Les trois compagnons progressaient à travers la plaine en direction de l'ouest, leur allure modérée par la lenteur des pas d'Alric qui portait toujours péniblement son pesant baluchon sur l'épaule. Le visage marqué par la fatigue, il peinait à dissimuler sa douleur à mesure que ses jambes tremblaient sous le poids de son fardeau. Geralt, perché sur le dos d'Ablette, scrutait les environs avec méfiance, l'expression sombre et préoccupée, tandis que son esprit ne cessait de tourner autour des mystères évoqués un peu plus tôt par Kavka. Ce dernier, quant à lui, survolait le trio tout en laissant claquer des battements d'ailes puissants et réguliers. Son humeur morose contrastait avec l'énergie qu'il déployait pour maintenir son altitude. De temps à autre, il poussait un croassement exaspéré qui trahissait son irritation face à la lenteur de leur progression.
- Dis-moi Geralt, c'est quoi une ombre ? demanda Alric le souffle court.
- Aucune idée et c'est justement ce qui m'inquiète.
- Comment comptes-tu la combattre dans ce cas ?
- Si. Si, nous avons à la combattre, ajouta-t-il. L'existence de cette fameuse ombre ne repose que sur les paroles de cet oiseau. Rien ne prouve qu'elles soient véridiques, fit remarquer le sorceleur.
- Ce n'est pas une ombre, corrigea Kavka de sa voix nasillarde. C'est L'Ombre !
- Je persiste à penser qu'il serait plus judicieux de nous en dire davantage sur cet être qui inquiète tant tes amis les freux.
- Oh, tu voudrais en savoir plus ? répondit-il à Alric plein d'ironie. Et en quoi cela t'avancerait-il ?
- Il a raison, rétorqua le sorceleur, tu ne peux pas exiger que je me lance dans une chasse aux monstres sans la moindre préparation.
- Je vous l'ai déjà dit, je n'en sais pas plus que vous.
Geralt n'était clairement pas convaincu de l'ignorance de Kavka, mais il savait également que quoi qu'il dise, l'oiseau se cacherait sous ce voile d'ignorance qui rendrait impossible toutes exigences d'en savoir plus. Sur cette pensée, le sorceleur mit pied à terre. Un peu plus loin, il avait repéré des traces intrigantes, peut-être annonciatrices d'une créature rodant dans les environs. Afin d'éviter toute surprise, il décida de les examiner de plus près. Les voyageurs marquèrent une pause tandis que Geralt s'agenouillait pour étudier les marques. Ses doigts effleurèrent le sol avec une précision chirurgicale, traçant les contours d'empreintes légères et de petite taille, à peine perceptibles sous les brins d'herbe aplatis. Il demeura silencieux, se concentrant sur les indices à sa disposition, tandis qu'Alric et Kavka le regardaient avec curiosité. Le sorceleur se redressa finalement, le regard plus sombre encore. Il reprit la parole, s'adressant à ses compagnons :
- Ces traces appartiennent à un enfant. D'après leur faible profondeur, il devait être très léger. La distance entre les empreintes suggère qu'il courait vers les terres plus profondes de Velen, à l'est. Elles sont récentes, datant de moins d'une demi-heure.
- Moins d'une demi-heure ? Comment diable peux-tu bien savoir ça simplement en regardant des traces au sol ? demanda Alric intrigué.
- Parce que les brins d'herbe écrasés, de l'Alpiste faux-roseau, ne se sont pas encore redressés.
