La Plume de la Fin
Chapitre 1 : La Plume de la Fin
2293 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 06/01/2026 09:10
Le château était en train de mourir. Pas dans la violence d’un siège, ni dans la fureur aveugle des flammes, mais dans une lente agonie, presque respectueuse, comme si le temps avait décidé de reprendre ce qui lui appartenait sans faire de bruit. La pierre pâlissait sous l’assaut patient du lierre. Des veines vert sombre rampaient sur les murs, s’infiltrant dans les fissures, gagnant chaque jour un peu plus de terrain. Les escaliers, jadis polis par des générations de pas martiaux, étaient désormais fendus par des racines épaisses, anciennes, obstinées, qui forçaient la roche sans hâte, mais sans jamais céder. Dans les salles d’armes, là où s’alignaient autrefois épées et boucliers, des fleurs sauvages avaient trouvé refuge. Leurs pétales éclatants, blancs, violets, parfois d’un rouge presque insolent, s’épanouissaient entre le métal rouillé et les pierres brisées, comme une provocation silencieuse. La nature n’effaçait pas seulement le passé : elle le remplaçait. Minas Ithil n’était plus qu’un souvenir envahi par le vert. Un souvenir que le château refusait de laisser mourir tout à fait. Et Boromir détestait chaque feuille. Il avançait dans la grande salle avec une rigidité presque douloureuse, l’armure encore brillante malgré les années, soigneusement entretenue, comme si elle seule devait rester intacte. À chaque pas, ses doigts se crispaient, se refermaient instinctivement, comme s’il craignait que le château ne lui prenne quelque chose, un fragment d’autorité, un droit ancien, une certitude. Il marchait comme un homme qui traverse un lieu où l’on dépouille ceux qui ne se défendent pas assez vite. Boromir avait toujours été ainsi. À garder. À retenir. À refuser de lâcher. Il ne gardait pas seulement des richesses ou des armes. Il gardait des idées figées, des héritages qu’il refusait de voir évoluer, des espoirs morts qu’il préférait porter comme des reliques plutôt que d’accepter leur fin. Il conservait le Gondor tel qu’il devait être, tel qu’il aurait dû rester, quitte à l’étouffer sous ce poids. Son regard s’arrêta sur une colonne presque entièrement dévorée par le lierre.
« Cet endroit aurait dû être détruit, » gronda-t-il, la voix chargée d’une colère sèche. « Réduit en cendres avant d’en arriver là. »
À sa droite, Aragorn observait les murs envahis sans répondre immédiatement. Son regard était grave, ancien, dépourvu de colère.
« Il a été bâti pour durer, » répondit-il enfin. « Mais rien n’est éternel. »
Boromir serra les dents.
« Le Gondor devait l’être. »
Ils n’étaient pas seuls. Derrière eux marchaient Legolas, silencieux, presque irréel, ses pas effleurant la pierre comme s’il appartenait déjà davantage à la forêt qu’à ces murs. Ses yeux clairs suivaient les frémissements imperceptibles des plantes. Une feuille qui se tournait sans vent, une liane qui se rétractait à leur approche. Il lisait le lieu comme un texte ancien. Un peu en retrait avançait Gandalf, appuyé sur son bâton. Son pas était mesuré, mais son regard trahissait une inquiétude profonde. Il n’observait pas seulement ce qui était visible ; il écoutait ce qui persistait sous la pierre, sous les racines, sous le temps. La mission avait été simple. Du moins sur le parchemin. Clore un ancien serment. Mettre fin à ce qui restait de la magie de l’Âge passé, enfermée dans le château depuis la chute de la Lune. Une magie conçue pour protéger, pour nourrir… mais qui, privée de sa fin naturelle, s’était mise à nourrir la terre jusqu’à l’excès, la rendant sauvage, envahissante, hostile. Une fin nécessaire pour éviter une dévastation silencieuse. Mais Boromir n’entendait qu’un mot. Perte.
« Le cœur du château se trouve sous la salle du trône, » déclara Gandalf. « Là où fut écrit le Serment Vert. »
Boromir se tourna brusquement vers lui.
« Un serment écrit peut être effacé, » répliqua-t-il. « Pourquoi s’enfoncer davantage ? »
Gandalf planta son regard dans le sien.
