A la sortie du village, Alric, tenant la bride d'Ablette et chargé de son lourd baluchon, accéléra le pas de peur que les villageois ne regrettent de le laisser partir en aussi bonne santé. Il avançait prestement, sans se retourner afin de rattraper le sorceleur qui, un peu plus loin, était accroupi sur le bord du chemin. En s'approchant, Alric réalisa que ce qui attirait ainsi l'attention de son compagnon était un jeu d'empreintes figées dans la boue.
- Que fais-tu Geralt ? demanda Alric intrigué.
- Observe ces traces, répondit-il, ce sont celles des hommes qui ont attaqué le village. Ils ont quitté la route ici et se sont enfoncés dans les terres en direction de l'Est.
- Et que comptes-tu faire ? interrogea Alric. Les poursuivre ?
- Exactement, répliqua le sorceleur d'un ton glacial.
- Pourquoi ? À quoi cela pourrait-il bien servir ? Ce n'est pas ça qui arrangera les choses... Geralt, écoute... Je pense que nous ferions mieux de partir pour Méandres, plus vite la petite Mira sera avec sa tante, mieux ça sera.
Le sorceleur se releva, son regard ardent de colère plongeant dans celui d'Alric. Une telle intensité émanait de ses yeux que ce dernier frissonna.
- Le jour de notre rencontre, je t'avais dit que l'homme pouvait être le plus ignoble des monstres... Toute cette histoire en est la parfaite illustration. Les nekkers qui ont attaqué Mira et son oncle n'étaient motivés que par la faim, ce besoin primal et physiologique de survivre. Il n'y avait rien de maléfique dans cette attaque, simplement une confrontation entre proies et prédateurs. Mais ce qui est arrivé au village, cela n'avait rien de naturel. Ces hommes n'avaient rien à gagner à massacrer ces pauvres gens, encore moins à brûler leurs maisons. Leurs actions étaient uniquement motivées par la haine et le mépris. Ils représentent une menace bien plus grande pour la région que les monstres que j'éradique habituellement. Et je compte bien faire en sorte qu'une telle chose n'arrive plus jamais.
- Je comprends mais...
- Ce ne sera pas nécessaire, Sorceleur, l'interrompit Kavka, toujours perché sur l'épaule d'Alric. Tu peux les poursuivre si cela te plaît, mais je crains fort que tu ne doives renoncer à tes désirs de vengeance.
Geralt, reportant son attention sur l'oiseau, sentit sa colère monter en flèche.
- Si j'étais toi, je garderais mon bec scellé encore quelque temps, rétorqua Geralt, furieux. J'en ai plus qu'assez de tes interventions mystérieuses.
- Heeeeey ! croassa l'oiseau dans l'oreille d'Alric qui sursauta. Au lieu de vous en prendre à moi, vous feriez peut-être mieux de vous occuper de la petite. Elle a pas l'air fraîche...
- La ferme, le piaf ! cingla Alric avec colère ! Cela dit, il n'a pas tort... renchérit-il dans un soupir. Écoute Geralt, tu n'as qu'à partir à la poursuite des bandits pour leur faire payer leurs crimes si ça te chante. Moi et Mira, nous t'attendrons ici.
Geralt ne répondit pas. Sans un mot, il se retourna et commença à remonter la piste menant au campement des déserteurs, déterminé à les retrouver. Il savait qu'il devait faire vite, après leurs méfaits, ces hommes ne s'attarderaient certainement pas longtemps dans la région.
Au fur et à mesure qu'il progressait, les pensées de Geralt, à l'image du paysage qui l'entourait, s'assombrissaient. Il se demandait comment des hommes avaient pu commettre de tels actes de barbarie, dénués de toute humanité. La violence gratuite et la haine l'écœuraient, ce qui n'était pas vraiment une caractéristique habituelle des sorceleurs. Face à ces étranges émotions qu'il avait toujours ressenti en lui, il lui arrivait de plus en plus souvent de se demander si Vesemir n'avait pas jadis, foiré ses dosages en lui faisant passer son épreuve des herbes. Après deux kilomètres de marche silencieuse, Geralt aperçut enfin le campement des déserteurs. Cependant, une chose l'intrigua, un silence de mort y régnait. Pas un seul rire, pas un murmure, pas même le bruissement des feuilles sous les pas des hommes. Cette absence de vie était troublante et peu naturelle, étouffant même les bruits lointains du vent et de la faune. Il scruta de loin les environs du campement, à la recherche du moindre indice qui pourrait lui révéler ce qui s'était passé dans ce lieu étrangement déserté. Son regard sondait les ombres, tandis que ses oreilles s'efforçaient de discerner le moindre son, aussi ténu soit-il. Ses narines s'ouvrirent, humant l'air à la recherche d'effluves pouvant trahir la présence d'ennemis ou d'éléments suspects. Il ne perçut que les senteurs de petrichor caractéristiques des forêts humides mêlées aux odeurs du sang et de la viande grillée.
