Les contes de l'Oie Saoule

Chapitre 53 : Sous le sceau du silence

7614 mots, Catégorie: K+

Dernière mise à jour 27/12/2025 13:22

Sous le sceau du silence


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Rédigé dans le cadre du défi "ça tombe à pic" de Novembre-Décembre 2025, ayant pour thème la chute, et si possible la variante "chut !".

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Ardwyr franchit le seuil de la Salle Commune, ramenant avec lui les senteurs de la forêt automnale. La peau de warg une fois retombée derrière lui, il dut un instant habituer ses yeux aux âcres fumées du grand foyer et à la pénombre baignant la pièce, hérissée des troncs qui formaient les mats d’une solide charpente en double pente. Les rondins ajustés étaient percés de rares petites fenêtres, que les habitants obstrueraient de rideaux à la saison froide. L’étage supérieur servait de grange et de réserve, mais au rez-de-chaussée s’entassaient les ateliers vitaux pour le clan et les familles sous la protection du chef.

Les conversations s'interrompirent un instant, comme toujours lorsque paraissait le jeune Bearnide, chasseur alerte et vigoureux. Ce n’était pas son visage encore adolescent qui retenait l’attention, ni sa taille fine, ni son élégance naturelle, mais quelque chose d’indéfinissable — une impatience dans la démarche, un feu dans le regard qui s’attardait le plus souvent au-delà du sous-bois, une passion qui transparaissait dans chacun de ses gestes.

Autour du foyer central pendaient des jambons de sangliers et des saumons fumés. Entre les peaux de gibier qui séchaient là, des menuisiers levèrent la tête de leur ouvrage, des ruches neuves qui fleuraient l’épicéa et la cire fraiche. La cousine Helda, qui cousait une pelisse de daim, lui lança un sourire entendu. Près de l'âtre, deux jeunes femmes, penchées sur un gruau fumant, échangèrent un murmure accompagné de rires étouffés. Ardwyr leur décocha un demi-sourire complice et nonchalant, puis alla s'installer près de Hrothgar.

Le vieillard tourna son visage parcheminé vers le chasseur. Ses yeux aveugles, d’un blanc laiteux, erraient au fil vif et tenace de ses pensées. Il était Celui-qui-raconte, Celui-qui-se-souvient et Celui-qui-voit-l’invisible.

— J’ai reconnu la rumeur de ta venue, mon garçon ! Le timbre de nos jeunes femmes s’abaisse toujours lorsque tu parais ! le taquina le vieil homme, secouant les ramures de cerfs qui ornaient son bonnet. Alors, tu reviens bredouille, comme à chaque fois que tu pars seul ?

Ardwyr jeta un regard aigu au vieil homme. Ça aussi, il l’avait lu dans les conversations de la Salle Commune ? Mhmm, ou plutôt il avait lu sa démarche : le pas léger, sans surcharge, mais trainant du chasseur déçu… Il soupira et concéda quelques détails :

— J'ai suivi la piste d'un cerf jusqu'à la lisière du territoire maudit, mais il a disparu dans les brumes de Dol Guldur. Je n'ai pas osé le poursuivre.

— Sage décision, approuva Hrothgar dans un souffle rauque. La forêt parle à qui sait l'écouter, et les hurlements du loup t’ordonnaient de rebrousser chemin.

Ardwyr hocha la tête, mais son regard se perdait dans les flammes. Le vieux chaman le connaissait assez pour deviner ses pensées — cette curiosité insatiable qui le poussait toujours plus loin dans les sous-bois, cette soif d’approcher les mystères du monde, à la recherche de la nouveauté, du petit frisson qui donnerait un peu de relief à sa journée, un peu d’éclat à son existence :

— Mon cher petit, je le sens, murmura-t-il. Il a encore fallu que tu suives une chimère ! As-tu à nouveau aperçu les yeux brillants des gardiens des bois ? As-tu encore surpris des silhouettes d’archers dans les hautes branches ? Que me caches-tu ?

Le jeune homme observait les flammes danser, croyant entrevoir, dans leur ballet familier, des formes étranges, des silhouettes graciles qui glissaient entre les ombres. Il finit par avouer :

— Des araignées géantes me sont tombées dessus ! Mais elles auraient dû attendre que j’éteigne mon feu ! Je les ai grillées vives, toutes les trois !

Autour d’Ardwyr, la vie du clan suivait son cours immuable — les enfants couraient entre les piliers de bois, les anciens fumaient leurs pipes en silence, les femmes vaquaient aux préparatifs du repas, lui-même avait bravé le danger et Celui-qui-voit-l’invisible l’avait encore percé à jour.

Mais le jeune Bearnide aspirait à plus. Quelque chose en lui espérait mieux, attendait l'ailleurs, le tumulte des cités du Sud, la splendeur des Rois dans leurs cités secrètes, les joyaux des Seigneurs nains dans leurs mines souterraines…

Cette nuit-là, sur sa couche de fourrures, comme il s'endormait dans des bras avides de lui faire oublier ses rêves d’ailleurs, il rêva de voix lointaines qui chantaient dans une langue indicible, mélodieuses et envoûtantes.

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Trois jours passèrent, trois jours ordinaires dans la vie réglée et communautaire du clan de l’Ours, de ténacité et de labeur partagés avec les jeunes chasseurs, d’affûts dans l’aube froide sous les frondaisons, de courses épuisantes aux côtés des chiens, d’ardeur complice lors de l’hallali, de reconnaissance envers les dieux de la forêt, de gloire partagée à la veillée, dans les fumets de rôtis de chevreuil et de tourtes aux champignons.

