L'Eclat d'Améthyste Tome 1 - Le Sang des Cendres

Chapitre 7 : Les Murmures d'Imladris

4995 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 20/05/2026 05:18

L’odorat fut le premier sens qui s'extirpa du néant, bien avant que ma conscience ne reprenne ses droits. Ce n’était plus le relent métallique du sang séché qui me collait au palais, ni l'âcreté du cuir pourri par des semaines de pluie, encore moins cette odeur acide de peur transpirée par les Hobbits. À la place, une vague de parfums s'insinua sous mes paupières closes. Des pins chauffés par un soleil généreux, du jasmin nocturne dont l'arôme flottait encore dans l'air frais, et l’odeur cristalline de l’eau vive pulvérisée contre la roche. C'était une effluve si pure, si limpide, qu’elle semblait vouloir laver mes poumons de l’intérieur, chassant un à un les derniers miasmes putrides de Nazgûl qui m'avaient empoisonnée. J’ouvris les yeux. Le corps immédiatement en alerte, chaque muscle bandé, je tentai de bondir hors du lit. Ma main droite, habituée à la rudesse des bois, plongea instinctivement vers ma hanche pour y trouver le pommeau froid et rassurant de ma dague. Mes doigts ne rencontrèrent qu'un vide déconcertant, puis la caresse fluide de la soie. Je me redressai d'un coup sec, un juron elfique particulièrement peu élégant mourant sur mes lèvres alors que je réalisais mon impuissance. Je n'étais pas dans un fossé boueux, ni sous le couvert précaire d'un buisson d'épines. Je flottais dans un lit immense, drapée de tissus argentés qui glissaient sur ma peau comme une eau légère. La chambre, vaste et baignée d'une clarté opaline, semblait irradier sa propre lumière. Elle s'ouvrait sur un balcon de pierre sculptée, une dentelle minérale dont les entrelacs de marbre imitaient si bien les arbres qu'on eût cru la forêt pétrifiée dans la joie. De là, le chant polyphonique des cascades de Fondcombe montait vers moi, porté par une lumière dorée, celle d'une aube qui ignorait tout de l'Ombre et de sa progression. J'étais propre. Ma peau, autrefois tannée par le vent et encroûtée par la boue des routes, était maintenant d'une douceur de pétale. Quelqu'un s'était glissé dans mon sommeil pour panser mes plaies et brosser mes cheveux avec une patience infinie. Ils retombaient désormais sur mon dos en un flot sombre, sans un seul nœud, sans une seule trace de la poussière du monde. Cette propreté me paraissait presque suspecte, comme si l'on avait tenté d'effacer la guerrière pour ne laisser que le souvenir d'une femme.

« Par les Valar, » grommelai-je en repoussant les couvertures avec une vigueur mal contenue. « Ils m’ont transformée en poupée de salon pendant mon sommeil. »

Je me sentais vulnérable, presque exposée, privée de cette seconde peau qu'était mon armure de cuir. Sans le poids familier des lanières qui comprimaient mon torse et la protection rigide de mes brassards, chaque courant d'air sur mes bras nus me semblait une intrusion. Sur une chaise de hêtre aux lignes courbes, dont le bois poli brillait d'un éclat soyeux, ma tenue de voyage avait été disposée avec un soin presque dérangeant. La boue, le sang de Frodon et la poussière des routes avaient été effacés des mailles et du cuir, comme si l'on avait voulu gommer les preuves de mon calvaire. Mais c'était l'objet posé juste à côté qui capturait mon regard. Une robe de cérémonie d'un violet profond, couleur d'une améthyste sombre et royale, m'attendait, étalée là comme un défi. Je la fixai avec le mépris froid qu'une princesse n'ayant plus que ses dagues pour tribu accorderait à un costume de théâtre. Cette étoffe précieuse n'était à mes yeux qu'une muselière dorée, une tentative de m'enfermer dans un rôle qui n'existait plus. Porter ce vêtement, c'était accepter de jouer la comédie d'une noblesse intacte, alors que mon peuple n'était plus que cendres et souvenirs. À quoi bon la soie, quand on n'a plus personne à gouverner, ni terre à protéger ? Un léger cognement, discret et feutré comme une chute de feuille sur le marbre, m'arracha à ces pensées amères. Le son vibra dans le silence cristallin de la chambre, me rappelant que même ici, au cœur du sanctuaire elfe, je n'étais qu'une invitée dont on surveillait le réveil.

