Le choix de Gandalf nous avait menés vers les hauteurs de la cité, là où la roche semblait s'affiner. La montée était harassante. Après des heures de marche, l'obscurité finit par se déchirer sur une salle vaste et haute, baignée d'une clarté si soudaine qu'elle en paraissait irréelle. Un puits de lumière, chef-d'œuvre d'ingénierie naine creusé à travers des lieues de roche solide, perçait la voûte. Un rayon pâle, vertical et presque solide, tombait du sommet pour venir frapper un bloc de pierre blanche solitaire, dressé au centre de la pièce. Dans ce faisceau unique, la poussière dansait lentement, telles des âmes en suspens refusant de quitter ce sanctuaire de silence. L'éclat de la pierre blanche tranchait avec le basalte sombre du sol, créant un contraste violent qui nous força à cligner des yeux. Gimli, dont la foi en son peuple l'avait porté jusque-là, s'élança d'abord. Mais alors qu'il atteignait la lumière, son élan fut brisé net, comme s'il venait de heurter un mur invisible. Je vis ses épaules s'affaisser, sa hache glisser lentement de ses doigts pour heurter le sol dans un tintement lugubre. Un cri étranglé, un son de pure agonie, mourut dans sa gorge avant même de pouvoir s'échapper. Sous mes yeux, le guerrier nain s'effondra à genoux, les mains tendues vers le monolithe, alors que la réalité de la tragédie l'emportait enfin.
« Ici repose Balin, fils de Fundin, Seigneur de la Moria », lut Gandalf d'une voix sourde, dont l'écho se perdit dans les angles sombres de la salle.
Le silence qui s'abattit sur la salle était le silence d’un millénaire de poussière et d’espoirs déçus. Le rêve de Gimli, cette vision d’une colonie vibrante, de halls résonnant de chants de forge et du rire des siens, s'évaporait sous ses yeux, ne laissant derrière lui qu’une amertume glacée. Ici, dans la Chambre de Mazarbul, la gloire des Nains s’était changée en un charnier immobile. Mes yeux parcoururent le sol, où des ossements blanchis, polis par le temps comme des galets de rivière, gisaient parmi des reliques brisées. Des boucliers fendus, des fragments de tuniques de cuir bouilli et des têtes de haches ébréchées racontaient une agonie que personne n’avait entendue. Je restai pétrifiée près de l'entrée, refusant de m'aventurer plus loin dans ce cercle de lumière funèbre. Mes yeux violets, d'ordinaire si perçants, se plissèrent pour fouiller les ombres épaisses qui s'agitaient derrière les colonnes sculptées. Chaque recoin sombre me semblait habité par un spectre, chaque fissure dans la pierre par une menace en attente. Dans cet espace clos, entourée de murs qui semblaient se rapprocher à chaque battement de mon cœur, je ressentais une claustrophobie féroce. J'avais l'impression d'être un oiseau de proie dont on aurait brisé les os, piégé au fond d'une boîte de fer hermétique. La pierre ne m'abritait pas. Elle me rognait les ailes, me privant de l'horizon pour ne me laisser que l'odeur de la poussière et du sang séché.
« Ils sont venus ici pour mourir, » murmurai-je en ramassant une flèche orque à la pointe rouillée, ses plumes noires souillées de moisi. « Ils se sont battus jusqu'au dernier, acculés contre la tombe de leur roi. »
À quelques pas de la tombe, Gandalf se pencha lentement vers le sol jonché de débris. Ses doigts effleurèrent d'abord la poussière avant de se refermer sur un objet massif et déformé. C’était un vieux livre de chroniques, une relique dont la couverture de cuir avait été tordue par la chaleur. Les pages de parchemin, autrefois souples, étaient désormais cassantes, à moitié calcinées par des feux anciens et soudées entre elles par des taches d'un sang noir, devenu une croûte épaisse et lugubre avec le défilé des siècles. Le magicien ne l'ouvrit pas immédiatement. Il laissa ses doigts parcourir la reliure, comme s'il cherchait à apaiser la douleur gravée dans le papier. Lorsqu'il commença enfin à lire, sa voix, d'ordinaire si assurée, s'éleva, tremblante et fragile, ricochant contre les murs de basalte où des runes naines semblaient pleurer dans l'ombre. Chaque mot prononcé semblait arraché au néant. Sa main ridée, dont les veines saillantes trahissaient une tension extrême, serrait le cuir craquelé avec une ferveur presque religieuse. À cet instant, il ne tenait pas un simple recueil de faits. Il serrait contre lui l'âme même des disparus, leurs derniers cris et leurs ultimes espoirs, pétrifiés dans l'encre et le sang. Le temps s'arrêta de couler dans la Chambre de Mazarbul, suspendu aux lèvres du vieil homme qui redonnait vie à un cauchemar.