Ardwyr s’endormit du sommeil du chasseur, ce juste parmi ses frères, dans l'alcôve qu'il partageait avec deux autres jeunes Bearnides.

Mais sa petite voix intérieure, le trublion rebelle qui toujours lorgnait au-delà des cimes, le tira de ses songes au milieu de la nuit. Ardwyr se leva, écartant la peau fermant l’alcôve.

Une lumière argentée beignait la salle commune. Ce n'était pas la clarté de la lune, ni celle d'une torche, mais une lueur froide et pure, qu’irradiait une étoile semblée tombée des nues au faîte du foyer central, inondant d’une pâle blancheur irisée la longue maison commune.

Autour de lui, les occupants de la grande salle étaient figés comme des statues d’albâtre : les yeux clos, le souffle suspendu, profondément endormis, tous prisonniers d'un enchantement qui pétrifiait quiconque était caressé de la lueur d’outre-monde. Ardwyr, paralysé par la surprise ou la peur, contempla trois silhouettes se glisser dans les rayons argentés. Menues et gracieuses, vêtues de tuniques de feuilles tissées et de capes couleur de mousse, elles exploraient la salle, examinant chaque dormeur.

Un nourrisson se mit à babiller, en extase devant les rayons scintillants qui animaient les jouets de bois suspendus au-dessus de lui. Un beau visage se pencha sur le berceau et une voix s'éleva, mélodieuse comme le friselis du vent dans les branches et impérieuse comme le tonnerre sur les Monts de Brume :

— Plonge dans le sommeil des mortels, ô Enfant du Clan de l’Ours !

Les vagissements du bambin s’assoupirent et le cœur du Bearnide battit à tout rompre. Depuis son enfance, on lui avait conté les légendes du Peuple Caché — ces êtres immortels et mystérieux qui hantaient les profondeurs du Vertbois, maîtres de magie. On les craignait autant qu'on les révérait.

Le jeune homme tressaillit. Les elfes se tournèrent vers lui, le plus imposant s’approcha en abaissant sa capuche de mailles semblables aux feuilles du chêne.

— Ardwyr, fils des Hommes, les Premiers-Nés vous réclament !

Des yeux profonds comme des puits d’étoiles happèrent le regard du Bearnide :

— Le Roi du Vertbois mande vos services !

Ce n'était pas une invitation, plutôt un ordre prononcé avec la douceur d'une menace voilée.

Ardwyr voulut se débattre, appeler à l'aide, mais une volonté plus puissante que la sienne s'empara de son corps. Quand le mystère est trop impressionnant, on n’ose pas désobéir.[1] Ou peut-être suivit-il son vœu de toujours, son insatiable curiosité ? Ses jambes se mirent en mouvement malgré lui, le portant vers les Elfes. La lumière argentée s'intensifia, engloutissant tout dans un halo d’une blancheur aveuglante — la grande salle, les fourrures, les visages figés de ses sœurs et frères du clan.

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Lorsqu'il reprit conscience, Ardwyr marchait comme un somnambule, dans une forêt qu'il ne reconnaissait pas. Des arbres aux troncs larges comme des tours s’élançaient, immenses et lisses, leurs branches entrelacées formant une voûte cathédrale. Une brume argentée baignait le sous-bois, où semblait flotter l’escorte d’elfes aux yeux brillants, cheminant en silence.

Les questions moururent sur les lèvres du Bearnide, lorsqu’il croisa le regard d’acier de l’elfe qui éclairait ses pas d’une lanterne : la troupe d’archers le menait au cœur du royaume caché, où nul mortel ne pose le regard sans y être invité — ou contraint…

Ardwyr frissonna. La peur et la fascination se disputaient en lui. Il allait pénétrer un monde dont il avait souvent rêvé… mais aux conditions des elfes et pour des raisons qui lui échappaient.

Le voyage se prolongea bien des heures, sous une étrange lueur de crépuscule, alternant l’or des jours et l’argent des nuits sous la canopée enchantée. Ardwyr ne ressentait ni fatigue ni soif, les entrailles nouées par l’incertitude et l’expectative d’un voyage hors du temps des mortels.

Ardwyr sentait parfois des présences invisibles qui les observaient, les unes avec la bienveillance complice de gardiens des forêts, les autres avec la malice affamée des suppôts de Dol Guldur. Ils traversèrent des clairières où des feux follets dansaient dans le clair-obscur, franchirent sur des ponts de corde, des rivières dont l'eau chantait des sortilèges en langues oubliées, longèrent des arbres couchés, couverts de lichens chatoyants. Le jeune homme ébahi se laissait porter par les lueurs diaphanes qui enchantaient le feuillage, comme dans un rêve.

Enfin, ils parvinrent aux portes de Merengroth, la cité cachée des elfes au cœur de la grande sylve.

La forêt s’ouvrait lentement en une avenue bordée de grands hêtres au feuillage doré, dévoilant une colline verdoyante, nimbée d’échos harmonieux sous les arbres séculaires. Un pont de pierre franchissait la rivière Esgalduin comme un arc de lune, tandis qu’une fragrance pétillante et vivace éveillait la joie dans le cœur d’Ardwyr.

Les portes sculptées s’écartèrent sans bruit, révélant des galeries où la roche devenait forêt pétrifiée, éclairée de lueurs végétales. Plus loin, les Mille Cavernes s’élargissaient en salles profondes où murmuraient des fontaines et où les murs contaient l’histoire des Sindar. Des voix elfiques s'élevaient sous les entrelacs fleuris, si pures qu'Ardwyr crut entendre chanter les étoiles elles-mêmes. Le jeune Bearnide accueillait ces accords comme une caresse. Ce n'était pas un palais de pierre, mais une cathédrale vivante où les mélodies arrêtaient le temps. Des arbres enlacés formaient des voûtes majestueuses, des ponts de racines enjambaient des rivières souterraines, des lanternes de verre soufflé pendaient aux branches, animant des salles immenses aux parois tressées dans le bois vivant.