« Entrez, si vous n'avez pas peur des griffes ! » lançai-je de mon ton le plus effronté.

La porte pivota sans un bruit. C’était Gandalf. Le vieux magicien semblait avoir vieilli de cent ans depuis notre dernière rencontre, les rides de son visage gravées plus profondément par les inquiétudes du monde, mais ses yeux bleus pétillaient toujours de cette malice qui m’agaçait autant qu’elle me rassurait.

« Toujours aussi aimable au réveil, Alya, » dit-il en s'appuyant sur son bâton de pèlerin. « Je vois que l'hospitalité d'Elrond n'a pas réussi à entamer ton tempérament de feu. »

« Tu étais où, Gandalf ? » explosai-je, ignorant ses civilités alors que je me levais, les pieds nus sur le sol de pierre tiède. « On a failli mourir dix fois ! Frodon a été poignardé, les Neuf nous ont traqués comme du bétail, et j'ai dû me coltiner un Rôdeur mystérieux qui en savait bien trop pour mon propre bien ! »

« J'ai été retenu par des ombres plus denses que les tiennes, ma chère, » répondit-il d'une voix soudain grave. « Mais Frodon est sauvé. Il repose dans la chambre voisine. Elrond a accompli des miracles que seule la science de Fondcombe permet. »

Je sentis une immense boule de tension, ce nœud de fer logé entre mes omoplates depuis les ruines d'Amon Sûl, se fissurer puis se dénouer brusquement. L'effet fut presque douloureux, comme une brûlure qui s'éteint. Frodon vivait. Ces deux mots balayèrent tout le reste. Ma fierté froissée de n'avoir pu le protéger seule, la morsure du froid, la fange qui m'avait collé à la peau et l'ombre terrifiante des Spectres. Tout cela s'évaporait, ne devenant plus qu'un mauvais rêve, un vent lointain qui s'essoufflait contre les remparts de ma conscience. Le soulagement m’envahit si violemment que j’en eus le vertige. Je me laissai retomber sur le bord du lit, sentant le matelas s'affaisser sous mon poids. Mes jambes, qui m’avaient portée à travers l’enfer, semblaient soudain changées en plomb. Mes yeux violets, d'ordinaire animés par un éclat belliqueux et une méfiance de chaque instant, s'éteignirent peu à peu pour laisser filtrer une fatigue immense, une lassitude vieille de dix-sept ans qui remontait des profondeurs de mon âme. À cet instant, je ne ressemblais plus à une menace, ni même à une princesse. J'étais simplement une voyageuse épuisée qui réalisait, avec un train de retard, qu'elle venait de frôler le gouffre.

« Il va y avoir un Conseil, n'est-ce pas ? » demandai-je en devinant l'agitation inhabituelle qui régnait dans la vallée. « C’est pour ça que tout ce monde arrive. J'ai senti des présences... différentes, dès mon réveil. »

« Des représentants de toutes les terres libres ont répondu à l'appel, » confirma Gandalf. « Des Nains des montagnes, des Hommes du Sud... et des Elfes de la Forêt Noire. Le fils de Thranduil est arrivé hier soir avec une escorte. »

Le nom de Legolas Vertfeuille résonna dans mon esprit comme un écho distant, un rappel d'un monde que j'avais fui. Cinquante ans de plus que moi. Pour un humain, c’est une vie entière. Pour nous, c’est l’écart infime entre une enfance sauvage passée dans les cendres et une maturité princière sous les frondaisons. J’avais entendu les récits de mon père. L’archer prodige, le prince sylvain qui préférait le silence des bois aux intrigues de la cour de son père. Je savais qu’il connaissait mon nom, lui aussi. La « Princesse des Cendres », l'héritière d'une lignée tombée dont le sang était resté pur malgré l'exil et la poussière des routes.

