Ignorant le dédain qui s'abattit sur lui à son entrée, le sorceleur se dirigea vers le comptoir où la tenancière, une femme aux traits marqués par les années et les épreuves de la vie, le dévisageait. Ses cheveux attachés en un chignon négligé, arborant les vestiges d'une teinte ébène profonde, étaient désormais striés de nombreux fils argentés, témoins de son expérience. Des rides creusaient son front et encadraient ses yeux d'un bleu diaphane, qui, bien qu'usés par la fatigue, conservaient une étincelle de détermination et de fierté. Ses mains, noueuses et calleuses, révélaient un labeur quotidien et acharné, une lutte incessante pour maintenir sa taverne à flot dans cette région ingrate. Elle était habillée d'une robe simple et usée, de couleur sombre, qui épousait les courbes généreuses de sa silhouette, et sur laquelle était noué un tablier taché de graisse et de crasse. Autour de son cou se balançait un petit médaillon en argent représentant une fleur rare et délicate, qui ne pousse que sur les cimes des plus hautes montagnes. Ce bijou semblait être le seul luxe qu'elle se permettait, et évoquait, sans nul doute, un souvenir précieux et cher à son cœur. Cette femme dégageait une aura de force et de résilience qui contrastait fortement avec la vulnérabilité des autres villageois. Son dos, courbé par les années, se redressa légèrement à l'approche de l'étranger, comme pour affirmer sa présence et sa détermination à défendre son établissement. Ses lèvres, minces et pincées, trahissaient une certaine réticence à l'idée d'accueillir cet homme qui semblait attirer les ennuis. Le sourcil froncé, elle observait l'étranger approcher du comptoir, résolue à ne lui faire aucune charité et à ne pas se laisser impressionner par sa stature inquiétante.
- Une écuelle de ce que vous servez à manger ce soir. Et ajoutez une pinte de votre alcool le plus fort, demanda le sorceleur.
- Nous ne servons aucun alcool fort, étranger, répliqua la tenancière d'un ton sec. Il ne nous reste que quelques fûts de bière ambrée de Kaedwen qu'un marchand a perdu au Gwynt l'année dernière. Si vous n'avez pas les moyens de payer, on peut rajouter une louche d'eau bouillie dans votre brouet.
- Je préfère boire frais, répondit le sorceleur d'une voix calme et posée.
- Tant mieux pour vous. Si vous avez les moyens de payer, la bière est tout ce que nous avons de frais à vous offrir. Sinon, vous pouvez toujours boire l'eau de pluie qu'on garde pour faire cuire les légumes et laver les vêtements des clients qui nous en font la demande. Mais sachez que tous ceux qui s'y sont risqués sont soit morts, soit repartis d'Hautbreuil avec quelques kilos en moins...
- J'ai les moyens de payer ce que je consomme, répliqua le sorceleur d'une voix impassible, tout en déposant une bourse bien garnie sur le comptoir.
En voyant la bourse rebondie de l'étranger, la méfiance de la tavernière s'évanouit aussi vite qu'un fût d'hydromel de Mahakam tombé entre les mains de Zoltan Chivay et Yarpen Zigrin. Quoi qu'il en soit, elle ne pouvait se permettre de refuser un client. Acquiesçant d'un signe de tête, elle partit préparer la commande du sorceleur, tandis que ce dernier s'installait à une table isolée, loin des regards inquisiteurs des autres clients.
Alors qu'il attendait son plat, le sorceleur sortit son jeu de Gwynt de sa sacoche, un passe-temps populaire dans ces contrées. Il étala quelques cartes sur la table et se mit à les étudier attentivement, peaufinant sa stratégie pour les futurs affrontements qui, assurément, compléteront les honoraires de ses contrats. Cela lui permettait de se détendre et de s'occuper l'esprit, tout en gardant un œil vigilant sur les autres clients de la taverne. Peu de temps après, la tavernière vint déposer une écuelle de brouet fumant et une chope de bière ambrée sur la table du sorceleur. Le repas, bien que maigre, fade et peu appétissant, avait au moins le mérite de réchauffer le corps et l'âme du sorceleur. Ce simple brouet composé de légumes, d'un morceau de viande maigre et d'un unique os à moelle, accompagné de la bière tiède et éventée qui lui avait été servi, apporta malgré tout un certain réconfort au sorceleur. Après plusieurs semaines passées à arpenter les terres sauvages et à affronter les intempéries, ce modeste repas lui offrait un semblant de calme et un moment de répit bien mérité.
Tandis que le sorceleur poursuivait sa maigre collation, l'un des quatre déserteurs, l'air éméché, brandit sa chope et beugla à plein poumon :
- Tavernière ! Hâte-toi et apporte-nous une nouvelle tournée de bière !
Surprise par cette interpellation soudaine, la femme laissa échapper l'écuelle qu'elle était en train de récurer.