« Parce que ce serment n’est pas fait d’encre ordinaire. »
Ils descendirent. L’escalier en spirale s’enfonçait dans les entrailles du château comme une gorge béante. À chaque marche, la lumière semblait se dissoudre, avalée par la pierre ancienne, jusqu’à ne plus être qu’un souvenir pâle accroché aux torches. L’air devenait plus lourd, plus épais, chargé d’une humidité froide qui collait à la peau et emplissait les poumons d’une odeur de terre et de mousse séculaire. Les racines glissaient désormais sur la pierre, s’insinuant entre les fissures, serpentant le long des murs avec une lenteur presque consciente. Certaines pendaient du plafond comme des veines arrachées au cœur du château, d’autres s’étendaient sous leurs pieds, cherchant la chaleur, la vie, le passage. Elles frôlaient les bottes, effleuraient les chevilles, insistantes, comme des doigts invisibles tentant de retenir ceux qui osaient descendre plus bas. Boromir évitait leurs contacts avec une irritation croissante, repoussant les plus proches d’un geste sec. Il resserra sa cape autour de lui, comme si ces racines pouvaient s’y accrocher, comme si elles risquaient de lui dérober quelque chose de plus précieux que du tissu, jusqu’à son ombre, jusqu’à ce qu’il refusait de nommer. Legolas s’arrêta net. Son regard clair parcourut les parois, suivit les nervures du bois fossilisé, écouta le murmure presque imperceptible qui vibrait dans la pierre.
« Le château est vivant. »
Le son de sa voix sembla troubler l’air lui-même. Boromir ricana, un rire bref, dur, qui résonna mal dans l’escalier étroit.
« Ce ne sont que des plantes. Elles prennent ce qu’on leur laisse. »
L’elfe tourna lentement la tête vers lui, son expression grave, ancienne.
« Non, » corrigea-t-il doucement. « Ce sont des souvenirs enracinés. »
Boromir détourna le regard. Ses mâchoires se crispèrent, et il reprit sa descente sans un mot, comme s’il fuyait plus que des paroles. Ils atteignirent enfin la crypte. La salle circulaire s’ouvrit devant eux dans un silence presque sacré. Les murs, lisses et sombres, semblaient avoir été polis par le temps plutôt que taillés par la main des hommes. La lumière des torches y dansait faiblement, projetant des ombres immobiles, comme si même le feu hésitait à troubler ce lieu. Au centre se dressait une table de pierre, massive, parfaitement intacte, comme si rien ne l’avait jamais osé l’effleurer. Elle semblait hors du temps, épargnée par la poussière, par la ruine, par l’oubli. Sur elle reposait un livre ouvert. Ses pages étaient vierges, d’un blanc presque douloureux à regarder, comme une promesse non tenue ou un secret encore scellé. Elles attendaient, patientes, silencieuses, à la manière d’un coffre jamais forcé, d’un destin suspendu. À côté… une plume blanche. Elle ne semblait pas appartenir à ce lieu. Sa pureté était presque irréelle, éclatante dans la pénombre, comme si elle capturait la lumière au lieu de la refléter. Elle reposait là sans trembler, légère, immobile, chargée d’un poids invisible. Boromir s’en approcha immédiatement, attiré comme par un appel muet.
« Une plume d’Aigle, » murmura Aragorn, sa voix basse, empreinte de respect. « Symbole de serment et de fin. »
Boromir n’attendit pas davantage. Il tendit la main et la saisit. Ses doigts se refermèrent trop vite, trop fort, trahissant une impatience mêlée de crainte. La plume était légère, trop légère pour ce qu’elle exigeait, trop fragile pour le fardeau qu’elle semblait promettre. Pourtant, sous cette légèreté, quelque chose résistait, comme une pression invisible contre sa paume.
« Alors écrivons, » dit-il sèchement. « Et repartons. »
Gandalf secoua lentement la tête. Ses yeux ne quittaient pas la plume.
