L'Eclat d'Améthyste Tome 1 - Le Sang des Cendres
L'air que nous tentions d'avaler était un mélange corrosif de soufre et de poussière millénaire qui râpait mes cordes vocales à chaque inspiration forcée. Chaque bouffée me brûlait les poumons. La chaleur émanait de l'obscurité derrière nous, pulsant par vagues régulières comme le cœur monstrueux d'un volcan en éveil. Cette radiation était si intense, si physique, que je sentais les lames de mes dagues chauffer à blanc contre ma tunique, menaçant de marquer ma peau. Puis, nos bottes rencontrèrent le granit nu de l'arche de pierre. Ce n'était pas un pont, mais un ruban de roche étroit et vertigineux, une ligne de vie dérisoire jetée au milieu du néant. Sans aucun garde-fou pour nous retenir, l'équilibre devenait une prière silencieuse. À chaque pas, mon regard était irrésistiblement attiré par le vide insondable qui s'ouvrait de chaque côté, un gouffre noir et absolu qui semblait descendre, strate après strate, jusqu'aux racines amères du monde. Dans ce sifflement d'air chaud qui montait des profondeurs, le pont paraissait s'amincir à mesure que nous avancions, nous isolant dans une fragilité totale entre la flamme qui nous talonnait et l'abîme qui nous appelait.
« Allez-y ! Ne vous retournez pas ! » hurlait Gandalf, sa voix de magicien luttant contre le rugissement des flammes.
Je franchis l'extrémité du pont la première. Je me retournai brusquement, le corps tendu comme un ressort, mes dagues dégainées par un pur réflexe de survie. Pourtant, au fond de mon âme, je savais que cet acier ne serait qu'une aiguille dérisoire face à la tempête qui arrivait. Legolas me rejoignit en un bond silencieux, son visage d'une pâleur de lune contrastant violemment avec ses yeux bleus, qui reflétaient déjà l'incendie apocalyptique approchant. Alors, le Balrog surgit des ténèbres. Bien plus qu'une simple créature, cette silhouette de cauchemar s’imposait à l’espace, enveloppée de flammes rugissantes qui semblaient consumer la matière de l’intérieur tout en déplaçant l’air avec une lourdeur maléfique. Le claquement de son fouet de feu résonna comme un coup de tonnerre sous les voûtes séculaires de la Moria, une détonation si puissante qu'elle fit s'effondrer des pans entiers de plafonds millénaires dans un fracas de gravats. Gandalf s'arrêta pile au milieu du pont, là où l'arche était la plus fine. Il paraissait si petit, si fragile avec sa robe grise poussiéreuse et son bâton de bois blanc, dressé seul face à ce titan de l'Ancien Monde qui projetait une ombre immense jusque sur nous.
« Vous ne passerez pas ! » sa voix tonna, non pas avec la simple force de ses poumons, mais avec une autorité cosmique qui fit vibrer la pierre sous mes pieds et résonna jusque dans la moelle de mes os.
« Gandalf ! » cria Frodon, sa voix brisée par le désespoir alors qu'il tentait de revenir sur ses pas, de retourner vers le danger.
Les doigts d’Aragorn se refermèrent sur le bras de Frodon avec une force désespérée, ses jointures blanchissant sous la tension. Son visage, d'ordinaire si fermé, se tordait sous une angoisse atroce alors que ses yeux cherchaient un salut inexistant, tout en clouant le Hobbit à une sécurité qui avait le goût de l'agonie. C’est alors que je sentis, moi aussi, le poids de la réalité. La main de Legolas s'abattit sur mon épaule. Sa pression était ferme, presque douloureuse, ses doigts s'ancrant dans mon cuir avec une autorité silencieuse. C'était une amarre jetée dans la tempête, car sans ce poids, mes jambes m'auraient portée vers le vide, vers ce suicide glorieux que mon sang réclamait. En cet instant précis, quelque chose se brisa en moi. Cette arrogance de guerrière, qui m'avait servie de bouclier à travers les terres dévastées, s'éteignit comme une bougie dans un souffle de mort. Cette étincelle de fierté, qui m'avait toujours portée à croire que l'acier pouvait tout résoudre, se mua en une cendre froide. À sa place s'installa une terreur primale, une peur ancestrale qui ne venait pas de ma raison, mais de la mémoire de mes os. C’était une horreur que je n’avais pas ressentie depuis la chute de mon propre peuple, lorsque les ombres avaient dévoré nos cités et que le ciel s’était refermé sur nous. Je ne regardais plus un ennemi. Je regardais la fin de toute chose, une force contre laquelle le courage n'est qu'un murmure dans l'ouragan. L'immobilité n'était plus un choix, c'était une paralysie sacrée devant l'innommable.