- Je pense que vous avez suffisamment bu, rétorqua-t-elle d'une voix tremblante. Si vous daigniez régler les consommations déjà englouties, je pourrais envisager de vous en servir d'autres.
L'homme à la barbe épaisse, peu coutumier d'une telle insolence à son égard, se redressa avec une moue menaçante et s'avança vers le comptoir. De taille moyenne, il paraissait néanmoins plus imposant qu'il ne l'était réellement, sa carrure robuste dégageant une puissance brute. Ses cheveux noirs, coupés ras, accompagnaient une barbe drue qui descendait jusqu'à sa poitrine, dissimulant en partie les cicatrices qui zébraient son visage, témoins silencieux de batailles passées. Ses yeux, d'un vert sombre, exprimaient une froideur implacable, trahissant une âme dépourvue de pitié et de compassion qui glaça instantanément la tavernière.
- Mais c'est qu'elle a une grande gueule celle-là, gronda-t-il d'une voix menaçante en se rapprochant du comptoir. Ne t'inquiète pas pour le paiement de nos libations, on a quelque chose de bien plus précieux que l'argent pour toi, ajouta-t-il avec un sourire narquois.
- Qu'est-ce... Que voulez-vous dire ? bégaya la tavernière, redoutant d'entendre sa réponse.
- Ta vie, répliqua l'homme d'un ton sinistre, son sourire s'évanouissant aussitôt pour laisser place à une expression dénuée de toute humanité.
À ces mots, les trois autres acolytes quittèrent leur table et rejoignirent l'homme à la barbe épaisse. La tavernière, terrorisée, recula d'un pas, mais l'un des autres hommes, un colosse chauve au regard impitoyable, la retint fermement par le bras.
- Ouais, et file-nous aussi ce joli médaillon que tu portes autour du cou.
Les larmes aux yeux, la tavernière implora les déserteurs de lui laisser son précieux bijou.
- Je vous en conjure, ne me faites pas de mal. Ce médaillon... c'est tout ce qu'il me reste de mon défunt époux. Il l'a façonné lui-même et me l'a offert pour notre mariage. C'est le dernier souvenir que j'ai de lui...
- Vous entendez ça les gars, quelle émotion. J'en serais presque ému, railla le troisième homme, chétif et au sourire vicieux.
- À mon sens, la vieille, le choix est limpide. Soit tu nous cèdes ce que l'on exige, soit tu ne verras pas l'aube se lever. Et crois-moi, la nuit est encore longue...
- Il a raison, renchérit le dernier homme, un rouquin à la dentition pourrie et dont l'œil gauche avait été crevé au cours d'une précédente bagarre. Donne-nous ce médaillon, sinon on le récupérera nous-mêmes sur ton cadavre encore brûlant des supplices qu'on te fera endurer en te violant l'un après l'autre.
Les bandits ricanèrent, prêts à s'emparer du médaillon de la tavernière, lorsqu'une voix calme et menaçante les stoppa dans leur élan.
- Je vous le déconseille vivement.
Les quatre hommes pivotèrent avec une synchronicité déconcertante, vestige de leur formation militaire. Tournés vers l'origine de cet avertissement, ils scrutaient, l'air mauvais, l'individu assis quelques mètres plus à droite, qui observait toujours avec intérêt les cartes étalées devant lui. Les déserteurs le toisèrent avec mépris, sous-estimant grandement la menace que représentait le sorceleur. L'homme à la barbe épaisse éclata de rire :
- Tiens donc, le mystérieux voyageur a soudainement trouvé une paire de couilles. On avait repéré ta bourse bien garnie tout à l'heure, l'ami, et on se disait justement qu'un petit peu d'exercice à ta sortie de la taverne ne nous ferait pas de mal. Plus risqué, certes, mais aussi beaucoup plus lucratif que de dépouiller ce pauvre bougre qui mange froid à force de retarder la fin de son repas. Il semblerait que la transaction d'or, entre ton cadavre froid et nos mains pleines de vie et de sang, se fasse plus rapidement que prévu.
- Moi je mettrais bien la main sur ces épées. Elles seraient du plus bel effet une fois plantées dans le ventre de tous les abrutis qui refusent d'accéder à nos demandes pourtant si cordiales.
L'homme évoquait les deux épées que le sorceleur portées encore sur son dos, héritage de la tradition des sorceleurs et de leur double rôle de protecteurs et de chasseurs de monstres. La première, façonnée en argent pur et imprégnée par des puissants enchantements, était conçue pour affronter les créatures surnaturelles et les esprits maléfiques. Sa lame scintillait d'une lueur éthérée et ses runes irradiaient une énergie mystique et insondable. La seconde épée, forgée en acier et finement ciselée était, quant à elle, destinée à trancher la chair et les os des adversaires humains et des bêtes sauvages. Sa lame, affûtée comme un rasoir, arborait pommeau gravé d'une louve, symbole de la meute et de la loyauté. Le sorceleur resta de marbre face aux provocations, se contentant d'observer le jeu de cartes qui lui faisait face. Sans même un regard, il savait exactement quelles mesures il devrait prendre pour tous les neutraliser. La situation était sur le point de dégénérer, et le sang allait sans doute bientôt couler.