Le sorceleur progressait avec une extrême prudence, ses sens aiguisés et en alerte, tandis qu'il pénétrait dans le campement désert. Celui-ci, composé d'une poignée de tentes sommaires et de trois feux de camp éteints, donnait l'impression d'avoir été quitté précipitamment. Des objets personnels, tels que des vêtements et des denrées alimentaires, étaient éparpillés à travers le camp, témoignant d'une fuite désordonnée et paniquée. Un seul corps, si on pouvait toujours appeler ça un corps, était encore présent au milieu du camp. L'homme, dont le cadavre n'était plus qu'une infâme masse de compote calcinée, avait visiblement été blessé au niveau du pied. Son bandage, encore partiellement visible suggérait qu'il n'avait pas eu le temps de fuir avec ses camarades. Pour le reste, les empreintes boueuses, encore bien visibles sur le sol détrempé de Velen, confirmaient cette impression d'exode chaotique. Même les chevaux avaient disparu... Tandis qu'il examinait les lieux, Geralt ne pouvait s'empêcher de se questionner : quels événements avaient conduit à une telle situation ? Pourquoi ces hommes avaient-ils fui leur campement si brusquement ? Qu'est-ce qui avait pu les terrifier à ce point ? Et surtout, où étaient-ils maintenant ?
Une fois certain qu'aucun survivant ne se cachait parmi les tentes, Geralt se résolut à suivre les empreintes de pas qui s'étendaient à l'est du campement. Cinquante mètres plus loin, elles le conduisirent à une clairière sinistre où un véritable charnier l'attendait. Les corps d'une trentaine d'hommes, massacrés de manière effroyable, étaient éparpillés à travers la clairière, n'épargnant à Geralt aucune vision d'atrocité. Le sol était imprégné d'une mare poisseuse de sang et de merde qui se mêlait à la boue détrempée, tandis que l'air était chargé d'une odeur âcre et putride. Les cadavres étaient dans un état de dégradation avancée, déchiquetés, mutilés et carbonisés sans aucune pitié. Les membres arrachés, les intestins éviscérés et les têtes décapitées témoignaient d'une violence inouïe, comme si une force surnaturelle avait ravagé ces hommes sans la moindre retenue. Les visages des victimes, figés dans d'éternelles expressions de terreur, semblaient encore implorer le salut qui ne viendrait jamais. Les os brisés et les chairs calcinées laissaient entrevoir les entrailles dégoulinantes des malheureux, répandues au sol dans un chaos indescriptible. Certains avaient les yeux énucléés, les orbites vides, les mâchoires disloquées et les langues arrachées ajoutaient à l'horreur du carnage. Des éclats d'os et de dents brisées jonchaient le sol, tandis que des éclaboussures de sang séché recouvraient les arbres alentour. Les plaies béantes et lacérées étaient infectées, grouillantes de larves et de vermine qui se repaissaient de cette viande grillée à point. Geralt, aguerris aux pires visions d'horreur examinait méticuleusement les corps et il constata qu'aucun d'entre eux, malgré leur dégradation évidente, n'avait été dévoré. Les hommes, tout comme leurs montures, avaient simplement été réduits en miettes, comme si une force invisible les avait pulvérisés. Cette observation permit au sorceleur d'écarter certaines hypothèses quant à l'identité de la créature responsable de ce massacre. Ce n'était ni une bête, ni un ogroïde, et encore moins un nécrophage. De plus, l'absence de traces de pas, autres que celles des hommes massacrés, excluait également la possibilité qu'un monstre physique comme un cocatrix, un basilic ou un leshen soit responsable de ce carnage. Non, les indices suggéraient plutôt un spectre, une entité capable d'infliger un tel niveau de violence sans laisser de traces perceptibles autres que les blessures de leur victime. Les chairs en partie carbonisées permirent à Geralt de subodorer la présence probable d'un spectre de feu dans les environs.