Ardwyr observait en silence, abasourdi par la splendeur majestueuse du palais souterrain. La Salle des Cieux s’ouvrit, constellée de lucioles, le trône se dressa devant les voyageurs, qui s’avancèrent au milieu des courtisans et s’inclinèrent devant le souverain.

Sur un fauteuil de bois sculpté siégeait le roi Thranduil, couronné de feuilles de chêne et de houx. Le jeune Bearnide ne vit que ses yeux inquisiteurs, d'un bleu perçant, étinceler sur son visage grave et noble. Lorsque gronda la parole royale, grave et harmonieuse, Ardwyr mit un genou en terre.

— Voilà donc l’humain de tes songes ! insinua le roi. Il n’a vraiment rien de bien particulier !

Des ombres en retrait du trône, à la droite du roi, s’avança une jeune Elfe, d'une beauté féline. Sa robe de feuillages bruissait comme la brise dans les saulaies au printemps et son regard s’animait d’une curiosité chaleureuse.

— Mais pourquoi lui ? poursuivit le roi. A peine a-t-il atteint la maturité et la pleine stature de sa fragile race ! Il est vrai qu’à mes yeux, tous ces fils de Bearn se ressemblent : hirsutes et prompts à la querelle !

— Mon clan ne cherche querelle à quiconque et ne combat que les ennemis des peuples libres ! S’exclama Ardwyr avec une chaleur naïve.

Le roi le toisa d’un regard froid, irrité qu’un tel vermisseau osât prendre la parole en sa présence.

— Mmm, nos peuples sont en effet des alliés contre les ombres de Dol Guldur, admit-il du bout des lèvres. Mais vos manières sont frustes et vos péages sur l’Anduin pourraient être plus modérés !

La jeune fille, amusée par la juste fierté du jeune homme, descendit les marches jusqu’au Bearnide, un demi-sourire aux lèvres. Elle en fit le tour, l’observant en détail, sous tous les angles :

— C’est bien lui, confirma-t-elle, d’un air de défi à l’adresse du roi, c’est lui qui marche dans mes rêves !

Thranduil se rembrunit et croisa les bras, l’air courroucé :

— Mais par Elentari, que lui veux-tu et pourquoi as-tu insisté pour rencontrer ce mortel ?

— Père, j’ai une requête ! lança l’elfe d'une voix claire et décidée, en remontant le dais pour se pencher et murmurer à l’oreille de papa-sa-majesté.

Mais elle prononça distinctement sa demande, à l’adresse de toute l’assemblée :

— De ce mortel, je désire un baiser !

Ardwyr sentit son cœur s'emballer. Sa Majesté le Roi tressaillit, fronça les sourcils, agrippa les accoudoirs sculptés de son trône et rugit d’un air crispé :

— Lassiel... c'est terriblement inconvenant !

— C'est mon choix, répondit la princesse avec une inflexibilité tranquille, croisant les bras et fixant papa-sa-majesté d’un air buté.

Un silence stupéfait s'abattit sur la Salle des Cieux. Les courtisans baissèrent la tête et rentrèrent les épaules. Ardwyr, de son côté, sentit le sang refluer de son visage.

Le souverain fixa longuement la princesse. Il connaissait sa fille : têtue, éprise de liberté, fascinée par l'altérité. Elle avait grandi entourée d’une cour elfique rigide, assez froide et aux traditions millénaires. Peut-être exigeait-elle simplement ce sacrifice à sa dignité royale, pour le plaisir d’un frisson spontané, d’une émotion brute que seuls les humains lui semblaient capables de ressentir et de transmettre ? Ou peut-être agitait-elle cette menace de rébellion, juste pour l’embarrasser ?

On allait bien voir qui serait la plus gênée… Cette obsession ridicule devait cesser ! Et rien de tel, pour cela, que d’y céder… Le roi reporta son regard perçant vers le mortel recroquevillé au milieu de l’assemblée outrée.

— Soit, Lassiel, murmura-t-il. Mais à une condition : Sur sa vie, ce mortel devra jurer le secret à propos de tout ce qu'il verra ici !

La jeune elfe s’étonna de la mansuétude de son père. Autrefois, les Rois Elfes, souverains de cités cachées, obligeaient leurs visiteurs à demeurer éternellement parmi leur peuple, de peur qu’ils ne dévoilent l’emplacement secret de leur place forte[2]. Mais peut-être Thranduil craignait-il tout simplement que la présence trop prolongée du jeune homme ne donnât à la princesse, des idées encore plus compromettantes, que le simple baiser d’un mortel !

Le souverain se leva, parcourut du regard l’assemblée de ses sujets, jeta un dernier coup d’œil venimeux au vermisseau, et se retira avec dignité et lenteur.

Après un instant de stupeur, la salle se vida en un clin d’œil. Aucun courtisan n’avait vraiment envie de cautionner de sa présence, l’impudence qui allait suivre…

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Lassiel se tourna vers Ardwyr, qu’elle releva d’un geste gracieux. Leurs regards se croisèrent pour la première fois, presque d’égal à égale.

Il y avait dans les yeux de la princesse une candeur inattendue. Le jeune homme retrouva un peu ses moyens et salua avec une gaucherie, une modestie qui rendit son sourire à la jeune elfe.

— Au fait, je ne vous l’ai point demandé : Acceptez-vous de me donner ce baiser ? demanda-t-elle doucement.