- Dis-moi l'ami, se moqua l'homme chétif, t'as besoin de deux épées pour te sentir en sécurité ?
- Peut-être qu'il a aussi deux queues pour se rassurer en présence des femmes, renchéri le colosse.
Les déserteurs se préparèrent à en découdre, inconscients du danger que représentait le sorceleur. Au moment où ils dégainèrent leurs épées, émoussées et rongés par la rouille, le sorceleur s'élança avec une rapidité et une agilité surnaturelles. Tel un éclair, il fondit sur le colosse chauve, sa première cible. D'un coup sec et précis de sa lame, il trancha le tendon d'Achille de l'homme qui s'effondra, hurlant de douleur. Le sorceleur utilisa l'élan de son mouvement pour pivoter et balayer une chaise en direction de l'homme roux, aveugle de l'œil gauche, qui ne vit pas le projectile arriver. Profitant du désarroi de ses adversaires, il bondit de côté et atteignit une poutre qui lui servit à séparer astucieusement les deux derniers opposants. Il abattit sa lame violemment sur l'épaule de l'homme le plus à découvert, faisant jaillir un geyser de sang tandis que le bras du bandit à la barbe épaisse tombait au sol, provoquant des hurlements de souffrance précédent un râle d'agonie, bref et définitif. Protégé par la poutre de l'attaque du quatrième homme, il eut à sa disposition la seconde nécessaire pour pivoter sur la gauche, s'enroulant autour du tronc d'arbre grossièrement taillé soutenant le toit afin de se retrouver derrière son assaillant. D'un geste sûr et puissant, il planta sa lame dans les reins de l'homme chétif, dont le sourire avait à présent disparu, la faisant remonter d'un coup sec jusqu'à sa gorge. Se retournant pour faire face au dernier homme encore debout, le sorceleur ne vit pas le corps malingre et déjà mort s'effondrer comme une poupée de chiffon en déversant l'ensemble de ces organes sur le colosse toujours au sol. Enfin, l'homme roux, qui s'était remis de l'attaque de la chaise, chargea le sorceleur, furieux et désespéré. Mais connaissant sa faiblesse, ce dernier esquiva l'attaque d'un dérobé agile sur la droite afin de se placer en plein angle mort où il plongea son épée dans l'œil vitreux de son adversaire. Le blanc laiteux de son oeil se couvrit furtivement d'un voile pourpre et brumeux avant que sa boite crânienne n'explose littéralement sous la pression, vomissant un amas de sang et de cervelle sur le sol déjà gorgé de sang.
En quelques secondes seulement, le combat prit fin. Les corps des trois déserteurs gisaient au sol, transformés en un amas sanguinolent et méconnaissable. Les cris de douleur du quatrième homme s'étaient tus, laissant place à des gémissements désespérés, seul bruit brisant le silence lourd et macabre qui s'était instauré dans la taverne. L'homme à la carrure de buffle, dont le caractère craintif était plus proche de celui du lapin, était allongé sous la table où il s'était réfugié dès le début de l'altercation, osant à peine lever les yeux vers la scène de carnage. La femme encapuchonnée n'avait pas émis le moindre geste au cours des dernières minutes. La tavernière, quant à elle, fixait le sorceleur avec effroi.
Ce dernier s'approcha calmement du colosse gémissant de douleur. Il s'accroupit à ses côtés et le regarda droit dans les yeux. Sa voix était glaciale, empreinte d'une détermination implacable.
- Dis à tes amis, si tu en as encore, de ne plus jamais s'en prendre à des innocents.
L'homme, terrifié, hocha frénétiquement la tête, prêt à obéir à n'importe quelle requête qui pourrait allonger sa misérable vie. Le sorceleur se releva et essuya méticuleusement sa lame sur la tunique de l'homme roux, la moins souillée à sa disposition, avant de la rengainer dans un bruit sec et métallique. Il se dirigea ensuite vers la tavernière, encore sous le choc, qui recula d'un pas à son approche. Il déposa sur le comptoir de quoi régler son repas ainsi que la chambre qu'il louait pour la nuit et ajouta quelques pièces supplémentaires à la somme due.
- Pour les dégâts.
- Vous n'auriez pas dû faire ça, murmura la tavernière, apeurée.
- De rien, maugréa le sorceleur en se dirigeant vers les escaliers menant aux chambres situées à l'étage.
Les grincements du bois usé des marches, semblables aux gémissements d'une bâtisse rongée par le temps, constitueraient, sans surprise, les seuls remerciements qu'il recevrait. La gratitude que l'on mérite coïncide rarement avec celle que l'on reçoit, et ça, le sorceleur ne le savait que trop bien.