« Ils ont pris le pont et la deuxième salle. Nous avons barricadé les portes, mais nous ne pourrons pas les retenir longtemps. Le sol tremble... des tambours, des tambours dans les profondeurs. Nous ne pouvons plus sortir. Une ombre se déplace dans le noir. Nous ne pouvons plus sortir. Ils arrivent. »
Le dernier mot, « arrivent », resta suspendu dans l'air froid, une sentence invisible qui semblait figer le sang dans nos veines. Un silence de mort retomba sur la Chambre des Archives, si fragile qu'il paraissait pouvoir se briser au moindre souffle. C’est alors que Pippin, mû par cette curiosité enfantine qui le poussait toujours à explorer ce qu'il aurait dû fuir, fit un pas de trop vers l'ombre du puits de garde. Dans l'obscurité, il ne vit pas la silhouette assise sur la margelle. Son coude heurta une forme rigide, une relique de chair desséchée. Le mouvement fut d'une lenteur atroce. Le squelette, dont les os semblaient soudés par la poussière des siècles, commença à s'incliner. J'entendis, nettement, le craquement sec des articulations qui cédaient, le gémissement du cuir pétrifié qui se déchirait. Le cadavre bascula vers l'abîme, entraînant dans son sillage une lourde chaîne de fer rouillée qui reposait à ses pieds. Pendant une seconde éternelle, il n'y eut rien. Un vide absolu. Puis, la montagne commença à hurler. Le seau de fer, attaché à la chaîne, heurta les parois du puits. Clang. Le son était strident, une profanation qui déchira le voile du silence. Crash. Le métal rebondit plus bas, avec une violence décuplée par l'écho. La chaîne se dévida dans un sifflement de serpent d'acier, frappant la margelle dans un martèlement frénétique. Ce n'était plus un simple bruit. C'était un écho métallique, monstrueux, qui se propageait comme une onde de choc à travers les fondations de Khazad-dûm. Le son descendit dans les profondeurs insondables, ricochant de galerie en galerie, réveillant chaque recoin endormi de la montagne, de la racine au sommet. Chaque rebond semblait annoncer notre présence à l'obscurité, un signal d'alarme que nous étions incapables d'arrêter.
« Imbécile de Touque ! » gronda Gandalf, les yeux lançant des éclairs sous ses sourcils broussailleux.
Pendant une minute qui sembla durer un siècle, le temps s'arrêta de couler. Nous restâmes là, figés dans des postures de statues brisées, baignés par le faisceau de lumière livide qui tombait du puits. Personne n'osait bouger, de peur que le simple frôlement d'un vêtement ne relance l'écho qui mourait au loin. Nous retenions notre souffle avec une telle intensité que mes poumons commençaient à brûler, une douleur sourde qui pulsait dans ma poitrine, mais je refusais de libérer l'air, écoutant le vide avec chaque pore de ma peau. Le silence qui suivit était pire que le fracas. C'était un silence épais, chargé d'une attente malveillante. Puis, le son arriva. Il ne frappa pas mes oreilles d'abord. Ce fut une sensation viscérale, une vibration presque imperceptible qui remonta par la plante de mes bottes, traversant mes os pour faire vibrer mes dents. C'était la montagne qui s'exprimait. Lentement, la vibration se mua en un murmure sourd, une onde de choc née dans les entrailles les plus profondes de la terre. Le rythme s'installa, implacable, régulier. Boum. Un intervalle de vide où mon cœur semblait s'arrêter de battre. Boum. Le son devint plus massif, faisant trembler la poussière sur le tombeau de Balin. Boum. Un tambour de guerre frappé par des mains qui ne connaissaient pas la fatigue, une pulsation de haine qui montait des ténèbres pour nous réclamer. L'ombre ne se contentait plus de nous observer. Elle battait désormais la mesure de notre fin prochaine.
« Les tambours, » soufflai-je, le sang glacé dans mes veines.
