Alors que la petite troupe avançait péniblement à travers les terres désolées de Velen, région tristement célèbre pour sa pauvreté et son malheur, les vastes étendues de boue et les arbres décharnés dressaient un décor sinistre tout autour d'eux. Le village d'Hautbreuil profilait à l'horizon, comme un îlot de misère perdu au milieu de cette contrée maudite. À mesure qu'ils approchaient du village, Geralt perçut une odeur âcre et suffocante, celle de la chair et du bois calcinés. L'odeur se fit de plus en plus présente à mesure qu'ils avançaient, et le sorceleur comprit rapidement que quelque chose de terrible s'était produit à Hautbreuil. Leurs pas les menèrent finalement aux abords du village paysan, dont les habitations délabrées et les ruelles boueuses transpirant la précarité de la vie en ces lieux. En y pénétrant, Geralt, Alric, Mira et l'oiseau furent accueillis par un silence lourd et pesant. Aucun être humain ne se montrait, comme s'ils avaient tous disparu ou s'étaient terrés chez eux, craignant un nouveau malheur. Seul un chat famélique et hirsute osa les défier, crachant et miaulant avec haine en direction du sorceleur, avant de disparaître dans l'ombre d'une ruelle. Le cœur serré, ils poursuivirent leur chemin jusqu'à l'auberge où ils avaient séjourné précédemment. Là, un spectacle d'horreur les attendait : la bâtisse, autrefois chaleureuse et accueillante, n'était plus qu'un amas de cendres et de décombres fumants. Les murs de pierre noircis et les poutres calcinées soulignaient la violence de l'incendie qui avait ravagé les lieux. Autour de l'auberge, quelques villageois, le visage marqué par la tristesse et la fatigue, s'affairaient à extraire les cadavres carbonisés victimes de la tragédie. Chaque corps, enveloppé dans un linceul de fortune, était déposé avec précaution sur un chariot, comme pour leur accorder une ultime marque de respect malgré la cruauté de leur sort. La détresse était palpable dans l'air, et la petite troupe, à l'exception notable de Kavka, ne put s'empêcher de ressentir une immense compassion pour ces gens qui semblaient avoir été abandonnés par la fortune et les dieux. La destruction de l'auberge, seul lieu de convivialité à des kilomètres à la ronde, ne faisait qu'ajouter une épine de plus au cœur déjà meurtri de cette communauté en souffrance.
Alric, le visage blême et les yeux emplis de tristesse, prit la parole d'une voix tremblante.
- Que s'est-il passé ici ? demanda-t-il en fixant le corps inerte du vieillard qui, la veille encore, s'occupait des écuries du village. La scène était d'une tristesse infinie, la mort ayant frappé sans discernement les habitants d'Hautbreuil.
Une vieille femme, le visage creusé par la misère et les souffrances endurées, s'approcha d'Alric, la colère brillant dans ses yeux fatigués.
- Ce qu'il s'est passé ? Je vais vous le dire moi ce qui s'est passé. Quelques heures après votre départ hier, une dizaine de mercenaires sont venus au village pour nous massacrer. Tout cela est de la faute du monstre qui vous accompagne, cracha-t-elle avec amertume. S'il ne les avait pas provoqué la veille, personne ne serait mort !
Le sorceleur, quant à lui, demeurait silencieux, examinant les corps allongés sur le chariot avec une concentration empreinte de gravité. Les dépouilles étaient si abîmées par le feu qu'il était difficile de les reconnaître. La chair avait fondu, se mêlant aux os brisés et aux lambeaux de vêtements calcinés. Les visages étaient méconnaissables, leurs traits déformés par les flammes et la douleur. Parmi ces restes macabres, Geralt s'attarda sur l'un des deux seuls corps de femme qui avait été sorti de la taverne. C'était la tavernière, du moins, ce qu'il en restait. Son visage était un amas de chair carbonisée, ses yeux crevés par les flammes. Ses bras étaient contorsionnés, comme si elle avait tenté de se protéger de quelque chose avant que l'incendie ne la dévore. Ses vêtements avait, à l'instar de son nez et d'une bonne partie de ses dents, disparu avant les ravages des flammes vu l'absence d'imprégnation de tissu carbonisé sur sa chair calcinée. Le sorceleur sentit une colère sourde monter en lui devant cette vision d'horreur. Il serra les poings, ses muscles se tendant sous sa peau. Il réprima cependant cette colère, sachant qu'il devait garder la tête froide en pareilles circonstances. Le vent soufflait dans les rues désolées du village, emportant avec lui les cendres et les souvenirs à jamais perdu. Les maisons alentour portaient les stigmates de l'incendie, leurs façades noircies et leurs toits en partie effondrés. Le ciel grisâtre qui couvrait Hautbreuil semblait refléter la tristesse et la détresse des villageois, dont les regards étaient empreints de haine et de ressentiment envers le sorceleur et ses compagnons.
