses épaules tremblent légèrement, son visage est tendu, et ses yeux semblent revivre, un instant, les horreurs du marais, les corps noirs flottants, les Orques aux visages tordus par la haine et la faim.
Milo acquiesce d’un hochement de tête silencieux, posant une main rassurante sur l’épaule de son ami avec qui il compatit. Je reste un moment à les regarder, deux êtres minuscules face à un monde trop vaste pour eux. Le feu crépite entre les pierres, projetant des ombres dansantes sur les troncs des arbres, tandis que la lune perce les branches, éclairant la rivière qui chuchote non loin. Les bois exhalent un parfum de mousse et de terre humide, et le vent transporte le murmure lointain d’animaux nocturnes. L’air est doux, presque paisible, contrastant avec l’horreur que Fen vient de revivre. Puis je souris doucement.
Milo passe un bras autour de l’épaule de Fen et souffle doucement :
Je hoche la tête, un faible sourire aux lèvres face à cette scène touchante.
Les deux Hobbits se couchent près du feu, les corps encore frissonnants, et viennent instinctivement se blottir contre moi pour chercher un peu de chaleur. Leurs respirations deviennent lentes et régulières, se mêlent au crépitement des flammes. Je sens leur confiance me toucher au plus profond de mon cœur. Et ne regrette pas un seul instant d'être ici à partager cet instant avec eux… Malgré l'horreur du Marais…
Le feu projette autour de nous une atmosphère douce et fragile. Les ombres s’allongent et se rétractent sur le sol humide, les branches des arbres frissonnent sous le vent nocturne, et la rivière murmure comme pour bercer la forêt. Je sens la chaleur des Hobbits contre ma poitrine et leurs bras serrés autour de moi. Pour la première fois depuis la mort de mon fils, je ressens et me rappelle ce que sait que d'être un protecteur, un père. Cette sensation est lourde et douce à la fois, étrange dans mon corps marqué par la guerre, mais rassurante, presque salvatrice… Me rappelant que malgré tout, je vis encore un peu… La fatigue me gagne, mon âme épuisé par ses morts… Peu à peu, la respiration des Hobbits me berce. Mon corps se détend, mes paupières se ferment, et je m’endors enfin, le sentiment rare de chaleur et de protection m’accompagnant dans le sommeil. Et une voix glaciale perce à peine mon rêve :
…
Je dors, enfin… Quand soudain, une lueur blanche m’éblouit, vive, presque brûlante. Mon esprit peine à se réveiller. Une présence se dessine dans la pénombre : une silhouette élancée, lumineuse, presque irréelle. Un souffle de vent chaud accompagne sa démarche, et je sens le pouvoir silencieux de l’elfe avant même de la voir. Mais le sommeil se brise brutalement lorsque je sens une lame glaciale glisser contre mon cou. Je m’éveille en sursaut, les muscles tendus, et mes yeux s’habituent à la lumière éclatante. Devant moi se tient Eltariel. Comme toujours… Elle est magnifique, resplendissante dans la nuit. Ses cheveux blonds tombent en cascade sur ses épaules, légèrement ondulés, captant la lumière de la lune. Ses yeux bleu clair, limpides et perçants, semblent lire mon âme. Ses lèvres pulpeuses et rosées esquissent un sourire amusé. Elle incline légèrement la tête, la lame qu’elle tient effleurant à peine ma peau.
Puis, elle se retire et s’éloigne d’un pas élégant, laissant une distance respectueuse entre nous. Je ne peux m’empêcher de sourire, surpris par la légèreté de son ton, et par la beauté parfaite qui se tient devant moi. Instinctivement, je repousse doucement Milo et Fen, qui dorment encore près du feu, et je m’éloigne discrètement pour rejoindre Eltariel derrière un arbre, là où l’ombre nous offre un peu d’intimité. Je suis encore en sous-vêtements, la peau fraîche du feu de la nuit contre le vent frais de la forêt. Eltariel s’avance, amusée, et ses doigts effleurent le collier de cuir qui pend autour de mon cou, le sifflet qui me permet d’appeler Kara, ma Caragor.
Je lui raconte alors rapidement, en quelques mots pressés mais précis, pourquoi ils sont là. Comment ils ont atterri dans mon camp, et comment je les conduits vers Amon Dîn. Elle hoche la tête, intriguée mais silencieuse, et je sens dans son regard ce mélange de curiosité et de complicité que nous partageons depuis notre rencontre au abords de Minas Ithil.
Je sens le poids de son geste, inquiet, la douceur mêlée à la gravité de ce qu’elle touche. Je croise son regard et réponds d’une voix calme, mais ferme :
Je saisis alors sa main. Mes doigts se referment doucement autour, la tenant avec précaution. Je plonge mon regard dans le sien, cherchant à comprendre ce qui l’amène ici, tout en mesurant la tension qui nous entoure.
Elle détourne légèrement les yeux, un instant intimidée, mais je perçois dans son regard un éclat de curiosité… et peut-être autre chose, une fascination silencieuse. Moi, torse nu sous la lueur du feu et de la lune, je reste immobile, imposant et pourtant attentif, attendant sa réponse… Suspendu à ses lèvres roses.
Je serre sa main dans la mienne, la regardant droit dans les yeux.
Nos regards se croisent et se fixent longuement, chargés d’une douceur rare, presque fragile. Dans ses yeux, je lis une complicité silencieuse, une curiosité mêlée à une tendresse rare… Puis, avec un petit rire malicieux, elle rompt l’instant :
Ses doigts s'avancent et effleurent mes cheveux, doux et légers. Je la regarde, interdit, cherchant à comprendre ce geste tendre, cette proximité soudaine. Pourquoi me touche-t-elle ainsi ? Pourquoi cette attention délicate, presque intime, venant d’elle ? Une Elfe… si digne…? et de façon incontrôlable, mon cœur s’emballe, ma poitrine se serre… Comme toujours, je faiblis face à la beauté féminine… Encore plus face à la beauté d'une Elfe aussi pure que Eltariel… Son visage, sa voix, ses gestes… tout en elle m’attire irrésistiblement. Je sens que je suis séduit, captivé, par la beauté et la force discrète de cette elfe qui se tient devant moi, et qui, d’un simple toucher, fait vaciller mes défenses.
Et à cette question, je ne peux m’empêcher de la dévisager, attiré par sa beauté et sa présence lumineuse. D’une voix basse, presque sans m’en rendre compte, séductrice, je murmure :
Dans mon esprit, la voix glaciale de Celebrimbor gronde moqueuse :
Je l’ignore totalement, concentré sur Eltariel. Je sais qu’elle comprend parfaitement ce que je pense, mais elle choisit de jouer l’ignorante, détournant son regard et évitant la confrontation directe.
Sans qu’elle s’y attende, je saisis doucement son bras et la pousse contre l’arbre le plus proche. Mon autre bras se place au-dessus d’elle, me donnant l’impression de la dominer. Je la fixe intensément, les yeux sombres et brûlants.