« Legolas, hein ? » murmurai-je en jetant un regard assassin à la robe violette. « Il paraît qu'il est aussi rigide qu'un vieux chêne et qu'il ne décroche pas un sourire avant d'avoir tué une douzaine d'Orques. »

« Ne sois pas si prompte à juger, Alya. Vous avez plus en commun que tu ne le penses. Notamment une certaine propension à ignorer royalement les ordres de vos aînés. »

Je ricanai, un son sec qui n'avait rien de princier. Je savais ce que Gandalf attendait de moi. Que je joue la princesse pour le Conseil. Que je représente ma lignée disparue avec la dignité que je m'efforçais de piétiner depuis dix-sept ans pour survivre.

« Je porterai cette robe, magicien, » conclus-je en me levant pour faire face au balcon. « Mais si ce prince Vertfeuille me regarde de haut sous prétexte que je n'ai pas passé les trois derniers siècles à compter les feuilles de ses arbres, je lui rappellerai que mes dagues ont plus d'expérience que ses protocoles. »

Gandalf laissa un sourire discret se perdre dans les replis de sa barbe grise, tandis que ses yeux retrouvaient cet éclat de silex qu'il n'avait que pour les grandes tempêtes. Il resta un instant silencieux, observant Alya avec une tendresse mêlée de gravité. Il savait que le Conseil d'Elrond ne serait pas une simple réunion de diplomates, mais un affrontement de volontés tendues par la peur et l'orgueil des anciens royaumes. Le vieux magicien imaginait déjà la scène. Les seigneurs elfes, les dignitaires nains et les héritiers des Hommes, tous drapés dans leurs certitudes et leurs parures impeccables. Faire entrer Alya dans ce cercle, c'était introduire une vérité dérangeante parmi des faux-semblants. Sa présence, celle d'une princesse sans couronne mais au regard chargé de la poussière des routes, agirait comme un ferment. Elle serait une ronce glissée dans un bouquet de cygnes, un rappel cinglant que la guerre ne se gagnait pas dans les bibliothèques de marbre, mais dans la boue qu'elle seule connaissait si bien. Ce tumulte-là n'était pas seulement inévitable. Il était nécessaire pour réveiller les Terres Libres.



Finalement, j’avais cédé, mais chaque fibre de mon être protestait. La soie violette épousait ma silhouette avec une précision que je trouvais insultante. Elle agissait comme un révélateur, soulignant chaque courbe et chaque ligne de mon corps que j’avais passé des années à dissimuler sous l’anonymat protecteur des cuirs de voyage et l'épaisseur des capes de bure. Devant le miroir de bronze au tain fatigué, je ne me reconnaissais pas. Mes yeux violets semblaient s'être chargés de l'orage qui couvait au-dehors, devenant plus sombres, presque orageux, sous la lumière tamisée de l’après-midi. Mes cheveux noirs coulaient librement sur mes épaules, une cascade de jais rebelle qui refusait les diadèmes d'argent ou les tresses complexes que les suivantes d'Elrond avaient tenté de m'imposer. Je ne voulais aucune fioriture, aucun artifice. Mon sang était mon seul titre, et la poussière que je portais encore dans mon âme, ma seule parure. Je déambulais dans les jardins suspendus, mes pas étouffés par les dalles de pierre moussues. Ici, l'architecture de Fondcombe semblait respirer avec la montagne, les colonnes se fondant dans la roche vive et les balustrades disparaissant sous les fougères. Je cherchais désespérément un coin d'ombre, un sanctuaire de silence loin du bourdonnement incessant des délégations. Leurs voix, un mélange de dialectes nains, humains et elfiques, saturaient l'air, mêlées à des parfums de voyage trop forts et au poids de secrets trop lourds pour une si belle journée. C'est au détour d'une arcade de lierre que je le vis. Il se tenait près d'une balustrade de marbre blanc qui semblait suspendue au-dessus du vide, immobile comme une sentinelle de légende surgie d'un Premier Âge. Il observait le lointain, là où la vallée se déchirait pour offrir une vue imprenable sur l'horizon bleuté. Il dégageait l'élégance immuable des Elfes de haut rang. Une droiture si parfaite qu’elle en devenait insultante, tant elle semblait ne lui coûter aucun effort. Sa tenue, déclinée dans les tons d'un vert forêt profond et d'un gris argenté, était d'une propreté impeccable, comme si le temps et la route n'avaient aucune prise sur lui. Sous le soleil filtré par les feuilles dorées des mallorns, qui parsemaient le sol de taches de lumière mouvantes, ses cheveux blonds possédaient la clarté éclatante d'un blé mûr prêt pour la moisson. Je m'avançai, mes sandales de cour ne faisant aucun bruit sur le marbre. Il ne se retourna pas, le silence est une seconde nature chez les nôtres, mais je savais, à l'inclinaison presque imperceptible de sa tête et au léger frémissement de ses épaules, qu'il m'avait identifiée, pesée et jugée bien avant que je ne marque l'arrêt.

