Après un périple de plusieurs jours, l'étrange cavalier pénétra dans l'enceinte du village de Hautbreuil, niché au cœur de la désolation qui régnait en maître sur la contrée de Velen. Les pas de sa monture, étouffés par la boue visqueuse et imbibée d'eau, suffirent à faire sursauter les rares oiseaux encore assez téméraires pour s'aventurer en ce lieu misérable. L'atmosphère était lourde et oppressante, comme si un voile de ténèbres et de malédiction enveloppait chaque demeure, chaque ruelle, chaque recoin de ce village sordide et miséreux. Les sens sur-aiguisés du sorceleur lui permettaient aisément de percevoir les murmures apeurés et les prières psalmodiées des habitants terrifiés. Au passage du sorceleur, les mères de famille, les joues creusées par la faim et les yeux cernés par les nuits d'angoisse, pressèrent contre elles leurs enfants émaciés, ceux encore épargnés par la famine, redoutant que l'étranger ne les enlève pour les transformer en monstres. Les portes se scellaient sur son passage dans de sinistres grincements métalliques, laissant place à un silence lourd de superstitions et de croyances ancestrales.
Les anciens, assis sur les bancs de bois décrépis et à moitié pourri par l'humidité constante de l'atmosphère, dévisageaient le sorceleur d'un regard empreint de haine et de terreur. Ils se souvenaient des récits de leur jeunesse, des légendes qui évoquaient des êtres surnaturels, des traqueurs de monstres qui sacrifiaient leur âme en échange de pouvoirs incommensurables. Leurs mains tremblantes, de peur, de colère et de vieillesse, se serraient sur les bâtons usés par le temps qui leur servaient de canes, comme pour invoquer une protection divine face à ce mutant qu'ils considéraient comme un émissaire du mal.
Leurs regards mauvais le suivirent tout au long de sa traversée, tandis que parmi les quelques villageois encore dehors, les plus téméraires crachaient sur le sol devant le passage de son cheval, marquant leur mépris et leur crainte à l'égard de cet étranger qui envahissait leur monde. Malgré tout cela, le cavalier demeurait imperturbable face aux manigances et aux rumeurs qui l'entouraient. Il avançait stoïquement, car il savait avant même que le village ne se dessine à l'horizon, que sa présence provoquerait la peur et la méfiance. Il était habitué à ce genre d'accueil, et il avait appris, au fil des années, à composer avec implacable cette réalité.
Le cavalier approcha finalement de la taverne, un modeste établissement aux murs façonnés de bois et de pierre, dont les fenêtres exiguës laissaient s'échapper une lueur vacillante, semblable à la flamme d'une bougie en fin de vie. À l'entrée, un homme décharné à l'allure méfiante se tenait droit, une expression peu avenante sur son visage émacié. Ses yeux perçants examinaient le sorceleur avec défiance, trahissant un certain désarroi, révélateur de la précarité de la situation dans cette contrée désolée.
- Tiens donc, mais qu'avons-nous là ? proféra le vieil homme d'une voix rauque et éraillée, telle une corde d'instrument usée par le temps.
Le sorceleur arrêta sa monture devant l'homme et, sans prononcer mot, lui tendit quelques pièces d'argent. L'homme, bien que visiblement peu enclin à venir en aide à un étranger, ne put résister à la tentation de l'argent. Il s'empara avec avidité des pièces tendues par l'homme aux yeux de chat, puis, tout en lançant un regard sidéré au sorceleur, mordit fermement chaque pièce pour en vérifier l'authenticité.
- Ça m'semble correct. S'il vous faut quoi que ce soit d'autre, n'hésitez pas.
Le vieillard prit alors les rênes de la jument et l'attacha à un anneau fixé au mur de la taverne, sous un abri de fortune qui la protégerait des vents glaciaux soufflant continuellement sur Velen. Le sorceleur caressa doucement sa monture, puis, comme si elle était capable de comprendre les mots humains, lui murmura des paroles apaisantes :
- C'est bien Ablette, repose-toi maintenant. Apporte-lui autant de foin qu'elle souhaitera consommer, reprit le sorceleur à l'attention du vieillard. Je reste dans cet établissement jusqu'aux premières heures du jour, il vaudrait mieux pour toi et pour la bonne santé des dix prochaines générations de ta famille, que ma monture soit bien traitée jusqu'à mon départ.
Le vieil homme pâlit, devenant presque aussi blanc que les cheveux de son interlocuteur. Il acquiesça d'un signe de tête, promettant qu'il ferait de cette somptueuse jument sa seule et unique préoccupation jusqu'à ce que le soleil se lève, quitte à ne pas dormir de la nuit.