« Je suis un serviteur du Feu Secret, détenteur de la flamme d'Anor ! »
Le bâton du magicien s'illumina d'une clarté aveugle, une aura blanche qui semblait repousser la suie.
« Le feu sombre ne vous servira à rien, flamme d'Udûn ! Retournez dans l'Ombre ! »
Le Balrog leva son bras de ténèbres, brandissant une épée de feu dont la lame semblait faite de flammes solidifiées, une matière ignée et vibrante qui fendit l'air dans un sifflement de vapeur strident. L'acier de l'ancien monde ne rencontra pas le bois du bâton, mais se brisa contre un bouclier invisible, une aura de clarté pure que Gandalf avait dressée entre nous et l'enfer. Le choc fut d'une violence sismique. Une onde de choc invisible se propagea instantanément dans la salle, si brutale qu'elle nous projeta presque au sol, nous arrachant un cri que le tonnerre du combat étouffa. Le démon ne recula pas. Au contraire, il fit un pas en avant, ses sabots de feu martelant la roche avec une intention meurtrière. Il pesa de tout son poids maléfique sur le vieux magicien, appuyant sa lame contre la barrière de lumière dans un grincement de forces occultes. Sous cette pression titanesque, le pont de Khazad-dûm commença à gémir. J'entendis, avec une netteté terrifiante, le granit millénaire craquer sous nos pieds, une plainte sourde qui remontait de l'arche jusqu'à mes genoux. Gandalf semblait s'enfoncer dans la pierre, ses bras tremblant sous l'effort, tandis que l'ombre du Balrog s'étendait sur lui, dévorant pouce par pouce l'espace qu'il nous restait pour respirer.
« Non... » murmurai-je, mes yeux violets s'agrandissant devant l'inimaginable. « Il ne va pas tenir. »
Gandalf, dont la silhouette semblait s'être consumée dans l'effort, puisa dans une réserve de force qui ne devait rien à sa chair de vieil homme. Dans un ultime élan, il leva son bâton bien haut, une silhouette grise défiant la fureur incandescente. Le mouvement fut lent, solennel, chargé du poids des âges, avant qu'il n'abatte le bois blanc de toutes ses forces sur le granit. Une fissure blanche, pure et tranchante comme la lumière des étoiles primordiales, courut le long du pont avec une vitesse surnaturelle. Le granit se sépara, libérant un éclat insoutenable. Sous les sabots de flammes du Balrog, l'arche de pierre céda net. Je vis le démon basculer, ses mains griffues griffant le vide, tandis qu'il s'enfonçait dans l'abîme. Il poussa un rugissement de rage si profond qu'il sembla arracher le cœur même de la montagne avant de se perdre, simple étincelle mourante, dans une chute interminable vers le néant. Un silence de mort s'abattit instantanément. Ce fut un instant de répit sacré, une seconde suspendue où l'on crut enfin au miracle. La chaleur sembla refluer, nous laissant reprendre une bouffée d'air moins brûlante, presque fraîche après la géhenne. Je vis Gandalf se détourner. Sa silhouette était épuisée, les épaules voûtées sous le poids du monde, mais il était victorieux. Il fit un pas vers nous, un seul, et je crus voir un début de paix sur son visage lavé par la lumière. C'est alors que l'horreur resurgit de l'invisible. Sans un cri, sans un avertissement, le fouet de flammes remonta des ténèbres comme un serpent de feu jailli des profondeurs de l'enfer. Il ne claqua pas cette fois. Il siffla, une plainte cruelle dans le silence retrouvé. Avec précision, les lanières de feu s'enroulèrent autour de la cheville du magicien. Le temps s'arrêta une nouvelle fois, se liquéfiant dans une agonie de détails. Je vis, comme dans un rêve fiévreux, le bâton de Gandalf échapper de ses doigts. Le bois blanc glissa sur la pierre lisse du pont avec un bruit dérisoire, un claquement sec qui résonna dans le vide. Le magicien fut arraché au sol, son corps basculant inexorablement vers le précipice que sa propre magie venait de créer.