- S'en est fini de la tranquillité, Sorceleur, je commençais à m'ennuyer prodigieusement dans ton récit, lança une voix nasillarde.
Geralt fit volte-face avec une rapidité surnaturelle, son épée déjà sortie de son fourreau et adoptant une garde impeccable avant même qu'il n'aperçoive la source de cette intervention.
- Que fais-tu ici ? demanda-t-il à Kavka tout en rengainant sa lame.
- Le gros m'insupportait avec toutes ses paroles réconfortantes. Je suis venu voir comment tu te débrouillais dans ta quête vengeresse.
Geralt décida d'ignorer les provocations de l'oiseau, préférant se concentrer sur les bruits qui provenaient de l'est. Un homme à cheval s'approchait lentement de la clairière, probablement un survivant désireux de récupérer les richesses abandonnées par ses défunts compagnons. Après quelques minutes, une voix s'éleva :
- Y a quelqu'un ? Oh ! Où vous êtes bordel ? Je vous préviens, si je vous trouve encore en train de glander avec vos putains de jeux cartes, je vais vous enfoncer votre tête tellement profondément dans le cul que vous serez à la fois à l'envers et tout retournés !
- Tes amis sont morts. Personne ne te répondra ici, dit le sorceleur à l'homme qui venait de pénétrer dans la clairière.
L'homme, surpris, s'immobilisa sur son cheval, dévisageant les corps mutilés qui jonchaient le sol autour de lui. Ses yeux s'écarquillèrent et sa respiration devint saccadée tandis qu'il prenait la mesure de l'horreur qui s'était déroulée en cet endroit. Un tremblement nerveux secouait ses membres de plus en plus violemment à mesure que l'incompréhension s'emparait de lui. Geralt, observant attentivement les réactions de l'homme. Son regard apeuré et la pâleur de son visage semblaient indiquer qu'il n'avait pas été témoin du carnage et qu'il ne s'attendait sûrement pas à retrouver ses frères d'armes dans cet état.
- Bordel de queue !!! Je vais te faire la peau fumier ! cria-t-il à l'adresse du sorceleur.
L'homme, dont la peur des premiers instants avait laissé place à la rage de découvrir l'ensemble de ses compagnons morts, descendit de cheval et couru vers le sorceleur l'épée à la main. Ce dernier, d'un calme olympien, esquiva avec une agilité presque féline le coup d'épée que tenta de lui donner l'homme et, d'un geste de la main fit un signe dans sa direction. Sous l'effet du signe d'Axii, l'homme s'arrêta net et rangea son épée.
- Mesdames et messiers, vous avez devant vous le futur doyen de l'Académie d'Oxenfurt, railla Kavka devant la stupidité apparente de sa réaction. Si le sorceleur avait massacré à lui tout seul les trente quatre couillons qui te servaient de compagnon d'armes, crois-tu que, seul, tu aurais eu la moindre chance face à lui ?
- Je rêve ou cet oiseau est en train de jacter ? demanda l'homme.
- A mon plus grand regret... soupira le sorceleur. Qui es-tu et d'où viens-tu ?
- Eh bien, je m'appelle Borne. J'étais le chef de cette bande de peine à jouir. On a fui la guerre il y a quelques semaines, là on était en route pour Cidaris. Qui... qui a fait ça ? poursuivit-il en balbutiant sous l'effet du signe d'Axii qui commençait à s'estomper.
- Un spectre de feu probablement, certains de vos hommes ont récemment massacré des villageois à Hautbreuil, répondit Geralt tout en essayant de déterminer s'il était impliqué dans les atrocités perpétrées par ses camarades.
- Les cons... Je leur avais pourtant ordonné de faire profil bas, le temps qu'on soit sorti de ce merdier. A la rigueur, j'aurai pu tolérer qu'ils s'amusent avec quelques soldats Nilfgaardiens croisés en chemin, mais des innocents...
- Vous feriez mieux de partir, le coupa le sorceleur qui en savait maintenant assez pour trancher sur le sort de l'homme. Quand le spectre réapparaîtra, il vaut mieux que vous soyez loin.
- Hors de question que je me taille d'ici sans avoir embroché la saloperie de fantôme qui a tué mes hommes, vociféra-t-il. La plupart d'entre eux avaient certes moins de valeur que les feuilles d'arbre qui me servent à me nettoyer la figue, mais certains étaient de bons petits gars qui souhaitaient juste vivre en paix.
Le sorceleur soupira, il se doutait que l'homme refuserait de partir.
