Alors que les premières lueurs de l'aube teintaient le ciel d'une palette de couleurs pastel, Geralt et Alric s'éveillèrent lentement, chacun ayant dormi par intermittence pour veiller sur l'autre. Leurs muscles étaient endoloris par la nuit passée à même le sol, mais les deux compagnons s'étirèrent avec vigueur, prêts à affronter les défis de la journée. L'oiseau, quant à lui, avait disparu sans laisser de trace, laissant les deux hommes se demander si sa présence n'avait pas été qu'une hallucination. Sans s'appesantir sur cette étrange rencontre, ils se partagèrent les restes de viande de la veille pour leur petit-déjeuner et remballèrent leurs affaires. Se mettant en route, ils traversèrent la forêt qui bordait la plage, un écrin de verdure composé principalement de pins et de quelques chênes. Cette forêt, jeune et vigoureuse, avait jadis été rasée pour fournir le bois nécessaire aux constructions navales du roi Goidemar. Depuis, les arbres poussaient à nouveau en abondance, leurs troncs droits et élancés tels des sentinelles silencieuses veillant sur ces terres. La lumière du soleil perçait à travers les branches, créant des ombres dansantes sur le sol jonché d'aiguilles de pin et de feuilles mortes. Le chant des oiseaux, mêlé au murmure du vent dans les branches, instillait une atmosphère apaisante qui contrastait fortement avec les terres intérieures de Velen. Après avoir traversé cette forêt luxuriante, Geralt et Alric prirent la direction du nord, en quête du petit village de Noirefutaie. Là, ils espéraient trouver une auberge où prendre leur repas de midi, avant de poursuivre leur route vers Novigrad. Le paysage changeait progressivement, laissant place à des collines douces et des prairies où paissaient des troupeaux de moutons. Les deux compagnons croisèrent quelques paysans vaquant à leurs occupations, qui s'éloignèrent prestement le regard méfiant à la vue des deux compagnons. Le voyage se poursuivait sans encombre, sans incident notable ni même aucun fait marquant digne de la vie d'un sorceleur. Tout du moins, ce fut vrai jusqu'à ce que, un peu plus au nord, les voyageurs aperçurent quelque chose qui sortit enfin de l'ordinaire. Au milieu d'un carrefour désert, un peu plus loin, une trentaine de points noirs semblaient dessiner un cercle au sol.
- Qu'est-ce que c'est que ça, demanda Alric qui essayait de deviner à quoi pouvait bien correspondre ce curieux rassemblement dont certains points atterrissaient ou s'envolaient dans les airs dans un véritable ballet aérien.
- Des freux, répondit Geralt, ses yeux perçants discernant sans difficulté les oiseaux au loin. Après plusieurs minutes de marche, les freux devinrent plus visibles aux yeux d'Alric. Les oiseaux ne semblaient nullement dérangés par l'approche des deux humains.
- Quel étrange comportement ! s'exclama Alric en s'adressant au sorceleur. As-tu déjà observé pareille attitude chez ces animaux ?
- Moi, non. Mais les freux sont notoirement connus pour posséder une intelligence remarquable et pour leur comportement social élaboré, expliqua Geralt. Quand ils sont confrontés à un problème commun, ils se rassemblent et coopèrent pour le résoudre. Un tel comportement, quoique rare, a déjà été observé à plusieurs reprises à Kaer Morhen, lorsque d'autres sorceleurs s'y intéressaient encore.
Alric trouvait la scène fascinante. Les freux virevoltaient dans les airs, échangeant des cris aigus et adoptant des mimiques étonnamment expressives. Ils se posaient ensuite sur le sol, formant un cercle tel un parlement aviaire. Chaque oiseau semblait attentif, scrutant les autres avec curiosité et intérêt. À mesure que le cercle grandissait, une hiérarchie sociale émergeait. Les individus dominants, aisément reconnaissables à leur plumage brillant et leur taille imposante, occupaient le centre du cercle. Ils utilisaient une panoplie de cris, de postures et de mouvements saisissants pour exprimer leurs idées et opinions. Ils étaient engagés dans des conversations animées, levant la tête, étirant leurs ailes et lançant des cris pour capter l'attention. Autour d'eux, les membres subordonnés les observaient avec attention, émettant des sons plus discrets pour marquer leur accord ou désaccord.
Arrivés près de cet étrange rassemblement, Alric contempla les oiseaux avec une attention mêlée de fascination. C'était la première fois qu'il assistait à une chose pareil, le fait que des animaux, qu'il pensait jusqu'alors si primitifs, puissent adopter ce genre de comportement évolué l'émerveilla au plus au point. Au milieu de cette cacophonie assourdissante, une voix nasillarde s'éleva :
- J'ai failli attendre !
Parmi tous les oiseaux présents, un seul semblait avoir remarqué la présence des deux intrus. Un oiseau noir aux yeux rouges perçants les fixait. Il quitta ses congénères pour rejoindre le sorceleur et son compagnon.
- Ah, te voilà, toi, dit Alric en observant l'oiseau s'approcher. Après ta disparition ce matin, nous avons failli croire que notre rencontre de la nuit dernière n'était qu'un simple produit de notre imagination.
- J'avais des obligations à honorer, rétorqua l'animal toujours aussi mystérieux.
- Que faisais-tu au milieu de tout ces freux, tu n'appartiens même pas à leur espèce.
- Je suis membre honorifique de la Confrérie des freux, ils tiennent à avoir mon avis éclairé sur les grandes décisions à prendre pour leur communauté.