Le monde se figea. Chaque grain de poussière, suspendu dans l’air brûlant et saturé de soufre, devint une facette scintillante de notre désespoir, emprisonnant nos mouvements dans une lenteur de cauchemar. Le claquement du fouet ne fut pas une simple détonation. Ce fut une déchirure de la réalité, un son qui se propagea en ondes de choc contre les parois de Khazad-dûm. Il résonna comme le glas d'une ère qui s'effondre, une vibration si profonde qu'elle fit frémir la pierre jusque dans ses racines les plus secrètes, sous nos pieds tremblants. Sous l'effet de cette traction brutale, inhumaine, Gandalf commença à glisser. Je vis, avec une netteté insupportable, le cuir de ses bottes de voyageur chercher désespérément un point d'appui, une aspérité, une faille dans le granit poli. Mais le pont était impitoyable. Ses doigts, noueux et marqués par les siècles, griffèrent l’arête vive de la roche. Je vis la poussière grise s'envoler sous ses ongles tandis qu'il luttait pour s’accrocher à une réalité qui lui échappait déjà. Ses phalanges blanchissaient sous l'effort titanesque, chaque tendon de ses mains saillant sous sa peau parcheminée, alors que, centimètre par centimètre, l'ombre insatiable du gouffre l'aspirait vers le vide. Le silence qui entourait sa chute était plus bruyant que le rugissement du Balrog. C’était le bruit d’un monde qui bascule. Ses yeux, fixés sur l'arche de pierre qu'il ne pouvait plus atteindre, semblaient déjà refléter l'infini de l'abîme. Il n'y avait plus de mouvement rapide, seulement cette descente inexorable, cette force de gravitation maléfique qui l'entraînait loin de nous, loin de la lumière, vers les racines amères de la montagne.
« GANDALF ! »
Le cri de Frodon déchira l’air. Ce fut une note aiguë et cristalline qui sembla physiquement fendre le silence pétrifié de la salle de Mazarbul. Mais alors que l'écho du Hobbit mourait contre les voûtes, un autre son prit naissance, plus sombre, plus profond. Ce fut mon propre cri qui me surprit le plus, car je ne le vis pas venir. Il ne naquit pas dans ma gorge, mais s'éleva des profondeurs de mon être, comme une lave longtemps contenue. Je sentis mes poumons se contracter avec une violence telle qu'ils semblèrent vouloir se briser contre mes côtes. Ce fut un hurlement de rage pure, un déni viscéral qui balaya toute raison. C’était une note sauvage, presque féline, un rugissement de bête blessée qui résonna avec une férocité que je ne me connaissais pas. Le son m’arracha la gorge, vibrant avec force faisant trembler mes propres dents. Dans ce cri, il n’y avait plus de guerrière, plus d’émissaire, plus de mission. Il n’y avait que le refus hurlé d’un destin qui nous volait notre lumière. Ma voix se fit l’écho d’un peuple qui avait déjà trop perdu, une clameur de deuil et de sang qui refusait l'inévitable.
« NON ! PAS LUI ! »
Je m'élançai, et pendant une fraction de seconde, la gravité sembla m'oublier. Mes bottes quittèrent le granit chauffé par les flammes pour ne plus rencontrer que le vide. Mes mains se tendaient, les doigts crispés dans l'espoir dérisoire de saisir un lambeau de cette robe grise s'enfonçant dans l'ombre, tandis qu'autour de moi le monde s'effaçait. Peu importait la chaleur du Balrog ou l'abîme béant sous mes pieds. Il n'existait plus que cette silhouette en chute jusqu'à ce que, au moment précis où mon centre de gravité basculait vers le néant, la poigne impitoyable d'Aragorn ne me rattrape avec une violence inouïe. Ses mains s’enfoncèrent dans mes épaules avant que ses bras ne se referment sur ma poitrine comme des étaux de fer, m'écrasant les côtes et me coupant le souffle pour m'arracher à l'attraction du gouffre. Brisé net par la puissance de ses muscles, mon élan se mua en une lutte désespérée contre lui, mon souffle se mêlant au sien tandis que je me débattais comme une bête sauvage, les yeux noyés par une démence de deuil précoce.