« On dit que le sang des Éclipses est plus froid que l'acier de leurs dagues, » dit-il d'une voix mélodieuse, sans même se retourner. « Mais je sens une chaleur de braise qui approche. »

Sa voix était d'un calme olympien, posée avec cette assurance tranquille de ceux qui sont nés sous une voûte étoilée et n'ont jamais eu à justifier leur place au monde. Je m'arrêtai à quelques pas, croisant les bras sur ma poitrine, un geste de défi qui faisait fi de tout protocole de salutation.

« Et on dit que les princes de la Forêt Noire sont si imbus de leur propre lumière qu'ils ne voient pas les ombres grandir à leurs pieds, » répliquai-je.

L'effronterie de ma réponse resta suspendue un instant, telle une flèche qui refuse de retomber, faisant presque vibrer l'air chargé de pollen entre nous. Legolas Vertfeuille entama une rotation lente, millimétrée, un mouvement d'une grâce souveraine qui semblait ignorer l'urgence du monde. Ses yeux étaient d'un bleu limpide, vastes et froids comme un ciel d'hiver au-dessus des cimes, mais ils portaient en eux une profondeur que je n'avais pas anticipée. Le poids de cinquante hivers de plus que les miens. Un écart dérisoire à l'échelle de l'immortalité, un simple battement de paupière pour les nôtres, et pourtant, dans l'immobilité de son regard, je déchiffrai une sérénité qui me fit l'effet d'une gifle. C'était une paix limpide, une certitude d'appartenance que l'exil et la poussière m'avaient volées bien avant que je ne voie le jour. Il ne se contenta pas de me regarder. Il m'étudia avec la précision d'un archer évaluant une cible mouvante. Son regard dériva lentement de mes yeux vers la base de mon cou, s'attardant avec une insistance silencieuse sur la fine cicatrice décolorée qui barrait ma peau. Ce souvenir blanc, vestige d'une lame de brigand dans les collines froides du Nord, semblait hurler mon passé de paria sous la lumière parfaite de Fondcombe. Sous son examen, je sentis ma gorge se nouer, non de peur, mais de la rage impuissante de celle qui se voit mise à nu par un prince qui n'a jamais connu que l'éclat des palais.

« Alya, la Sentinelle de la Comté, » dit-il, ignorant mon pique avec une courtoisie agaçante. « Gandalf m'a parlé de ton courage. Mais il a omis de mentionner que tu parlais comme une mercenaire des cités des Hommes. »

« Je parle comme quelqu'un qui a passé les dix-sept dernières années dans la boue à surveiller des frontières, pendant que d'autres s'admiraient dans les miroirs de leurs palais sylvestres, » rétorquai-je en m'approchant d'un pas défiant. « Tu as peut-être vu défiler les siècles, Prince, mais j'ai affronté plus de noirceur dans les yeux d'un seul Cavalier Noir que tu n'en as sans doute croisé dans toute ta forêt de contes de fées. »

Un éclair de surprise, vite réprimé sous un masque de glace, passa dans son regard. Il esquissa un demi-sourire, un mouvement presque imperceptible du coin des lèvres qui m'irrita au plus haut point.