Elle frissonne légèrement sous mon regard, son souffle s’accélère, mais elle ne répond pas tout de suite. Elle me regarde, pure, resplendissante dans la lumière argentée de la lune. Ses cheveux blonds brillent comme un flot de lumière liquide, ses yeux bleu clair scintillent, limpides et profonds, reflétant l’éclat des étoiles. Ses traits parfaits, sa bouche rosée et légèrement entrouverte, sa silhouette élancée… tout en elle respire la majesté et la grâce d’une elfe dans toute sa splendeur. Sa voix douce finit par s'élever, presque un murmure chaud et tendre, avec une touche de tristesse.
Je plonge mes yeux dans les siens, et d’une voix calme et assurée, je réponds :
Un léger sourire étire ses lèvres, et un rouge subtil colore ses joues. Je recule d’un pas, respectueux… mais sa main se pose doucement sur mon bras, comme pour me retenir. Un silence s’installe, lourd de douceur et de tension. Nos regards se croisent, chargés d’émotions non dites. Je sens son désir pour moi, subtil mais bien présent, et je perçois le mien pour elle, brûlant et ardent. Nous nous rapprochons, prêts à échanger un baiser… Mais… avant que cela ne se produise :
La voix de Milo éclate à travers la clairière, brisant l’instant suspendu. Nous reculons tous les deux d’un pas, Eltariel et moi, laissant un espace entre nous où la tension flotte encore. Son visage est rouge, ses joues teintées d’un rose lumineux sous la lueur argentée de la lune tandis que ses yeux clairs scintillent comme de l’eau pure.
Les deux Hobbits accourent alors, leurs petits corps chétifs encore frissonnant après le bain nocturne. Tous deux ne portent que leurs sous-vêtements, les jambes fines et frêles tremblantes sous la fraîcheur de la nuit. Milo, les yeux brillants et le visage illuminé par la curiosité et l’émerveillement, s’exclame :
Fen, toujours inquiet, lève un doigt pour le frapper doucement sur l’épaule :
Eltariel incline légèrement la tête, un sourire poli et doux aux lèvres, et dit :
Puis, presque comme un souffle porté par le vent, elle disparaît dans l’ombre de la forêt, laissant derrière elle une aura de lumière douce et persistante… Me laissant bien-sûr frustré de cet instant manqué… Je soupire. Une Elfe… belle à en perdre la raison. Et moi, pauvre mort en sursis, je me surprends encore à désirer ce que je ne devrais plus… Les Hobbits me regardent, fascinés. Milo, les yeux ronds et un sourire malicieux, demande :
Je secoue la tête, un léger sourire aux lèvres, et leur ébouriffe les cheveux fins et doux.
Je ris doucement, un peu pris au dépourvu par l’audace du petit.
Je détourne le regard vers les flammes, cherchant à masquer la chaleur qui me monte au visage. Le feu crépite, et dans la danse des ombres, j’imagine un instant le visage d’Eltariel. Son regard clair, son parfum d’argent et de pluie, la douceur glacée de sa main lorsqu’elle a effleuré la mienne… Et je me laisse à imaginer partager plus d'intimité avec elle… Ce qui amuse bien Celebrimbor qui ne manque pas de me rappeler ce que je suis… Je souffle du nez, presque pour me rappeler ma situation :
Milo me fixe, intrigué, sans comprendre tout à fait le sens de mes mots. Je lui adresse un dernier sourire fatigué.
Le regard du petit s’illumine. Ses yeux brillent comme deux étoiles.
Je les regarde s’enfouir sous leurs couvertures, se chamaillant encore à voix basse. Le feu crépite doucement, projetant des ombres dansantes sur leurs visages apaisés. Je reste là, un instant, à écouter leur respiration s’accorder au rythme de la nuit. Et dans le silence qui suit, mes pensées dérivent vers Eltariel, sa lumière, son regard, et le vide qu’elle laisse dans mon cœur déjà mort. Mais dans cette vaste nuit, une ombre demeure : le rituel dont elle m’a parlé, la menace des Nazgûl et de leurs Orques. Le mal ne dort jamais, il faut croire…
…
Le lendemain.
Le soleil perce à travers un voile de nuages clairs, répandant sur la terre humide une lumière dorée qui fait miroiter les herbes hautes. L’air sent la mousse, la rivière, et la cendre encore tiède des feux de guerre éteints. Nous longeons le cours large et bleu du Caire Andros, dont les remous grondent doucement contre les rochers. Je marche en tête, capuchon rabattu, mes bottes s’enfonçant dans la boue fraîche. Les Hobbits trottinent derrière moi, bavards comme deux moineaux. Leurs voix contrastent étrangement avec le silence des ruines et la mélancolie du paysage.
Je retiens un rire qui me vient du fond de la gorge. Ces deux-là me rappellent ce qu’était la vie… avant. Simple, amusante, pleine de gaieté.
Je me tourne à moitié, un sourire discret étirant mes lèvres.
Fen s’esclaffe, victorieux, tandis que Milo croise les bras, boudeur.
Le visage de Milo s’illumine aussitôt, et il trotte vers le rocher, sortant de son sac un petit paquet de pain sec et de fromage. Fen, bien qu’agacé, finit par s’asseoir à côté de lui. Je m’installe à quelques pas, observant la rivière qui s’étire comme une lame d’argent vers le sud. Le vent frais soulève les mèches de mes cheveux, et j’écoute leurs rires, légers, simples. Cela fait longtemps que je n’ai plus entendu un son aussi… vivant.
Milo mâche bruyamment son morceau de fromage, la bouche pleine, et me lance d’un ton étouffé :
Je laisse échapper un soupir amusé, les yeux fixés sur la ligne d’horizon où la brume se mêle aux collines.
Mais une idée me traverse aussitôt l’esprit, limpide. Kara. Ma fidèle Caragor ne doit pas être bien loin. Je ne pouvais pas l’appeler dans les marais des Morts, trop dangereux, trop de vase et de relents empoisonnés pour elle. Mais ici, les bois sont clairs, l’air respirable. Je me redresse, glisse deux doigts sous ma cuirasse et en tire un petit sifflet d’os poli accroché autour de mon cou.
Les Hobbits échangent un regard intrigué tandis que je porte le sifflet à mes lèvres. Le son qui s'en échappe est quasiment imperceptible pour des oreilles humaines, presque spectral, et se perd dans les feuillages au-delà de la rive. Un instant, rien ne bouge. Seul le vent siffle entre les branches, tandis que les Hobbits me regardent avec attention.
Puis, un craquement retentit dans les fourrés. Des buissons remuent, des oiseaux s’envolent en panique, et un grondement profond se fait entendre, roulant comme un tonnerre animal. Les deux Hobbits courent vers moi, se cachant dans mon dos. Ils se figent, blêmes. Fen serre son sac contre lui, Milo, les yeux écarquillés s'exclame en s'agrippant à ma cape.