« On ne peut pas le laisser ! Lâche-moi, fils d'Arathorn ! »
Alors que son corps basculait, Gandalf nous regarda une dernière fois. Dans ce gouffre de silence, ses yeux bleus, d'un éclat d'azur que ni la suie ni les siècles n'avaient pu ternir, rencontrèrent les miens, n'offrant plus le simple regard d'un compagnon de route, mais celui d'une puissance des mondes anciens, habitée par une sagesse s'étendant bien au-delà des murs de Khazad-dûm. Je sentis son regard plonger au plus profond de mon âme, traversant ma colère et ma haine bouillonnante. Dans cet échange muet, il y déposa un calme absolu. C’était une paix insondable, une acceptation sereine de sa propre fin qui vint heurter de plein fouet mon refus sauvage. Ce calme me fit plus de mal que n'importe quelle blessure physique. Il me transperça le cœur plus sûrement, plus profondément qu'une lame de fer orque n'aurait jamais pu le faire. Je vis, dans le reflet de ses pupilles, qu'il ne tombait pas par défaite, mais par choix. Il m'offrait cette sérénité contre ma propre folie, m'enjoignant silencieusement à ne pas le suivre dans les ténèbres. L'éclat de son regard fut comme un sillage de lumière dans le noir de l'abîme, une promesse que même dans la chute, l'espoir n'était pas encore consumé.
« Fuyez, pauvres fous ! » lâcha-t-il dans un dernier souffle, un commandement qui ne souffrait aucune réplique.
Ses doigts, ces phalanges qui semblaient encore vouloir défier la gravité, glissèrent une à une sur l'arête du granit. Je vis le moment précis où le dernier pouce de chair quitta la pierre, un glissement feutré, presque imperceptible, qui scella notre destin. Sa silhouette grise fut instantanément absorbée par les ténèbres insatiables du gouffre. Elle s'effaça, dévorée par l'obscurité, rejoignant le brasier rougeoyant et décroissant du démon. Pendant quelques secondes, je fixai cette étincelle de feu lointaine, une braise qui s'enfonçait toujours plus bas dans les entrailles insondables de la montagne, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un noir d'encre, total et définitif. Le silence qui suivit ne dura qu'une seconde, mais elle pesait le poids d'un siècle. L'air lui-même semblait avoir cessé de vibrer, figé par la disparition de la lumière. Nous restâmes là, interdits au bord de l'abîme, le souffle coupé, l'esprit refusant de traiter l'absence de celui qui nous guidait. Puis, le chaos reprit violemment ses droits. Ce fut d'abord un ricanement, un bruit sec de métal contre la pierre, avant que des milliers de cris d’Orques ne déchirent le voile du deuil. Stridents, jubilatoires, ils s’élevèrent des galeries supérieures comme une marée de haine, se répercutant de pilier en pilier dans une cacophonie démoniaque. L'écho de leurs hurlements transformait la salle en un tambour géant. Les Orques ne craignaient plus la présence protectrice, cette aura de puissance qui les tenait en respect. Ils avaient senti le moment exact où le phare s'était éteint. Pour eux, l'obscurité était redevenue souveraine. Dans ce tumulte de fer et de voix éraillées, un message limpide nous parvint. La chasse était désormais ouverte, et nous n'étions plus que des proies courant dans le noir.
« Allez-vous-en ! » rugit Aragorn.
Son visage, si noble quelques instants plus tôt, était devenu un masque funèbre, les yeux injectés de sang.
« Boromir, emmène les Hobbits ! Legolas, avec moi ! »
Une pluie de flèches à l'empennage noir commença à siffler autour de nous, déchirant l'air encore saturé par la fournaise du démon. Le son était incessant. Un bourdonnement de frelons métalliques suivi du cliquetis sinistre des pointes ricochant. Je voyais les traits se ficher dans le sol, mais mon esprit refusait de leur accorder la moindre importance. L'une d'elles, plus précise que les autres, frôla ma trajectoire. Je vis, avec une clarté presque surnaturelle, le bois sombre passer à quelques millimètres de mon visage avant de mordre mon épaule. Il y eut un bruit sec, celui du cuir de ma nouvelle tenue de Fondcombe qui se déchirait, révélant la trame blanche du tissu de dessous. Je sentis la caresse glaciale de l'acier contre ma peau, mais la douleur ne vint pas. Elle resta à la porte de mes sens, bloquée par une barrière bien plus solide que n'importe quelle armure. Dans ce chaos de flèches et de cris, mes mouvements perdirent leur vivacité habituelle pour adopter une précision effrayante. Je dégainai Larmes Sombres, sentant chaque cran de la garde sous mes doigts. Le métal noir semblait absorber la lueur rouge de la salle, devenant une extension de mon propre vide intérieur. Cette flamme de vie qui me poussait d'ordinaire à la repartie et à l'insolence, s'était volatilisé. Elle avait été calcinée, réduite en cendres par le feu du Balrog au moment où Gandalf avait lâché prise. À sa place, un froid sidéral s'était installé. Ma haine était une lame tranchante, qui se fixait désormais sur les ombres qui grouillaient au-dessus de nous. Je n'étais plus une proie qui fuyait. J'étais devenue une arme qui attendait son heure.