- Pars d'ici ou tu mourras. Les spectres sont des adversaires redoutables, souvent invisibles à l'œil nu et capables d'infliger de terribles dégâts avec leurs griffes acérées.
- Je ne bougerai pas d'ici, tant que je n'aurai pas fumé la saloperie qui a fait ça, cria l'homme !
- Tu es aussi subtil que la relation qui lie un marteau à un clou, ricana Kavka de sa voix nasillarde. Je vais t'appeler Dentelle !
Geralt, trop occupé à prendre ses potions et à appliquer ses huiles sur sa lame d'argent afin de s'assurer de son efficacité, ne prit pas la peine de répondre.
- Je vais lui péter sa petite gue... Oh bordel de merde !
Une soudaine bourrasque de chaleur intense balaya la clairière, faisant taire instantanément Borne qui vociférait des menaces aussi grossières qu'inutiles. A quelques mètres de la, une entité ardente et impétueuse se dressait devant eux, son corps tout entier constitué de flammes tourbillonnantes et de cendres incandescentes. Là où les yeux de la créature auraient dû se trouver, deux brasiers impitoyables brûlaient d'une rage inextinguible. La créature, imprévisible et destructrice, émanait une chaleur suffocante qui rendait l'air autour d'elle irrespirable. Conscient des dangers que représentait ce nouvel adversaire, Geralt invoqua l'art de Quen pour se protéger des flammes du spectre.
- Pars d'ici où tu es mort, cria-t-il à Borne que la peur avait tétanisé.
L'épée d'argent à la main, le sorceleur s'élança vers la créature ardente et le combat s'engagea avec une violence inouïe. Geralt esquivait avec une habileté surhumaine les jets de flammes que le spectre projetait sur lui, cherchant à briser ses défenses et à le consumer. Il se frayait un chemin à travers le brasier, son épée d'argent laissant des traînées lumineuses dans l'air incandescent, tandis qu'il s'approchait du cœur même de l'entité enflammée. D'un geste, le sorceleur utilisa le signe d'Aard pour repousser les flammes suffocantes et créer une ouverture dans la muraille ardente qui protégeait le spectre. Il en profita pour s'approcher encore plus près, son épée prête à frapper. Mais le spectre de feu était une créature rusée et impitoyable, anticipant les mouvements de Geralt et se dérobant à chaque fois qu'il s'apprêtait à porter un coup. Dans un ballet de flammes et d'acier, Geralt plongea sous les flammes tourbillonnantes et frappa de toutes ses forces le cœur incandescent de la créature. L'épée d'argent s'enfonça profondément dans l'entité incandescente, libérant un éclair d'énergie argentée qui se répandit à travers le corps du spectre. Dans un hurlement de rage et de douleur, le spectre de feu explosa en une pluie de braises et de cendres, illuminant brièvement la clairière d'une lumière éclatante avant de s'éteindre complètement.
Essoufflé et couvert de sueur, Geralt savait que ses attaques précédentes n'avaient pas terrassé le spectre. Il avait simplement gagné un peu de répit avant le retour des assauts du monstre. Il lui fallait trouver un moyen de le forcer à se matérialiser et à se rendre vulnérable. Il traça rapidement des symboles magiques au sol, créant un cercle d'énergie runique qui se mit à pulser d'une lueur violette. Alors que le spectre de feu se reformait juste derrière lui, le sorceleur se précipita dans le périmètre d'Yrden. Immédiatement, ses flammes se réduisirent et ses mouvements devinrent plus lents, trahissant sa nouvelle vulnérabilité. Geralt, conscient de l'opportunité qui s'offrait à lui, bondit sur le spectre et porta une série de coups rapides et dévastateurs. Le sorceleur maniait son épée d'argent avec une précision mortelle, chaque coup s'enfonçant profondément dans la matière éthérée des flammes spectrales. La créature hurlait de douleur et de colère, ses flammes faiblissant à chaque impact, jusqu'à ce qu'enfin, Geralt assène le coup de grâce. Transperçant le cœur incandescent du spectre avec une force implacable, le sorceleur sentit la créature se désintégrer autour de lui. Dans un dernier éclat de lumière et de chaleur, le spectre de feu disparut, ne laissant derrière lui que des cendres et des braises incandescentes. Épuisé mais victorieux, le sorceleur prit un moment pour reprendre son souffle et soigner ses blessures. La plaie à la cuisse de Geralt s'était rouverte pendant le combat, et il ressentait une vive douleur due aux brûlures qui marquaient son torse et son dos.