Les feuilles s’écartent brusquement, et Kara surgit. Sa silhouette blanche fend la lumière, puissante, souple, un vrai fauve sauvage. Sa fourrure d’un blanc argenté capte les reflets du soleil et chaque poil semble taillé dans la neige. Ses griffes labourent la terre humide, et son souffle forme de petits nuages de vapeur dans l’air frais du matin. Elle pousse un grognement guttural, puis trotte vers moi, les yeux d’un bleu limpide fixés sur mon visage. Son regard sauvage s’adoucit à mesure qu’elle approche. Je tends la main, et elle baisse la tête. Mes doigts glissent dans sa fourrure épaisse, tiède, rugueuse à la base du cou. Une complicité est née entre elle et moi. Six mois passés à ses côtés. Le seul réconfort que j'ai trouvé. Celui d’une bête fidèle à son maître.
Les Hobbits, pétrifiés, n’osent plus bouger. Kara tourne la tête vers eux, curieuse, reniflant l’air avec des grognements bas et sonores.
Milo et Fen se regardent, bouche bée. Fen, le plus hardi, fait un pas en avant, la main tremblante. Kara se penche légèrement, ses crocs luisant sous la lumière. Il hésite, puis pose enfin la main sur sa tête.
Milo, voyant que son ami n’a pas été dévoré, s’avance à son tour, le visage rougi par l’excitation.
Je souris en les observant. Du point de vue de ces deux petits êtres, Kara doit ressembler à un monstre colossal, capable de les avaler tout entiers. Et pourtant, la bête ferme les yeux, paisible, sous leurs caresses maladroites. Le vent agite sa crinière, le soleil joue dans son pelage. Pour un instant, tout semble presque… normal. Je caresse son flanc, son souffle chaud emplissant l’air d’une odeur de cuir et de pluie.
Je profite de cet instant pour la caresser mais aussi pour inspecter son atiraille. Le cuir de sa selle grince légèrement sous son poids. Les plaques d’armure blanche et bleutée qui recouvrent son encolure et son train arrière luisent doucement à la lumière du matin, un éclat presque royal. J’effleure l’une d’elles du bout des doigts, le travail de Gargor est remarquable, solide et précis. L’Uruk a su comprendre cette bête mieux que beaucoup d’hommes ne comprennent leurs chevaux. Et a adapté une armure à sa morphologie sans contraindre ses mouvements. Je me tourne vers les Hobbits, qui observent la Caragor avec un mélange d’admiration et d’effroi.
Milo déglutit bruyamment. Fen, lui, prend une grande inspiration, puis s’avance. Je le saisis par la taille comme s’il ne pesait rien et le soulève d’un geste avant de le déposer sur la selle. Ses petites mains se crispent sur la sangle de cuir, et il regarde autour de lui, les yeux grands ouverts.
Je le saisis à son tour, malgré ses protestations, et le hisse derrière Fen. Il pousse un petit cri de surprise avant d’éclater de rire, agrippé au dos de son ami.
Je ne peux m’empêcher de sourire à leurs éclats. Ces deux gamins sont une lumière fragile dans ce monde de ténèbres. Je m’approche à mon tour, pose un pied sur l’étrier métallique, puis me hisse souplement derrière eux. Le cuir chaud et l’odeur de fourrure m’enveloppent. Kara remue légèrement, habituée à mon poids. Je saisis les rênes, mes bras passant de chaque côté des Hobbits pour assurer leur équilibre.
Je tire légèrement sur les rênes, et Kara redresse la tête, ses muscles roulant sous son armure.
Un grondement bas monte de sa gorge, puis, dans un bond souple et puissant, elle s’élance. La terre défile sous nous, les griffent frappant le sol avec un rythme sourd et rapide. Le vent fouette mon visage, les cheveux des Hobbits s’éparpillent, et leurs rires se mêlent au rugissement lointain du fleuve. Je sens les battements de cœur de Kara, puissants, réguliers, en accord avec le mien. Pendant un instant, tout me paraît étrangement vivant, le monde, l’air, eux, moi.
Kara fend le vent comme une flèche blanche. Ses pattes puissantes martèlent la terre, soulevant des gerbes d’herbes et de poussière humide. L’air est vif, presque coupant, et emplit mes poumons d’une sensation oubliée de liberté. Devant nous, les collines d’Ithilien du Nord s’étendent à perte de vue, baignées de soleil, zébrées de forêts et de fleurs sauvages. Le fleuve s’éloigne derrière, brillant comme un ruban d’argent entre les arbres. Fen est assis tout à l’avant, agrippé à la selle, son petit corps penché dans le vent. Juste derrière lui, Milo rit aux éclats, secoué par le galop mais incapable de retenir sa joie.
Leurs rires résonnent, purs et francs, se perdant dans la brise. Je les entends, là, tout contre moi, leurs dos frémissant sous mes bras tandis que je tiens les rênes. Et ce son… ce son me transperce le cœur. Un souvenir remonte, vif, douloureux, mais doux aussi. Dirhael…. Mon fils, sur sa première monture. Je revois son visage, ce même regard émerveillé que ceux de ces deux Hobbits. Il avait les doigts serrés dans la crinière de son cheval, tremblant d’excitation. J’avais murmuré : « Regarde, mon fils. Là-bas, c’est le monde. » Et il avait ri, ce rire clair et vivant qui résonne encore dans ma mémoire. Un pincement me serre la poitrine…. Un souvenir très précieux. Mais très douloureux.
Sous moi, Kara galope, souple et puissante, son souffle chaud se mêlant au vent. Et tandis que les rires des Hobbits se mêlent au grondement régulier de ses pas, un hurlement guttural fend l’air, long et rauque, vibrant comme un écho de cauchemar. Je me fige aussitôt, tous mes sens en alerte…! Là-bas, dans les plaines à l’Ouest, une ombre mouvante s’étire sur l’horizon. Des silhouettes surgissent du brouillard : une vingtaine de Wargs, lourds et musculeux, les crocs dégoulinants, montés par des Uruks en armure noire. Leurs yeux luisent comme des braises sous le vent. Celebrimbor murmure, sa voix glacée s’infiltrant dans mon esprit :
Le sol tremble déjà sous la charge. Ces bêtes viennent de Barad-Dûr, je le vois à leur taille monstrueuse, à la manière dont leurs cavaliers tirent sur leurs rênes pour les exciter encore davantage. Des canidés dressés pour la traque, plus rapides que le vent… et nous, trois âmes fragiles sur le dos d’une seule monture. Kara grogne, tendue, sentant le danger avant même que je ne parle. Je tire sur les rênes, le cœur battant.