« Ils vont payer... » murmurai-je, ma voix n'étant plus qu'un sifflement de mort, une promesse faite aux ténèbres.
« Alya, maintenant ! » ordonna Legolas.
Legolas me saisit par le bras, une pression de fer qui me ramena brutalement à la nécessité de survivre. Il m'entraîna dans une course effrénée vers les Grandes Portes de l'Est, nous forçant à devenir des ombres parmi les ombres. Nous traversions des halls colossaux, des cathédrales de pierre où les racines des colonnes semblaient s'étendre pour nous crocheter les pieds. Chaque saut nous propulsait par-dessus les vestiges d'une civilisation déchue. Des cadavres de Nains desséchés, réduits à l'état de parchemin et de poussière par les siècles. Nos pieds martelaient la pierre dans un rythme saccadé, tandis que, du haut des corniches invisibles, les flèches pleuvaient comme une grêle noire. Le sifflement des traits était incessant, un chuchotement mortel qui venait s'écraser contre les dalles dans un cliquetis de métal froid. À mes côtés, Legolas était une vision de guerre magnifique et terrifiante. Il ne courait pas, il glissait sur le basalte, son arc chantant une mélodie mortelle qui ne s'arrêtait jamais. Sans ralentir, il encochait, tirait et abattait les archers orques avec hargne, son regard d'Elfe perçant les ténèbres pour y débusquer la haine. Je couvrais nos flancs, mes dagues tourbillonnant dans l'air vicié pour dévier les traits qui s'approchaient trop près de Frodon et de Sam. Je voyais les petites jambes des Hobbits s'agiter frénétiquement, luttant contre un épuisement qui n'était plus seulement physique, mais moral. Mon propre cœur battait la chamade, un tambour de guerre sourd qui résonnait dans ma poitrine, porté non pas par la peur de mourir, mais par une agonie que je refusais encore de nommer. Gandalf n'était plus là, et chaque foulée nous éloignait davantage de l'endroit où il était tombé. La lumière du jour finit par apparaître. Ce n'était d'abord qu'une minuscule tache blanche au bout d'un long tunnel de basalte, un point d'épingle éblouissant qui semblait totalement irréel après l'oppression souveraine de la mine. À mesure que nous approchions, cette clarté devint une lame de lumière cruelle qui nous brûlait les yeux. Nous franchîmes les Portes de Dimrill dans un ultime effort, nos poumons se déchirant pour accueillir l'air pur du dehors, un air qui nous parut étrangement léger, presque vide. Nous déboulâmes sur les pentes rocheuses du Val des Ruisseaux d'Argent, trébuchant sur les pierres grises, aveuglés par l'éclat du monde. Derrière nous, le silence pesant de la Moria se referma comme une paupière sur ses secrets, ses monstres et ses morts. Devant nous, le soleil brillait avec une indifférence révoltante sur les pics enneigés du Zirakzigil. Le ciel était d'un bleu d'azur insultant, baignant de sa lumière dorée une Communauté brisée, hébétée, orpheline de son guide. Le monde continuait de tourner, le soleil de chauffer la roche, alors que le phare de notre quête venait de s'éteindre dans les entrailles de la terre. C’est là, dans cet air frais et pur, que les premiers sanglots s’élevèrent, brisant enfin le mutisme de notre fuite. Nous étions libres, mais la liberté avait le goût amer de la cendre.