Ardwyr se sentit pousser des ailes, et déjà ses mains s’aventuraient autour de la taille de l’elfe menue.

— Oh, mais surtout n’allez pas vous imaginer des choses ! lui opposa la belle.

— Princesse, j’avoue ne pas comprendre…

— Voyez-vous, vous m’intriguez ! Je veux dire : vous, l'humanité. Les mortels m’intéressent, ils m’étonnent : votre fragilité, votre obstination, votre passion si violente et éphémère, cette flamme qui vous consume si rapidement. J’ai pensé que, pour mieux vous comprendre, je pourrais un instant goûter… le feu qui vous habite ?

Vous vous en doutez, Ardwyr n’hésita guère. La beauté de la jeune elfe répondait à elle seule à l’impatience de ce cœur humain avide d’explorer les mystères du monde…

— J'accepte d’échanger un baiser avec vous.

Lassiel, fort aise mais notant la nuance, s'approcha du jeune homme. Ainsi, elle devait aussi donner une part d’elle-même…

Elle posa ses mains sur les épaules de son partenaire et, lentement, l’attira à elle.

Ce fut un baiser doux, mais non point chaste. Ardwyr s’acquitta ardemment de sa part du marché : il s’abandonna et communiqua avec fougue « le feu qui l’habitait ». Ou du moins, le seul feu humain qu’il pouvait alors imaginer. Mais il ne fut pas le moins surpris des deux jeunes gens. Car, au moment où leurs âmes s’entrevirent, Ardwyr sentit une décharge foudroyante traverser son esprit. Des images affluèrent, une langueur le saisit, pétrie des mots anciens, des contemplations d’un peuple entièrement voué à la beauté, des mélodies oubliées psalmodiant le long périple des Premiers Nés. Une mémoire nouvelle irrigua son âme de rimes anciennes, épanouit ses sens à la subtilité elfique, ouvrit son regard à l’esthétique de la nature, lui conféra une sensibilité accrue. Il entrevit la patience et l’infinie possibilité des œuvres de la main et de l’esprit, dans la foison des connaissances accumulées par ce peuple immortel.

Lorsqu'ils séparèrent leurs lèvres, Ardwyr vacilla, le souffle court. Des légendes entières tourbillonnaient dans sa tête — le Chant de la Création, les exploits des Hauts-Elfes, les récits de la Longue Défaite. Lassiel caressa le jeune homme d’un regard reconnaissant : il s’était prêté avec candeur et gentillesse à un partage véritable. Elle avait entrevu la force de sa foi humaine, sa soif de découverte, le désir de laisser son empreinte sur le monde et le besoin irrépressible de toute l’humanité, de transmettre la flamme. Mais elle discernait aussi qu’elle avait donné plus qu’elle n'avait reçu… et s’en trouvait heureuse.

La jeune femme reconduisit son visiteur au pont sur l'Esgalduin. Sous le feuillage toujours vert de la grande Sylve elfique, elle le remercia pour le baiser partagé, lui promettant de ne jamais plus le troubler. Le Roi fut satisfait des paroles raisonnables de sa fille, mais il garda un air sévère et un regard dur pour saluer le jeune homme, alors que celui du Bearnide rayonnait de reconnaissance… et d’une espérance trouble.

— Je ne sais ce que tu as reçu, Ô Vermisseau, mais c’est à l’évidence un présent de valeur inestimable ! En vérité, bien plus qu’il n’est bon pour un mortel, je le pressens ! Promets à présent de ne jamais parler des Elfes — ni de nos refuges, ni de nos coutumes, ni de ce que tu as vu ici. Jure-le sur ta vie !

Ardwyr, encore étourdi par le baiser, hocha la tête.

— Je le jure. Jamais je ne parlerai des Elfes.

Le Roi acquiesça en grimaçant :

— Qu'il en soit ainsi !

On reconduisit Ardwyr hors du royaume caché. Lorsque la lumière argentée se dissipa, il se retrouva aux abords de son village, comme si rien ne s'était passé. Mais dans son cœur brûlait un feu nouveau — la conscience aiguë des beautés de ce monde, un étrange bouillonnement d’où émergeait des rimes… et le souvenir doux-amer d'un baiser elfique.

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Ardwyr franchit le seuil de la Salle Commune, ramenant avec lui un parfum de merveilles et de dangers, qui raviva les cendres du grand foyer. La peau de warg une fois retombée derrière lui, il n’eut pas le temps d’habituer ses yeux à la pénombre baignant le foyer, que les enfants se précipitaient hors de la pièce, en criant au fantôme des bois.

Les conversations s'interrompirent, comme toujours lorsque paraissait le jeune Bearnide. Ce ne fut ni sa mine soignée, ni son air absent, mais quelque chose d’indéfinissable qui retint l’attention — la sérénité dans la démarche de celui qui sait, une lumière intérieure, un feu couvant dans le regard de qui devinait l’au-delà de ce monde, la passion contenue de qui vit pleinement chaque geste.

Entre les peaux de gibier, les menuisiers levèrent la tête de leur ouvrage, le regard effaré. La cousine Helda, qui cousait toujours sa pelisse, lui lança un regard de reproches : le voilà encore mêlé à des extravagances trop grandes pour lui… Près de l'âtre, deux jeunes femmes, penchées sur un gruau fumant, échangèrent un murmure et des regards fuyants. Ardwyr leur décocha un demi-sourire nerveux et distant, puis s'installa près du banc où Hrothgar semblait l’attendre, les bras croisés et les oreilles aux aguets.

— Ardwyr ? Où étais-tu passé ? Cela fait trois lunes que tu as disparu !