Fen et Milo se retournent juste à temps pour voir la horde fondre sur eux. Leurs visages se figent, la peur effaçant l’émerveillement. Le tonnerre des pattes approche et déjà, l’air sent la fureur et le sang. N’ayant pas le choix, je redresse Kara, la forçant à suivre une trajectoire zigzagante entre les collines et les arbres clairsemés, fuyant la horde de Wargs qui foncent à grandes enjambées derrière nous. Le sol tremble sous leurs pattes, chaque impact résonne comme un tambour de guerre. Les Uruks sur leurs dos se tiennent légers, les arcs bandés, les yeux rouges de haine.
Elle obéit, ses muscles puissants ondulant sous moi, sa respiration saccadée mais régulière, et nous nous mettons à courir plus vite encore. Fen et Milo sont cramponnés devant moi, immobiles et silencieux, leur petit corps tremblant contre Kara. Leurs respirations rapides trahissent la peur qui leur noue la poitrine. Milo se blottit contre le dos de Fen, comme pour se rendre plus petit, tandis que Fen serre les dents, essayant de rester stoïque. Mais déjà, les Wargs sont assez proches. Je distingue le capitaine Uruk, monté sur le plus gros des Wargs à la fourrure grise, hurlant sur ses hommes :
Je grimace, jetant un coup d’œil rapide en arrière. Celebrimbor résonne dans mon esprit, froid et précis :
Une pluie de flèches fend l’air, sifflant comme des éclats de métal enflammé. Certaines ricochent contre l’armure blanche et bleutée de Kara, rebondissant avec un bruit sec sur le cuir et les plaques métalliques. Elle n’est pas touchée, mais le son résonne dans mes oreilles comme un avertissement.
Je dégaine mon épée d’une main, tenant toujours les rênes de l’autre. Chaque mouvement doit être précis. Mes sens d’Elfe s’affûtent : je parviens à dévier plusieurs flèches à quelques centimètres de nous, tandis que Kara continue sa course folle, rapide et agile malgré sa charge. Fen et Milo se recroquevillent, protégeant leur tête comme deux feuilles secouées par le vent. Milo se blottit encore plus contre Fen, ses petits bras autour de lui, les yeux écarquillés, le souffle court. Le vent fouette mon visage, la terre et l’herbe me piquent les jambes. La horde hurle derrière nous, les Wargs grognent, leurs crocs dégoulinants et luisants au soleil. Je me sens presque impuissant : même avec Kara sous moi, même avec mon épée, il y a trop de flèches, trop de pattes, trop d’ennemis. La peur me serre la poitrine, un poids mort sur mon cœur.
Chaque seconde est un équilibre fragile entre survie et massacre. Chaque respiration des Hobbits me rappelle ce que je dois protéger. Et pourtant, la horde avance, inexorable, comme une tempête vivante prête à nous engloutir. La course-poursuite ne faiblit pas. Les Wargs et leurs cavaliers Uruks se rapprochent à chaque foulée, leurs crocs et arcs brillants sous le soleil. Devant moi, mes yeux scrutent le terrain, cherchant une issue. Et là… je vois une petite colline escarpée, presque une falaise. Trop abrupte pour des Wargs, mais pas pour Kara. Sa musculature, ses griffes, son agilité, elle peut grimper comme un chat, là où ces bêtes ne peuvent pas suivre.
Fen et Milo se cramponnent aussitôt, les doigts crispés sur le cuir de la selle et le dos de Kara. Leurs respirations haletantes se mêlent au souffle puissant de la Caragor. Derrière nous, le Warg le plus petit et léger du groupe gagne du terrain. L’Uruk sur son dos bande son arc, prêt à décocher. Le bruit des flèches fend l’air et me glace le sang. Je tire sur les rênes, poussant Kara vers la falaise. Ses griffes raclent la terre et les rochers, et dans un bond puissant, elle commence à grimper la paroi comme un félin géant. La roche glisse sous ses pattes, mais sa force et son équilibre lui permettent de tenir. Une flèche siffle à quelques centimètres, et je sens la tension me traverser de part en part. Les deux Hobbits sont secoués par la montée abrupte, glissant presque sur moi. Milo pousse un cri, Fen serre les dents, mais tous deux s’accrochent désespérément. Je les tiens contre moi autant que possible, le cœur battant à tout rompre. Enfin, Kara atteint le sommet. La paroi derrière elle devient un mur impénétrable pour les Wargs et leurs cavaliers. Je souffle un instant, la peur encore vive dans mes veines, et ordonne :
La Caragor incline sa tête, ses muscles ondulent sous la selle et, comme un tourbillon blanc, elle reprend sa course sur le plateau, filant vers le nord.
Kara file comme le vent, ses pattes frappant le sol avec une puissance brute. Je sens chaque muscle vibrer sous moi, chaque foulée me propulse en avant. Fen et Milo restent silencieux devant moi, crispés, les yeux scrutant le moindre mouvement autour d’eux. Le vent fouette leurs visages, mais aucun mot ne sort. Ils savent que le danger peut surgir à tout instant. Après une dizaine de minutes, un souffle d’exaspération traverse Milo.
Je hoche la tête, encore tendu, mes yeux parcourant chaque bosquet, chaque ombre. Et soudain, une douleur fulgurante traverse mon épaule. Une flèche s’y plante, brûlante et glaciale à la fois. Je sens la chaleur du sang se répandre sur ma poitrine. Puis une seconde flèche s’enfonce dans mon ventre. Je crache du sang, le goût métallique m’envahit la bouche. Fen et Milo hurlent mon nom, leurs visages figés par la terreur, les yeux grands ouverts.
La horde… elle nous a suivis. Ils ont trouvé un passage. Je tourne la tête et je les vois surgir d’un bosquet, enragés. Les Wargs bondissent. Et là… le capitaine Uruk, sur le plus gros des Wargs, un arc bandé, un sourire cruel aux lèvres. C’est lui qui m’a touché deux fois. Kara sent le danger et accélère instinctivement. Ses griffes fouillent le sol comme des crampons vivants, et je sens chaque secousse dans mes bras. Mais les Wargs sont terriblement proches. Leurs hurlements résonnent dans mes oreilles, chaque souffle de Kara me rappelle que nous sommes pris en chasse. Je dégaine mon épée. Les flèches sifflent autour de nous, certaines ricochent contre l’armure de Kara. Je les vois rebondir sur ses plaques métalliques et son cuir épais. Elle est protégée, mais je sais qu’il suffit d’un interstice, d’une seconde de distraction… et tout serait fini. Celebrimbor résonne dans mon esprit, froid et implacable :
Un frisson me traverse. La peur me serre le ventre. Je sais ce que cela signifie. Moi, je reviendrai toujours… mais eux… Fen et Milo… ils n’ont aucune chance. Ils seraient dévorés, sans défense. Je serre les dents, les mains crispées sur les rênes. Je ne peux pas perdre. Je ne peux pas !!