Geralt, confiant en ses aptitudes de pisteur, décida de suivre les traces pour découvrir où elles les mèneraient. Ainsi, les trois compagnons reprirent leur route, désormais guidés par l'expertise du sorceleur. Ils cheminaient avec prudence, tous les sens aux aguets, en quête d'indices supplémentaires qui pourraient les renseigner sur la destinée de l'enfant et les raisons de sa course effrénée à travers ces terres inhospitalières. Inlassablement, le trio poursuivit les traces de l'enfant en fuite, Geralt en tête, l'œil affûté et attentif. Ils traversèrent une zone où les arbres se faisaient plus denses, leurs branches tortueuses semblant vouloir retenir quiconque s'aventurait trop près. Malgré les difficultés du terrain, Geralt ne perdait pas des yeux les indices qui parsemaient leur chemin. Il remarqua une minuscule étoffe déchirée accrochée à une branche basse, probablement arrachée aux vêtements de l'enfant. Plus loin, il décela des marques sur l'écorce d'un arbre, suggérant que le jeune fuyard avait trébuché et utilisé l'arbre pour se redresser. Au bout d'un moment, ils atteignirent un léger dénivelé qui descendait sur quelques mètres, ouvrant sur une clairière modeste au centre de laquelle trônait un immense chêne, probablement vieux de plusieurs siècles. Les traces s'arrêtaient abruptement, le sol étant protégé par un tapis de feuilles mortes qui couvrait la terre au pied de l'arbre majestueux. Geralt capta alors une odeur ténue, d'origine humaine, portée par les rafales de vent. L'odeur était âcre, mais ne portait aucune des senteurs métalliques caractéristiques du sang. En s'approchant un peu plus de l'arbre, un bruit de respiration faible et saccadé par la peur, parvint à ses oreilles.
- Sors de là, dit le sorceleur, essayant de donner à sa voix le ton le plus rassurant possible.
- Tu as trouvé quelque chose ? interrogea Alric.
- Oui, répondit le sorceleur. Tu peux sortir, il n'y a plus de danger, renchérit-il à l'adresse de l'enfant toujours caché derrière le tronc massif du chêne.
Dans l'ombre de l'arbre majestueux, l'enfant finit par émerger, tétanisée, de sa cachette. Ses yeux effrayés se posèrent sur les étrangers qui se tenaient devant elle. C'était une fillette frêle et souillée par la saleté, mais qu'une force intérieure semblait animer. Sa tenue, modeste et fonctionnelle, était conçue pour les voyages sur les chemins incertains de Velen. La robe en lin qu'elle portait, d'un brun doux et léger, permettait une aisance de mouvement remarquable. Des signes de poussière et de déchirures parsemaient le tissu, témoignant des épreuves qu'elle avait traversées. Une simple ceinture de cuir enserrait sa taille, ajustant la robe pour plus de confort tandis qu'une cape de laine épaisse, d'un gris usé, couvrait ses épaules, la protégeant des caprices du temps et du froid mordant. Aux pieds, elle portait des bottines en cuir robuste, légèrement trop grandes, héritées sans doute d'un aîné de sa famille. Un foulard d'un rouge vif était noué autour de son cou, apportant une touche de couleur à sa tenue tout en la préservant du vent et de la poussière. Ses cheveux châtains étaient retenus en une tresse simple, évoquant une enfance passée dans un environnement rural et modeste. Quant à ses yeux bruns, mêlant peur et détermination, ils reflétaient la volonté de la jeune fille de traverser ces terres inhospitalières.
Geralt s'agenouilla à sa hauteur, cherchant à apaiser la peur qui luisait dans ses yeux.
- Comment t'appelles-tu ? lui demanda le sorceleur d'une voix douce et rassurante.
La fillette hésita un instant, puis répondit d'une voix tremblante :
- Mira, c'est mon nom.
Alric s'avança, essayant de se montrer aussi rassurant que possible.
- Et quel âge as-tu petite ?
Mira le regarda avec détermination, tentant de masquer sa peur.
- J'suis pas petite, j'ai neuf ans, répondit-elle sur un ton un peu plus rassuré.
Geralt afficha un sourire bienveillant et posa une main réconfortante sur son épaule.
- Eh bien, Mira, peux-tu nous dire ce qui t'est arrivé ? Pourquoi te trouves-tu ici toute seule ?
L'enfant baissa les yeux, visiblement réticente à raconter son histoire. Alric intervint, cherchant à l'encourager.
- Ne t'inquiète pas Mira, nous sommes là pour t'aider.
Le regard de la petite fille se posa sur l'oiseau au regard étrange qui se désintéressait totalement de la conversation, préférant chercher des vers dans le sol tout en gazouillant de plaisir à chaque fois qu'il en dénichait un.
- Mon oncle et moi, on allait vers Noirefutaie, répondit-elle. Il est le forgeron d'Hautbreuil, et on devait livrer une commande. Mais en chemin, y a eu plein d'horribles monstres... Mon oncle m'a dit de me cacher et j'ai couru aussi vite que j'ai pu.
Geralt écoutait attentivement, son regard empli de compassion.