Le martèlement des tambours n’avait pas encore fini de résonner que mes mains, mues par un instinct plus vieux que ma propre mémoire, trouvaient déjà les pommeaux de mes lames. Le déclic métallique de Larmes Sombres quittant leurs fourreaux fut le seul son clair dans ce tumulte sourd, une note cristalline et impitoyable qui sembla figer l’air autour de moi. Je sentis le poids familier de l’acier équilibrer mes paumes, un prolongement de mon propre corps prêt à mordre la chair de l’ombre. Ce geste, répété mille fois, était mon unique salut face à l’horreur qui montait des profondeurs. À ma droite, une ombre plus fluide encore se dessina contre le basalte. Sans un bruit, sans une hésitation, Legolas se posta à mes côtés. Son arc de la Forêt Noire était déjà bandé, la corde tendue contre sa joue, prête à libérer la mort. Ses yeux bleus, d’ordinaire si profonds et sereins, s’étaient changés en deux éclats de glace, posés sur les gonds de la lourde porte de pierre. Son corps entier, de la pointe de ses bottes à l’extrémité de sa flèche, était tendu comme une corde de lyre prête à vibrer d’une musique funeste. Il n’y avait aucune peur en lui, seulement une concentration absolue, un contraste violent et presque cruel avec le spectacle que m'offraient les Hobbits. À nos pieds, l'innocence se décomposait. Je voyais la terreur pure creuser les traits de Frodon et de ses compagnons, leurs visages pâles baignés d’une sueur froide sous la lumière spectrale. Leurs mains tremblaient sur leurs petites lames, leurs regards errant désespérément vers les issues closes. Ils étaient des enfants du soleil jetés dans une fosse aux loups, et leur détresse rendait la rigidité de Legolas d'autant plus tranchante. Nous étions les lames dressées entre leur lumière et le vide qui tambourinait déjà contre le bois des portes.
« Ils arrivent, » dit-il simplement, la voix cristalline malgré le chaos approchant. « Et ils ne sont pas seuls. »
Aragorn et Boromir se précipitèrent, leurs muscles saillants sous l'effort, pour barricader les battants de bois vermoulu avec des haches ramassées au sol et des morceaux de poutres brisées. Le martèlement des tambours s'intensifia, devenant une pulsation frénétique, accompagnée désormais de milliers de cris aigus, stridents, et du cliquetis métallique de l'acier contre la roche.
« Reculez ! Frodon, derrière moi ! Si une seule de ces créatures t'approche, je lui ferai regretter d'être née dans l'obscurité, » ordonnais-je.
Le silence qui s'était installé après le dernier battement de tambour fut brisé par une violence brutale. La porte de bois vermoulu, pourtant massive, tressaillit violemment sous un premier choc colossal. Ce n'était pas un simple coup, mais l'impact d'une masse de chair et de fer qui fit gémir les gonds millénaires. Une onde de poussière grise, accumulée depuis des siècles, jaillit des jointures de la pierre et s'éleva dans l'air comme une brume de cendre, obscurcissant un instant la lumière du puits. À travers l'épaisseur du chêne et des poutres de fortune, un son monta. Un grognement guttural, profond et chargé d'une haine primaire. Ce n'était pas un cri humain, mais le râle d'une bête qui flaire sa proie à travers une cloison trop mince. Ce bruit, plus que le choc lui-même, nous confirma l'horreur. Les Orques étaient là. Je sentis le poids de cette certitude s'abattre sur moi. Le temps des doutes et des marches silencieuses s'achevait brusquement. En regardant les murs gravés de runes qui nous entouraient, une pensée glacée traversa mon esprit. La Chambre des Archives, ce sanctuaire de savoir et de deuil, allait devenir notre arène, le théâtre d'une danse de mort sanglante, ou bien notre linceul de pierre, nous enterrant à jamais aux côtés des rois oubliés de la Moria. Je resserrai ma prise sur mes dagues, mes muscles se changeant en acier, prête à accueillir la tempête.