Le sorceleur poussa la porte de l'établissement qui s'ouvrit en un long grincement métallique, seul message de bienvenu qu'il reçut en pénétrant dans la taverne. L'intérieur de l'établissement contrastait fortement avec l'atmosphère sinistre et désolée qui régnait à l'extérieur. Malgré la misère qui imprégnait les lieux, la pièce dégageait une chaleur réconfortante, comme un havre de paix pour les voyageurs et les villageois accablés par les vicissitudes de la vie. Les murs de pierre, noircis par la suie et l'humidité, étaient égayés par quelques torches aux flammes dansantes et une cheminée crépitante qui dispensaient une lueur chaleureuse et rassurante. Le plafond bas, soutenu par des poutres en bois sombre et majestueux, renforçait l'impression d'entrer dans un refuge protecteur. Le sol en terre battue, jonché de paille et de débris divers, caractérisait non seulement la précarité de l'endroit, mais aussi la convivialité et la vie qui y régnait. Les meubles, bien qu'usés et rafistolés, étaient disposés de manière à créer des espaces accueillants pour les clients. Quelques tables en bois massif, aux pieds bancals et aux surfaces éraflées et cognées par les coups de lourdes chopes de bière, étaient entourées de bancs suffisamment grands pour que des groupes entiers puissent s'y asseoir et partager un repas. Maigre, certes, mais réconfortant. Des étagères, fixées aux murs, abritaient une vaisselle dépareillée et des ustensiles de cuisine fatigués, tandis que des casseroles et des marmites pendaient au-dessus du foyer de la cheminé qui exhalait des effluves appétissants malgré leur simplicité. D'un seul coup d'œil et avant même que les personnes présentes ne remarquent sa présence, le sorceleur avait évalué la configuration des lieux, le nombre de clients et leur position respective. Son expérience et son instinct aiguisé lui permettaient d'identifier rapidement les menaces potentielles et de préparer sa réaction en cas d'attaque. Ses sens sur-aiguisés captaient chaque détail, chaque mouvement et chaque murmure, lui offrant une vision panoramique de l'endroit, comme s'il en était l'architecte.
Le premier groupe de clients se composait de quatre hommes à l'aspect négligé, dont les voix tonitruantes et les gutturaux emplissaient l'atmosphère d'une aura inquiétante. Leurs allures et leur comportement trahissaient une certaine familiarité avec les armes et les combats. Leurs vêtements sales et élimés, ainsi que les stigmates et les ecchymoses qui parsemaient leurs bras et leurs visages burinés, laissaient à penser qu'ils étaient d'anciens soldats déserteurs. Les marques d'insubordination et les écussons déchirés sur leurs tuniques renforçaient cette impression. Ils avaient trouvé refuge dans la taverne au cours de leur fuite vers des terres où nulle armée ne les rechercherait, ou peut-être cherchaient-ils simplement à tromper l'ennui et noyer leurs souvenirs de guerre dans l'alcool.
À deux tables de là, un homme d'âge moyen, à la carrure imposante mais aux gestes lourds et maladroits, se tenait assis, mangeant silencieusement la tête baissée sur son bol. Visiblement peu fortuné, ses vêtements rapiécés et souillés de boue ainsi que ses mains tremblantes suggéraient à la fois une certaine précarité et une forte vulnérabilité. Il jetait fréquemment des regards anxieux vers le groupe de déserteurs, imaginant probablement qu'ils le suivraient pour le détrousser une fois son repas terminé. Il essayait de manger lentement, espérant retarder l'inévitable, tandis que des gouttes de sueur perlaient sur son front, trahissant son inquiétude grandissante.
Dans un recoin obscur, dans l'angle situé à droite de l'entrée de la taverne, une femme était assise seule, drapée d'une ample cape à capuche noire qui dissimulait son visage et sa silhouette. À première vue, rien ne permettait de présupposer de son genre, cependant, la délicatesse de sa respiration, que l'ouïe fine du sorceleur percevait aisément malgré les éclats de voix des déserteurs, trahissait sa féminité. Cette supposition fut confortée au premier regard du sorceleur, dont les yeux félins perçaient sans la moindre difficulté les ténèbres nichées sous la capuche de l'énigmatique inconnue. Son visage, bien que totalement dissimulé, laissait apercevoir au sorceleur la pâleur de sa peau et la finesse de ses traits. Deux mèches de cheveux d'un noir de jais s'échappaient de sa coiffe, encadrant un nez légèrement retroussé et des lèvres délicates. Ses yeux, dont on ne distinguait que la lueur, semblaient vifs, intelligents et scrutaient avec une insistance inquiétante le nouvel arrivant.
Enfin, au fond de la pièce, près de la cheminée qui crépitait joyeusement, se trouvait la maîtresse des lieux. Elle surveillait les clients d'un regard perçant, tout en préparant leurs repas et en veillant à ce que les affaires se déroulent sans encombre. Sa présence réconfortante et autoritaire ajoutait à l'atmosphère chaleureuse et sécurisante de l'établissement, en dépit de la précarité et des tensions latentes qui imprégnaient chaque interstice de la taverne.
À peine le sorceleur eut-il franchi la porte, que les conversations cessèrent aussitôt, et tous les regards, chargés de suspicion et de mépris, se tournèrent vers lui. Les visages se crispèrent, les mains se resserrèrent sur les gobelets, et la méfiance emplit l'air, tel un nuage sombre et menaçant. Seule la mystérieuse femme encapuchonnée, qui le dévisageait déjà intensément, ne réagit pas à son arrivée, son regard imperturbable demeurant fixement ancré sur le Sorceleur.
La crainte et l'appréhension se faisaient sentir, et il ne lui restait plus qu'à se montrer prudent pour éviter que cette tension ne se transforme en hostilité ouverte. Ainsi, comme toujours lorsqu'il entrait dans un endroit mondain, le sorceleur se savait, en raison de sa nature différente, sur le fil du rasoir.