- Et quelles grandes décisions des oiseaux pourraient bien nécessiter ton intervention ? railla Alric. Le choix de l'arbre où établir leur nid ? Ou peut-être le champ à dévaster ? Et dans ce cas, sur quels critères vous basez-vous ? Le type de céréales cultivées ou la laideur du paysan qui en est propriétaire ? questonna-t-il tout en riant à pleins poumons.
- Non, plutôt comment exterminer l'humanité afin de régner sur le monde.
- Hum, je vois... Et ça se passe comme vous voulez ? Je veux dire, le projet avance bien ? demanda-t-il en se prêtant au jeu.
- Pas vraiment, non. Ils sont incapables de rester concentré plus de deux minutes d'affilée, ce qui, tu en conviendras, pose de sérieux problèmes pour établir convenablement un plan aussi ambitieux.
Sur ces mots, le volatile qui volait à hauteur d'homme vint se poser sur la tête d'Ablette. L'honneur qui lui fut fait en la choisissant comme perchoir ne sembla pourtant pas être du goût de celle-ci, qui secoua vigoureusement sa crinière pour chasser l'importun. Reprenant son envol, il plana en dessinant des cercles au-dessus des deux voyageurs, donnant de temps à autre quelques coups d'ailes pour se maintenir en altitude. La petite bande hétéroclite continua ainsi son chemin jusqu'au carrefour suivant. Geralt, qui menait la marche prit la direction du Nord qui les mènerait tout droit à Noirefutaie.
- Tu te trompes de chemin, sorceleur. Notre route se poursuit à droite.
- La tienne peut-être, le piaf, mais la route pour Noirefutaie est droit devant et c'est là que nous nous rendons, répondit le sorceleur tout en poursuivant son chemin.
- Nous n'allons pas à Noirefutaie, ni même à Novigrad d'ailleurs. Rien d'intéressant ne nous y attends pour l'instant, croassa l'oiseau. Ce dernier se posa à nouveau sur la tête de la jument, barrant symboliquement mais inutilement, la route au sorceleur. Chassant le passager clandestin d'un geste de la main avant qu'Ablette ne s'agace à nouveau, le sorceleur, têtu, poursuivit sa route.
L'oiseau se posa délicatement au sol, faisant s'élever un amas de poussière un derrière eux. Immobile, au centre du chemin, ses yeux de flamboyants fixaient les deux compagnons qui s'éloignaient. Sa voix sombre et grave résonna alors :
- Tu as déjà nombreux regrets sorceleur, et bien plus de remords encore. Certains dont tu ignores toujours l'existence. Je ne pense pas que tu souhaites en allonger la liste.
Le sorceleur arrêta sa jument. Après quelques instants de réflexion, il demanda :
- Certains dont j'ignore l'existence ?
- Tu le sauras bien assez tôt, répondit l'oiseau toujours aussi mystérieux mais d'un ton plus jovial. Pour l'heure, nous allons à droite en direction de Méandres.
- Je ne suis certes pas un pisteur émérite..., commença Alric.
- Tu l'as dit bouffi !
- ...mais il me semble que Méandres se trouve plutôt derrière nous, termina-t-il.
- T'es plus futé que tu en as l'air mon gros !
- Alors pourquoi nous faire partir à droite, il n'y a même pas de chemin par là !
Tandis que les deux compères se disputaient, Geralt demeurait silencieux, perdu dans ces pensées. Qu'avait voulu dire l'oiseau en parlant des regrets qu'il ignorait encore ? Il se demandait ce qu'il convenait de faire, poursuivre sa route dans la direction prévue ou écouter cet oiseau de mauvais augure. Il ne faisait nullement confiance à l'animal, mais la curiosité le poussait tout de même à envisager un détour dans son périple pour voir où cette histoire le mènerait. Étant donné que l'oiseau ne semblait aucunement disposé à les laisser tranquille, cela lui permettrait, au moins, de tester la véracité de ses paroles.
- Très bien, nous verrons bien où cela nous conduit. Mais je te préviens, si tu me fais perdre mon temps, je te le ferai regretter, menaça Geralt. Alric, tu devrais continuer tout droit. Noirefutaie n'est qu'à quelques heures de marche. En poursuivant ensuite vers le Nord, tu ne tarderas pas à croiser les premiers camps de l'armée Rédanienne où tu seras en sécurité pour rejoindre Novigrad.
- Hors de question que je parte maintenant ! C'est bien la première fois que je vis une telle aventure. Je compte bien en profiter et connaître le fin mot de cette histoire, rétorqua Alric outré qu'on puisse envisager de se séparer de lui.
- Comme il est mignon, ricana le volatil.
- La ferme, le piaf !
- Heeeey !! M'appelle pas comme ça, gronda l'oiseau.
- Alors comment devons-nous t'appeler ? demanda Alric. Je te rappelle que tu n'as pas voulu nous donner ton nom.
- Hum, certes, concéda-t-il. Vous pouvez m'appeler Kavka. Ou boss, si cela vous convient mieux.
Geralt commençait à être prodigieusement agacé par l'attitude moqueuse et insolente de l'oiseau. Sentiment exacerbé par sa révulsion toute naturelle à suivre aveuglément un inconnu, fût-il un oiseau aussi étrange de Kavka. Il avait besoin d'en savoir plus, car son instinct lui disait qu'il se dirigeait au-devant de situations périlleuses auxquelles, sans information supplémentaire, il serait vulnérable. Comme si l'oiseau avait lu dans ses pensées, il reprit la parole sur un ton plus sérieux :
- Tu veux savoir ce qui inquiète tant la Confrérie des Freux ? demanda Kavka.
Geralt ne répondit pas, se contentant de regarder l'oiseau d'un air qui exprimait clairement son attente de la réponse.
- L'Ombre est ici. Et il menace de tout engloutir...