« Ce n’est pas ainsi que cela fonctionne. »
Et le silence qui suivit fut plus lourd encore que la pierre. Le sol trembla. Ce ne fut pas une secousse brutale, mais une vibration profonde, sourde, comme si quelque chose d’ancien s’éveillait sous la pierre. Les murs gémirent, les piliers frémirent, et une poussière fine se détacha du plafond avant de retomber lentement, suspendue un instant dans l’air figé. Puis les racines jaillirent. Elles éclatèrent hors des fissures avec un craquement humide, s’enroulant autour des piliers dans un bruit de bois brisé et de pierre arrachée. Certaines se projetèrent vers les vivants, encerclant des jambes, happant des bras, serrant sans violence apparente mais avec une détermination implacable. Leur surface était rugueuse, couverte de mousse sombre et veinée d’une lueur verdâtre, pulsant comme une chair traversée de sang. Le Gardien Vert s’éleva. Il prit forme lentement, masse végétale palpitante, assemblage de racines, de branches et de feuilles anciennes, animée par une magie que le monde refusait d’abandonner. Son corps semblait respirer, gonflé et contracté par une force primitive, et chaque mouvement faisait résonner la crypte d’un grondement profond. Ce n’était pas une créature née pour tuer, mais pour préserver, coûte que coûte. Boromir tenta de reculer. Mais une liane jaillit, rapide, précise, et s’enroula autour de son poignet, précisément celui qui tenait la plume. Elle se resserra aussitôt, froide et ferme, comme si elle reconnaissait l’objet, comme si elle savait. Il tira. Ses muscles se tendirent, ses dents se serrèrent. Il lutta contre l’emprise, contre la douleur sourde qui remontait le long de son bras. Toujours résister. C’était ce qu’il avait toujours fait.
« Écris ! » cria Aragorn, sa voix couvrant le fracas des racines et le grondement du Gardien.
Boromir hésita. Écrire, c’était rendre. C’était accepter de lâcher ce qu’il avait protégé toute sa vie. Pouvoir, héritage, certitude. C’était renoncer à l’illusion que garder signifiait sauver. Gandalf posa une main ferme sur son épaule. Le contact était ancré, immuable, presque rassurant au milieu du chaos.
« Ce serment ne demande pas de l’encre, » dit-il d’une voix grave. « Il demande un renoncement. »
Boromir baissa les yeux vers la plume. Toute sa vie, il avait cru que garder était une force. Qu’amasser, protéger, retenir faisait de lui un rempart contre la perte. Il comprit enfin que c’était une peur. La peur du vide. La peur de l’après. La peur de n’être rien sans ce qu’il possédait. Alors, lentement, douloureusement, comme on ouvre une main crispée depuis trop longtemps, il desserra les doigts. La liane se détendit imperceptiblement. Il écrivit.
« Je rends ce qui fut gardé au-delà du temps. Que l’Âge s’achève. »
À la dernière lettre, la plume se dissout. Elle ne tomba pas. Elle se défit, se fragmenta en une poussière lumineuse qui s’éleva un bref instant avant de disparaître, comme un souffle repris par le monde. Les racines se fanèrent. Leur lueur s’éteignit, leur étreinte se relâcha, et elles se rétractèrent lentement dans la pierre, laissant derrière elles une odeur de terre humide et de feuilles mortes. Le Gardien Vert s’effondra sans bruit, se désagrégeant en un amas inerte de bois ancien. Le château expira. Un long souffle parcourut les murs, traversa la crypte, fit vaciller les flammes. La tension se rompit, laissant place à un silence nouveau, non plus chargé de veille et de retenue, mais d’achèvement. Et pour la première fois depuis des siècles, quelque chose fut enfin rendu au temps.
À l’aube, ils quittèrent Minas Ithil. Le ciel pâlissait lentement, passant du bleu nocturne à des nuances de cendre et d’or naissant. Une brume fine s’accrochait encore aux pierres blanches de la cité, glissant le long des remparts et des escaliers comme un dernier souffle nocturne refusant de se dissiper. Les tours, silencieuses, semblaient désormais vidées de leur veille ancienne, libérées de ce qu’elles avaient retenu trop longtemps. Le groupe avançait sans hâte, leurs pas résonnant doucement sur la route encore humide de rosée. Aucun ne parlait. Il n’y avait plus rien à dire. Boromir marchait plus léger. Son pas n’était pas plus rapide, ni plus assuré, mais débarrassé. Quelque chose s’était défait en lui, un poids qu’il portait depuis si longtemps qu’il avait fini par le confondre avec sa propre force. Il se sentait vidé, oui, comme après une longue veille ou une bataille intérieure trop longtemps repoussée. Mais libre. L’air du matin emplissait ses poumons sans résistance, clair, presque neuf. Il ne sentait plus la tension constante dans ses épaules, ni cette crispation familière dans ses mains, toujours prêtes à retenir, à protéger, à posséder. Il n’avait rien gardé. Ni serment secret, ni charge invisible, ni fardeau hérité du passé. Ce qu’il avait rendu ne laissait derrière lui ni vide béant ni regret dévorant, seulement un espace ouvert, calme, enfin respirable. Et pour la première fois, alors que la lumière de l’aube gagnait les collines et que Minas Ithil disparaissait lentement derrière eux, cela ne lui semblait pas une perte. Mais un commencement.