Le bois de la porte, ce chêne massif dont les veines semblaient avoir pétrifié avec le temps, commença à gémir sous une pluie de coups frénétiques. Ce n'était plus un martèlement rythmique, mais un acharnement sauvage qui faisait vibrer la Chambre de Mazarbul tout entière. Sous la violence des impacts, la surface de bois commença à se fendre, révélant des plaies béantes d'où s'échappait une poussière de sciure. Soudain, le premier métal apparut. Des lames dentelées, couvertes d'une rouille couleur de sang séché, passèrent à travers les fentes avec un sifflement sinistre. Elles fouillaient l'air, frappant le vide avec une faim aveugle, cherchant désespérément la chair de ceux qui se terraient derrière. Chaque lame qui perçait la cloison était comme une promesse de mort s'invitant dans notre sanctuaire. Puis vint le craquement final, un son de rupture définitive qui sembla déchirer la montagne elle-même. Les gonds de fer, arrachés de leurs gonds de pierre, hurlèrent une dernière fois avant de céder. La porte explosa. Dans ce fracas de décombres, la marée noire déversa son venin. Ce ne fut pas une entrée organisée, mais une bousculade de cauchemar. Des dizaines d'Orques de la Moria s'engouffrèrent dans la salle, se bousculant les uns les autres dans leur hâte de tuer. Leurs silhouettes étaient massives, nerveuses, mais leurs yeux globuleux brillaient d'une malveillance démente sous la lueur du puits de lumière. Leur peau de lézard, moite et grisâtre, luisait dans l'ombre alors qu'ils hurlaient des blasphèmes dans une langue gutturale, un flot d'insultes qui semblait souiller l'air même que nous respirions.
« Pour les Nains ! » rugit Gimli, sa voix résonnant comme un cor de guerre alors qu'il brandissait sa hache double.
La Chambre de Mazarbul, ce sanctuaire de silence, se fragilisa sous l'assaut. L'espace, déjà encombré par le monolithe du tombeau et les débris des siècles, se mua en un piège de pierre où chaque mouvement devenait un calcul de survie. En un battement de cœur, l'odeur sèche et étouffante de la poussière fut balayée, chassée par une vague de relents écœurants. L'effluve métallique et chaud du sang frais qui commençait à perler sur le basalte, et la puanteur rance, presque animale, de la chair des Orques. Le fracas était total. Les cris de mort ne se contentaient pas de résonner. Ils semblaient frapper les parois avec la même violence que les épées. Je vis Boromir et Aragorn se dresser. Leurs mouvements étaient massifs, portés par la force brute de leurs épées qui s'écrasaient contre les boucliers orques dans un tonnerre de chocs sourds. Mais là où ils brisaient, je glissais. Je n'étais plus qu'une ombre fluide se faufilant dans les interstices laissés par les lames ennemies. Le monde semblait ralentir autour de mes mouvements. Mes dagues fendaient l'air avec un sifflement imperceptible. Je ne frappais pas au hasard. Mon regard, acéré par l'adrénaline, isolait chaque faille, chaque faiblesse dans la ferraille hétéroclite des envahisseurs. Mes lames trouvaient les jointures vulnérables des armures de fer, la peau nue des gorges exposées et la fragilité des jarrets en plein élan. C’était une danse macabre, une suite de pas glissés et de pivots mortels. Chaque fente, chaque esquive laissait derrière elle une traînée de sang noir, une encre fétide qui venait maculer et souiller la pureté du marbre blanc de la sépulture de Balin. La chambre n'était plus un tombeau. Elle était devenue une toile où nous écrivions notre survie dans la douleur et l'acier.
« Derrière toi, Prince ! » criai-je, percevant un mouvement furtif dans mon champ de vision périphérique.
D'une détente sèche du poignet, je projetai l'une de mes dagues. Le fer se ficha entre les deux yeux d'un Orque qui s'apprêtait à frapper Legolas dans le dos. Sans même un regard en arrière, l'Elfe décocha une flèche qui faucha la créature devant moi. D'un geste d'une fluidité insultante, il récupéra ma dague sur le cadavre au passage et me la relança tout en décochant un autre trait.
« On ne compte pas les points, Alya ? » lança-t-il, un pli d'arrogance calme au coin des lèvres, ses yeux bleus étincelant de la fureur froide des Sindar.
« Pas tant qu'ils n'ont pas ramené le gros morceau ! » répliquai-je en tranchant un tendon d'un revers de lame.
Comme si j'avais invoqué le malheur, un grondement sourd fit trembler les dalles sous nos pieds, un séisme qui fit tinter les ossements au sol. Un énorme Troll des cavernes s'engouffra dans la brèche, sa peau grise et écailleuse se confondant avec la roche des profondeurs. Il était colossal, une masse de muscles aveugles qui devait baisser la tête pour ne pas heurter la voûte. Une chaîne de fer massif pendait à son cou et il maniait un marteau de pierre capable de broyer un cheval de guerre.