Une nouvelle pluie de flèches s’abat sur nous. Je dégaine mon épée, les sens d’Elfe à vif, et parviens à en repousser plusieurs juste à temps, protégeant les Hobbits. Mais deux flèches supplémentaires me frappent de plein fouet, une dans le flanc, l’autre dans l’épaule. Je sens le sang s’écouler, chaud et gluant, ruisselant sur Kara sous moi… Fen et Milo hurlent mon nom, leurs cris me traversent comme des lames. Je sens le vertige monter, mais Kara se bat comme une bête sauvage, ses muscles tendus, aussi rapide que le vent…
Mais soudain… je vois le capitaine Uruk, qui s’est rapproché dangereusement. Il bande son arc et décoche deux flèches en même temps. Elles me frappent de plein fouet sur le flanc. La douleur explose. Je perds l’équilibre. L’air est arraché de mes poumons tandis que je suis projeté loin, roulant sur le sol, emporté par la force du choc. Kara s’éloigne, emportant Fen et Milo sur son dos, leurs cris me suivant :
Je heurte l’herbe, roulant avant de m’arrêter enfin. Je sens déjà six flèches plantées dans ma chair, chacune brûlant, chacune tirant un grognement étouffé de mes lèvres. Le sang s’écoule, rapide et chaud, et je crache un goût métallique dans ma bouche. Je me redresse, haletant, tremblant de colère et de douleur. Celebrimbor soupire dans mon esprit, glacé :
La horde fonce vers moi. Les Wargs relèvent leurs babines, les crocs luisants, tandis que les Uruks dégainent leurs épées. Mon cœur se serre, le vertige de la douleur et du sang me titille. Je sais que je ne peux pas mourir maintenant. Pas tant que Fen et Milo sont là… !
Et puis, je les vois… Fen a repris les rênes de Kara... Refusant de m’abandonner, il fait demi-tour, Kara hurlant, tournant pour revenir me chercher. Milo se cramponne derrière lui, le visage blême mais résolu.
Mais ils n’écoutent pas. Ces petits êtres, si frêles, si fragiles, montrent un courage qui me serre le cœur. Je sens la peur pour eux, plus forte encore que pour moi-même. Je ne peux pas mourir maintenant. Je ne peux pas…
Le vent se lève, violent, fouette mes cheveux et le sang brûle mes veines. Les Wargs se rapprochent, grondant, mais je sens un feu en moi. Je dois survivre. Pour eux… Juste pour eux…
Mais soudain… Alors que les Uruks arrivent sur moi, prêt à me dévorer, un hennissement fend l’air. Je redresse la tête, haletant, le sang battant dans mes tempes. La horde d’Uruks s’interrompt net, tout comme Kara, qui grogne, ses muscles tendus et ses yeux brillants d’alerte. Puis monte un hurlement humain, puissant, vibrant :
Mon cœur se serre. Une marée de chevaux surgit du sud, sabots frappant le sol avec un fracas assourdissant. Les lances des cavaliers scintillent au soleil et viennent transpercer les Wargs avec précision. Les bêtes hurlent, se tordent, roulent dans la boue et la peur. Les Uruks sont pris au piège, écrasés sous les sabots des puissants destriers. Je reconnais les armures étincelantes du Gondor, la finesse de leur métal et les capes qui claquent au vent. Le chaos est parfait. Mon souffle se fait court, mon corps tremble d’épuisement et de douleur. Je sens chaque battement de mon cœur comme un tambour dans ma poitrine.
Le capitaine Uruk hurle le repli. La horde s’éparpille, mais mes forces me quittent. Je tombe à genoux, les jambes incapables de me soutenir, m'écrasant ensuite au sol lourdement. Mon monde devient un mélange de boue, de sang et de cris. Kara bondit jusqu’à moi, s’arrêtant avec un grognement protecteur. Ses yeux bleutés me fixent, alertes, pleins de cette intelligence animale qui semble comprendre l’urgence. Fen et Milo sautent de son dos. Trop haut pour eux, mais ils n’hésitent pas. Je les vois courir, petits et fragiles, mais déterminés. Leurs mains se posent sur moi, tremblantes, comme pour me retenir de basculer dans l’abîme.
Je sens leurs petites mains serrer les miennes. Leur peur, leur courage me transpercent le cœur. Je voudrais leur dire que je reviendrai, que ce n’est pas fini, mais je n’ai plus de force. La douleur m’envahit, le froid du sang qui coule brûlant sur ma peau me mord à chaque respiration.
Milo saisit ma main avec plus de force, les yeux humides mais pleins d’espoir.
Je sens leurs cœurs battre, leurs souffles chauds, leur panique, et je voudrais absorber tout leur courage pour tenir encore un peu. Mais… Le voile de la mort commence à tomber, froid et inexorable, et je sens mes forces me quitter…
Les sabots des chevaux résonnent dans mes oreilles, le monde se brouille, le froid me traverse. Mais juste avant que tout ne s’éteigne, je perçois un cri perçant, chargé de désespoir et de terreur. C’est Fendrel, hurlant vers les cavaliers du Gondor :
Le son me transperce le cœur. C’est le dernier que j’entends… Je sens la vie me quitter, le sang s’échapper de mon corps, et le noir m’enveloppe totalement…
…
Dans les abîmes…
“Je flotte dans l’abîme bleu et noir, suspendu entre le néant et quelque chose de plus intangible. L’air n’existe pas, le temps non plus. Tout n’est que vide et silence, et pourtant chaque pensée brûle dans mon esprit comme une flamme froide. Celebrimbor se tient devant moi, sa silhouette flottante dans l’ombre et la lumière irréelle. Son regard me transperce, tranchant comme un rasoir.
Je grimace, le goût métallique du sang encore frais sur ma langue.
Il se tait un instant. Ses yeux se ferment, et un étrange sourire sincère se dessine sur ses traits glacés.
Je grimace. Je le sais. Je sens ce que j’ai perdu de moi-même, cette part d’humanité qui s’effrite à chaque décision, à chaque meurtre, à chaque nuit passée à nourrir ma vengeance. Obnubilé par la guerre… par l’Anneau… par le vide qui se creuse sous mes pieds. Et pourtant… ce sont ces petites choses, ces instants fugaces, qui me rappellent encore que je suis vivant. Les êtres innocents comme Fendrel et Milo, leurs rires, leurs cris, leur courage fragile mais vrai… Mais aussi la chaleur et la douceur des femmes… Eltariel… Son regard, sa force, sa présence qui m’ébranle et me rappelle qu’il reste quelque chose à protéger… quelque chose qui me rattache à mon humanité. Je serre les poings dans le vide, sentant le froid et l’obscurité m’engloutir. Une certitude me traverse, plus forte que la peur, plus puissante que la douleur :
Celebrimbor sourit, ses yeux brillants d’une lueur que je n’avais jamais vue auparavant.