- Peux-tu décrire ces monstres, Mira ? demanda-t-il avec douceur, remarquant que la fillette se serrait les bras, comme pour se protéger.
La fillette fronça les sourcils, tentant de se remémorer les créatures qui les avaient attaqués.
- Ils étaient tout petits et vraiment moches, avec des griffes qui font peur et des dents pointues. Leur peau était verte, je crois. Ils faisaient des bruits étranges, comme des grognements et des sifflements. Je ne les ai pas bien vus, j'ai dû fuir tout de suite.
Le sorceleur hocha la tête, semblant reconnaître la description des créatures. Tandis qu'Alric montrait avec insistance son envie d'en apprendre plus, Kavka, lui, continuait de vaquer à ses occupations sans la moindre considération pour les évènements en cours.
- Peux-tu me dire où a eu lieu l'attaque ? demanda Geralt, désireux de comprendre et d'aider la jeune fille.
- Un peu plus loin dans cette direction, répondit Mira en pointant du doigt le Nord, ses yeux s'emplissant de larmes à la pensée de ce qu'elle avait vécu.
Geralt posa une main rassurante sur l'épaule de Mira et lui dit d'une voix calme :
- Ne t'inquiète pas, Mira. Je vais aller voir ce qui s'est passé et essayer de retrouver ton oncle. Reste ici avec Alric, d'accord ?
La fillette hocha la tête, les larmes aux yeux, mais semblait soulagée que le sorceleur accepte de l'aider.
Geralt se tourna vers Alric, l'éloignant légèrement de la jeune fille pour lui parler en privé.
- Je vais suivre la direction qu'elle a indiquée et enquêter sur cette attaque. Pendant ce temps, je veux que tu restes ici et veilles sur Mira. Elle a besoin de quelqu'un pour la protéger, et je compte sur toi.
Alric acquiesça, comprenant l'importance de sa mission.
- Ne t'en fais pas, Geralt, je m'occuperai d'elle jusqu'à ton retour.
- Si je ne suis pas de retour d'ici une heure, c'est que je ne reviendrais jamais. Partez sans vous retourner vers Hautbreuil.
- Tu crois qu'il y a une chance pour l'oncle de la petite soit toujours en vie ? demanda Alric presque dans un murmure.
- Non, répondit-il à voix basse. D'après la description de Mira, il semblerait qu'ils aient eu affaire à des nekkers. Si, comme elle l'a dit, ils étaient nombreux, même un sorceleur expérimenté aurait eu du mal à en réchapper.
- Alors pourquoi y aller ? Le plus important maintenant, serait de protéger la petite non ?
- Un groupe de nekkers nichant près d'une route constitue un danger pour tous les voyageurs empruntant ce chemin, répondit calmement le sorceleur.
- Certes, mais il n'y a pas de contrat pour ce travail. Et moi qui croyais que prendre en chasse des monstres, c'était risquer sa vie... Je vois que tu fais ça gratuitement, comme c'est beau ! intervint enfin le piaf.
- Heu, c'est exactement ce que tu m'as dit à l'auberge Geralt... Comment tu sais ça toi ? demanda Alric à l'oiseau qui avait repris ses occupations.
- Aux premiers pleurs d'un enfant, le sorceleur retrouve ses sentiments... se moqua l'oiseau sans répondre à la question.
- La ferme le piaf ! se fâcha-t-il tandis que Geralt partait sans répondre.