« Un Troll des cavernes ! » cria Boromir, l'éclat de Gondor dans les yeux, mais reculant malgré lui devant cette puissance brute.
La bête balaya la pièce d'un revers de main, envoyant valser les colonnes et les sarcophages comme s'ils étaient de bois tendre. Son regard stupide, presque vitreux, finit par se poser sur Frodon, qui s'était acculé contre un mur, minuscule et vulnérable. Le Troll poussa un rugissement qui me fit vibrer les poumons jusque dans la moelle et leva son marteau.
« Non ! »
Je bondis, le cœur martelant ma poitrine avec une violence qui menaçait de briser mes côtes. Autour de moi, la mêlée n'était plus qu'un flou de visages grimaçants et de lames rouillées, mais je les ignorais tous. Ma cible était ailleurs, écrasante, inévitable. D’une foulée légère, j’utilisai le dos d’un Orque gisant au sol comme d'un tremplin. Je sentis l'armure céder sous mon poids alors que je m’élançais dans les airs, le corps tendu, pour atteindre l’épaule massive de la bête. Mes dagues s’abattirent avec toute la force de ma chute, s’enfonçant profondément dans cette peau de cuir gris et craquelé. Mais l'impact me fit l'effet d'un choc contre la paroi de la montagne elle-même. La chair du Troll était si dense, si pétrifiée par les siècles passés dans l'ombre, que l'acier semblait à peine l'égratigner. Le monstre réagit avec une lenteur terrifiante. Il poussa un cri de rage, un son de rocaille broyée qui fit trembler la poussière sur les murs. Je vis son bras immense s'élever, une masse de muscles et de tendons dont les doigts étaient aussi épais que mes propres cuisses. La main se referma sur l'endroit où je me trouvais une fraction de seconde plus tôt, ses griffes calleuses raclant le cuir de mon manteau. Je n'attendis pas qu'il me saisisse. Je me laissai glisser le long de son dos rugueux, mes dagues traçant deux sillons inutiles dans son épiderme de pierre alors que je retrouvais le sol. À mes côtés, Aragorn et Boromir s'étaient jetés dans la bataille, leurs épées frappant les jarrets du géant dans un effort désespéré pour faire fléchir ce tronc de chair, mais le Troll ne semblait même pas ressentir la morsure de l'acier humain. Soudain, le monstre balança sa chaîne de fer massif dans un arc de cercle brutal. Le sifflement du métal fendit l'air avant que le choc ne survienne. Aragorn, dont les réflexes étaient pourtant légendaires, fut pris de court par la fulgurance du coup. Il fut projeté avec une violence inouïe, son corps heurtant la paroi de pierre dans un bruit sourd qui me glaça le sang. Dans ce chaos, Frodon resta seul. Voyant son protecteur s'effondrer dans la poussière, le petit Hobbit dégaina Dard. La lame elfique s'illumina instantanément d'un bleu électrique intense, une lueur d'avertissement pur qui perça l'obscurité du tombeau. Mais face à cette montagne de muscles haineux qui se penchait vers lui, l'éclat de l'épée paraissait tragiquement dérisoire. Elle n'était plus une arme, mais un fétu de paille s'agitant vainement contre la fureur de l'orage.
« Frodon, fuis ! » hurlai-je en me relevant avec peine, le goût métallique du sang dans la bouche et la tempe battante.