« Ma forêt est assaillie par les ombres depuis bien avant ta naissance, petite princesse. Le Mal ne choisit pas ses victimes selon leur rang ou l'amertume de leur langue. Mais je vois que tu portes cette soie avec une réticence admirable. On dirait une lame de guerre que l'on aurait tenté d'emballer dans du velours. »

« C'est un déguisement, Legolas. Sous cette soie, je suis toujours la même lame qui a défendu le Gué de Bruinen. Et toi ? Es-tu autre chose qu'un archer bien né, venu porter la parole d'un père qui refuse de voir le monde brûler tant que ses arbres sont debout ? »

Cette fois, il se tendit légèrement. La joute verbale venait de frapper là où l'armure était mince. Nos réputations s'étaient croisées dans les récits des rares voyageurs reliant nos terres, mais la réalité était plus abrasive. Il voyait en moi une exilée instable et impolie. Je voyais en lui le vestige d'un passé trop rigide, trop sûr de sa propre pérennité.

« Le Conseil décidera de notre valeur à tous, » finit-il par dire, reprenant son calme. « Mais sache une chose, Alya. Dans la bataille qui s'annonce, l'audace ne remplace pas la discipline. »

« Et la discipline ne remplace pas l'instinct de survie, » tranchai-je en faisant demi-tour, ma robe violette fouettant mes chevilles. « À demain au Conseil, Vertfeuille. Essaie de ne pas trop t'éblouir avec ta propre gloire d'ici là. »

Je m'éloignai d'un pas rapide, forçant mes muscles à ne pas courir. Pourtant, je sentais son regard peser entre mes omoplates avec la précision d'une flèche encochée, prête à partir. C'était un poids invisible, une ligne de tension tendue entre lui et moi qui refusait de se rompre malgré la distance. Mon cœur battait un rythme trop soutenu, cognant contre ma poitrine étroite comme un oiseau captif contre ses barreaux. Ce n'était pas de la peur, l'ombre des Neuf m'en avait vaccinée, ni même cet agacement pur qui me servait d'ordinaire de bouclier. C'était l'étincelle violente et brève de deux silex se rencontrant dans l'obscurité d'une caverne. Le prince des palais et la sentinelle des confins venaient de se déclarer une guerre silencieuse, un conflit de principes et de sang. Mais alors que je m'enfonçais sous les arcades ombragées du jardin, je dus m'avouer la vérité. Sous le mépris que nous avions brandi comme des dagues, une curiosité mutuelle s'était installée. Une fascination sauvage, plus tranchante que nos lames respectives, qui promettait que le Conseil de demain ne serait que le début d'un incendie bien plus vaste.



L’échange avec Legolas m’avait laissé un goût de fer dans la bouche, cette amertume métallique qui suit les duels où personne ne rengaine vraiment. Je n’aimais pas être déstabilisée, encore moins par un prince qui semblait avoir été sculpté dans une colonne de glace par un artisan trop méticuleux. Mais la fureur qui bouillonnait encore sous mes côtes s'évapora instantanément dès que je franchis le seuil des appartements de Frodon. L'atmosphère ici était radicalement différente du reste d'Imladris. L'air y était plus doux, chargé d'une légère odeur de camomille et de cire d'abeille. Le petit Hobbit était assis sur un lit de repos monumental, presque perdu au milieu de coussins de velours brodés de fils d'argent. Dans cette chambre aux proportions elfiques, sous des voûtes qui s'élançaient vers le plafond comme des branches de hêtre, il paraissait minuscule, d'une fragilité de porcelaine. Pourtant, la lueur de vie, cette étincelle de malice propre aux gens de la Comté, était enfin revenue dans ses yeux clairs. Sam était assis à ses pieds, une main protectrice posée sur la couverture, visiblement en plein milieu d'une version hautement romancée de notre fuite, ses gestes larges mimant des exploits que nous n'avions pas eu le luxe de réaliser.

« Alya ! » s’exclama Frodon.

Son visage s'irradia d'une joie si pure qu'elle jaillit sur moi comme une source d'eau fraîche. Je sentis mes traits se détendre et un sourire, un vrai, fleurir sur mes lèvres malgré moi. Un vrai sourire, celui qui ne sert pas de bouclier, dénué de la moindre once de ce sarcasme qui est ma seconde nature. Je traversa la pièce en deux enjambées silencieuses pour m'asseoir sur le rebord du matelas. Je pris ses mains dans les miennes. Elles n'étaient plus ce bloc de givre qui m'avait hantée pendant toute notre course, mais des mains tièdes, charnues, bien réelles.