Alric, atterré par les accusations de la vieille femme, se tourna vers Geralt, les yeux emplis d'incertitude.
- Est-ce vrai, Geralt ? Est-ce notre faute si tout cela est arrivé ? demanda-t-il, la voix tremblante et chargée d'inquiétude.
La tension était palpable parmi les villageois, tandis que Geralt observait leurs visages marqués par la peur, la colère, la haine, mais aussi la souffrance et le désespoir. Ils avaient perdu leurs proches, leurs amis et leurs voisins, et cherchaient un coupable à blâmer pour leur malheur.
Finalement, le sorceleur prit la parole, sa voix rauque ne trahissant aucune de ses pensées.
- Oui, répondit-il tout en regardant Kavka qui le fixait de ses yeux rouges.
L'atmosphère devint alors plus tendue encore autour du groupe. Des hommes s'approchaient, armés de fourches, de bêches et d'autres instruments hétéroclites pouvant faire office d'armes. Ils avaient les sourcils froncés et les mâchoires serrées, déterminés à défendre leur village contre ce qu'ils considéraient comme une menace.
Alric, le cœur battant à tout rompre, tenta de se ressaisir.
- Attendez, nous n'avons jamais voulu que tout cela arrive. Nous n'étions animés que de bonnes intentions... Regardez, nous vous rapportons la petite Mira. Le sorceleur vient tout juste de la sauver des griffes d'horribles monstres.
La vieille femme, remarqua alors la petite fille qui était restée silencieusement assise sur Ablette. Elle s'approcha d'elle et posa ses mains sur les siennes.
- Mira, tu vas bien ma petite ? Ce monstre t'a-t-il fait du mal ?
- Non... balbutia la petite fille avant que sa voix ne s'étrangle sous l'émotion.
- Où est ton oncle Tom, pourquoi n'est-il pas revenu avec toi ?
Mira se mit à pleurer, ne pouvant répondre à la question sans repenser à la peur qui l'envahit quelques heures plus tôt. Les larmes coulaient sur ses joues, tandis qu'elle cherchait désespérément un réconfort auprès des adultes autour d'elle. Le vent caressait doucement ses cheveux ébouriffés, tandis que les villageois la regardaient avec compassion et tristesse, comprenant l'étendue de son chagrin.
- Tom... Il est mort, révéla Alric, la gorge nouée et les yeux humides.
Le regard de la vieille femme se posa sur Mira, empreint de compassion.
- Ma petite, peux-tu me raconter ce qu'il s'est passé ?
Mira, les larmes aux yeux, garda le silence. Devant l'attitude muette de l'enfant, la vieille femme, les traits tirés par la colère, conclut que le sorceleur avait assurément tué Tom afin de passer pour un héros et réclamer une récompense au village. Les habitants, déjà sur le qui-vive, ne firent qu'accentuer leur hostilité envers Geralt et ses compagnons.
- Non, vous vous trompez ! s'écria Alric, tentant de calmer les esprits. Geralt a sauvé Mira, il n'a rien à voir avec la mort de son oncle ! Où sont ses parents d'ailleurs ?
Un homme, grand et robuste, le visage marqué par un savant mélange de fatigue et de rage, répondit à Alric sur un ton qui ne laissait aucun doute sur son état d'esprit.
- Son père et son frère sont morts il y a des années, dévorés par un putréfacteur. Sa mère, vous l'avez devant vous ! dit-il en montrant le deuxième corps de femme carbonisé qui gisait sur le chariot à cadavres.
À ces mots, Mira blêmit et resta muette, complètement traumatisée par la mort de sa mère qui venait s'ajouter à celle de son oncle. En un instant, tout son monde venait de s'écrouler. Elle ne prêtait nullement attention aux murmures de colère et d'indignation qui continuaient de monter parmi les villageois.
Geralt observa les visages menaçants des villageois qui les entouraient et comprit qu'il était temps de partir.