Le destin semblait s’être figé dans un angle mort de la salle, là où la poussière et l'ombre s'épaississaient. Frodon était acculé contre la paroi glacée, minuscule silhouette perdue dans l'immensité du chaos. La bête, dans un calcul d'une cruauté inattendue, laissa choir son marteau de pierre. Le choc fit trembler le sol, mais le monstre n'en eut cure. Ses mains calleuses se refermèrent sur une lance de fer brut, un épieu de métal noirci dont la pointe était encore souillée de sang ancien. Alors, le temps cessa de s'écouler. Il se dilata, s'étirant dans une agonie insupportable où chaque détail devint d'une netteté effrayante. Je vis la lance se lever, le fer pointé vers la poitrine du petit Hobbit. Mes yeux balayèrent la pièce, capturant des fragments de désespoir pur. À ma gauche, Legolas, dont la grâce ne l'avait jamais trahi, encochait une flèche. Je vis la tension inhabituelle de ses traits, une faille de panique dans son regard d'azur alors que ses doigts tremblaient presque sur la corde. Plus loin, Gimli était une tempête de rage impuissante, sa hache levée, hurlant un défi qui se perdait dans le vacarme, ses jambes courtes luttant contre le rempart de cadavres orques qui le séparait de son ami. Boromir, les muscles saillants et le visage déformé par l'effort, se jetait dans un ultime élan, mais ses bottes semblaient s'enfoncer dans un sol de plomb. Mais la géométrie de la salle était contre nous. La distance était un gouffre qu'aucun de nous ne pouvait franchir à temps. Je me revis, au sol, la main tendue vers un vide que je ne pouvais combler, ma voix étranglée dans ma gorge. La pointe de fer entama sa course. Elle ne fendait pas l'air, elle le déchirait avec une lenteur de cauchemar. Je vis le reflet de la lumière spectrale sur le métal sombre au moment où il s'élançait vers le cœur de la Comté, vers tout ce qui restait d'innocence dans ce monde souterrain. Le fer approchait, inéluctable, et dans ce dernier battement de cœur, le cri de Gandalf résonna comme un glas. Le fer de la lance frappa Frodon. Le choc souleva le petit corps du Hobbit, l’arrachant au sol pour le projeter avec une violence inouïe contre la paroi de pierre. Dans le sillage de sa chute, j’entendis un craquement sinistre, un son sec, de bois brisé ou d’os rompus qui trancha net à travers le vacarme du combat, comme si la montagne elle-même venait de se fendre. Un cri d'horreur s'échappa de ma gorge, un son que je ne savais pas capable de produire, déchirant, viscéral, né du plus profond de mes entrailles. Pendant une seconde éternelle, le monde cessa de tourner. La poussière resta suspendue dans le rayon de lumière spectrale, les lames des Orques s’immobilisèrent, et le temps se figea dans une agonie insupportable. Je fixais cette silhouette inerte au pied du mur, incapable de concevoir que l’innocence puisse s'éteindre ainsi, dans la fange d'un tombeau oublié. Puis, le silence fut déchiré par le cri de Sam. C'était un hurlement de détresse pure qui sembla agir comme un détonateur sur l'air chargé d'électricité. Ce cri brisa la paralysie. Une fureur nouvelle, aveugle et glaciale, s'empara de la Communauté. Ce n'était plus le courage des héros que je lisais sur leurs visages, mais une soif de destruction meurtrière, un besoin de venger l'impossible.
« Tuez-le ! » rugit Aragorn en se relevant des décombres.
Son visage, balafré par une entaille sanglante qui lui barrait le front, n'avait plus rien de royal. Il n'était que vengeance. La pitié n'avait plus sa place sous ces voûtes. Legolas, dans une extension prodigieuse de grâce elfique, bondit sur les épaules du Troll. Il agrippa les écailles de son cou et, d'un geste d'une précision glaciale, décocha une flèche à bout portant dans le palais ouvert de la bête alors qu'elle rugissait son triomphe. Gimli, tel un tourbillon d'acier, trancha les chevilles de la bête d'un coup de hache circulaire qui fit gicler un sang noir et épais sur les dalles. Je m'élançai à mon tour, me propulsant sur le poitrail du monstre pour planter mes dagues profondément dans la jointure de sa gorge, cherchant l'artère sous la peau de cuir. Le Troll s'effondra dans un fracas de tonnerre, une masse de viande et de pierre qui fit trembler les fondations mêmes de la chambre de Mazarbul dans un dernier spasme. Je ne perdis pas une seconde. Je me précipitai vers Frodon, mes mains tremblant de manière incontrôlable alors que je soulevais son corps inerte de la poussière.
« Non, mon ami... pas comme ça... » murmurai-je, le cœur serré par une culpabilité fulgurante.
À ma stupéfaction, Frodon ouvrit les yeux. Il prit une grande inspiration sifflante, comme si l'air était un trésor qu'il venait de retrouver.
« Je vais bien... je crois... » parvint-il à articuler.