Le jeune homme cligna des yeux, désorienté. Trois lunes ? Il lui avait semblé n'être absent que depuis quelques heures.

— Je... je me suis perdu dans la forêt, répondit-il évasivement.

Hrothgar hocha la tête d’un air incrédule : la voix de son protégé s’était enrichie d’une étrange tessiture…

Ardwyr était soulagé que son clan n’eût aucun souvenir de son enlèvement. Mais il sentait en lui une urgence irrépressible — le besoin de partager son intimité nouvelle avec le merveilleux, sa conscience acérée des fragiles beautés de chaque instant, de déverser ce torrent de légendes et de chants à la gloire de la vie, qui bouillonnaient dans son cœur. Les mots se pressaient à ses lèvres, réclamant d'être prononcés.

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Mais le temps était venu du Jour de Silence.

C'était l'un des rituels les plus sacrés des Bearnides, célébré chaque année à la fin de l'automne pour renouveler le pacte ancestral avec l'Esprit-Mère de la Forêt. Ardwyr participait à la fête depuis son enfance, mais cette année, il la vivrait différemment, l’âme aiguisée par le don elfique.

Le soir venu, toute la communauté se rassembla dans la grande salle commune. Les enfants s'agglutinaient autour de Celui-qui-se-souvient, qui leur racontait l'origine de la fête. Hrothgar, sa pelisse de cerf lui couvrant le crâne, se pencha vers les enfants rassemblés à ses pieds, ses yeux morts luisants à la lueur du feu :

— Écoutez bien, petits oursons, commença-t-il de sa voix chevrotante. Car ce que je vais vous dire, vos arrière-grands-parents l'ont entendu de la bouche de leurs propres aïeux, et ainsi de suite jusqu'aux temps d'Arduin lui-même. Aux temps d'avant la mémoire, lorsque nos ancêtres vivaient dans la fureur des âges sombres — tambours battants, cris de guerre, querelles incessantes pour les terrains de chasse — leur vacarme attirait les créatures maléfiques et dérangeait les cycles de la forêt.

Les enfants écoutaient, les yeux écarquillés, plus impressionnés par le visage ridé, aveugle et édenté, que par le conte qui leur était fait.

— Alors l'Esprit-Mère se manifesta à Arduin, le Premier Seigneur-Ours. Elle exigea un jour de silence absolu chaque année, durant lequel les humains apprendraient à écouter la forêt plutôt qu'à la dominer. Elle offrit alors à notre peuple la force, la résistance, la longévité de l’ours. Ainsi naquit la Fête du Jour de Silence.

Hrothgar marqua une pause, laissant le crépitement des flammes ponctuer ses mots.

— Demain, lorsque le tambour aura résonné pour la dernière fois et que le silence tombera sur nous comme une neige douce, vous croirez peut-être que le monde s'est éteint ou vidé. Mais c'est tout le contraire, mes enfants ! Le silence n'est pas l'absence de la parole ou du bruit, mais la présence de tout ce qui vit.

Les enfants fixaient le vieillard, qui sourit et poursuivit :

— Quand nous faisons silence dans nos cœurs, la forêt peut enfin nous parler. Oh, elle ne parle pas avec des mots comme les nôtres ! Elle parle par le craquement des branches sous le poids de la neige qui vient, par le souffle du vent qui porte les nouvelles des montagnes lointaines, par les pas feutrés du cerf qui cherche sa harde. Elle parle par le murmure des ruisseaux qui racontent où trouver l'eau pure, par le bruissement des feuilles qui annoncent la pluie, par le battement du cœur de la terre elle-même, qui sourd sous nos pieds.

Il tendit sa main noueuse vers les enfants.

— Mais pour entendre tout cela, il faut que nous cessions de faire du bruit. Car voyez-vous, la forêt est une grand-mère patiente, mais qui n'élève jamais la voix. Si nous crions, chantons et tambourinons sans cesse, nous n'entendrons jamais ses conseils. Et celui qui n'écoute pas la forêt se perd dans ses profondeurs — ou pire, devient son ennemi.

Le vieux bonhomme examina les enfants de son regard vide. Les petits n’étaient pas bien rassurés.

— Demain, nous partirons en procession, rendre grâce pour les bienfaits de la Grande Sylve. Le clan de l’Ours porte en lui deux natures : celle de l'homme qui pense, qui construit, qui parle, et celle de l'ours qui sent, qui chasse, qui est.

Celui-qui-voit-l’invisible se redressa légèrement, sa voix se faisant plus grave.

— Les Seigneurs-Ours retournent à leur forme sauvage pour se rappeler d'où vient notre force — non pas de leur volonté d'homme, mais de leur alliance avec l'Esprit-Mère. Ils patrouillent la forêt, hument les dangers, sentent les sortilèges qui rôdent. Ils redeviennent forêt, le temps d'un jour et d'une nuit. Et nous, pendant ce temps, marchons pieds nus pour sentir la terre, nous observons sans parler, nous recevons au lieu de prendre.

Une petite fille aux yeux noisette demanda d'une voix inquiète :

— Mais alors on peut plus parler du tout, Hrothgar ?

— Durant le Jour de Silence, la moindre parole inconsidérée rend la forêt hostile, répondit-il gravement. La grand-mère Sylve perd confiance en nous : le gibier fuit, les arbres se fanent, les loups se rapprochent et les rêves se troublent.

Un murmure d’appréhension et de désapprobation parcourut le parterre des petits assemblés. Hrothgar posa une main apaisante sur la tête de l'enfant.