Frodon était prostré contre un bloc de granit gris, les doigts crispés sur la roche froide. Il s'était recroquevillé sur lui-même, cherchant à disparaître dans les replis de sa cape grise. Ses sanglots n'avaient pas de son, mais ils secouaient ses petites épaules frêles. Il semblait soudain si minuscule, une simple ombre de Hobbit perdue dans l’immensité minérale des montagnes, un point dérisoire face à la tragédie. À ses côtés, Sam s'était laissé choir à même la terre caillouteuse, sans même chercher à protéger ses genoux du sol dur. Visage enfoui dans ses mains calleuses, ces mains de jardinier faites pour soigner la vie et non pour porter le deuil, il pleurait ouvertement, habité par le désespoir d’un enfant réalisant, dans un éclair de lucidité atroce, que le monde est bien plus vaste et cruel qu’il ne l’avait imaginé dans ses rêves de la Comté. Même Pippin et Merry, dont les rires avaient été notre unique abri contre les ténèbres depuis Fondcombe, restaient pétrifiés. Ils ne bougeaient pas, les yeux écarquillés et vides, fixant un point invisible à l'horizon. En un battement de cœur, ils semblaient avoir vieilli de vingt ans. Leur insouciance n'était plus qu'une poignée de cendres, calcinée sur le pont de Khazad-dûm. Je restai debout, immobile. Mes dagues étaient toujours serrées dans mes mains jusqu'à m'en faire mal aux phalanges. Je sentais le sang noir et visqueux des Orques refroidir sur l'acier, formant une croûte sombre qui séchait lentement dans l'air sec des hauteurs. Je ne les rangeai pas. Je ne pouvais pas. Ce poids métallique dans mes paumes était la seule chose qui m’empêchait de m'effondrer, la seule chose qui me rattachait encore au sol. Mes yeux violets, d'ordinaire si vifs, si prompts à traquer la moindre ombre, restaient rivés sur l'ouverture béante de la montagne derrière nous. Cette gueule de basalte, ce trou noir et muet, venait d'avaler le seul être qui m'avait rappelé ce que c'était que d'avoir un foyer. En regardant cette porte, je n'attendais rien, mais je ne pouvais pas m'en détacher, comme si mon âme était restée coincée sous la montagne, suspendue au-dessus du vide.
« Il est parti, » murmurai-je, ma voix sonnant creuse, presque étrangère, dans la clarté matinale. « Juste comme ça. »
Je sentis d'abord une chaleur isolée, un point de brûlure qui s'accumulait au coin de ma paupière. Puis, la larme s'échappa. Rebelle et lourde, elle traça un sillon limpide à travers la couche épaisse de poussière et de suie qui recouvrait ma joue. Je pouvais sentir son sillage frais, une ligne de pureté dérisoire sur ma peau encrassée par la Moria. Je l'essuyai d'un geste furieux, presque violent, le dos de ma main laissant une nouvelle traînée de cendre sombre sur mon visage. Ce n'était pas de la tristesse, me mentis-je, c'était une insulte à mon sang. Une princesse des cendres ne pleure pas. Cette phrase, on me l'avait gravée dans l'esprit, martelée comme un dogme avant même que je ne sache marcher sur les ruines de mon peuple. Pourtant, l'agonie qui me broyait la poitrine en cet instant était plus tangible, plus acérée que n'importe quelle pointe de lance ayant jamais mordu ma chair au combat. C’était une blessure interne, invisible et profonde, que même le plus habile des guérisseurs n'aurait su recoudre. À quelques pas de là, Legolas se tenait immobile, telle une silhouette de verre découpée sur le fond aveuglant des pics enneigés. Il fixait l'horizon, là où les bois lointains de la Lothlórien commençaient à poindre comme une mer d'ambre pâle. De dos, il paraissait invincible, mais son profil révélait un masque elfique d'une perfection si froide qu'elle en devenait effrayante. Il n'y avait chez lui aucun sanglot, aucun tremblement. Pourtant, la tristesse qui émanait de sa silhouette était si dense qu'elle me semblait palpable, semblable à une brume glacée s'étirant sur le Val. Il ne chantait pas de complainte, lui qui aimait pourtant tant les vers mélancoliques. On aurait dit que la chute de Gandalf avait créé en lui un silence trop vaste, un gouffre acoustique que même les plus nobles mots des Eldar ne pouvaient espérer combler. Il était figé dans l'attente d'un miracle qu'il savait, dans sa sagesse millénaire, être désormais impossible.
« Relevez-vous ! » ordonna soudain Aragorn.