- Il vaut mieux que nous quittions cet endroit, dit-il d'une voix calme mais ferme, les yeux rivés sur les visages en colère des habitants. Notre présence ne fait qu'attiser la haine et la peur, et ce n'est pas ce que nous voulons.
Alric hocha la tête, comprenant que rester ici ne les mènerait qu'à une issue des plus funestes.
- Très bien, dit-il à la vieille femme, nous partons de ce pas. Sachez simplement que nous sommes vraiment désolés du malheur qui vous frappe...
- Et où tu crois aller comme ça, hein ? Tu crois que vous pouvez assassiner les honnêtes gens comme ça et repartir comme si de rien n'était ?
- Oh, mais c'est qu'il est menaçant celui-là, j'en aurai presque la chair de poule, se moqua Kavka en brisant le silence dans lequel il se murait depuis leur arrivée au village. Avant de renchérir : Pffff, les poules...Dégueulasse !
- Ce piaf vient de parler ! Je rêve ou ce piaf vient de parler ? demanda l'homme estomaqué.
La vieille femme, horrifiée, chuchota des prières destinées à Melitele, tandis que les autres brandirent leurs fourches en avant comme pour ce protéger de cette étrange magie.
- Dis-moi mon grand, sais-tu à qui tu parles ?
- À deux hommes morts et à une terrine de buse en devenir, répliqua l'homme qui s'était ressaisi après la surprise initiale de voir un oiseau parleur, et raciste de surcroît.
Geralt s'apprêta à intervenir, mais l'oiseau, dans son élan, prit la parole avant.
- C'est marrant que tu parles de terrine, parce que le sorceleur que tu vois là, c'est le meilleur boucher que je connaisse. Il s'est taillé une solide réputation à Blaviken, dit l'oiseau sur un ton moqueur, veux-tu savoir pourquoi ?
Les villageois reculèrent à nouveau d'un pas. Bien sûr, ils avaient tous entendu parler de cette histoire qui participait grandement à la peur et la haine qu'ils ressentaient envers tous les étrangers qui s'approchaient de leur petit village.
- La ferme, le piaf ! grommela le sorceleur.
- Heeeey !! s'écria l'oiseau de sa voix horriblement nasillarde, j'essaie de vous aider là !
- Abstiens-toi, claque-t-il d'une voix sèche. Écoutez, poursuivit le sorceleur à l'adresse des villageois, nous sommes désolés pour ce qui vous est arrivé. Rien de tout ça n'était prédéterminé... Mais à présent, nous partons. Enterrez vos morts, honorez leurs âmes et oubliez votre colère le temps de votre deuil.
Sur ces mots, le sorceleur tourna le dos à la foule et partit vers la sortie du village. Alric le regardait partir, pressé de le rejoindre.
- Écoute Mira, dit Alric d'une voix pleine de compassion, je suis vraiment désolé pour ta maman et ton oncle. Tu devrais rester au village, tu y seras plus en sécurité.
La jeune fille ne répondit rien, elle restait immobile sur le dos d'Ablette, le regard embué de larmes et perdu dans le vide.
- Hors de question qu'elle reste ici, intervint la vieille femme. Partez, tous ! Et ne revenez jamais !
- On ne peut pas l'emmener avec nous, rétorqua Alric, choqué par cette requête. Elle ne sera pas en sécurité avec nous ! Ce qu'il lui faut, c'est du calme et de la stabilité pour se remettre de cette terrible épreuve.
- Bien sûr, répondit-elle, mais personne ici n'a les moyens de nourrir cette petite, ni l'envie de s'en occuper ! Si vous voulez lui rendre service, emmenez-la à Méandres chez la sœur de sa défunte mère, elle s'en occupera. Maintenant partez et ne revenez jamais.
Considérant la discussion close, la vieille femme se retourna et recouvra, avec le plus grand respect possible, les corps calcinés entreposés dans le chariot. Alric attrapa les rênes du cheval et partit, suivant les traces du sorceleur vers la sortie du village. Il était dévasté, tellement nauséeux devant un tel acharnement du destin contre cette pauvre enfant, qu'il ne remarquait même pas Kavka sautiller gaiement sur son épaule. Plaçant son aile proche de son bec, mimant de manière grotesque la position des humains s'apprêtant à révéler un secret, l'oiseau murmura à l'oreille d'Alric :
- Heureusement que j'ai omis de leur dire que notre ami Grincheux a les fourches en travers de l'estomac, ricana l'oiseau. Sinon, il aurait fallu les combattre... Bien heureux sont les ignorants...
- La ferme, le piaf !