- Mais putain, c'était quoi cette horreur ? s'exclama l'homme, les yeux écarquillés.
- Un spectre de feu particulièrement en rogne, répondit Geralt d'un ton las.
- Bien joué mon gars, tu l'as eu cette enfant de salaud, dit Borne soulagé de ne plus jamais avoir à faire à un monstre pareil.
- Ce n'est pas encore fini, précisa le sorceleur. Il reviendra tant que je n'aurai pas détruit l'objet auquel il est lié.
- L'objet auquel il est lié ? répéta l'homme, sceptique.
- Comme tous les spectres, les spectres de feu restent rattachés à quelque chose de terrestre qui les empêchent de reposer en paix. Cela peut être un objet ayant une valeur sentimentale, ses ossements ou une mission qu'ils n'ont pas pu accomplir de leur vivant. L'absence de cadavres anciens dans les environs indique que la présence du spectre ici est récente. Le fait qu'il nous ait attaqué après avoir massacré tes compagnons indiquent qu'il ne cherche pas seulement vengeance, il est donc enchaîné à quelque chose et nous devons trouver quoi afin de l'éliminer pour de bon.
- Et merde, ça pourrait être n'importe quoi, maugréa le déserteur.
« De l'éphémère naît le sublime,
Les plus belles fleurs sur les cadavres s'animent,
La pourriture nourrit la vie,
Et de la mort une beauté surgit ».
- C'est pas le moment de faire de la poésie, l'emplumé.
Kavka ne releva pas la remarque désobligeante à son égard. Geralt, de son côté, méditait sur les vers que l'oiseau venait de déclamer. Bien qu'il puisse être particulièrement irritant, ce dernier n'avait pas pour habitude de proférer des trivialités sans importance. « Les plus belles fleurs sur les cadavres s'animent ». Soudain, le sorceleur compris. Il replaça sa lame d'argent dans son fourreau et se dirigea prestement vers le camp des déserteurs.
- Hé ! Tu vas où comme ça ? s'écria le déserteur en suivant le sorceleur.
Arrivé au camp, il le trouva accroupi auprès d'un cadavre.
- Mais bordel, pourquoi tu lui fais les poches ? demanda-t-il outré par l'attitude du sorceleur.
- C'est un des hommes qui a attaqué l'auberge d'Hautbreuil. Le seul que je n'ai pas tué ce soir-là. Je ne l'avais pas reconnu à cause de l'état du corps, mais l'incision au niveau de son tendon d'Achille correspond à la blessure que je lui ai infligée.
- Et c'est ce connard-là qui aurait l'objet auquel le fantôme est lié ?
- Oui, répondit Geralt en sortant de l'une des poches du cadavre un pendentif en argent représentant une petite fleur de montagne. Le médaillon de la tavernière...
- Et maintenant, on fait quoi ?
D'un geste de la main, Geralt embrasa le médaillon qui fondit presque instantanément. Après s'être assuré que le bijou était bien détruit, il se leva et parti retrouver Alric et Mira.
- Hé, tu vas où comme ça ? Faudrait peut-être enterrer ces soldats !
- Si nous accordons aux vers le droit de se nourrir, pourquoi le refuserait-on aux oiseaux ? maugréa-t-il.
- Bien parlé, Sorceleur !
- Ouais, pas faux. J'imagine que je dois te remercier. Si tu n'avais pas été là, le spectre m'aurait sans doute botté le cul. Qu'est-ce que je peux faire pour toi ?
- Si tu as un cheval supplémentaire, je suis preneur, répondit le sorceleur.
- Prends le mien va, je te dois bien ça. On en gardait une dizaine dans une grotte un peu plus au Nord.
- Merci.
Sans plus attendre, le sorceleur enfourcha la monture offerte par le déserteur et reprit son périple en direction de l'Ouest, Kavka s'agrippant fermement à son épaule. Ensemble, ils traversèrent la forêt qui bordait le camp. Dans cette atmosphère pesante, empreinte des fumées résiduelles du combat qui hantait encore les lieux, Geralt faisait de son mieux pour ignorer la douleur de ses blessures. Kavka, quant à lui, demeurait silencieux. Son regard fixait dans la pénombre brumeuse qui enveloppait la forêt, la silhouette énigmatique d'une femme encapuchonnée qui semblait flotter entre chimère et réalité.