Dans la fureur du combat, j'avais occulté ce secret que Frodon portait contre sa peau. Mais en voyant son corps s'animer, en entendant ce souffle sifflant qui n'aurait jamais dû franchir ses lèvres, la vérité me percuta avec la force d'un coup de poignard. Ce cadeau de Bilbon que je savais caché sous sa chemise de voyageur, venait de s'interposer entre le Hobbit et le néant. Ma mémoire, embrumée par la panique, se reconnecta brusquement à l'image de cette maille d'argent, plus résistante que le destin lui-même. J'aperçus, à travers la déchirure du tissu causée par la lance, un éclat métallique d'une pureté insensée qui ne portait pas la moindre trace de sang. L'espoir de la Terre du Milieu n'avait pas été brisé. Il avait simplement été protégé, une relique des temps anciens qui venait de défier la mort sous mes yeux. Mais ce soulagement fut de courte durée, une étincelle de joie aussitôt étouffée par une menace autrement plus vaste. Car un nouveau son monta des profondeurs. Ce n'était plus le battement des tambours, ni le cri de guerre des Orques. C’était un grondement sourd, une vibration si basse qu'elle semblait naître du ventre même de la terre pour faire trembler les os de la montagne. L’air, jusqu'ici froid et chargé de poussière, changea brutalement de nature. Une onde de chaleur nous percuta, un souffle de fournaise saturé d'une odeur de soufre et de cendre qui rendit l'atmosphère instantanément irrespirable. Le miracle du mithril passa au second plan. Quelque chose d'ancien, une horreur que les Nains avaient réveillée et que le temps n'avait pas suffi à apaiser, venait de répondre à l'appel du sang. L'ombre ne nous poursuivait plus. Elle venait nous consumer. Aux mots tremblants de Boromir, dont les yeux s'écarquillaient devant l'invisible, Gandalf répondit par un lent mouvement, révélant un visage d'une pâleur de craie sous la clarté de son bâton. Ses traits semblaient avoir vieilli de mille ans en un instant.
« Un Fléau de Durin, » souffla-t-il, sa voix n'étant plus qu'un murmure d'outre-tombe. « Fuyez ! C'est un ennemi bien au-delà de vos forces ! »
Nous nous ruâmes hors de la Chambre de Mazarbul, nos bottes martelant le basalte dans une fuite éperdue qui ressemblait déjà à une déroute. Les galeries, autrefois plongées dans un noir d'encre, commençaient à muter sous nos yeux. L'obscurité ne reculait pas. L’obscurité se teintait de reflets sanglants, une lueur cuivrée et malsaine qui semblait sourdre de la pierre avant de venir lécher les parois des couloirs avec une faim dévorante. Ce n'était pas la lumière rassurante d'une torche, mais un éclat de brasier infernal qui projetait nos ombres, démesurées et mouvantes, loin devant nous sur le sol inégal. Chaque mètre gagné sur les ténèbres nous coûtait un effort surhumain. La chaleur, d'abord diffuse, devint brusquement suffocante, une barrière invisible qui nous frappait au visage. L'air s'épaississait, saturé d'une odeur de soufre âcre, de cendre chaude et d'un parfum d'orage électrique qui faisait dresser les poils sur mes bras. Respirer c'était avaler une fournaise. Portée par l'agilité de ma lignée, je parvenais à tenir la cadence effrénée de Legolas. Nous courions côte à côte, deux silhouettes agiles fendant la brume de poussière. Mais le Prince de la Forêt Noire n'était plus le guerrier imperturbable que j'avais connu sous le ciel étoilé. Il jetait des regards fréquents par-dessus son épaule, son cou pivotant avec une nervosité qui me glaça le sang. Dans l'éclat rubis qui nous talonnait, son visage d'ordinaire impassible, ce masque elfique, était marqué par l’angoisse. Ce n'était pas la peur d'un homme face à la mort, mais celle d'un être éternel reconnaissant une ombre surgie du fond des âges, une terreur que je n'avais vue jusqu'alors que dans les gravures jaunies des vieilles légendes.
« On ne peut pas distancer une ombre, Alya ! » cria-t-il alors que nous dévalions un escalier en colimaçon dont les marches de pierre s'effritaient sous nos pas.