— Mais ne crains rien, ma petite oursonne ! Si tu laisses échapper un mot par accident, l'Esprit-Mère ne te punira pas. Elle sait que les enfants apprennent encore. Mais si tout le clan reniait la Fête, si nous décidions de vivre comme si la forêt nous devait tout et nous ne lui devions rien... alors oui, l'équilibre se briserait.

Il balaya l'assemblée de son regard vide.

— La forêt n'est pas notre ennemie, mes enfants. Mais elle exige le respect. Si nous oublions le Jour du Silence, elle finira par nous oublier à son tour. Le gibier fuira nos terres, car les animaux sauront que nous ne les écoutons plus. Les arbres tomberont malades, car ils ne recevront plus nos pensées et nos soins. Les loups et les créatures mauvaises s'approcheront de nos villages, sentant que la vigilance de notre forêt s’étiole. Et nos rêves... nos rêves se troubleront, car nous ne saurons plus distinguer les avertissements des peurs inutiles.

Hrothgar se tut un instant, laissant ses paroles pénétrer les jeunes esprits. Puis il sourit, et son visage ridé s'éclaira d'une douceur inattendue.

— Mais tout cela n'arrivera pas, car vous êtes de bons enfants, et demain, vous marcherez avec nous dans le silence sacré. Vous sentirez la mousse sous vos pieds nus. Vous verrez le soleil danser entre les feuilles. Vous entendrez le chant des oiseaux, le murmure des sources, le soupir du vent dans les branches. Et vous sentirez par le bout de vos orteils et de vos doigts, par vos yeux, vos oreilles et votre cœur grands ouverts, ce que nos ancêtres ont toujours su : nous faisons partie de la forêt.

Il tendit les bras comme pour embrasser l'assemblée entière.

— Le Jour du Silence n'est pas une punition, mes petits oursons. C'est un cadeau. C'est le jour où la forêt nous ouvre son cœur, où elle nous murmure ses secrets, où elle nous rappelle que nous sommes ses enfants bien-aimés. A condition de savoir écouter !

Un long silence suivit ses paroles. Les parents firent signe aux petits, qui se levèrent sans bruit, la bouche toute cousue de bonnes intentions.

Chacun fut alors invité à prononcer ses "dernières paroles" avant le grand silence. Le clan enchaîna une farandole de petits rappels, de déclarations longuement ajournées, de témoignages d’amitié ou de ressentiment, qui auraient risqué de se perdre dans le long silence qui s’ensuivrait. Certains en profitèrent pour régler leurs comptes, lançant des reproches que leurs interlocuteurs ne pouvaient momentanément plus réfuter. Il y eut même un couple d’amoureux, qui s’avança pour déclarer ses fiançailles, auxquelles la famille de la jeune femme ne put alors plus s’opposer verbalement.

Encouragés par Hrothgar, les enfants rirent et crièrent en chœur une dernière fois. Ce rite de passage s’avérait difficile pour les plus petits, qui avaient alors droit à une sucette de résine au miel pour s’aider à demeurer silencieux.

Puis, lentement, les familles se dispersèrent pour aller se préparer.

Hrothgar resta seule près du feu, souriant dans la pénombre. Demain, une fois encore, le pacte serait renouvelé. Et la forêt continuerait de veiller sur son peuple.

Ardwyr observait la fête comme s'il la découvrait pour la première fois : le don de la princesse Lassiel avait dévoilé l’invisible. Chaque geste ancestral résonnait à présent dans son âme comme une corde de harpe jouée par le vent. Dans les flammes du foyer circulait la mémoire dansante de tous les brasiers allumés depuis Arduin, portant en leurs volutes vivantes les rires des ancêtres disparus. Les chants rauques de son peuple, qu'il avait toujours jugés frustes, révélaient leur beauté sauvage. Les mains calleuses des artisans lui évoquaient la sculpture patiente du temps, les rides des vieillards les sillons creusés par la sagesse, les jeux des enfants l'éternelle promesse du renouveau.

Son cœur découvrait une tendresse nouvelle pour ces traditions qu'il avait parfois trouvées vaines ou pesantes. Elles n'étaient plus des chaînes mais les racines invisibles permettant à son peuple de s’élever comme un arbre vers le ciel.

Il avait cru embrasser une accorte donzelle elfique, et voilà que fleurissait la beauté partout autour de lui, dans ce peuple rude et magnifique dont il était le fils. Chaque visage était un poème, chaque geste un chant, chaque instant un fragment d'éternité saisi dans l'ambre doré de la conscience.

À minuit, le chaman frappa un grand tambour de peau d'ours. Le son résonna trois fois, profond et solennel.

La quiétude tomba sur le village comme un manteau sacré. Tous allèrent se coucher sans un mot, sans un bruit. Seuls les changeurs de peau, revêtant leur forme d'ours, s’en allèrent monter la garde autour des habitations.

.oOo.

Le lendemain, à l'aube, Ardwyr se leva sans faire de bruit. Autour de lui, le village était plongé dans un silence absolu — aucune conversation ni chant, pas même le cliquetis des outils. Les artisans faisaient relâche. Seules les aiguilles agiles couraient encore sur le cuir. Les mères allaitaient les nourrissons et dorlotaient leurs ainés, abusant des sucettes au miel. Les feux eux-mêmes n’osaient crépiter, ne laissant qu’une braise rougeoyante battre comme un cœur sous la cendre.

Les Bearnides se rassemblèrent en colonnes silencieuses et commencèrent la Marche des Seigneurs-Ours. Ils cheminaient pieds nus sur le tapis de feuilles, suivant les sentiers sacrés de la forêt. Ardwyr marchait parmi eux, le cœur débordant de reconnaissance.