Je sens un souffle de chaleur traverser mon esprit, une promesse de lutte et de vengeance, et pour la première fois depuis longtemps, je ne me sens pas seul dans la mort…”
…
Soudain, tout se fissure autour de moi. Comme si un vent invisible me saisissait, me tirait hors du néant. Je me sens aspiré, aspiré loin de l’abîme bleu et noir, loin de la froideur et du silence. Mon esprit hurle, mais je suis porté, projeté, et dans un souffle, je retrouve le monde des vivants. Mon corps s’éveille avec une violence presque surprenante. Chaque muscle, chaque nerf brûle de conscience retrouvée. J’halète, le goût du fer et de la terre encore sur mes lèvres, et je sens… rien. Plus de flèches plantées, plus de douleur dans ma chair. Mes blessures ont disparu. Seuls mes vêtements portent encore les marques des impacts, criblés de trous laissés par les flèches.
J’ouvre les yeux. La lumière est douce mais nette, filtrée à travers la toile d’une tente. L’odeur du bois et de la poussière du Gondor me parvient, mêlée à celle des bandages et des herbes médicinales. Je suis allongé sur un lit, immobile un instant, sentant chaque battement de mon cœur. Mais soudain, une voix familière fend le silence.
Je tourne la tête. Ce timbre… grave, rocailleux, mais adouci par une chaleur rare. Mon cœur se serre. Entre les pans de la tente, une silhouette s’avance, large d’épaules, drapée dans une armure d’acier poli aux reflets d’argent. Le blason du Gondor brille sur sa poitrine, terni par la poussière des routes.
Il esquisse un sourire bref, presque incrédule, et s’arrête à quelques pas du lit. Ses yeux sombres, cernés par la fatigue, brillent d’une lueur que je n’avais pas vue depuis… Minas Ithil.
Je tente de me redresser, mais mes bras tremblent aussitôt. Baranor s’approche sans hésiter, pose une main ferme sur mon épaule pour m’en empêcher. Sa paume est chaude, vivante, contraste cruel avec la froideur spectrale qui pulse encore dans mes veines.
Sa voix est grave, vibrante, chargée d’un mélange de soulagement et d’autorité. J’inspire lentement, mes poumons encore engourdis par le froid du néant. Mon regard se relève vers lui. Baranor se tient devant moi, solide comme une montagne. Sa peau sombre capte la lumière pâle qui filtre à travers la toile de la tente, luisant légèrement de sueur et de poussière. Ses cheveux noirs, courts et crépus, forment une couronne dense autour de son visage. Ses traits sont nets, sans barbe, durs mais nobles. Ses pommettes hautes, sa mâchoire carrée et ses yeux d’un brun chaud inspirent à la fois respect et apaisement. Il a vieilli, un peu, mais sa prestance n’a pas faibli.
Je sens ma gorge se serrer. Tant de morts, tant de visages disparus… et lui, il est là. Vivant. Et je le retrouve enfin.
Il plisse légèrement les yeux, comme s’il cherchait à comprendre ce qu’il y a derrière mes mots, mais ne dit rien. J’avance une main hésitante et la pose sur son épaule. Sous mes doigts, sa peau est chaude, ferme, réelle. L’odeur du cuir et du fer s’y mêle à celle, plus humaine, de la fatigue.
Mon ton est sincère, ma voix tremble légèrement, étranglée par une émotion que je croyais perdue. Baranor me fixe un instant, puis son visage s’adoucit. Il esquisse un sourire franc, qui fend la dureté de ses traits. Sa main se lève et se pose sur mon épaule en retour, lourde, fraternelle.
Je baisse un instant les yeux, incapable de soutenir ce regard qui me renvoie à ce que je suis devenu. Un chef de guerre d’une armée d’Orques.
Mais déjà, un souvenir me traverse comme une flèche. Deux visages rieurs, deux voix trop jeunes pour avoir vu tant d’horreurs. Fendrel et Milo. Mes deux protégés. Je redresse alors brusquement la tête.
Baranor cligne des yeux, surpris par ma hâte. Puis il rit doucement, secouant la tête.
Je ferme les yeux un instant, laissant échapper un soupir. Le poids qui m'écrasait se relâche, soulagé de savoir qu'ils vont bien.
La tente semble soudain plus claire, l’air un peu moins lourd. Et dans ce silence fragile, pour la première fois depuis longtemps, je me sens… vivant. Baranor esquisse un signe de tête et dégage la toile d’un geste.
Je hoche simplement la tête et le suis hors de la tente. L’air frais du dehors me frappe de plein fouet. L’odeur de la terre, du cuir et des feux de camp s’y mêle, familière, presque réconfortante après le froid du néant.
Devant moi, le camp s’étend à perte de vue. Nous sommes sur une hauteur boisée, là où les collines d’Emyn Arnen s’ouvrent vers les plaines. Au loin, les forêts bordent la frontière du Mordor, sombres et épaisses, comme une mer d’ombres prête à tout engloutir. Des tentes blanches et grises s’alignent par dizaines, battant doucement sous la brise. Les étendards du Gondor claquent, l’emblème de l’Arbre Blanc brillant sous le soleil matinal. Plus loin, une vieille forteresse de pierre domine le camp, vestige d’un poste de garde oublié, ses murs couverts de mousse et de lierre. Des chevaux hennissent près des enclos, leurs robes sombres luisant de sueur et de poussière. L’air résonne du bruit des marteaux, du métal qu’on aiguise, des voix qui ordonnent. Partout, des hommes. Des soldats. Ils s’entraînent, rient, partagent du pain, ou astiquent leurs armes dans la lumière. Ce sont des visages jeunes, mais marqués. Des corps robustes, taillés pour la guerre. Rien de ces recrues tremblantes que j’ai connues à Minas Ithil. Ici, chaque regard respire la discipline et la force. Baranor avance à grands pas, et je marche à ses côtés.
Je le regarde de biais. Son allure le trahit : la posture d’un chef de guerre, droite et fière, mais sans arrogance. Il marche parmi ses hommes comme un frère plus que comme un seigneur.
Je hoche lentement la tête, écoutant chacune de ses paroles tandis que nous traversons le camp. Les soldats s’écartent sur notre passage. Certains se redressent, d’autres murmurent, hésitant entre respect et crainte. Je sens leurs yeux sur moi.
Des voix basses, presque craintives, glissent dans mon dos. Je perçois à la fois la ferveur et le malaise qu’elles portent. Ces hommes me regardent comme on regarde une légende… ou un fantôme… Je garde le silence, les yeux fixés sur Baranor. Lui, ne dit rien. Mais je sens, dans la tension de sa mâchoire, qu’il entend ces murmures aussi bien que moi. Baranor ralentit légèrement le pas, son manteau de cuir sombre claquant doucement contre ses bottes au rythme de sa marche. Le soleil déclinant fait briller sa peau noire d’un éclat chaud, presque cuivré, et la lumière accroche les boucles épaisses de ses cheveux. Il a le port fier, la stature solide d’un soldat aguerri mais son regard, lui, conserve cette douceur fraternelle qui ne l’a jamais quittée.