« Tu nous as fait une belle frayeur, » petit maître, murmurai-je, mes yeux violets perdant leur éclat de silex pour s'adoucir. « Si tu meurs, qui va supporter mes humeurs dans cette ville de marbre et de chants mélancoliques ? »

« Gandalf m'a raconté ce que tu as fait au Gué, » dit Frodon d'une voix encore un peu voilée, marquée par l'ombre de la blessure. « Et sur le Mont Venteux. Je n'aurais jamais dû allumer ce feu, Alya. Je suis désolée de t'avoir mise en danger... d'avoir mis tout le monde en danger. »

« Oublie ça, Frodon. On a tous survécu, et c'est la seule statistique qui trouve grâce à mes yeux. Maintenant, repose-toi. Demain, les grands de ce monde, vêtus de leurs plus beaux atours et de leurs plus grands principes, vont se disputer le droit de décider de ton avenir. Tu auras besoin de toute ta tête pour ne pas les laisser faire n'importe quoi. »

Je restai là un long moment, immobile, me laissant simplement imprégner par la chaleur de leur petite tribu. C’était un foyer improvisé, fait de rires et de miettes sur les draps. Pippin et Merry venaient de débarquer comme une tempête dans un jardin de verre, faisant voler en éclats le silence compassé de la demeure d'Elrond. Leurs voix résonnaient contre les voûtes, s'élevant dans des récriminations bruyantes sur la gastronomie locale. À les entendre, les salades elfiques et les pains de voyage étaient « bien trop légers, beaucoup trop verts » et manquaient cruellement de la robustesse d’un jambon fumé ou d'une tourte à la bière. Je les observais, un sourire discret aux lèvres. C’était un îlot de normalité absolue, un morceau de la Comté préservé par miracle dans un océan de chaos. Mais l'illusion de paix était fragile. En franchissant le seuil de la chambre pour retrouver les couloirs déserts, le poids de la réalité, froid et implacable, retomba sur mes épaules comme une chape de plomb. La nuit s'était désormais emparée d'Imladris, transformant la vallée encaissée en un écrin d’ombres profondes et d’argent liquide. Je montai vers les terrasses supérieures, là où l'architecture s'efface pour laisser place au ciel. Je débouchai sur un balcon de pierre qui semblait suspendu au-dessus du vide, défiant la gravité. Dans les bassins bordant le parapet, les étoiles se reflétaient avec une clarté si irréelle qu'elles semblaient des joyaux jetés au fond d'un puits de cristal. En contrebas, perdu dans les ténèbres, le fracas incessant des cascades offrait un fond sonore à ma solitude, un grondement blanc qui étouffait jusqu'au bruit de mes pensées. Pourtant, je ne fus pas seule longtemps. À l’autre bout du balcon, là où la balustrade de marbre s'avançait vers la lune, une silhouette se découpait avec la netteté d'une gravure. Sombre, immobile et solide comme un roc, il fixait l'Est. Grand-Pas. Ou plutôt Aragorn. Un nom que je n'osais pas encore prononcer tout haut, de peur qu'il ne brise l'équilibre précaire de notre amitié de rôdeurs, mais que le vent de Fondcombe semblait déjà murmurer entre les colonnes de pierre.

« Tu ne dors pas non plus ? » demandai-je en m'appuyant contre le rebord de pierre glacée.

« Le destin ne dort jamais, Alya, » répondit-il sans détourner les yeux de l'horizon noir. « Demain, le Conseil devra choisir. Et je crains que le choix ne soit bien plus lourd que ce que ces Hobbits peuvent porter, même avec tout leur courage. »

« Ils sont plus solides que tu ne le penses, Aragorn. C'est pour nous que je m'inquiète. Pour ceux qui devront les suivre dans les ténèbres quand les lumières de Fondcombe ne seront plus qu'un souvenir. »

Le visage de Legolas, croisé plus tôt, traversa mon esprit. Je pensai à ma propre lignée, cet héritage de cendres dont je ne portais que le nom et le poids d'une dague. Fondcombe était un sanctuaire magnifique, mais pour moi, c'était une cage de soie. Je sentais l'appel de la route, la morsure du vent, le besoin de retrouver l'acier froid et l'odeur du cuir tanné, loin des sourires polis des diplomates.