Sous la voûte des arbres, la forêt respirait par d’infimes murmures : un froissement de feuilles, un soupir de mousse, le pas léger d’une bête invisible. Le vent glissait entre les troncs comme une harpe ancienne, tirant de chaque branche une note grave ou cristalline. Les gestes des femmes et des hommes du clan de l’ours devenaient des ombres, souples et mesurées, humbles offrandes à la vigilance des bois.

Ils s'arrêtaient aux sources, aux clairières où les rayons du soleil perçaient la canopée, au chêne centenaire aux racines noueuses, aux pierres levées par leurs ancêtres, au Carrock trônant sur l’île au milieu du fleuve Anduin. À chaque halte, ils méditaient, laissaient l’essence de la forêt pénétrer leur corps par tous les pores de leurs pelisses.

Ardwyr portait un masque d'écorce sculpté en forme de lynx. Il brandissait une torche d'encens de résine blanche, dont la fumée s'élevait en volutes odorantes. Autour de lui, des adolescents arboraient d’autres masques d’animaux, symbolisant l'union avec les animaux alliés du clan, en profitant pour se libérer du silence en poussant les cris de ces animaux.

Autour de la colonne en marche, des formes massives patrouillaient — les Seigneurs-Ours, sous leur forme animale, montaient la garde contre les sortilèges de Dol Guldur et les menaces du Vertbois.

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Au crépuscule, les colonnes convergèrent vers la clairière centrale, où un grand feu avait été allumé. Le soleil disparut derrière les montagnes, et le chaman Hrothgar leva son cor en corne d'auroch. Le son grave résonna à travers la forêt, libérant enfin la parole.

Et tous — surtout les enfants, qui avaient dû se taire toute la journée — éclatèrent en un grand cri libérateur, un hurlement de joie et de soulagement qui monta vers les étoiles.

Les Seigneurs-Ours avaient repris forme amène et rejoint l'assemblée. Ils racontèrent ce qu'ils avaient entendu dans la forêt — des rumeurs de loups à l'est, des traces d'orques près des lisières maudites, mais aussi des signes d'espoir : un cerf blanc aperçu, symbole de la bénédiction de l'Esprit-Mère.

Le banquet commença. On partagea la gelée royale, les baies sauvages, le poisson fumé et les pâtisseries qui faisaient la renommée des Bearnides, mêlant farine de châtaignes, miel, noix et noisettes. Les anciens, gardiens de la mémoire, se relayaient pour conter les légendes du clan.

Ce soir-là, lors de la veillée au coin du feu, Ardwyr aussi prit la parole. Sa voix véritable s’éveilla alors, vibrante, mélodieuse, profonde. Il commença à conter une légende ancienne, celle des premiers jours du monde, lorsque les Valar façonnèrent Arda et que les étoiles s'allumèrent dans le ciel.

L'assemblée l'écouta, fascinée. Les mots coulaient de ses lèvres comme une rivière d'argent, tissant des images vivantes dans l'esprit des auditeurs. Hrothgar lui-même l’écoutait avec admiration, une ombre d'envie dans ses yeux morts.

Lorsque le dernier accord de harpe s’éteignit enfin, un long silence plana sur la clairière. Puis la voix flûtée d’une petite fille demanda « une autre histoire, oncle Ardwyn, s’il te plait » et l’assemblée se souleva, portée par un brouhaha chaleureux et enthousiaste. On lui tapa sur l'épaule, on lui offrit de l'hydromel, on le félicita avec des rires.

Le jeune homme était fêté comme un sage. Cette journée sacrée avait vu éclore un talent, un don précieux qui enrichirait le clan.

Mais Hrothgar, sa coiffe de cerf toute déconfite, s'approcha de lui à l'écart et murmura :

— D'où te vient ce savoir, Ardwyr ?

Le jeune homme hésita. Le serment qu'il avait fait au Roi des Elfes résonnait encore dans sa mémoire.

— Il m’est venu dans la forêt, répondit-il évasivement. Peut-être l'Esprit-Mère me l'a-t-elle offert.

Le chaman consulta le firmament de sa cécité, puis hocha la tête sans conviction.

— Prends garde, mon petit. Chaque don porte en lui sa part de fardeau et de responsabilité.

Mais Ardwyr n'écouta pas le vieux grincheux, sans doute un peu jaloux du succès de son cadet. Il était ivre de son nouveau talent, grisé par l'admiration qu'il suscitait.

La nuit se prolongea, baignée par la lueur dansante des flammes. L'hydromel coulait à flots, les rires fusaient, les chants s'élevaient dans l'air nocturne. Ardwyr, porté par l'atmosphère festive et par l'alcool, sentait les mots se presser à nouveau contre ses lèvres.

Le besoin de chanter, de partager, de briller devint irrésistible. Il se leva, prit sa harpe, et fit signe qu'il voulait prendre la parole. L'assemblée se tut aussitôt, avide de l'entendre.

Ardwyr commença à chanter.

Les légendes les mieux aimées s’animèrent sous leurs yeux — les exploits des ancêtres, les victoires contre les gobelins, l’alliance avec les Grands Aigles des Monts de Brume, et le public s’extasiait de ce talent, qui rendait grâce et gloire aux labeurs de son clan. Puis le conteur élargit son horizon, s’envola vers des terres plus mystérieuses, approcha des contrées frappées de l’interdit qu’il avait accepté.

Il chanta la beauté des Elfes Sylvestres, leurs palais vivants sculptés dans les arbres millénaires, leurs lanternes de verre soufflé qui brillaient comme des étoiles captives. Il chanta la force tranquille de leurs rois guerriers, leur sagesse séculaire acquise dans le giron des Dieux, l’enivrante subtilité de leurs créations.