Je sens que les regards des soldats sur moi ne faiblissent pas, et que les murmures persistent à glisser derrière nos pas. Même Baranor n’y échappe pas complètement.
Je laisse échapper un souffle léger, un rictus sans chaleur.
Il m’observe du coin de l’œil, son visage sérieux mais empreint d’une réelle admiration.
Il s’arrête alors, juste devant moi. Ses yeux sombres se plantent dans les miens, durs et sincères à la fois.
Je reste un moment silencieux. Ses mots me traversent comme une flèche, sans douleur, mais avec une force inattendue. Je sens ma gorge se serrer, ma respiration se calmer.
Un fin sourire traverse son visage, avant qu’il ne reprenne sa marche d’un pas plus lent. Je le suis, une main posée sur la garde de mon épée. Nous passons entre les tentes et les cavaliers qui s’entraînent dans la poussière. Tous s’inclinent ou murmurent sur notre passage. Certains me dévisagent avec une admiration mêlée de crainte. Les regards et les murmures qui m’accompagnent semblent plus insistants à mesure que nous avançons. Puis, une pensée me traverse, plus vive, plus brûlante.
Baranor s’immobilise net. Son dos se fige. Je vois ses épaules se tendre, ses poings se fermer lentement le long de ses cuisses. Le silence qui suit me paraît brutal. Seul le hennissement d’un cheval rompt le calme. Il se tourne vers moi, lentement. Ses yeux, d’ordinaire clairs et déterminés, sont chargés d’une ombre lourde, presque douloureuse. Je sens mon cœur se serrer.
Baranor garde le silence quelques secondes, les mâchoires crispées. Il finit par détourner le regard vers le sol, comme s’il cherchait ses mots.
Un frisson me parcourt. Le vent semble soudain plus froid et mon cœur bat plus fort, une angoisse sourde s’installe. Je fronce légèrement les sourcils.
Il s’immobilise un instant, le regard fuyant vers les tentes et les cavaliers. Puis il se retourne, s’approche de moi à pas mesurés, comme pour que personne n’entende. Son souffle se mêle au mien, chaud et ferme, et je sens la gravité de ce qu’il va dire.
Baranor hoche la tête, silencieux un instant, puis reprend :
Une colère sourde monte en moi. Après ce qu'elle a vécu, sa situation est tout bonnement injuste…
Il soupire, long et lourd, et je perçois son hésitation à me confier davantage. Le silence s’installe entre nous, pesant. Je le regarde, un froncement de sourcils :
Baranor détourne le regard, les mains crispées, puis s’approche légèrement, baissant la voix pour que personne n’entende.
Je plisse les yeux, ne comprenant pas encore.
J’imagine que Baranor veut dire par là que Idril aurait aimé me déclarer sa flamme avant que je disparaisse de sa vie. Mais c'est peut-être mieux que ce ne se soit pas fait…
Il secoue légèrement la tête, les traits tirés mais empreints d’une gravité sereine.
Je reste muet, les sourcils froncés, le souffle un peu court. Ses mots résonnent dans ma poitrine comme des coups sourds. Je sais qu’Idril m’aime encore, et je sais que Baranor tient à elle. Pourtant, nous sommes amis. Tout se mêle dans ma tête : malaise, culpabilité, tristesse. Je voudrais pouvoir aller la retrouver, la soutenir, mais est-ce que ce ne serait pas raviver sa douleur… surtout si elle m’aime toujours ? Une voix glaciale et moqueuse s’insinue dans mes pensées :
Je grimace, serrant les poings, mais je ne réponds pas à Celebrimbor. Son ton me tire un léger frisson, mais je le laisse parler. Baranor, comme pour rompre ce moment, reprend d’une voix ferme et posée :
Il pose sa main, chaude et solide, sur mon épaule, et le contact me transmet une étrange assurance. Sa voix se fait plus douce :
Il tend la main vers moi. Je la serre à mon tour, ressentant sa force et sa sincérité. Je lui adresse un léger sourire.
Mais soudain, un petit cri aigu fend l’air sec du camp :
Je me retourne, et Milo et Fendrel sont là. Les Hobbits lâchent la nourriture qu’ils tenaient dans leurs bras, leurs yeux brillant d’émotion, les joues rouges et humides. Leurs cris résonnent avec une urgence joyeuse, et ils se précipitent vers moi, se jetant dans mes bras avec une énergie désordonnée et pleine d’amour. Je m’accroupis, les prenant tous les deux dans mes bras. Leur chaleur, la douceur de leur peau, le parfum de la forêt et du feu de camp qui colle à leurs vêtements… tout me rassure. Je sens leur cœur battre contre le mien, palpitant et rapide, et un sourire se dessine malgré moi sur mon visage.
Ils ne répondent que par de petits sanglots joyeux et des câlins désordonnés, se collant à moi avec la confiance totale de l’enfance. Un instant, tout le poids de la guerre, de la mort et de la distance disparaît, remplacé par cette chaleur simple et pure. Ils ne sont entrés dans ma vie que depuis quelques jours, et pourtant je ressens pour eux une étrange tendresse, presque paternelle…
Après c'est retrouvailles, Baranor reprends la parole, puis dit d’une voix calme mais autoritaire :
Puis je me détourne, et Milo et Fendrel trottinent aussitôt à mes côtés, rayonnants de me voir encore debout. Ils parlent déjà trop vite, trop fort… Mais leur brouha m’apaise, contre toute attente. Et je me surprends à être simplement heureux de les entendre.
Je pousse le pan de la tente et laisse entrer la lumière pâle du matin. L’air est encore frais, chargé de l’odeur d’herbe humide et de terre retournée. Les Hobbits me suivent sans un mot au début, comme deux petites ombres fébriles, leurs pas rapides trottinent derrière moi sur le sol battu, presque trop calmes pour ce qu’ils retiennent. La tente est simple, mais spacieuse, et surtout… propre. Un baquet d’eau encore tiède fume doucement. Un soupir m’échappe. Mes muscles protestent dès que je retire la première pièce d’armure. Milo et Fendrel se figent une seconde toujours impressionné par ma nudité… puis leur barrage de paroles éclate malgré que je sois occupée à me laver…
Je lâche un rire grave, malgré la fatigue, en écoutant leur éternelle chamaillerie. Je plonge mes mains dans l’eau tiède et la chaleur détend mes doigts engourdis et arrache doucement la saleté séchée de ma peau. Pendant que je me lave, les Hobbits poursuivent, intarissables.