Alors qu'il gravissait la pente abrupte, Alric s'installa auprès de Mira, la protégeant comme un protecteur vigilant. Kavka, quant à lui, continuait à batifoler insouciamment, de nouveau totalement indifférent aux préoccupations des humains qui l'entouraient. Laissant derrière lui cette troupe hétéroclite, le sorceleur avançait avec prudence à travers les arbres éparpillés, rabougris et tortueux tout en réfléchissant aux paroles de Kavka. La mousse, semblable à un tapis, étouffait ses pas tandis que l'odeur des feuilles mortes imprégnait l'air. Le sorceleur se concentra alors sur sa traque, conscient que le danger pouvait surgir à tout moment. Au bout d'un kilomètre environ, l'effluve métallique du sang frais attira son attention. Il suivit l'odeur qui le guida jusqu'aux restes d'un chariot brisé, gisant sur le côté du sentier. Les planches de bois éclatées et les roues tordues témoignaient de la violence de l'attaque. Des objets divers, probablement tombés lors de l'assaut, jonchaient le sol autour de la petite carriole orpheline du cheval qui la tirait. Le sorceleur examina attentivement la scène, laissant ses sens aiguisés le guider dans son investigation. Il remarqua un marteau et des tenailles, des outils de forgeron ayant sans doute appartenu à l'oncle de Mira. Se mettant à genoux près du chariot, il inspecta minutieusement les traces au sol. Il discerna rapidement les empreintes du cheval qui était parvenu à s'enfuir au pas de course droit devant, tandis que de petites empreintes de pas humaines, appartenant incontestablement à la jeune fille, partaient dans la direction opposée. D'autres, plus grandes, étaient probablement celles de son oncle. Ce qui l'inquiétait davantage, c'étaient les nombreuses et chaotiques empreintes plus petites, caractéristiques des nekkers. Geralt remarqua également des taches sombres et rougeâtres, que le sol battu de Velen avait déjà absorbées avec voracité. La présence de ce sang attestait d'un combat, corroborant le récit de la fillette. Se relevant, le sorceleur suivit les traces en direction du Nord-Est, ses yeux de lynx ne laissant échapper aucun indice. Tout en se frayant un chemin à travers les sous-bois et les fougères, Geralt sentit l'atmosphère devenir de plus en plus lourde et oppressante. Les chants des oiseaux s'étaient tus, remplacés par un silence inquiétant, tandis que les ombres s'étiraient pour mieux dissimuler les menaces tapies dans les profondeurs des bois qui devenaient de plus en plus dense. Les branches dénudées des arbres, s'entremêlaient au-dessus de lui en un dédale végétal, formant une voûte étouffante que la lumière du jour peinait à percer, laissant seulement quelques rayons éclairer sa route. Après un moment, Geralt atteignit une clairière où l'herbe avait été piétinée et arrachée. Les traces de nekkers y étaient plus denses et organisées autour des monticules de terre et de pierres qui formaient les terriers creusés par les ogroïdes pour se cacher et se reproduire. Là, au cœur de cette clairière dévastée, le sorceleur sentait la présence malveillante de ces créatures, comme une odeur nauséabonde qui s'accrochait à l'air et imprégnait les environs. Les signes de leur présence étaient indéniables, et il sut aussitôt qu'il était sur la bonne voie pour retrouver ce qu'il restait de l'oncle de Mira.
Dissimulé derrière un épais massif de fougères, Geralt scrutait attentivement les environs, percevant au loin le bruissement d'une quinzaine de nekkers se déplaçant avec une agilité déroutante. Bien que de petite taille, ces monstres arboraient des griffes acérées et des dents pointues qui les rendaient redoutables, en particulier lorsqu'ils se rassemblaient en meute. Déployant sa lame d'argent, le sorceleur s'approcha furtivement du point d'où émanait le bruit le plus proche, conscient que la meilleure tactique pour affronter ces créatures était de réduire leurs rangs autant que possible avant qu'elles ne donnent l'alerte à leurs congénères. Devant lui, Geralt observa l'un des monstres en train de se livrer à un exercice singulier : il lacérait avec frénésie le tronc d'un arbre, aiguisant ses griffes déjà redoutables. D'un geste rapide et précis, le sorceleur décapita la créature sans qu'elle n'eût le temps de réaliser ce qui lui arrivait. Sa tête se détacha du reste du corps et roula sur plusieurs mètres avant de s'immobiliser, tandis que le corps du monstre, apparemment ignorant de sa propre décapitation, continuait à marteler le tronc de l'arbre de puissants coups de griffes. Lorsqu'il finit par s'effondrer, le sorceleur était déjà loin, prêt à affronter les deux nekkers suivants. A une dizaine de mètres de là, ces derniers se disputaient âprement pour un bâton grossièrement taillé en pointe, chacun revendiquant la propriété de l'objet en question. Le débat fut tranché de manière expéditive lorsque le sorceleur les coupa en deux d'un seul geste, les parties supérieures des nekkers trouvant plus utiles de déterminer à qui appartenait les jambes qui gisaient, inertes, sur le sol de la forêt. Les quelques gémissements aigus que firent les deux créatures en rendant leur dernier souffle suffirent malheureusement à alerter leurs congénères qui se rassemblèrent aussitôt au centre de la clairière.