Il chanta les sortilèges de la rivière Esgalduin, la splendeur de Merengroth le royaume caché,

Il chanta Lassiel, la princesse aux yeux d’aurore, et la douceur des baisers qui éveillent à une seconde vie.

Tout le clan réuni des Bearnides l'écoutait, fasciné, hypnotisé par le charme de ses contes. Hrothgar, relégué dans l’anonymat au milieu des auditeurs ébahis, se laissait emporter par le chant. Des oiseaux s’étaient perchés dans les ramées surplombant la clairière, et les échos merveilleux de cette soirée enchantée portèrent loin sous la canopée nocturne.

Bien des oreilles, amies et ennemies, eurent vent de ces contes.

.oOo.

Le lendemain, la tête plombée d'alcool et le pas lourd, notre chasseur-poète arpentait les collines à la recherche d’un sanglier. Une giboulée d’automne émaillait les branchages dorés de brillantes gouttelettes d’argent.

Soudain, au détour d’un massif de jeunes bouleaux, Lassiel se tint devant lui. Elle révéla sa douce silhouette en écartant les pans de sa cape, qui reflétait les couleurs changeantes des feuilles et des écorces, dissimulant parfaitement la jeune fille au milieu des bois.

Après un instant d’alarme, le chasseur, ravi et souriant, s’avança hardiment pour enlacer la jeune elfe. Son enthousiasme se figea lorsqu’elle le foudroya d’un regard plein de reproches et de larmes :

— Tu avais promis…

Les bras du Bearnide retombèrent le long de ses flancs. Les jeunes gens se regardèrent un instant, sans un mot, le remords prosterné aux pieds de la douleur. Ardwyn tenta bien de minimiser sa faute et bredouilla, le souffle court :

— Ma princesse ! J’ai seulement juré de ne pas parler des Elfes ! Mes chansons ne brisent pas vraiment mon serment ! Ce ne sont que vers dans le vent !

Mais les espions de Dol Guldur écoutaient toutes les rumeurs émanant de ses ennemis… Une lueur de mépris accueillit cette ultime bravade :

— Tu avais promis…

Puis la jeune femme disparut aux yeux du félon, dans l’éclat argenté d’une dernière perle de larme.

.oOo.

Ardwyr ne parvenait pas à s’endormir, tenaillé par la honte, dans l'alcôve qu'il partageait avec deux autres jeunes Bearnides.

Il se leva aussitôt, lorsqu’une rumeur étrange se répandit dans la Maison Commune au milieu de la nuit. Ardwyr écarta la peau fermant l’alcôve.

Une lumière blafarde beignait la salle commune. La lueur glaciale et cinglante, qu’irradiait une étoile semblant étouffer la chaleur du foyer central, inondait d’une pâleur mortelle le refuge du clan.

Autour de lui, les occupants de la grande salle étaient figés comme des statues. Ardwyr, paralysé par la peur, contempla une silhouette s’avancer dans les rayons argentés.

Drapé dans une majesté froide et implacable, Thranduil avançait, cherchant le coupable de son regard tranchant l’air telle la faux de l’hiver. Chaque pas faisait frémir le silence, sous la lumière d’argent qui ruisselait des voûtes. Lorsqu’il s’arrêta devant Ardwyr pétrifié, pour rendre son arrêt, les ombres mêmes semblaient se tenir droites, redoutant le jugement du roi du Vertbois.

Sa voix s'éleva, cassante comme le blizzard dans les branches et impérieuse comme le tonnerre sur les Monts de Brume :

— Tu as trahi ton serment envers mon peuple ! Rejeton du Clan de l’Ours, apprends que ma sentence pour ce crime est la mort !

Le cœur du Bearnide manqua un battement. Le roi Thranduil contempla sa victime avec un mélange de dégoût et de sadisme. Il finit par ajouter, comme à regret :

— Pourtant aujourd’hui, par la grâce de ma fille bien-aimée, tu seras seulement dépossédé de ce qui te fut octroyé !

Le jeune homme n’osa pas se débattre ni appeler à l'aide, soumettant sa volonté à plus légitime que la sienne. Le roi tendit une paume impérieuse, comme pour reprendre son bien.

Ardwyr eut la sensation qu’on lui ouvrait le cœur, qu’on extirpait de lui un trésor intime, enraciné dans les moindres recoins de sa chair. La lumière d’argent explosa dans sa tête.

Il tomba dans l'oubli.

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A son réveil, le Bearnide bailla avec lassitude : aujourd’hui serait semblable aux jours précédents, communautaire et ordinaire dans la vie réglée du clan de l’Ours, pétri de répétitions et de corvées partagées avec les jeunes chasseurs…

Un étrange regret lui pesait sur le cœur, une ombre d’opprobre insaisissable mais tenace et profondément enfouie, la mélancolie d’une intimité perdue, le tourment d’un baiser qui ne viendrait jamais. Parfois une bribe de mélodie semblait se former au tréfond de son esprit, mais toujours s’étiolaient ces prémices mort-nées.

Un étrange regret qui finit, avec le temps, par ronger en lui toute joie de vivre et tout élan vers l’ailleurs, malgré les exhortations paternelles du vieux Hrothgar.

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NOTES

[1] Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince.

[2] Cette loi fut en effet celle de Turgon, roi de la cité de Gondolin. Ainsi que celle de Thingol, souverain du royaume de Doriath. Ce fut également la coutume au royaume de Nargothrond, dirigé par Orodreth. Mais tous ces royaumes elfiques tombèrent par la trahison… Cette loi avait du bon…

[3] Merengroth : Sindarin signifiant "les cavernes de la fête".

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