« Regarde devant toi, Prince ! » répliquai-je en sautant par-dessus une brèche béante qui révélait un abîme de feu. « On s'arrêtera quand on sentira l'herbe sous nos pieds, pas avant ! »
Nous débouchâmes enfin dans la deuxième salle, et le souffle me manqua, non plus à cause de la course, mais devant l'écrasante majesté du lieu. C’était une forêt labyrinthique de colonnes colossales, des piliers d'une démesure proprement naine qui s’élançaient vers des hauteurs invisibles, semblant soutenir le ciel lui-même sous le poids de la montagne. Entre ces troncs de pierre, le vide paraissait infini, hanté par des échos de siècles de silence désormais brisés par notre déroute. Au loin, à travers la brume de chaleur qui distordait l'espace et faisait vaciller les perspectives, j'entrevis enfin notre salut. Le Pont de Khazad-dûm se dessinait comme un trait de plume dans le chaos. Une arche de pierre étroite, dépourvue de tout parapet, jetée avec une audace vertigineuse au-dessus d'un gouffre sans fin. C'était une ligne de vie fragile, notre seule issue, l'unique espoir qui nous séparait encore de l'engloutissement. Mais l'ombre ne nous poursuivait plus. Elle nous avait rattrapés. Elle surgit des ténèbres derrière nous. C’était une silhouette de feu et d'obscurité mêlés, s’étirant vers les voûtes jusqu'à masquer les piliers les plus hauts. L’air se mit à hurler autour d’elle alors qu’elle déployait des ailes d’ombre qui semblaient vouloir consumer la salle entière. C’était une vision de cauchemar, une relique des guerres du Premier Âge. De sa main de flammes, la créature fit claquer un fouet de feu dont chaque lanière portait le bruit de la foudre. À chaque coup, le métal incandescent mordait le sol, laissant derrière lui des sillons de lave qui fumaient sur le basalte froid. Le Balrog. Le nom seul, murmuré par les légendes, ne suffisait pas à décrire la terreur physique de sa présence. L'ancien monde venait de nous barrer la route, et son haleine de soufre nous enveloppait déjà.
« Au pont ! » hurla Gandalf, sa voix de magicien résonnant comme un tonnerre. « Allez-y, tous ! »
Je m'arrêtai un instant. Le reste du monde, les cris de la Communauté, le fracas des pierres qui s'effondraient, le souffle même de mes compagnons, s'effaça pour ne laisser que cette vision d'apocalypse. Mes yeux violets, d'ordinaire si mobiles, se fixèrent sur cette divinité déchue. Elle n'était plus une ombre au loin, mais une présence qui écrasait l'âme sous son poids de soufre. C’est alors que la peur, cette vibration acide qui me tordait les entrailles depuis la chambre de Mazarbul, se mua en une résolution glaciale. Ce fut comme si un courant d'eau vive traversait mes veines. Je baissai les yeux vers mes mains. Je savais, avec une clarté désespérante, que l'acier ne servirait à rien ici. Mes dagues paraissaient soudainement dérisoires, comme des jouets de bois face à une tempête de feu. Je visualisais déjà la lame glissant sur cette peau de lave et d'ombre comme sur du verre poli, sans même y laisser une éraflure. Pourtant, mes doigts se resserrèrent sur les pommeaux jusqu'à m'en faire mal. Je refusais d'abandonner le vieux magicien. Gandalf paraissait si petit, si fragile avec sa robe grise et son bois tordu, seul face au néant qui s'avançait. Le laisser là, c'était accepter que la lumière s'éteigne pour toujours. Mon esprit, d'ordinaire si prompt à calculer la meilleure chance de survie, se tut. Il ne restait plus que l'obstination farouche d'une guerrière qui préférait périr dans les flammes plutôt que de fuir dans le déshonneur.
« Gandalf, viens ! » criai-je, ma voix se brisant sous la chaleur.
« Passez le pont ! » ordonna-t-il d'une voix qui fit vibrer les colonnes et trembler mon âme. « C'est mon combat ! »
Je sentis soudain une poigne de fer qui se refermait sur mon bras. C’était la main de Legolas. Ses doigts, d'ordinaire si légers sur la corde d'un arc, s'ancrèrent dans ma chair avec une force désespérée, m'arrachant à ma propre stupeur. Il m'entraîna vers l'arche de pierre, m'obligeant à détourner les yeux du brasier. Pour la première fois de ma vie, mon tempérament de feu s'éteignit. Je ne protestai pas. Je ne luttai pas contre cette étreinte qui me sauvait malgré moi. Le choc de la réalité était trop lourd. L'obscurité la plus ancienne de la Moria, celle qui dormait avant même que les Nains ne creusent leur premier tunnel, venait de libérer son démon. En avançant vers le pont, je sus que plus rien ne serait jamais comme avant. La Moria ne nous laissait pas partir. Elle exigeait un tribut, et ce tribut portait le nom de notre guide.