Je relève un sourcil, surpris et curieux. Détournant mon regard bleuté vers eux. Fendrel hoche la tête, très fier :
Après m’être lavé de la tête au pied, l’odeur du savon collant à ma peau. Je me sèche, frissonnant lorsque l’air frais rencontre mes muscles humides. J’enfile un pantalon noir, propre. Laissant le reste de mes vêtements sécher près du brasero tandis que je m’assois pour réparer mon armure. Coudre et réparer le cuir autant que possible. Les Hobbits s’installent de part et d’autre, comme deux apprentis minuscules. Observant chacun de mes gestes.
Et je ne peux que continuer à sourire. Leur manière de raconter, leur mimiques et leurs gestes. Tout est drôle à voir et à entendre. Et encore plus quand j’imagine la scène. Et pendant ce temps, je continue mes réparations mais pas longtemps. Les sangles abîmées pendent encore, et certaines pièces sont trop tordues et troué, pour être réparées ici.
Milo et Fendrel hochent la tête, soudain très sérieux, comme s’il s’agissait d’un rituel sacré. Je rassemble les pièces d’armure dans mes bras : cuir reforgé, métal des lanières cabossé, sangles, plaques fin du plastron. Le tout pèse lourd, froid contre mon torse nue. La fraîcheur du matin me frôle la nuque lorsque je pousse le pan de la tente pour sortir. Mais avant même que la lumière n’entre, la petite voix tremblante de Fendrel s’élève derrière moi :
Et je reste immobile, le souffle suspendu. Le mot résonne dans la tente. Milo cesse de respirer, la bouche entrouverte. Ils me fixent tous deux, attendent des réponses. Je sens Celebrimbor derrière moi, comme une ombre froide glissant le long de ma colonne vertébrale. Je prends une longue inspiration…
La voix glacée de Celebrimbor se glisse dans mon esprit :
Je prends une longue inspiration. Celebrimbor à raison sur ce point… Je ne peux pas leur cacher la vérité à mon sujet plus longtemps… Ils méritent de savoir. Je ferme les yeux un instant. Un souffle, un poids. Puis je soupire, longuement, et me tourne vers eux.
Je reviens dans la tente. Le tissu retombe derrière moi, voilant le camp et le matin. L’intérieur s’assombrit, bercé par la lumière douce du brasero qui rougeoie encore. Je dépose mon armure endommagée sur la table avec un bruit lourd, métallique. Les pièces s’entrechoquent comme des os brisés. Puis je m’assieds. Milo et Fendrel m’imitent, silencieux. Ils s’assoient en tailleur devant moi, leurs petites silhouettes tendues, leurs visages levés vers le mien. Milo essuie machinalement une goutte sur sa joue. Fendrel, lui, garde les mains serrées sur ses genoux, si fort que ses jointures blanchissent. Je les regarde longuement. Puis je commence…
Les mots sont durs à prononcer. Ils prennent racine dans ma gorge comme des pierres anciennes que j’arrache…
Celebrimbor, froidement, murmure à mon oreille intérieure :
Mais je baisse les yeux. Je refuse que sa froideur définisse ces deux enfants…
Puis à la fin de mon histoire, un silence tombe. Épais et étouffant…. Milo a les larmes aux yeux, brillant, prêt à déborder… Sa lèvre tremble. Il renifle, mais ne détourne pas le regard. Fendrel, immobile, semble lutter contre un frisson. Ses mains tremblent et il se mord l’intérieur de la joue pour ne pas pleurer. Je me penche vers eux, lentement. Mes mains, larges, calleuses, se posent avec une infinie douceur sur leurs épaules frêles. Ma peau froide contraste avec leur chaleur, mais je sens leur petit souffle se calmer, juste un peu.
Milo éclate en sanglots silencieux, se penchant contre ma poitrine. Je le reçois, une main derrière sa tête, caressant doucement ses cheveux bouclés. Fendrel, lui, baisse enfin la tête et laisse une larme tomber sur ses genoux. Je les garde un instant contre moi, une main sur chacun, comme un père qui ne sait plus comment protéger ses enfants du chagrin. Et dans l’ombre derrière mes yeux, Celebrimbor garde le silence… pour la première fois depuis longtemps…
Le pauvre Milo sous le choc, sanglote contre ma poitrine, son petit corps secoué de tremblements rapides, presque douloureux. Je passe une main lente dans ses cheveux épais, essayant d’apaiser ce chagrin qui n’aurait jamais dû être le sien. Fendrel, lui, essuie brusquement ses propres larmes du revers de la main. Puis il relève la tête vers moi, ses yeux encore brillants mais traversés d’une résolution farouche. Il se relève, comme pour me défier… ou me soutenir. Sa voix ne tremble pas quand il parle :
Les mots tombent comme une petite déclaration de guerre contre le désespoir. Il les dit avec la simplicité d’un enfant… et la force d’un cœur immense. Je sens quelque chose bouger dans ma poitrine, pas un battement, non… mais l’ombre d’un souvenir. Je souris… Très ému…
Milo rit aussitôt, un petit éclat mêlé de larmes et de joie. Fendrel, lui, tente… mais son sourire vacille, fragile comme un fil tendu. Il inspire, hésite, puis demande d’une voix basse mais déterminée :
Je me redresse un peu, les regardant l’un après l’autre. Puis je secoue doucement la tête.
Le silence retombe, profond. Milo essuie ses yeux. Fendrel baisse la tête, mordillant sa lèvre. Et je reste là, avec eux, entre l’ombre de ma malédiction et la lumière fragile de leur avenir. Milo renifle, Fendrel serre les poings… et je vois tout de suite ce qui se passe : la frustration. L’impuissance. Cette colère douce et triste de ne pas pouvoir faire plus pour moi… Leur regard me transperce presque, deux petites flammes déterminées dans un monde trop grand pour eux. Et je refuse de les laisser s’y brûler… Alors je change doucement de ton, glissant vers un sourire discret, presque malicieux. Je me redresse, ramasse les pièces de mon armure cabossée, les plaques froides, les sangles tordues. Le métal tinte contre mes bras nus.
Milo essuie ses joues d’un geste vif, comme s’il chassait la tristesse elle-même, et bondit presque sur mes pieds.
Il trépigne, déjà tout sourire, les yeux pétillants d’excitation neuve, comme si je venais de lui annoncer un festin. À côté de lui, Fendrel hoche la tête plus lentement, encore un peu pâle, encore secoué par mon récit. Mais sa voix est stable, même si elle est hésitante :
Je pose sur eux un regard calme, reconnaissant. Deux petites silhouettes encore tremblantes… mais debout. Toujours debout…
Et, avec les plaques d’acier serrées contre moi, je soulève le pan de la tente pour les mener vers la forge du camp, là où le métal reprend vie sous le feu. Pour eux, entendre mon histoire à été dur. Mais c'est nécessaire. Bientôt, je devrais me préparer à leur dire adieu. Car au Mordor, dans la vengeance, dans la guerre qui m’attend. Je n'ai pas de place pour eux.
A suivre,