- Merde, grogna ce dernier.
Geralt avançait avec prudence vers les monstres, sa lame d'argent brillant faiblement sous les rayons du soleil qui perçaient difficilement la canopée. Adoptant une garde irréprochable, il se préparait à réagir face à la moindre menace. En approchant de la lisière du bois, les nekkers repérèrent le sorceleur. Ils poussèrent des cris d'alerte et des grognements menaçants, se positionnant en formation avant de bondir vers lui, leurs griffes acérées prêtes à le déchiqueter. Avec une maîtrise inégalée, Geralt esquiva les premières attaques et riposta. Sa lame fendit l'air et les corps de ses adversaires avec une précision mortelle. Se déplaçant avec rapidité, il laissait dans son sillage une traînée de cadavres démembrés. Le combat s'intensifiait, les créatures redoublant d'agressivité et de sauvagerie. Leurs cris gutturaux résonnaient tandis qu'ils tombaient les uns après les autres, leurs entrailles se répandant sur le sol verdoyant. Geralt enchaînait les mouvements, sa lame effectuant une danse mortelle et aérienne. Les corps des monstres s'amoncelaient autour de lui, témoignant du carnage en cours. Les nekkers, réalisant que le sorceleur était un adversaire redoutable, modifièrent leur tactique. Ils se dispersèrent et tentèrent de l'encercler pour l'attaquer de tous les côtés. Malgré sa rapidité et son agilité, Geralt fut touché par les griffes d'un nekker qui lui infligea une profonde entaille à la cuisse. La douleur vrillait sa jambe, mais il l'ignora, se concentrant sur le combat. D'un coup précis, il abattit le nekker responsable de sa blessure, puis se tourna vers les monstres restants, déterminé à en finir. Ne se laissant pas déstabiliser par leur nouvelle stratégie, le sorceleur poursuivit le combat avec une force implacable. Il décapita un autre nekker qui tentait de le prendre à revers, puis exécuta un coup circulaire qui sectionna en deux une autre créature qui s'approchait de lui par la droite, menaçant de l'assommer avec un bras humain à moitié grignoté. Les monstres se ruaient sur lui, cherchant à le submerger par leur nombre et leur férocité. Conscient qu'il ne pourrait tous les repousser, Geralt fit un signe de la main pour se protéger des assauts venant de toutes parts. Un bouclier magique se forma autour de lui, parant les attaques des créatures. Les nekkers se jetaient avec une telle rage que le bouclier vacillait. Sentant son énergie faiblir, Geralt fit un dernier effort et libéra la puissance accumulée dans le signe de Quen. L'énergie déployée par le bouclier provoqua alors une explosion, réduisant les nekkers en une compote sanguinolente qui tapissa les environs. Le sorceleur observa les dégâts causés par l'explosion du bouclier, le souffle avait projeté feuilles, branches et monstres sur plusieurs mètres à la ronde, recouvrant la clairière de débris de créatures et de projections de sang. Les corps des nekkers étaient méconnaissables, réduits à des amas de chairs pourpres et humides. L'odeur âcre du sang et des entrailles flottait dans l'air, témoignant de l'acharnement du combat qui venait de se dérouler. N'entendant plus qu'un silence assourdissant, le sorceleur, épuisé mais victorieux, prit le temps de reprendre son souffle et d'évaluer la gravité de ses blessures. Outre l'entaille profonde à la cuisse, il repéra quelques égratignures superficielles sur ses bras et son torse. Il savait qu'il devrait les soigner rapidement pour éviter toute infection. S'agenouillant sur le sol maculé de sang, il fouilla dans sa besace pour en sortir une petite fiole d'hirondelle et des bandages. Il appliqua d'abord un peu de potion sur l'entaille à la cuisse, ressentant immédiatement la douleur s'atténuer et la blessure cicatriser. Il banda ensuite la plaie en serrant fortement le bandage pour assurer une compression adéquate, avant de nettoyer les égratignures sur ses bras et son torse. L'adrénaline retombant, il entreprit d'explorer les nids avec prudence, espérant n'y trouver aucun indice sur le sort de l'oncle de Mira.