Sa voix était dure, dépourvue de ces nuances chaudes que le Rôdeur utilisait parfois pour nous encourager. En cet instant, il n'y avait plus en lui la moindre trace de la pitié ou de la consolation que nos cœurs, encore pantelants, réclamaient avec une faim désespérée. Il nous refusait le droit de souffrir. Alors que nous étions encore cloués au sol par le poids de l'absence, il s'activait déjà. Ses mouvements étaient d'une efficacité qui, dans mon état de choc, m'écœura profondément. Je fixai ses mains. Elles ne tremblaient pas. Je le regardai ajuster les boucles de cuir de son paquetage, tirant sur les lanières avec un craquement sec qui semblait trop fort dans ce silence de mort. Il vérifia la garde de son épée, s'assura que son manteau était bien fixé, chaque geste étant une déclaration d'indifférence envers nos larmes. Son regard, surtout, m'exaspéra. Il ne fixait pas la Porte Noire. Il ne pleurait pas le magicien. Ses yeux gris, d'une clarté glaciale, scrutaient déjà les crêtes environnantes, les moindres anfractuosités de la roche et les ombres des pics. Il y avait en lui une vigilance de loup, un instinct de prédateur aux abois qui avait déjà relégué Gandalf au passé pour ne plus se concentrer que sur la survie du présent. Pour lui, le deuil était un luxe que nous n'avions pas, et cette vérité, affichée avec une telle rudesse, agissait sur mes nerfs comme une lame de rasoir.
« Aragorn, laissez-leur un instant ! » s'exclama Boromir.
Le fier Gondorien s'était agenouillé près des Hobbits, ses propres yeux rougis par l'émotion.
« Par pitié, accordez-leur un moment de deuil ! »
« D'ici la nuit, ces collines fourmilleront d'Orques ! » répliqua Aragorn avec une sévérité glaciale qui figea le sang dans mes veines. « Nous devons atteindre le couvert des bois avant que l'ombre ne nous rattrape. Relevez-vous, Frodon ! »
Je me tournai vers lui, mon tempérament effronté prêt à exploser, mes dagues pointées vers le sol mais mes doigts crispés sur les pommeaux.
« Tu n'as donc pas de cœur, Rôdeur ? Il vient de donner sa vie pour nous ! Il est tombé pour que tu puisses rester debout ! »
« J'ai un cœur qui bat assez fort pour savoir que si nous restons ici, son sacrifice n'aura servi à rien ! » tonna-t-il en s’avançant vers moi, me fixant droit dans les yeux avec une autorité royale. « Veux-tu être celle qui dira à Gandalf, dans l'autre monde, que tu as laissé mourir le Porteur par pure sentimentalité ? »
Le coup porta, net et précis, s'enfonçant dans mes dernières défenses avec la cruauté d'une vérité incontestable. Les mots d'Aragorn agirent comme un poison froid qui figeait ma colère. Je serrai les dents à m'en faire mal, sentant la tension irradier jusque dans mes tempes, tandis que mon regard violet se baissait enfin vers le sol de pierre. Le geste de ranger mes dagues fut d'une lenteur pesante. Je sentis chaque cran du fourreau, chaque frottement de l'acier contre le cuir, avant que les lames ne s'y logent dans un claquement sec. Ce bruit, amplifié par l'écho des parois de roche, sonna comme le verrouillage d'une cellule. Le deuil était désormais enfermé, mis sous clé par nécessité. Alors que je me remettais en mouvement, mes membres me parurent peser des tonnes, comme si le sang dans mes veines s'était transformé en plomb. Chaque muscle, chaque tendon criait sa fatigue, une lassitude qui n'avait rien de physique et tout d'une agonie spirituelle. Le simple fait de lever le pied me demandait un effort de volonté colossal. Je m'approchai de Sam. En tendant la main pour l'attraper par le bras, je sentis une douleur sourde et lancinante irradier dans mon épaule, là où la flèche orque m'avait effleurée. Je l'ignorai superbement. Cette souffrance-là était presque rassurante. Elle était tangible, contrairement au vide béant que la disparition de Gandalf avait creusé sous mes côtes. Mes doigts se refermèrent sur la laine de la veste du Hobbit, et dans cet effort pour le soulever, je sentis mon propre corps se raidir, refusant de s'effondrer tant qu'il y aurait une vie plus fragile à protéger.