« Tu sais, » reprit Aragorn en tournant enfin son regard gris vers moi, un regard qui semblait lire dans mes pensées, « Legolas a demandé qui tu étais. Pas la sentinelle du Nord, mais l'Elfe. Il a été surpris d'apprendre que tu avais refusé l'invitation de Thranduil il y a dix ans. »

« Je n'aime pas les forêts trop sombres, » répliquai-je avec une moue effrontée, redressant la tête. « Et je n'aime pas les rois qui posent trop de questions sur des lignées qu'ils préféreraient voir oubliées. »

Je détachai mes yeux du Rôdeur pour fixer la lune. Demain, tout allait changer. Le nom des Éclipses n'allait plus seulement être le vestige d'une lignée déchue, un secret murmuré dans l'ombre des routes. J'allais lui rendre son Éclat d’Améthyste. Ce ne serait plus le symbole d'une noblesse éteinte, mais celui de ma propre volonté face à la tempête qui se levait à l'Est. Si le monde devait sombrer, il verrait que le sang des Éclipses ne s'effaçait pas devant l'obscurité. Il s'en nourrissait pour briller plus fort. Ma lignée n'était plus une cage, elle redevenait mon arme. Jusqu'ici, ce n'avait été qu'un fardeau, le vestige poussiéreux d'un nom glorieux que je portais comme on traîne une chaîne, un rappel constant de ce que nous n'étions plus. C’était le nom d'un royaume de fantômes, une relique que je cachais sous mes cuirs pour mieux me fondre dans l'ombre des fossés. Mais là, face au gouffre de la vallée et à l'imminence du Conseil, quelque chose se cristallisa dans mon esprit. La princesse sans tribu ne cherchait plus à fuir son sang. L'Éclat d'Améthyste n'allait plus être une épitaphe, mais un étendard. Non plus un simple souvenir de grandeur passée, mais le symbole d'une volonté farouche dressée face à la tempête qui se levait à l'Est. Si le monde devait brûler, il verrait cet éclat briller une dernière fois, non par devoir envers mes ancêtres, mais par choix. Ma lignée n'était plus une cage, elle devenait ma dague.

« Allons dormir, Aragorn. Demain, on nous demandera de sauver le monde. On ferait mieux d'avoir l'air un peu réveillés pour l'occasion, sinon les Elfes de la Forêt Noire vont croire que nous passons nos nuits à pleurer sur notre sort. »

Je m'éloignai vers mes quartiers d'un pas lent, laissant Aragorn à ses pensées de pierre et de lune. Le silence de Fondcombe m'enveloppait, troublé seulement par le froissement de ma traîne sur les dalles polies, un son fluide qui m'était encore étranger. Sur mes épaules et mes bras, je sentais le baiser frais de la brise nocturne, une sensation de nudité qui me faisait frissonner, non de froid, mais d'une vulnérabilité nouvelle. Pourtant, sous la soie violette de ma robe qui flottait à chacun de mes mouvements, mon corps ne semblait pas avoir oublié la route. Par un étrange effet fantôme, je sentais encore la pression familière de mes fourreaux de cuir contre mes cuisses, le poids de mes dagues et la rigidité de mon armure qui m'avait si longtemps servie de carapace. Mes muscles, habitués à la tension des embuscades, refusaient de se détendre tout à fait. Je n'étais pas dupe de mon reflet dans les miroirs de cristal de la cité d'Elrond. Cette princesse de cour, drapée dans les couleurs d'une lignée qu'on croyait éteinte, n'était qu'une illusion de passage, un voile de brume matinale destiné à s'évaporer dès les premiers rayons d'un soleil de guerre. La guerrière, elle, n'avait pas disparu sous les étoffes précieuses. Elle était là, tapie dans l'ombre de ma conscience, patiente et redoutable. En poussant la porte de ma chambre, je savais que le costume ne changerait pas le sang. Les Éclipses étaient de retour, et demain, Fondcombe allait découvrir que même la plus belle des améthystes possède des arêtes capables de trancher la gorge d'un ennemi.


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