Les terriers étaient jonchés de débris et d'ossements, soulignant la voracité des monstres. Au milieu de cette scène macabre, Geralt repéra un corps autrefois de consistance humaine, gisant là, presque méconnaissable tant l'horreur de son état était flagrante. Le visage crispé dans une expression de douleur et de terreur, la victime semblait avoir subi les pires sévices que ces créatures pouvaient infliger. Son bras gauche était absent, arraché à la racine avec une brutalité sauvage, laissant un moignon sanguinolent où les os brisés se dessinaient parmi les lambeaux de chair. Des traînées de sang coagulé et des morceaux de tissus déchirés dénotaient la violence avec laquelle le membre avait été emporté. Le ventre de l'infortuné était ouvert en deux, révélant une cavité béante et dépourvue de toutes entrailles. Les viscères et les organes avaient été arrachés avec une férocité indescriptible, laissant entrevoir les côtes brisées et la colonne vertébrale exposée. La peau et les muscles du ventre avaient été lacérés, déchirés par les griffes acérées des nekkers affamés. Le sol autour du cadavre était jonché de sang séché et d'éclats d'os, mêlés à des lambeaux de vêtements et de chair hachée. L'odeur pestilentielle qui émanait du corps était insoutenable, mais Geralt, rompu aux horreurs de son métier, ne se laissa pas impressionner par cette vision d'effroi. Il y trouva un objet qui attira son attention : un bracelet en fer forgé, noirci par la transpiration de son porteur, marqué d'un marteau et d'une enclume, sans doute l'emblème du forgeron d'Hautbreuil. Il le ramassa et le nettoya avant de le glisser dans sa poche puis, ayant accompli ce qu'il était venu réaliser et découvert ce qu'il cherchait, le sorceleur jugea qu'il était temps de retourner auprès de Mira afin de lui annoncer la triste nouvelle. Après avoir déposé une bombe dans chaque terrier, il fit volte-face et prit le chemin du retour, laissant derrière lui les tanières fumantes, dont les sombres secrets qu'elles renfermaient avaient été annihilés.
Lorsque Geralt revint auprès de Mira et d'Alric, il nota les visages tendus et anxieux de ses compagnons. Kavka, quant à lui, s'était découvert une occupation inattendue : il avait débusqué un groupe de papillons et s'employait à les pourchasser avec enthousiasme, ignorant totalement l'inquiétude d'Alric et la détresse de Mira. Ses acrobaties aériennes et ses tentatives malhabiles de capturer les insectes insaisissables offraient un contraste saisissant avec la gravité des événements en cours. Le sorceleur s'agenouilla devant la petite fille et posa une main réconfortante sur son épaule, cherchant à lui transmettre une certaine sérénité malgré la lourdeur du fardeau qu'il portait.
- J'ai trouvé des nids de nekkers, Mira, et je les ai éradiqués, dit-il d'une voix douce et grave. J'ai également trouvé ceci.
Il extirpa le bracelet en fer forgé de sa poche et le tendit à la fillette. Ses yeux s'emplirent de larmes en reconnaissant l'emblème de son oncle, et Alric ne put s'empêcher de ressentir une profonde tristesse en la voyant ainsi.
- Je suis navré, reprit-il avec compassion. Je suis arrivé trop tard pour sauver ton oncle, mais je peux t'affirmer avec certitude qu'il n'a pas souffert, mentit-il. Ton oncle a vaillamment combattu les monstres, se sacrifiant pour protéger ta vie.
La petite ne répondit pas, son visage marqué par la tristesse et la détresse se contenant de laisser libre cours à ses larmes.
- Nous allons te ramener auprès de tes parents, ne t'inquiète pas, intervint Alric qui regardait la scène avec gravité, conscient que leur mission était loin d'être terminée.
Mira hocha la tête, les larmes coulant à flot le long de ses joues, et s'accrocha au sorceleur comme s'il était sa dernière bouée de sauvetage. Installant la petite fille sur le dos d'Ablette, ils prirent tous les quatre la route en direction du sud, vers Hautbreuil.
- Une bien belle intention que ce mensonge, sorceleur, railla l'oiseau dont le bec débordait de papillons.
- Quel mal y a-t-il à mentir dans de telles circonstances ? répondit le sorceleur tout en lui lançant un regard sombre.
- Aucun, tant que les mensonges sont beaux et ne cherchent pas à leurrer...