« Il a raison, Sam. On pleurera quand on sera sous les arbres. Pour l'instant... on court. »
Nous entamâmes la marche. Ce n'était plus une course, mais une descente éperdue, une lutte contre la gravité et contre nous-mêmes. Nos bottes martelaient les pentes de schiste et de roche, déclenchant de petits éboulements qui résonnaient dans le silence de la vallée comme des reproches. Chaque pas, chaque mètre franchi nous éloignait physiquement de l'ouverture noire de la Moria, mais le vide laissé par Gandalf ne restait pas derrière nous. Il nous suivait, telle une ombre invisible et colossale qui s'étirait sur notre petite troupe, une pesanteur atmosphérique qui rendait l'air plus dense, plus difficile à fendre. Je marchais la tête basse, mes yeux fixés sur les talons de Legolas, incapable de traiter autre chose que le rythme de mes propres foulées. Le paysage du Val du Ruisseau d'Argent défilait dans un flou de gris et de brun, une procession de pierres indifférentes à notre agonie. Le temps finit par s'étirer jusqu'à perdre tout sens, avant que la nature ne change de visage. À la lisière des bois, là où le monde sauvage semble s'incliner devant une magie plus ancienne, les feuilles de mallorn commencèrent à poindre, luisant comme des milliers de pépites d'or pâle sous les rayons d'un soleil déclinant qui refusait de mourir, offrant un éclat si pur qu'il en devenait douloureux pour nos yeux habitués aux ténèbres. C’est là, sur ce seuil entre la roche et la forêt, que je m’arrêtai un instant. Je jetai un dernier regard vers l'arrière, vers les montagnes brumeuses qui se découpaient comme des crocs sombres contre le ciel de fin de journée. Le Caradhras et le Zirakzigil n'étaient plus des sommets, mais les gardiens d'un tombeau. Le premier chapitre de notre voyage s'achevait ici, sur cette frontière invisible, lavé par un mélange de sang séché et de larmes amères. Je sentais le froid de la montagne s'insinuer sous ma tunique, mais mon cœur, lui, restait brûlant d'une rage sourde. Le Sang des Cendres, ce titre que je portais comme un fardeau de naissance, n'était plus une simple métaphore de mon passé ou de ma lignée perdue. C’était devenu la réalité brute et saignante de notre présent, le sceau de notre échec et le moteur de ce qui allait suivre. Nous franchissions le seuil d'un nouveau monde, mais nous le faisions en portant sur nos épaules le cadavre d'une espérance que nous n'avions pas su protéger.
« L’Éclat d’Améthyste ne brille plus beaucoup aujourd’hui, » murmura Legolas.
Il s'était glissé à mes côtés alors que nous franchissions le premier ruisseau argenté, dont l'eau vive chantait une mélodie triste.
« Il brille encore, Prince, » répliquai-je, une lueur de défi sombre retrouvée dans mon regard violet. « Mais maintenant, il a la couleur de la vengeance. »
Nous franchîmes la lisière. Sous les frondaisons sacrées de la forêt d’or, le sol ne résonnait plus du choc de nos bottes. Il était devenu un tapis de feuilles de mallorn et de mousses épaisses qui étouffaient jusqu'au souvenir de notre fuite. Ici, la lumière ne mourait jamais tout à fait. Elle ne tombait pas du ciel, elle semblait émaner des troncs argentés eux-mêmes, une clarté diffuse, ambrée et éternelle qui baignait les sous-bois d'une sérénité presque surnaturelle. Je ralentis le pas, mes sens de guerrière s'émoussant malgré moi face à cette harmonie. L'air ne sentait plus le soufre ni la peur, mais l'humus frais et une fleur ancienne dont j'avais oublié le nom. C’était un lieu où le deuil semblait suspendu, comme si la forêt elle-même retenait son souffle pour nous offrir un refuge. Pourtant, alors que mes yeux se perdaient dans les reflets d'or des hautes branches, un frisson glacé me parcourut l'échine. La beauté de la Lórien était écrasante, mais elle portait en elle une mélancolie qui répondait à la mienne. Nous marchions en silence, de petites silhouettes brisées au milieu de colonnes d'argent, ignorant tout de ce qui se tramait dans le cœur de ce royaume. Sous cette splendeur immuable, sous cette paix qui nous paraissait être un miracle, notre plus grande épreuve restait encore tapie. Nous pensions avoir traversé l'enfer dans la Moria, mais le véritable abîme n'était pas fait de feu et de roche. C'était celui qui s'ouvrait déjà entre nous, une fissure invisible qui, dans le secret de ces bois, allait bientôt briser la Communauté. Je ne le savais pas encore, mais alors que nous nous enfoncions sous les arbres, nous ne fuyions pas seulement la mort. Nous courions au-devant de notre propre fin.